‹ Histoire naturelle de la syphilis; (volume 2)Chapitre 2 sur 20 · A MES AUDITEURS · texte numérisé non relu

A MES AUDITEURS

Ce n'est donc ni à ceux de qui j'espère, ni à ceux de qui je crains, que ce livre sera dédié; c'est à ceux envers qui je suis redevable. Que vos suffrages, que le souvenir de votre sympathique empressement lui servent d'appui dans la dernière épreuve qu'il va affronter. Ils sont pour l'œuvre sa meilleure recommandation, comme, pour l'auteur, ils ont été son plus puissant encouragement , et demeureront sa plus précieuse récompense.

P. DIDAY.

J'ai commencé ma pratique spéciale en prescrivant, comme tous les médecins^ le mercure à tous les syphilitiques. Après avoir passé douze aimées à observer les récidives qui se produisaient malgré tous mes efforts , je voulus essayer si» en ne donnant le mercure que dans quelques cas déterminés, je n'aurais pas d'aussi bons résultats. L'étude que je publie aujourd'hui est le résultat de cette seconde pratique, qui dure depuis plus de huit ans. En assistant au développement de la syphilis sans l'influencer par l'action de son prétendu spécifique, j'ai pu obtenir ce qu'on avait négligé jusqu'à présent, c'est-à-dire connaître les lois de son évolution naturelle et les règles de sa curabilité spontanée.

C'est ce dernier point qui m'a surtout préoccupé. Prouver par des faits irrécusables qu'on peut guérir la syphilis sans mercure ; apprendre à discerner de bonne

heure les cas qui se prêtent à cette méthode d'avec ceux où le mercure devient nécessaire; démontrer le pouvoir et enseigner l'usage de tous les agents que la pharmacie et rhygiène fournissent, indépendamment des spécifiques, pour réaliser Télîmination du virus, tel a été mon principal but. Il me paraît digne de fixer l'attention de mes confrères, de susciter leurs efforts dans le même sens.

La faveur publique ne s'attache guère aujourd'hui à cet ordre de recherches; je le reconnais. Mais je le reconnais sans découragement; et je m'estimerais heureux si la publication de cet esfsai pouvait marquer le moment où, après s'être si longtemps passionnés pour la chute et le triomphe des systèmes doctrinaux, les syphiligraphes commenceront enfin à se préoccuper aussi des systèmes thérapeutiques.

Lyon, 30avriH863.

Étiologie des syphilis faibles ou fortes.

Messieurs,

En venant de Lyon à Paris pour parler de syphilis, pour vous entretenir de cette maladie, vous qui avez tant et de si dignes maîtres pour vous l'enseigner, qui avez eu tant et de si bonnes occasions pour l'apprendre, je ne puis échapper à un reproche, ou tout au moins à un soupçon. « Il arrive avec sa théorie toute prête, entendais-je tout à l'heure murmurer autour de moi. Voilà donc un nouveau svstème à ajouter à ceux qui encombrent déjà le champ si cultivé et toujours si aride de la syphiligraphie moderne. Quand en aurons-nous fini, bon Dieu I avec toutes ces doctrines? et n'était-ce pas assez de celles que Paris enfante, de celles que l'étranger nous expédie presque chaque année ? »

Fermez Toreille à ces injustes préventions, je vous en conjure, Messieurs. J'ai vu trop de systèmes, je les ai trop vus à Tœuvre pour vouloir en édifier un à mon tour. Je ne viens pas imposer aux faits un langage qui leur répugne. Je viens simplement vous rendre compte d'une pratique de vingt ans; vous dire ce que j'ai cru y voir; vous demander si vous Ty voyez comme moi ; provoquer sur chaque point le contrôle significatif que je saurai lire dans votre attitude; ouvrir, en un mot, avec vous, cet amical échange de demandes et de réponses, aussi sincère que notre mutuelle loyauté le comporte, aussi indépendant que l'intérêt de la science l'exige. Mon but, vous le voyez, ne s'élève point à la hauteur qu'on lui supposait. Il est tout à la fois plus positif et plus modeste; et si j'ai, en eff'et, la témérité de vouloir aujourd'hui faire école, ce n'est— le lieu où je vous parle l'a dit avant moi, — qu'tine école pratique.

La syphilis ou vérole, a été tellement étudiée que, depuis longtemps, on se persuade qu'elle est connue. Deux grands obstacles, cependant, ont jusqu'à présent empêché qu'il en fût ainsi. Durant trois siècles au moins, on l'a confondue, systématiquement confondue avec d'autres maladies. En second lieu, on s'est habitué à ne l'observer, et par conséquent à ne la décrire qu'influencée, que défigurée par l'action de remèdes plus ou moins actifs.

Les progrès de la syphiligraphie contemporaine m'ont servi à écarter la première de ces deux causes d'erreur. Il m'a suffi d'omettre les spécifiques chez quelques-uns de mes malades, pour neutraliser la seconde. Et ainsi je me suis, sans effort, trouvé en possession d'un champ d'observation entièrement neuf. Ainsi, s'est tout naturellement constituée Vhistoire naturelle de la syphilis.

Recueillons donc ensemble les fruits de cette étude»

Messieurs, et, pour connaître enfin la syphilis, apprenons à la voir: 1* où elle est; 2* comme elle est.

V Ou EST LA SYPHILIS?... Grande question, Messieurs; Différend

^ ' ' tion de la v,

longuement débattue, encore litigieuse, et bien simple, bien f^"jJj4],*JJ facile à trancher cependant pour quiconque apporte dans lienn'es.^*"^ cet examen un peu d'expérience et de bonne foi.

Notre siècle, on lui rend cette justice, a beaucoup fait pour l'étude des maladies vénériennes; avouons qu'il avait beaucoup à faire. Les anciens, — et je ne remonte pas audelà de quarante à cinquante années, — nous avaient légué un chaos à peine éclairé de rares et douteuses lueurs. Pour eux, toute lésion développée sur les organes génitaux, à l'occasion du coït, était réputée capable d'infecter, et, comme telle, d*emblée, soumise au mercure. Le bubon, la gonorrhée, sous ce rapport, étaient les équivalents du chancre. Et, s'il faut s'étonner de quelque chose, c'est qu'on eût arbitrairement posé une barrière ; c'est que, à côté des verrues syphilitiques (végétations), des fissures, des œdèmes syphilitiques (rhagades, cristalline), on n'admît pas, au même titre, l'existence d'acarus et de morpions syphilitiques!

Ce fut l'oBuvre et l'honneur des premiers pionniers de planter dans cette lande quelques solides jalons. Entre la blennorrhagie et les autres maladies vénériennes, la confusion vous semble aujourd'hui impossible, n'est-il pas vrai. Messieurs? Et cependant, pour établir définitivement parmi nous cette distinction, il n'a fallu rien moins que les efforts, que les persévérants travaux, que le génie de Ricord.

Ricordî un vrai chef d'école, celui-là. Messieurs; un nom qu'on ne saurait laisser passer sans lui payer l'hommage de vingt générations de disciples reconnaissants! Partout où s'élève une chaire de syphiligraphie, absent ou présent, Ri-

cord a sa place marquée entre le maître et les auditeurs. Car nous lui devons tout ; et la science que nous cultivons, et la langue que nous parlons, et jusqu'à cet enthousiasme qui vous rassemble si empressés, si sympathiques autour du professeur jusque-là le plus obscur, dès que ce professeur annonce un cours sur la science que Ricord a popularisée en lui donnant son nom.

Da^Mitsmt Entre les deux espèces d'ulcères, entre les deux chancres, la différence était moins sensible : aussi la distinction a-t-elle rencontré plus d'obstacles pour s'établir. Et néanmoins ici encore, Ricord avait largement frayé la voie en prouvant par des milliers de faits que le chancre induré est seul suivi de syphilis constitutionnelle. En 1852, M. Bassereau fit voir que ce chancre-là n'est jamais engendré, c'està-dire transmis, que parle contact d'un chancre semblable. — En 1855 M. Clerc établit qu'il a, pour caractères propres, n'appartenant qu'à lui, une incubation prolongée, et l'inaptitude à être réinoculé au sujet qui le porte.

Ainsi se préparait, ainsi peu à peu était venue la clarté. En démontrant, l'un, que le chancre induré ou infectant a une origine, le second qu'il a des propriétés, le troisième qu'il a des conséquences, toutes différentes de celles du chancre mou ou chancre simple, ces trois éminents observateurs n'avaient-ils pas prouvé que les deux chancres ont chacun sa cause, c'est-à-dire sa nature à part?

On ne se rendit pas, toutefois. La lumière était laite : mais pour qu'elle éclairât suffisamment, peut-être fallait-il qu'une main unique en concentrât les rayons en un éblouissant faisceau. M. RoUet, qui récemment s'est chargé de cette tâche, l'a remplie de manière à détruire, ce nous semble, toute opposition consciencieuse... Et cependant, quelques-uns doutent, ou tout au moins nient encore!

Quant à moi, Messieurs, quand je vois,

d'une part, d'autre part ,

un ulcère dur, un ulcère mou

à incubation de deux ou trois sans incubation ; septénaires;

à processus d'inflammation à processus d'inflammation adhésive (H. Lee); suppurative (H. Lee);

irréinoculable au sujet qui le réinoculable indéfiniment au porte (1); sujet qui le porte ;

non abortible; avortant toutes les fois qu'il

a été complètement détruit ;

exclusif à l'espèce humaine ; transmissible à plusieurs espèces animales ;

constamment accompagné à adénopathie non constante,

(chez les sujets indemnes) mais suppurant à l'instar de

d'une adénopathie constam- l'ulcère qui en est le point

ment indolente ; de départ ;

produisant toujours, à terme bornant toujours son action fixe, une série de symptômes à un effet local ; généraux caractéristiques;

susceptible à l'influence eu- échappant complètement au rative de quelques remèdes pouvoir des spécifiques ; généraux, dits spécifiques;

n'affectant qu'ime seule fois se reproduisant, et avec la le même individu de la même même intensité, sur un inmanière: dividu autant de fois qu'on

le lui inocule :

(4) Voyez Note 4.

ma raison, mon simple bon sens se refusent à croire que ce soient là deux dérivés d'un même principe morbide. Je me demande, dans le cas où ces traits seraient jugés insuffisants pour accuser une différence de nature, quelles individualités, à ce compte, mériteront donc en nosographie de demeurer séparées? Il me semble que, pour l'observateur libre de préoccupation doctrinale, il y a, entre deux états aussi profondément dissemblables, tout autant de différence qu'entre le charbon et le furoncle, qu'entre la pustule de la variole et celle du favus. — Quand on me dit que , de ces deux maladies, l'une n'a commencé qu'il y a tantôt quatre siècles, tandis que l'autre était connue dès la plus haute antiquité, j'admets comme un fait prévu ce témoignage authentique (et non encore réfuté) de l'histoire impartiale. — Quand on me rappelle que, un chancreux étant donné, on rencontre toujours, chez le conjoint, pour agent de son mal un chancre semblable et non un chancre différent, je dis que, en proclamant le résultat de ces confrontations (que j'ai si souvent répétées moi-même), on n'a fait que rendre vrai de par l'expérience ce qui était vraisemblable de par l'induction. — Enfin, quand le plus solide et le plus ingénieux de nos alliés, quand M. Rollet vient montrer que les deux chancres peuvent se superposer, qu'ils constituent ainsi un ulcère dont le fluide peut, étant inoculé, les reproduire tous les deux, je comprends à merveille l'ardente opposition de nos adversaires à cette simple vérité de fait, par laquelle est annihilé le spécieux argument qu'ils tirent des cas où l'inoculation d'un chancre cru simple a reproduit entre leurs mains un chancre infectant.

Voyons donc, puisque je viens de les mettre en scène, quels sont nos adversaires, ou plutôt, voyons comment ils parviennent à expliquer autrement que nous ce grand fait

des propriétés, des conséquences si essentiellement différentes de chacun des deux chancres.

Pour eux, — et je ne les peins que d'après les propres paroles du plus autorisé d'entre eux, — il n'y a qu'une seule cause morbide, qu'un seul et même virus. Si on le voit dcmner lieu à desoffets différents, s'il produit dans tel cas xm chancre simple, dans tel autre un chancre infectant, c'est parce qu'il a rencontré chez le premier individu une résistance, chez le deuxième une facilité, particulières à sa germination; c'est, conclut-on, parce que « le virus a modifié son action pathologique selon certaines conditions dépendant des aptitudes idiosyncrasiques. »

Vous saîsissee bien. Messieurs, le point de divergence entpe les unitéistes et nous. Vous voyez l'abîme qui nous sépare, et que nous ne voulons combler par aucune transaction. Pour eux, la bénignité ou la malignité du produit dépend de la nature du terrain où la graine est tombée. Pour nous, au contraire, la différence est primordiale : elle ttent uniquement à la différence de nature de la graine. Pour eux, par conséquent, le chancre simple qu'a une feHime provient peut-être du chancre infectant d'un homme; et dans tous les cas, cette femme, avec son chancre simple, pourra donner à un autre homme un chancre infectant. Pc«ir nous, au contraire, la femme ne i)eut donner, ne donne que ce qu'elle a reçu... (Toutefois, si elle a reçu du Hiénie homme, ou, en temps utile, de deux hommes, les deux cbancres, elle sera apte à les transmettre tous deux à un second preneur. Mais c'est en ce cas seulement qu'on wrra, dans la filiation morbide, cette apparente fusion des dexDi chancres; simple coïncidence, dont la réflexion la ptas élÉmentaire fait pressentir la possibilité, dont l'expérimentation a spécifié les conditions de production [et dont la €liniipie appreiul à reconnaître les caractères distinctifs.)

Ainsi le débat est ouvert ; mais ne craignez rien, Messieurs, jetais le fermer à l'instant; et cela, grâce à une proposition de telle nature que, acceptée ou refusée par la partie adverse, elle vous édifiera, dans l'un et l'autre cas, sur la force réelle de nos adversaires, et, ce qui est plus précieux, sur le degré de confiance qu'ils ont en leur force.

Je ne veux pas, en rééditant ici M. Bassereau, vous priver du plaisir de lire dans le texte même sa démonstration si péremptoire. Du minutieux dépouillement des faits auquel il s'est livré, je ne citerai donc que la conclusion.

Or, M. Bassereau ayant eu sous les yeux 311 malades atteints de syphilis constitutionnelle, interrogea scrupuleusement leur constitution, leur tempérament, leurs habitudes hygiéniques, leurs maladies antérieures ou intercurrentes. Il tint compte de tout, de l'âge, du sexe, de la saison où le mal avait été contracté, du nombre des chancres, de leur durée, etc. Et, tout calcul fait, il reconnut clairement que de ces conditions diverses aucune ne s'était montrée ni assez fréquente, ni assez accentuée chez les sujets syphilitiques pour pouvoir rendre compte de l'invasion de la syphilis chez eux. Il fit plus : il compara entre eux, sous le rapport de ces mêmes conditions individuelles, cent sujets dont le chancre n'avait pas été suivi de syphilis, et cent sujets dont le chancre avait été suivi de syphilis. Eh bien I le résultat de ce parallèle fut qu'il constata chez les premiers et chez les seconds, à peu près la même proportion de tempéraments lymphatiques, de constitutions débiles, d'habitudes hygiéniques mauvaises, etc., etc.

Où se cachent donc ces fameuses prédispositions individuelles ? Si M. Bassereau ne les a pu découvrir, les unitéistes qui les admettent, qui y croient, qui les invoquent, sontrils plus heureux? les ont-ils trouvées?

Trouvées!... ils ne les cherchent même pas. Prévoyant

bien l'inutilité de la tentative, peu soucieux d'infliger à leur théorie l'éclatant opprobre d'un pareil échec, ils se gardent soigneusement de préciser, de dire assez tôt pour qu'on puisse le vérifier, quelles sont, quand existent, chez un sujet, les conditions individuelles qui fabriquent la vérole. En vain, chaque jour, nous, dualistes, leur donnons-nous l'exemple; en vain, voientrils tous nos pronostics justifiés par l'événement lorsque, sur le seul examen de son ulcère, nous avons dit à tel chancreux : u Dans six semaines vous aurez la vérole, » à tel autre : « Vous, vous ne l'aurez jamais. » Us sexontentent, eux, d'enregistrer paisiblement le fait accompli.

Et cependant, « c'est, disent-ils, la constitution qui fait tout; c'est elle qui fait que, de deux individus également frappés par le même virus, l'un aura, la vérole, l'autre n'aura rien. » — Or, s'il en est ainsi, leur répondrai-je, comment donc ne pouvez-vous jamais la signaler a priori, cette cause, qui devrait être si saisissable cependant puisqu'elle est capable de tels effets? Mais non! fatalistes par force, prophètes du lendemain, ce n'est jamais qu'après la vérole éclose que vous nous dites : « La vérole devait venir I »

La franchise de mon langage choque-t-elle quelqu'un ici, Messieurs?... Eh I tant mieux, ma foi! qu'il s'avance et qu'il veuille bien me pardonner, cet unitéiste chatouilleux. C'était le seul moyen de le faire sortir des rangs. Puisque enfin j'en tiens un, c'est tout à fait le moment d'exposer le programme de l'expérience dont je parlais tout à l'heure :

Voici deux sujets, deux hommes chez lesquels un chancre est apparu depuis huit jours. Prenons chacun le nôtr.e. Il s'agit de deviner, de spécifier, par écrite quel sort les attend, s'ils sont, oui ou non, prédestinés à la vérole.

Or, pour édifier ce pronostic, pour dire si là vérole vien-

(ira, naturellement chacun de nous va utiliser les éléments qu'il sait efficaces, qu'il dit capables de faire la vérole. Prenons-les donc, mais, toute l'épreuve est là, ne prenons qu'eux. Puisque, pour vous, unitéiste, c'est la constitution, l'idiosyncrasie, qui fait tout, appréciez l'universalité des éléments qui ont rapport à cet ordre de causes. Interrogez, visitez, scrutez celui des deux chancreux que vous aurez choisi. Informez-vous de ses habitudes, de sa santé antérieure, de sa famille, percutez, mensurez, auscultez, je vous le livre des pieds à la tête... sauf un tout petit point, dont l'exploration vous est parfaitement inutile, sauf le siège du chancre, la verge et l'aine, qui, s'il vous plaît, resteront voilées pendant votre examen.

Quant à moi, dualiste, je n'en demande pas tant. Le chancreux qui m'est échu, je ne veux pas même le voir. S'il ne s'est, depuis six semaines, exposé à la contagion qu'avec une seule femme, si cette femme est depuis lors restée sans traitement, je ne demande qu'à la visiter. Et d'après ce seul examen, d'après ce que j'aurai trouvé chez elle, je suis en mesure de dire ce qu'il aura, lui; je vais ^[yécifler par écrit, si oui ou non, et pas plus tard que dans deux mois, il offrira des symptômes constitutionnels.

Acceptez-vous le défi, honorés confirères?... Je suis prêt; fixons le lieu , et l'heure , nommez les juges. — Refusezvous?... Alors, qu'on ne me parle plus d'unitéisme; je cesse de discuter, du moment où je cesse de croire à la bonne foi de mes adversaires. Et la syphiligraphie, qui a enfin laissé de côté la question des blennorrhagies syphilitiques, a vraiment mieux à flaire que de s'occuper plus longtemps des prétendues idiosyncrasies syphiligènesî

En attendant, retenons un fait décisif, Messieurs, un grand fait d'expérimentation clinique. Vingt-six fois, des médecins spécialistes, compétents, ont — dans un but qu'on

ne saurait approuver qu'au point de vue scientifique, — inoculé à des sujets sains le fluide, soit de chancres indurés, soit de lésions syphilitiques secondaires. Or, l'inoculation a quelquefois échoué, n'a rien produit au point piqué. Mais lc»*squ'elle a produit quelque chose, quand elle a pm, quV t-elle produit? Toujours, invariablement, un chancre syphilitique, puis, au terme ordinaire, les symptômes constitutionnels; mais jamais, jamais, entendez-vous t — pas ime seule fois, un chancre simple t Sur ces vingt-six sujets d'âge, de sexe, de force, de santé si diverses, pris à Paris, à Lyon, à Prague, à Dublin, il ne s'en sera donc pas rencontré un seul pourvu des aptitudes idiosyncrasiques grâce auxquelles le virus, — à en croire les unitéistes, — ne peut plus engendrer qu'un chancre simple I

Ckmtraste étrange 1 dans la contagion clinique, à l'hôpital ou en ville , sur trois chancreux on compte deux chancres simides contre un seul chancre infectant. Et dans ces vingtsix expérimentations, pas un chancre simple n'a été observé l A quoi tient cette bizarre anomalie? comment va Texpliquer l'unitéisme?... Ohl vous le comprenez, Messieurs, c'est que, en réalité , il n'y a pas d'autres chancres infectants capables de transmettre un chancre simple, que ceux dont on n'a pu constater la nature. C'est que, comme tous les autres, ce miràcle-là s'évanouit dès qu'il est permis d'y r^arder dé près.

Mais, Messieurs, en présence de différences aussi prcvfondes, estrcc assez d'une épithète pour les désigner, pour les graver dans l'esprit? Â deux maladies qui n'ont rien de commun entre elles, estril logique, est-il prudent de laisser la même dénomination? Je ne le pense pas. Si le néologisme est autorisé^ c'est surtout qusuad il peut aider à une légitime réforme des idées. Continuer à appeler les deux ulcères du nom gàoiérique de chancre^ c'est volontairement encou-

10 DE LA SYPHIUS.

rager nue confusion qui n'a été sans danger ni pour la théorie, ni pour la pratique. D'ailleurs, est-il rien de plus impropre que Tépithète d'infectant^ par laquelle on persiste à dénommer la première lésion de la syphilis? Le chancre est si peu la cause de l'infection que l'infection est déjà faite au moment où le chancre apparaît. En fait de chancre infectant^ me disait un confrère trop expérimenté, atteint lui-même de syphilis, en fait de chancre infectant, je n'en connais qu'un vraiment digne de ce nom : c'est celui de la femme qui m'a donné le mien!

La différence essentielle entre les deux ulcères étant, pour l'un la constante localisation du mal, pour l'autre sa non moins constante généralisation, c'est ce caractère distinctif, d'ailleurs le plus important en pratique, que la nomenclature doit, avant tout, consacrer. Or l'analogie la plus naturelle, la plus souvent invoquée en syphiligraphie , nous en fournit le moyen. A côté de la variole, qui laisse de son passage dans l'organisme une trace profonde, prouvée par l'impossibilité d'en subir de nouveau l'atteinte, il existe une maladie qui lui ressemble sous quelques rapports extérieurs, la varicelle. Seulement, celle-ci ne détermine dans l'organisme que la réaction fébrile momentanée, effet commun de toutes les phlegmasies simples.

Nomencia- Eh bien! utilisons cette analogie. Laissons le nom de chancre à la lésion primitive de la syphilis (l'ancien chancre infectant); et appelons chancrelle l'ulcère local (l'ancien chancre simple). Cette terminologie a de plus l'avantage de laisser le nom de chancroïde disponible pour désigner une lésion d'ailleurs très-rigoureusement comparable à la variololde sous le rapport pathogénique, je veux dire la lésion que l'on voit naître de l'insertion du virus syphilitique sur un sujet qui a eu antérieurement la syphilis.

Veuillez donc en prendre note, Messieurs. — Dans le cours

ore.

de ces leçons j'appellerai toujours chancrelle^ ce que jusqu'à présent on a décrit sous les noms de chancre simple, chancre mou, chancre local, ulcère non infectant. Et j'appellerai chancre^ sans aucun qualificatif, ce que jusqu'à présent on a décrit sous les noms de chancre infectant, chancre induré, chancre syphilitique.

T Gomment est la syphilis?... La question vous pa- étude dtu raîtra sans doute naïve, Messieurs, après les trois siècles queiiesaco»

' ' ^ porte abaa-

et demi d'études qui ont élevé notre spécialité au rang JJSSfJJfoJJJ qu'elle occupe aujourd'hui. Je la maintiens, cependant, comme l'une des plus neuves qui méritent de vous intéresser.

Plusieurs causes ont empêché, empêchent de bien connaître la syphilis.

Elle a d'abord subi le contre-coup des tendances ultra- fusionnistes que je critiquais tout à l'heure. Nos prédécesseurs immédiats, il y a vingt ans, avaient trouvé la syphilis confondue avec deux autres maladies. Ils l'en ont séparée ; et ce fut leur gloire. Mais ils la condensèrent pour mieux l'isoler ; et il n'en faut accuser que l'étemel penchant de l'esprit humain. C'est le fait de toutes les réactions d'outrepasser le but; c'est le propre de toute nationalité à l'état naissant de s'affirmer une et indivisible. La syphiligraphie est-elle menacée de pareille déviation ? Nous pourrions le craindre, à voir l'attitude de quelques ardents dualistes. Oubliant le renom triséculaire de protélforme, mérité et obtenu par la vérole, ils ont voulu en faire une affection toujours et dans tous les cas identique. <« Il n'y a pas de maladie, écrivait l'un d'eux l'an dernier , dont l'individualité soit aussi tranchée. » De peur de laisser détruire le genre, ils refusent d'y admettre des espèces, voire des nuances. Opposant aux distinctions que révèle, qu'impose la pratique,

de subtiles ou magistrales fins de non-receToir, ils renient leur passé à force de vouloir en sauvegarder les conquêtes ; et les mêmes hommes qui se vantent d'avoir promulgué la pluralité des maUidies vénériennes , s'étonnent, se formalisent, en sont presque à s'indigner quand on vient leur parler de Vincgalité des véroles I

D'autre part, je vous l'ai déjà dit, depuis bien longtemps on ne connaît la syphilis que telle qu'elle se comporte soumise à l'influence du mercure. Tel est l'engouement irréfléchi des médecins pour ce prétendu spécifique, qu'aucun d'eux n'oserait publier ime observation où l'hydrargyre ne figurerait pas. Ce sont même les plus expérimentés qui en donnent le plus et le plus longtemps; de telle sorte qu'un cas de syphilis abandonnée du commencement à la fin à sa marche naturelle, et suivie dans cette évolution par un spécialiste compétent, est non-seulement une rareté, mais un fait inou'i, à une époque où l'on se flatte cependant d'avoir porté la syphiligraphie au terme le plus rapproché de sa perfection.

Ces causes, naturellement, ont produit leur efiet; et voici. Messieurs, ce que vous êtes habitués à croire, ce que vous entendrez chaque jour professer, comme articles de foi, dans les chaires les plus autorisées, classiques ou semi* classiques :

A. « La syphilis, vous dit-on (la syphilis acquise, bien entendu), commence par une lésion primitive toujours identique.

B. « A part les variations résultant des influences thérapeutiques, l'évolution de la syphilis, généralement, est la même dans tous les cas.

C. (1 L'emploi des spécifiques, du mercure, est rigoureusement indiqué chez tous les syphilitiques*

D. u Lorsque ce traitement est convenaMement ordomié,

régulièrement suivi, il opère la guérison en quelques mois ( de trois à six).

E. <c Les récidives qu'on observe quelquefois résultent d'une faute commise, soit dans la direction, soit dans l'exécution du traitement.

F. « Non traitée, la syphilis s'aggrave et passe à l'état tertiaire, »

Moi, tout au contraire, en face de celles-ci, j'énonce les six propositions suivantes :

A. La syphilis commence, il est vrai, par une lésion primitive (lésion apparaissant au point par où le virus a pénétré); mais cette lésion offre, selon les cas, une grande diversité dans sa marche et dans ses caractères objectifs.

B. L'évolution et surtout l'intensité ainsi que la durée de la syphilis sont extrêmement variables.

C. L'emploi des spécifieiues, du mercure, n'est pas nécessaire chez tous les syphilitiques.

D. Le traitement spécifique le plus hâtif, le plus régulier, le plus complet, le mieux toléré, ne peut répondre d'opérer, en quelque espace -de temps que ce soit, la cure radicale.

E. Les récidives sont, non pas un accident, un contretemps, qui suppose un tort du médecin ou du malade, mais bien un effet ordinaire, prévu, à peu près constant, de la marche régulière de la maladie.

F. Non traitée par les spécifiques, la syphilis, dans la majorité des cas, guérit; et elle ne passe à l'état tertiaire que dans des circonstances et sous l'empire de causes déterminées.

Telles sont mes convictions. Messieurs; tel est, chez moi, l'inébranlable résultat d'une pratique de vingt ans. Mais quand je vous expose sans détours ce qui est, au lieu de ce ijn'on vous enseigne, quand |e dévoile sous vos yeux Tin-

20 DE LA STPHIUS.

suffisance trop avérée d'une thérapeutique qui se prétend infaillible, veuillez me tenir compte de la franchise de mou langage. Ce n'est pas seulement d'après mes observations personnelles, croyez-le bien, qu'est tracé ce tableau de la fréquence des récidives et des échecs du traitement usuel. Vous ne tarderez pas à le voir, dans ces leçons, confirmé par les piquantes révélations que j'emprunterai à la pratique de vosmaltres. Mais j'ai voulu néanmoins vous avertir, dès à présent, que je ne serai pas seul à porter la responsabilité de ces aveux. Ce n'est pas la première fois que j'ai à prévenir des malentendus aussi préjudiciables à ma réputation. On n'a déjà que trop souvent réédité, à mon usage, ce mot de Barthez s'expliquant sur un confrère qui ne croyait pas à la médecine : « Il a raison, si c'est de sa médecine qu'il parle ! »

Réduit à ses termes les plus simples, mon catéchisme syphiligraphique peut se résumer sous les deux énoncés suivants :

r On observe des véroles fortes et des véroles faibles.

2® Les véroles faibles, dont le nombre est supérieur, peuvent guérir sans le secours des spécifiques.

La deuxième proposition pourrait se présenter comme une conséquence rigoureuse de la première. Elle invoqueait, au besoin, en sa faveur, l'analogie qui, partout, nous montre les virus, les venins susceptibles d'être spontanément éliminés. Mais non : elle dédaigne de s'affirmer au nom du droit. C'est de par l'expérience, de par l'expérience seule, qu'elle veut s'établir.

Deuxexem. Pcrmettez-moi cependant de vous raconter d'abord avant

les, l'un de « . ,

jphiiis forte, tout dcux faits, dcux exemples cliniques. Ils ne sont pas

.hiiis faible, hors de propos ; car tout en vous faisant comprendre ce que

j'entends par vérole forte et par vérole faible, ils commen-

ceront la démonstration, servant ainsi à la fois de spécimen et de preuve.

Premier fait : vérok forte. — En mars 1859, je vis un jeune homme, commis chez un pharmacien, atteint d'un chancre survenu douze jours après le seul coït où, chronologiquement, il fût possible de supposer qu'il l'eût pris. Le chancre datait de cinq jours, quand je le vis ; et il était déjà à l'état d'ulcère, avec une forte induration ; siégeant au dedans du prépuce, il eut bientôt produit un phymosis. L'induration devint énorme, ligneuse, gênait considérablement la miction et l'écoulement des liquides. Ganglions inguinaux très-indurés. Le vingt-cinquième jour à partir du coït, je dus donner 10 centigrammes de protoiodure de mercure par jour. Néanmoins la dureté ne fondit que lentement. II survint, le quarante-cinquième jour (toujours à partir du coït) une céphalée atroce, à redoublements nocturnes, que l'iodure, chose extrêmement rarel même à 2 grammes par jour et quoique bien préparé et bien supporté, ne calma que trèfr-peu. Bientôt se déclarèrent des impétigos du cuir chevelu, pâleur extrême, engorgement des ganglions cervicaux. Le malade entra à l'Antiquaille, où un traitement mercuriel à doses élevées n'empêcha pas des ecthymas, survenus le deuxième mois à partir du coït et malgré l'emploi du mercure, de déterminer de profondes pertes de substances dans divers points de la face. Il sortit de l'hospice dans cet état. Je le vis encore deux ou trois fois, et j'amenai de l'amélioration par l'administration simultanée des deux spécifiques, un régime fortifiant, des pansements soignés, etc.

Je l'avais perdu de vue, lorsque en octobre 1862, il se présenta dans mon cabinet avec une perte totale du nez, preuve certaine que la maladie n'avait cessé de marcher depuis notre dernière entrevue. Sans doute, le mal est répa-

rablc , Messieurs. La patrie de Tostéoplastie périostique est en fond pour combler des lacunes même bien autrement profondes ; et, depuis que mon cher collègue, M. Ollier, y est chirurgien en chef, ce ne sera pour THÔtel-Dieu, qu'un jeu de rendre à notre malade ce que l'Antiquaille n'a pu lui conserver. Mais, à mon point de vue et sans rien préjuger des miracles futurs, je suis bien en droit de vous faire remarquer que ce nez en moins est l'irrécusable signe d'un degré de vérole en plus.

Deuxième fait : tyérole faible. — Au mois de juin 1856, je donnais des soins, pour une bronchite, à une jeune femn^ de vingt-deux ans. Un jour, elle m'ai^[»-end, non sans beaucoup de larmes, que j'avais à ei^orer une région autre que la poitrine. Entraînée, par surprise, disait-«Ue, dans un souper, elle avait eu à subir les tentatives d'un monsieur qui depuis quelque temps l'obsédait de ses poursuites. Le coït cependant n'avait pas eu lieu : l'hymen, que je vis intact, en faisait foi. Mais le pénis avait heurté ça et là à l'entrée.

D'ailleurs, plus de vingt jours s'étaient passésdepuis cette scène, l'unique, afQrmaitrelle, où elle se fût exposée. Lorsque je fus prié d'examiner, je vis sur la cuisse droite, à 2 centimètres en dehors du pli génitOH^rural, une faible éie* \iire, un peu plus brune que la peau voisine,'de 3 ou 4 millimètres de diamètre, que la malade n'avait aperçue que depuis deux ou trois jours. Pas d'induration. La malade^ très-effrayée, demandait un remède et un pronostk positifs.

Je la rassurai à peu près comj^étement et pansai sa plaque pendant trois jours avec une assez faible solution de nitrate d'argent, lui prescrivant d'attendre encore deux jours après la cessation de ce pansement, avant de se présenter à moi.

Quand je la revis, à l'époque dite, la lésion était dans le

même état, sauf une coloraticm un peu plus brune ; mais point d'érosion, pas même de desquamation* Je résolus de la tenir encore en observation.

Cependant, la malade, inquiète, alla consulter mon collègue, M. le docteur Rodet, qui, la lésion bien examinée et les commémoratifs connus, jugea à propos de se renfermer dans la même réserve et dans la même expectation.

Je pus donc, cette cliente m'étant revenue, suivre la progression du mal. La plaque ne s'étendit pas en largeur. L'épiderme, dans toute la surface malade, devint légèrement plus épais et d'un blanc plus mat qu'à l'état normal (comme il le serait par l'effet de l'application prolongée de cataplasmes chauds). S'il y eut induration, elle ne fut qu'à peine perceptible, et trè&K^ontestable. Un seul ganglion inguinal se tuméfia un peu.

Cet état-là, une fois révisé, fut stationnaire.

Il n'y avait doue pas l'ombre d'érosion, ni d'ulcération, ni de croûtes sur cette plaque qui, peu à peu, en était venue au point de rappeler à s'y méprendre les plaques opalines des amygdales, lorsque vers le cinquante-sixième jour à partir de sa première apparition, je constatai quelques rares croûtes du cuir chevelu, un peu de malaise chlopo-anémique et une roséole, distincte seulement pour un spécialiste. Je di^ensai, bien attendu, cette malade du mercure, ne la traitai que par les iodures et les ferrugineux,

n y a aujourd'hui plus de six ans que ceci s'est passé. Elle a eu, à plusieurs reprises, des poussées légères de tubercules muqueux à la bouche et à la vulve. Je les ai cautérisés avec persistance : et si depuis cette époque, je la crois, je l'ai déclarée guérie, d'autres explorateurs non médicaux ont, à diverses reprises, confirmé mon certificat de patente nette par des actes d'une nature encore plus convaincante.

caosM qui Voilà, MessieuFS, ce qu'est la vérole forte et ce qu'est la • fortet ou vérole faible.

liUes.

Tranchées à ce point, ou moindres, ces différences sautent aux yeux car elles remplissent le monde. Je n'ai donc pas à en démontrer l'existence, il me suffit de faire appel aux observateurs : le moins expérimenté ne peut manquer de les avoir vues ; le plus systématique n'oserait les nier.

Or, sachant qu'elles existent, nul de vous, Messieurs, ne les jugera fortuites.

Sachant qu'elles ont une cause, nul de vous ne voudra renoncer à la pénétrer. Cette recherche de la cause est notre apanage, à nous médecins. Elle séduit plus particulièrement la jeunesse. Mais celle-ci nous attire par un double appât ; car elle ne constitue pas seulement un attrait pour le philosophe; elle est un besoin du praticien.

En effet, connaître les influences qui font la vérole forte ou faible, c'est déjà posséder un signe distinctif entre elles; c'est réaliser un premier moyen pour reconnaître à temps quelle intensité aura une vérole qui commence : c'est donc, à la fois , en fonder le diagnostic et en préparer le traitement.

Or, en jetant un coup d'œil sur ces influences d'où dépend le degré d'intensité de la vérole, j'en trouve de deux ordres; et je les divise, par conséquent, en : 1* celles qui tiennent au virus , à la graine ; et 2* celles qui tiennent à l'organisation du sujet infecté, au terrain. Étudions la part que prend chacune d'elles.

Différences !• Influence de la graine. La force (1) du virus syphiliro». tique varie selon certaines conditions qui peuvent se ré-

(l) Par le mot force du virus, j'entends Texistence de trois propriétés qui sont toujours réunies, savoir : Tintensité de Tinfeciion que

sumer sous les trois chefs suivants : le nombre des transmissions qui ont eu lieu depuis Torigine de la vérole jusqu'au vérole dont il s'agit de mesurer le degré d'infection; — le mode de pénétration du virus dans l'organisme; — enfin l'époque, la phase qu'occupe, dans l'évolution d'une syphilis, la lésion qui a fourni le virus agent de la transmission ou, en termes plus précis, Vâge syphilitique de cette lésion. Cherchons successivement à apprécier la réalité, le degré de pouvoir de ces éléments modificateurs, ainsi que la part relative d'action qui, dans chaque cas, appartient à chacun d'eux.

A. La vérole s'est-elle affaiblie depuis son origine, depuis AtténuaUc

du virus pj

la fin du xv« siècle jusqu'à nos jours? — Avant de recher- >« «ombre *

** ^ ** transmission

cher si le fait est réel, il faut absolument déterminer s'il est probable, s'il est même possible.

En effet, on n'a pas seulement nié qu'il en fût, on a nié qu'il en pût être ainsi. M. Rollet, entre autres, attaque notre rassurante conviction par le raisonnement suivant: « Si la vérole avait été en s'affaiblissant, ce n'aurait pu être que d'une certaine quantité à chaque transmission. Supposons cette quantité aussi petite qu'on le voudra, d'un millième ^ par exemple. Gomme, depuis son origine, la vérole s'est bien certainement transmise mille fois, il en résulterait que, successivement, elle aurait, depuis lors, diminué de mille millièmes, que, en d'autres termes, elle devrait ne plus exister. Or, comme indubitablement elle existe encore, il

ce viras produit, la facilité avec laquelle il se transmet d'un individu à Tautre et Tintensité de la maladie qu'il transmet. En d'autres termes, s'il y a plusieurs degrés dans la force du virus syphilitique, l'homme qui a subi l'atteinte du viras le plus fort aura une vérole plus forte; il la communiquera plus aisément à une femme ; enfin, cette femme elle-même aura une vérole plus forte.

s'ensuit que Thypothèse précédente est fausse, et que la Yérole n'a pas diminué. »

J'ai déjà reproché à ce raisonnement une méprise qui le dépouille de sa rigueur apparente. Pour évaluer à quoi équivaut chaque diminution de la vérole, M. Roliet a pris une quantité absolue, au lieu.de prendre, ce qui est seul admissible, une quantité relative. Un calcul portant sur des éléments appréciables va rendre cette réflexion plus sensible. Supposons, par exemple, que la force d'une vérole originaire de la fin du xv* siècle, soit représentée par 20 grammes. Si, comme le veut M. RoUet, vous exprimez la diminution subie à chaque transmisssion par un chiffre identique, par 1 gramme , vous arriverez sans doute à conclure , comme lui, que après vingt transmisions, la vérole aurait dû être annihilée. Mais ce compte, remarquons-le, ne peut être valable qu'en admettant que cette diminution, de 1 gramme, a eu lieu à chaque transmission, à la l(f comme à la l**, à la 19* comme aux précédentes. Or, 1 gramme constituant pour les 16*, 17% 18* et 19* transmissions, le 1/5*, le 1/4, le 1/3, la 1/2 de la force qu'avait à chacune d'elles le virus, il faudrait croire que ce même fait , cette même influence de la transmission qui , pour les premiers cas , ne neutralisait qu'une proportion insignifiante, que 1/19 du virus, en neutralisait à la fin, 1/4, 1/3, 1/2..., conséquence antiphysiologique, inacceptable.

C'est donc toujours une partie proportionnelle de la quantité restante qui se perd à chaque transmission d'organisme à organisme, toujours un 19* (dans l'hypothèse que nous avons avancée). Mais le virus persiste indéfiniment, puisque ce n'est jamais que le 19* de la quantité restante qui se perd à chaque fois. Vous comprendrez donc ainsi, Messieurs, que la vérole puisse s'être réellement affaiblie sans s'être éteinte.

Est-il probable que la vérole se soit affaiblie? Seconde question non moins ardue, mais à laquelle l'analogie nous suggère une réponse également affirmatlTe. Voyez le vaocin. Depuis seulement soixante-cinq ans, n'a-t-il pas, de transmissions en transmissions, perdu une partie notable de son activité ? Voit-on bien souvent aujourd'hui de ces pustules types décrites gar les premiers auteurs? Observe-t-on Tinflammation locale^, la réaction générale, la sûreté de l'effet préservatif; la transmissibilité à peu près infaillible, qui caractérisaient, à cette époque, le virus vaccin?

Si quelqu'un contestait cette dégénérescence, une contreéi^reuve décisive va lever ses doutes. De temps en temps^ d'heureux hasards nous permettent de retremper le vaccin à sa source primitive ; parfois l'on a découvert l'éruption que quelques auteurs français, par un ingénu mais expressif pléonasme, appellent le cow-pox de la vache. L'on n'a pas manqué d'utiliser cette bonne fortune ; et l'on a fait servir le fluide des pustules de la vache à de nombreuses vaccinations.

Or, ces inoculations avec le virus primitif se pratiquaient à côté d'autres inoculations faites avec le vaccin ordinaire ; de telle sorte que la différence entre les effets allait sûrement dévoiler aux observateurs s'il y en avait, oui ou non, entre les causes...

Eh bien! c'a été uxm pas une différence, mais un vrai contraste ; et un contraste aussi complet que tranché ; car, comparé à la marche du vaccin ordinaire, constamment le cow-pox

A une incubation plus courte (Martini);

Produit des pustules plus dures (idem), plus dévdoppées et persistant deux fois plus longtemps ;

Détermine parfois de véritables ulcères, au siège des pustules;

28 DE LA SYPHIUS.

Provoque une réaction générale plus intense ;

A beaucoup plus souvent un résultat positif. ( Le chiffre de ces résultats est de 776, contre 628, chiffre représentant les résultats positif obtenus avec le vaccin ordinaire ) ;

Réussit plus souvent dans la revaccination ;

Préserve plus sûrement de la variole ;

Garde sa faculté reproductive à une période plus avancée de l'éruption, jusqu'au 11* et même jusqu'au 15* jour;

Enfin, hors des pustules, mis dans xm tube, se conserve plus longtemps inoculable.

N'oubliez aucun de ces neuf signes différentiels , Messieurs. En même temps qu'ils démontrent la thèse présente, c'est-à-dire la dégénérescence que, sous tous les rapports, le virus vaccin a subie, ils servent déjà à vous faire pressentir les caractères, à plusieurs points de vue semblables, par lesquels les véroles fortes et les véroles faibles se distinguent entre elles.

Je conclus : Puisque le vaccin s'est affaibli, le virus syphilitique doit bien lui aussi s'être affaibli. C'était là, vous le savez, le seul point pour le moment en litige, le seul d'ailleurs que l'analogie pût fructueusement éclairer.

Mais la syphilis, depuis son origine, s'est-elle réellement affaiblie?... Ceci est une question historique, controversable par conséquent, et que chaque auteur entend ou plutôt présente selon le parti qu'il compte en tirer. Quant à moi. Messieurs, je ne discuterai pas, je ne commenterai point, j'éviterai même d'analyser : je me borne à vous présenter quelques textes... textuels.

Écoutez d'abord Catanée. Il écrivait en 1505; il avait vu naître la vérole. Or, voici en quels termes il la décrit: <( Monstruosus morbus fœditate magnâ, innumeris pustulis, ulceribusque per totam faciem universumque corpus,

magnà etiam ssevitià dolorum noctu prsesertim humanum genus affligeas , laceransque nodositatibus instar lapidum , plurosque débiles et mancos eifecit, et taliter in humanum genus grassatus est ut quodcumque genus mortis potius eligendum siU »

Vigo, dont le récit plus froid offre toutes les garanties de l'observateur exact, ayant à parler des douleurs qu'offraient les syphilitiques, écrit : « Doloribus clamosis laborant. » — Or, je vous le demande. Messieurs, à notre époque entendon bien souvent le repos des nuits troublé par les cris de nos vénériens?

Plus expressif encore, Phrisius dit positivement : « Leprosi nolebaht habitare cum hoc morbo infectis. )> — Que penseraient aujourd'hui les lépreux? On l'ignore. Mais je connais, quant à moi, de fort honnêtes gens qui, en fait de cohabitation, se montrent beaucoup moins difficiles.

Quelques auteurs énoncent en propres termes ce fait général de la décroissance du virus. Fracastor, après avoir décrit le mal français comme produisant des ulcères aussi larges que des œufs ou des pains, comme faisant tomber le nez, les yeux, et pudenda iota^ ajoute : « Telle était du moins la maladie à son commencement, car depuis vingt ans, elle a changé. »

Or, en quoi consiste ce changement? Écoutez ce qu'en dit Brassavale, si justement nommé, vu l'époque où il écrivait, l'historien de la décadence: aAdeo declinavit morbus ut mitissimus dici possit. »

Enfin notre Ambroise Paré, — remarquez, je vous prie, le choix de mes citations, — ayant à s'expliquer sur la diminution subie par la grosse vérole depuis la fin du xv* siècle, traduit ainsi ses impressions de praticien : « La vérole du temps présent est beaucoup moins cruelle et plus aisée à guarir qu'elle n'étoit du temps passé de son premier corn-

mencement , car elle s'adoucit de iour en iour éiridemment. »

J'ai promis d'éviter tout commentaire, Messievurs* Mais en m'en abstenant, je ne vous les ai point interdits. Faites donc une réflexion, ou plutôt posez-vous une question, vm seule. Dans le cas où quelques écrivains de notre temps s'aviseraient de donner à la syphilis actuelle les sombres couleurs que je viens de mettre sous vos yeux, demandeivous,— et je devine la réponse, — s'ils obtiendraient le renom d'auteurs classiques, que le suffrage général a décerné aui Catanée, aux Fracastor, aux Vigo, aux Paré? Demandezvous s'ils ne passeraient pas pour les romanciers plutôt que pour les historiens de la vérole ?

« Mais c'est que c'est justement là le cas, s'écrie un fin critique de mes amis. Si la syphilis, à son origine, a été réputée plus grave que de nos jours, c'est que, à cette époque, elle eut la chance d'être surtout décrite par des poètes. » Messieurs, je repousse, au nom du xv* siècle, ce renom littéraire suspect dont on voudrait lui infliger le monopole. Jamais, en aucun temps, les poètes n'ont manqué à la vérole.... ni réciproquement. En fait de vérole, jamais chez eux, la source de l'inspiration n'a tari. De nos jours, il est vrai, en matière spéciale, ils signent des traductions plus volontiers que des pages originales. Et, pour donner à leurs hypotyposes la base solide de faits réels, on les voit, même les plus riches de leur propre fonds, réduits à emprunter ces faits au livre d'or des âges héroïques du fléau.... Mais n'est-ce pas là la meilleure preuve que notre siècle dégénéré est incapable, même pour la vérole, de créer des types dignes de faire vibrer les cordes d'une lyre?

Je conclus que le virus syphilitique a graduellement et très-positivement perdu de sa forc« par le fait de sa migration successive d'individu à individu.

Mais cette notion, tout exacte qu'elle soit, a beaucoup plus de prix pour le savant que pour le praticien. Elle MX comprendre que la syphilis peut être tantôt faible, tantôt forte ; elle nous explique comment et pourquoi cette différence a lieu. Mais elle est muette sur les circonstances où il nous sera donné d'en prévoir ou d'en constater les effets, soit en plus, soit en moins. Un yérolé se présente. Son mal résulte-t-il d'xme 300* ou d'une millième transmission?.... Il n'y a pas de présomptions, pas même de conjectures à établir à cet égard. Ce n'est donc qu'après coup, qu'à titre d'interprétation qu'on peut faire figurer cet élément étiologique différentiel.

B. La voie par laquelle le virus syphilitique s'introduit dans Atténuation l'organisme a-t-elle une influence sur le degré de force que son Vïde^dï

pénétration

ce virus possède, une fois introduit? dans l orga-

nisme.

Une objection préjudicielle demande à être sommairement examinée, car elle s'inscrit à priori contre la pasHbiliié de l'affaiblissement du virus. « Les virus agissent, dit-on, à n'importe quelle dose; si atténués que vous les supposiez, dès qu'ime molécule a pénétré dans le corps vi* vant, elle y peut réaliser la plénitude de ses effets. N'invoquez donc pas la filtration, l'atténuation exercée sur le virus par le mode d'absorption, pour préjuger un amoindrissement de ses propriétés toxiques. »

. Cette objection confond la quantité avec la qualité. Certes un principe morbide de la classe des virus ne. mesure pas ses effets à sa masse, à son poids; cela est hors de doute. Mais changez, ou plutôt redressez les termes du problème : en pLebce du procédé mécanique, qui divise^ admettez le procédé vital, qui modifie; au lieu de prendre la dixième, la vingtième partie d'une molécule virulente, supposezrla soumise à une élaboration qui altère ses éléments constituants^

32 DE LA SYPHIUS.

en eux-mêmes ou dans leur combinaison. Alors le \irus pourra bien être affaibli; alors, s'il opère de moindres ravages, on ne sera plus autorisé à le nier en rappelant l'action réelle des virus à dose minime ; car s'ils ne peuvent s'affaiblir en se divisant, ils peuvent évidemment s'affaiblir en s'altérant.

Or, le mode d'introduction possède-t-il cette propriété modificatrice des virus? Je n'en citerai qu*un exemple, mais il est frappant. D'où provenait la bénignité relative si remarquable de la variole inoculée? De quelles conditions dépendait pour les inoculés cet abaissement du chiffre de la mortalité, que des calculs authentiques (1) expriment par 1 sur 300 (celle de la variole spontanée étant, à la même époque, de 1 sur 14)?

On l'attribuait, nous le savons, au choix du sujet, à la saison, à l'emploi de certaines médications avant l'opération,

aux observances hygiéniques durant ses suites Erreur

sincère ou erreur intéressée, ce n'en était pas moins une erreur. La médecine, de nos jours, est aussi désillusionnée que la chirurgie, et ce n'est pas peu dire, sur le pouvoir des saignées, des purgations, du régime dit préparatoire. Et, quant à l'empire des conditions hygiéniques, voyonsnous donc la variole contractée naturellement s'abaisser à cette mortalité insignifiante alors même qu'elle vient à se développer, ce qui n'est point rare, chez des sujets et dans

des conditions dites de choix? Nul praticien ne le croit.

En est-il un qui, trouvant réxmies chez un de ses malades toutes ces circonstances de constitution, d'âge, de santé antérieure, de disposition morale, de saison, par lesquelles on expliquait autrefois la bénignité de la variole inoculée,

(4) Desoleax et Yalentin. Traité historique et pratique de Vinocu^ lation^ \iOO.

voulut se hasarder à porter, d'après ces seules considérations, un pronostic favorable, j'entends favorable dans la proportion d'une chance fatale contre 300 heureuses?

Ce qui prouve encore le peu d'influence de ces conditions, c'est le genre de la modification que subissait la variole inoculée. Si, en effet, l'on avait vu les inoculés supporter mieux la maladie que ceux qui la contractent par le mode naturel, offrir une réaction moins vive, échapper aux complications gastriques, adynamiques, nerveuses, ohl alors on aurait pu croire que cette diflerence était due aux dispositions constitutionnelles meilleures choisies ou créées par l'art. Mais non : la bénignité des suites s'expliquait beaucoup plus rationnellement par les caractères objectifs tout particuliers qu'offrait l'éruption de la variole inoculée. En effet, quarante à cinquante boutons disséminés formaient .en général tout le contingent à payer par l'inoculé.

A ces traits nul observateur un peu éclairé n'aurait dû se tromper sur la cause réelle de l'innocuité des suites : évidemment ce n'est pas le malade qui était mieux disposé à résister, c'est le mal lui-même qui avait été dépouillé d'une partie de sa force.

Ce problème, c'est-à-dire la détermination des causes qui rendaient comparativement si douce la variole inoculée, reste donc tout entière. Si l'on veut en avoir la clef, — et il vaut la peine de la chercher, car cette clef ouvre plusieurs portes,— il faut considérer en quoi cette variole différait de l'autre.

Elle en différait sous deux rapports, disons mieux, par deux faits corrélatifs : 1* le fait de l'introduction du virus en un point de la peau ; 2* l'existence au lieu inoculé d'un travail de réaction ; travail bien distinct de l'éruption variolique proprement dite, en ce qu'il précédait celle-ci

Hi DE LA SYPHILIS.

de dix jours, et en ce qu'il restait borné à la partie inoculée (1).

Là est toute Texpiicatiou. Je la juge valable, car elle s'appuie à la fois sur Texpérience et sur les vraisemblances physiologiques les plus autorisées, éclairant à son tour la patbogénie des autres maladies virulentes. Dans la contagion ordinaire, le virus varioleux introduit par la muqueuse pulmonaire ou par la peau saine, pénètre l'organisme sans avoir donné lieu à aucun travail local : il tuait une fois sur 14. Dans l'inoculation, il ne pénétrait qu'après avoir subi une élaboration primitive : il ne tuait plus qu'une fois sur 300.

Un coup d'œil jeté sur l'ensemble des maladies virur lentes montre dans toutes le même résultat suivant la même cause. Non que je veuille, cependant, nier l'influence supérieure qui tient à la nature particulière de chaque virus. Mais eufui, partout où l'on voit des traces de cette élaboration locale , la maladie est faible (vaccine, variole inoculée comparée à la variole, pustule maligne comparée au charbon).

Partout où elle est impossible à cause du mode d'introduction du virus, la maladie est plus grave (peste, rougeole, scarlatine, variole naturelle).

Et même, il est remarquable que la plus terrible des mala-

(4) L'analogie étroite qui lie la variole inoculée à la syphilis acqpiise ressort de ces deux faits d'observation : 1» que la ou les pustules primitives locales de la variole inoculée étaient toujours beaucoup plus enflammées que celles de Témption générale, et que, seules, les premières s'accompagnaient d'engorgement inflammatoire des glandes axillaires; 2^ que, quand un individu avait eu précédemment la variole, l'inoculation du pus varioliquc échouait chez lui, ou se bornait à produire l'éruption locale {chancroîde). — (Besoteux et Valenthi, p. 199.)

dies virulentes (la rage), se distingue par cette circonstance que le principe morbide, bien qu'inoculé, ne donne lieu sur place à aucune réaction primitive appréciable. Il en a été de même dans quelques cas de morve inoculée où Ton a vu les symptômes généraux se déclarer et devenir mortels sans qu'aucun travail pathologique bien distinct eût eu lieu à l'endroit par où le virus avait été introduit.

Toutes les fois, par conséquent, que l'art a pu forcer les virus à faire une halte préalable dans les tissus et surtout à déterminer dans ceux-ci un travail de réaction, elle a réalisé une atténuation sensible du virus (inoculation de la variole, de la rougeole, clavelisation, inoculation de la péripneumonie épizootique).

Eh bienl en étudiant la syphilis comme nous l'avons fait, nous découvrons sa stricte conformité à cette loi. En eflTet, la syphilis vulgaire, clinique, acquise, n'est point une maladie grave, tout le monde en convient. Aussi, est41 peu d'affections virulentes dans lesquelles le travail local primitif soit plus constant, plus nettement accusé, plus franchement circonscrit et précède de plus longtemps l'invasion des symptômes généraux. Mais, d'autre part, quand la syphilis a pénétré par une autre voie et qu'elle ne détermine aucun travail local, on peut, on doit s'attendre à une gravité supérieure. C'est ce qui explique celle de la syphilis transmise au fœtus soit par le sang de la mère, soit par l'ovule ou le sperme de parents infectés.

Ainsi, à ce point de vue, il y aurait, selon le mode de pénétration du virus, deux degrés de virulence, en d'autres termes, deux degrés de force dans la maladie produite.

Le virus a-t-il été soumis à l'action normale des organes intacts de l'absorption? c'est la syphilis acquise^ plus faible. Le virus estril parvenu directement dans le sang, ou plu&

directement encore, dans le germe de l'être futur? c'est la syphilis héréditaire^ plus forte.

Vous saisissez la portée de cet aperçu, Messieurs; car vous en entrevoyez l'application à l'étude qui nous préoccupe. La circonstance d'hérédité n'est pas seulement une cause qui aggrave le mal pour le fœtus qui en est atteint : elle constitue un agent de renforcement de la syphilis envisagée dans son cours à travers les âges et les individus. Dès qu'elle intervient, elle joue le rôle d'un cow-pox. Le virus s'y retrempe, pour ainsi dire; et sa force, que d'autres influences tendaient à mitiger, y retrouve pour plusieurs transmissions successives une nouvelle puissance.

Mais si cet ordre spécial d'arguments analogiques nous donne le droit de supposer à la syphilis héréditaire un excès de gravité, ne perdez pas de vue. Messieurs, les preuves directes qui appuient ce théorème. N'oubliez pas, je vous prie, que, avant de le rendre vraisemblable, je l'avais, dans un autre ouvrage (1), démontré vrai par des données physiologiques irrécusables et par des faits d'observation aussi authentiques que multipliés.

uiénuaijon G. Vâoe d'uue lésion syphilitique (c'est-à-dire la place

i virus par

dijTusion chronologique qu'elle occupe dans le cours du mal), a-t-il sme. m^g îQfluence sur la force de la syphilis que cette lésion

pourra transmettre?... Sans hésiter, je réponds oui. Oui, le virus est atténué par sa diffusion dans un organisme vivant. Oui, chez un même syphilitique, les lésions secondaires transmettent une syphilis moins forte que ne l'eût transmise la lésion primitive.

(I) Traité de la syphilis des nouveau-fiés. Paris, 4854.

Ce point est susceptible d'une démonstration péremptoire. Mais pour lamener à bien, pour vous la rendre saisissable, j'ai besoin de concentrer toutes les forces dont je dispose. Veuillez donc redoubler d'attention, Messieurs; je vais tâcher de redoubler de clarté.

Deux ordres de preuves appuient cette thèse, celles qui la font vraisemblable et celles qui la démontrent vraie : preuves de droit, preuves de fait.

a. Preuves de droit. — Il me faut d'abord établir un théorème dont j'aurai besoin tout à l'heure. Ce théorème est le suivant : Dans toute transmission morbide, la force de la maladie transmise est en rapport avec la facilité de transmission ; ou, en termes moins abstraits, on peut juger de la force qu'une maladie possède (force qui comprend celle du produit qu'elle transmettra) par le degré de sa puissance contagieuse; ou, plus brièvement encore, la force d'une maladie est en proportion de sa contagiosité.

Les faits cliniques de toute sorte abondent à l'appui de ce dogme, déjà imposé, on peut le dire, par l'expérience à la raison, et que soutient l'assentiment universel.

Toute aflPection à l'état aigu, la blennorrhagie prise comme notre type familier, menace presque infailliblement le sujet qui s'expose à son contact; ce même sujet qui bravera presque impunément ce contact plus tard, quand l'acuité sera passée, c'est-à-dire quand le mal aura dépouillé une partie de son intensité. — Les maladies éruptives fournissent un exemple non moins probant. N'est-il pas d'observation vulgaire, que, à leur déclin, elles ne sont contagieuses qu'exceptionnellement? — Dans toute épidémie ne voit-on pas la faculté de se propager et la puissance léthifère être en corrélation étroite, marcher, frapper, décroître et s'éteindre ensemble? — Mais l'histoire de la vacci ne nous offre un argument encore plus décisif. Car on l'a

38 DE LA SYPRILIB.

VU plus haut, ce dont on accuse a^ec raison le yaccin ordinaire, c'est à la fois de manquer songent, et de ne produire, lorsqu'il ne manque pas, qu'une présenration incomplète. Ce qu'on apprécie, au contraire, dans le cow-pox, c'est (ju'il prend toujours et qu'il préserve, non moins sûrement. Ainsi nous sont données l'épreuve et la contreépreuve; ainsi par un double langage, par le double et simultané reproche adressé au vieux vaccin et par les éloges identiques que mérite le nouveau , se confirme tous les jours dans la pratique courante le théorème que j'ai voulu établir : la contagiosiU est proporHonnelle à rintensite morbide.

Or si la contagiosité, — c'est là où j'en voulais venir, — si la contagiosité égale l'intensité morbide, elle peut légitimement servir à la révéler : elle en est l'exacte mesure. Utilisons donc cet instrument; et partout où nous verrons une contagiosité supérieure, disons sans crainte d'erreur qu'il y a aussi une intensité supérieure.

J'applique immédiatement ce procédé à la comparaison des lésions secondaires de la syphilis avec les lésions primitives, avec le chancre. Et puisque le but de cette étude est de déterminer si le contact des lésions secondaires, des plaques muqueuses prises pour type, produit une syphiUs aussi forte que celle produite par les chancres, j'ai donc à me demander tout d'abord : les plaques muqueuses sontelles aussi contagieuses que les chancres?

C^, Messieurs, ne craignez pas que j'abuse de votre patience par une énumération fastidieuse, ou par un commentaire dont toute ma franchise ne saurait, je le sens, vous garantir absolument la sincérité. Ne craignez pas même que je prenne avantage des exagérations systématiques de la partie adverse* Un exposé sommaire de faits connus, admis par tous, un simple résumé, pour ainsi dire, de la pratique

générale, ya convaincre mes adversaires eux-mêmes que le chancre possède réellement un pouvoir contagieux supérieur à celui de la plaque muqueuse.

Vous admettez bien, n'est-ce pas, leur dirai-je, — c'est là pour vous un article de foi, — que toute syphilis transmise par contact débute par un chancre au point touché? D'autre part, il est tout aussi incontestable, — c'est vous-même qui Tavez dit, — que les rapports les plus fréquents de la bouche sont avec la bouche, de même que les rapports les plus fréquents de la verge sont avec la vulve.

Eh bien ! si les plaques muqueuses étaient, comme vous le soutenez, aussi contagieuses que les chancres, pourquoi la bouche, qui a tant d'occasions de toucher des plaques muqueuses, a-t-elle donc si rarement des chancres (1)?... Et pourquoi, au contraire, la vulve, qui ne touche guère que des chancres (les plaques muqueuses étant très-rares à la verge), a-t-elle donc, comparativement à la bouche, tant de chancres ?

Le dogme qui, en fait de syphilis, admet une contagiosité variable , proportionnelle à Vâge de la lésion , est-il donc un de ces paradoxes qui heurtent l'esprit et répugnent à la raison? N'a-t-il pas, au contraire, en sa faveur, Fanalogie la plus frappante? et, plus que l'analogie, l'observation même de ce qui se passe dans révolution régulière de la syphilis?

En effet, les plaques muqueuses (lesquelles constituent, parmi les lésions sécrétantes de la syphilis, les premières en date) sont généralement réputées plus contagieuses que les lésions subséquentes. Voyez si ce n'est pas à leur fluide.

(I) 4 chancre de la bouche sur 28 chancres d'autres régions ^A. Fournier); 4 sur 25 (Rollet); 4 sur 21 (Bassereâu).

iO DE LA SYPHILIS.

qu*out puisé de préféi*encc tous les expérimentateurs pour démontrer la contagiosité des accidents secondaires.

En second lieu, tous les pathoiogistes admettent aujourd'hui que le pouvoir d'engendrer des enfants infectés diminue graduellement chez un sujet syphilitique, et qu'il diminue par le seul effet du temps. Un homme a eu la syphilis; il se marie. Eh bieni son premier enfant vient mort-né. Le second succombe, à trois mois, malgré tous les soins médicaux , aux atteintes d'une syphilis nettement caractérisée. Le troisième a des symptômes plus tardifs, plus bénins, que le traitement peut guérir. Le quatrième demeure bien portant. Et la décroissance, notez-le, a eu lieu sans l'intervention des spécifiques chez les parents. — De pareils exemples s'observent tous les jours; et ce n'est pas pour les imposer aux sceptiques, c'est pour que l'utile avertissement qu'ils portent avec eux soit mieux écouté, que j'ai moi-même concouru, dans une autre circonstance, à les formuler sous le nom de lot.

Enfin, c'est mieux qu'une loi, c'est un fait, que les lésions de la syphilis parvenue à sa dernière période, autrement dit que les lésions tertiaires, ne sont plus contagieuses. Toutes les doctrines, tous les doctrinaires sont d'accord sur ce point; et l'on va même jusqu'à professer, — ce qui, si j'en crois quelques faits récents, demanderait même un peu plus de réserve, — que ces lésions ne sont jamats transmissibles par voie d'hérédité.

Or, ces trois attributs de la vérole, que signifient-ils. Messieurs?... Ce qu'ils signifient? Ils nous dispensent de toute démonstration, en la laissant faire par la nature même. Ils vous montrent effectué, réel, constant, ce que le simple bons sens vous eût d'ailleurs, à priori ^ fait admettre. Qu'est-ce, en effet, que la décroissance graduelle de la contagiosité, décroissance manifeste d'après tous ces exemples,

PREMIÈRE LEÇON. 4t

sinon la conséquence du travail que Torganisme accomplit sur le virus, contre le virus, dès que celui-ci a pénétré dans son sein? Or, ce mouvement, qui tend à un but épurateur, qui y tend incessamment, graduellement, doit-il, peut-il engendrer des sécrétions morbides également contagieuses, lorsqu'il est à son commencement et lorsqu'il est à sa fin?... Vous ne le penserez pas. Messieurs; et, donnant à cette argumentation sa seule conclusion possible, il n'est pas un de vous qui , de lui-même , ne dise : « Puisque ce travail organique aboutit, lorsqu'il est très -avancé^ à ce que les lésions qui éclosent alors (les tertiaires) ne soient plus du tout contagieuses, évidemment lorsqu'il est moins avancé^ les lésions produites à ce moment (les secondaires) doivent être moins contagieuses que celles produites au moment où le travail organique était à son début (la lésion primitive) : car, en somme., dans la nature, tout ce qui s'épuise avait nécessairement diminué avant de finir! »

Or, Messieurs, puisque nous nous entendons si bien, je reprends mon théorème, actuellement démontré , et je conclus à mon tour : Les lésions secondaires sont moins contagieuses que les lésions primitives; donc, elles doivent transmettre une syphilis moins forte.

6. Preuves de fait. — La vérole qui résulte du contact d'une lésion secondaire, d'une plaque muqueuse, par exemple , est-elk plus faible que la vérole qui résulte du contact d'une lésion primitive d'un chancre?

Ici , il ne me sufQt plus d'affirmer, car le contrôle est possible. Ici, nous nous rencontrons, pour la première fois, avec les exigences de la méthode expérimentale. Je dois donc tenir compte de ces exigences, car elles sont on ne peut plus légitimes. Mais mes réserves ne le sont pas à un moindre degré, puisqu'elles «le sont dictées par la nature des choses, par l'objet même de cette étude.

i'2 DE LA SYPHILIS.

Lorsqu'on opère sur des genres tranchés, sar des unités morbides aussi distinctes que le sont la blennorfaagie , le chancre et la chancrelle, il est facile an théoricien de préciser. En fait de maladies entièrement étrangères les unes aux autres, il peut avec assurance dire : Celle-ci se transmettra toujours, à coup sûr, sous sa forme, dans son espèce ; et jamais elle ne reproduira les autres.

Mais quand il s'agit d'analyser la filiation non plus d'entités séparées, mais des degrés d'un même être, une semblable rigueur de détermination est impraticable, inadmissible. L'affecter aussi hors de propos serait vouloir jouer un rôle dont personne ne consentirait à passer pour dupe, et dont les malades seraient les premières victimes.

Nul ne trouvera ces réflexions déplacées à propos de la syphilis, car elles lui sont applicables au premier chef.

Il faut véritablement ignorer le premier mot de la pathogénie des virus pour supposer qu'on va voir toujours et constamment une vérole forte naître du contact d'un chancre, une vérole faible naître du contact d'une plaque muqueuse. Cette plaque muqueuse est-elle donc toujours identique elle-même, pour que vous lui demandiez de produire constamment un effet identique? Si elle résulte de la transmission immédiate ou médiate d'une syphilis héréditaire; si elle était contemporaine de la première poussée de la syphilis dont elle fait partie ; si le virus qui l'a engendrée n'avait depuis 1494 subi qu'un petit nombre de migrations d'organisme à organisme, n'est -elle pas capable d'effets plus forts que si elle se trouvait dans des conditions opposées d'origine, d'âge, de numéro de transmission? D'autre part, le sujet infecté, — car il faut être deux pour faire la vérole, aussi bien que pour la prendre, — le sujet infecté n'influe-t-il pas aussi sur le résultat, c'est-à-dire sur le degré de l'infection produite? Sa constitution, sa santé anté-

rieure n'exercent-eWes pas une action dont je me réserve iè vous expMquer tout à l'heure la nature , mais dont tout TOUS fait, n'est-il pas vrai, admettre par anticipation la réalité?

Voilà, au lieu de la vérité doctrinale, la vérité pratique. Messieurs. Voilà par quelles questions je réponds à l'éternelle question de ces sceptiques bardés d'absolutisme,^qui ne sauraient m'aborder sans me dire : « Eh bien î je viens encore d'observer une exception à votre fameuse loi de la force du produit proportionné à la force de la cause ! » Ma loi!... Eh bien, soitf veuillez, de grâce, mes chers confrères, me trouver, en ce genre, dix causes exactement égales, dix sujets également disposés à en ressentir l'atteinte : et alors seulement, du moment que vous m'aurez créé mes justiciables, je consens à me poser en législateur.

Mais, d'ailleurs, en dépit des prétendues exceptions, trop de faits, jusqu'à présent, ont confirmé le principe pour qu'on puisse le regarder comme moins justifié par devant Texpérience qu'il ne Test aux yeux de la raison. Ces faits, je vous en citerai, dans la prochaine séance, en nombre et de caractère suffisamment probants. Je vous dirai alors ce que j'en pense. Aujourd'hui, je me borne à vous dire ce qu'en ont pensé ceux qui en ftirent les auteurs, quelle impression ils produisirent sur ceux qui les avaient provoqués.

Vous devinez que je vais prendre pour exemples les inoculations pratiquées, dans un but expérimental, sur des sujets sains, avec du fluide de lésion secondaire. Là, le virus à employer avait été choisi ; — sa qualité secondaire soigneusement mise hors de doute ; — l'heure et le mode de la transmission avaient été bien déterminés; — de très-compétents observateurs, parfois un public nombreux, étaient aux aguets pour enregistrer les suites de rexpérience; — ces suites furent, durant les six premières semaines au moins,

ii DE LA SYPHILIS.

soustraites à Tinfluence des spécifiques; — enfin, leur description fut immédiatement publiée, ne varietur^ et par les auteurs eux-mêmes, condition essentielle pour une discussion profitable et sérieuse.

Eh bien î dans ces conditions de choix, où tout était vérifiable, où toutes les causes d'erreur, quant à ce qui concerne l'agent contagieux, avaient été écartées, qu'est-il arrivé ? quel a été le résultat?

Assurément, une vérole faible, dit d'avance ma théorie; puisque l'on avait voulu puiser, et que certainement (pour la plupart des cas) l'on avait puisé l'agent contagieux à une lésion secondaire.

Or, en réalité, qu'est-il arrivé?

Une vérole incontestablement faible; tellement faible que, dans sa lésion primitive, l'on n'a pas reconnu la lésion primitive de la vérole ordinaire, de la vérole commune, de force moyenne.

Vingt fois, sous les yeux de syphiligraphes éminents, attentifs, la lésion ainsi produite a suivi son cours, hors de toute influence thérapeutique, sans qu'ils l'aient reconnue pour l'analogue de la lésion primitive de la vérole clinique vulgaire.

Aucun de ceux qui l'ont vue les premiers, cette lésion, aucun de ceux qui l'ont faite, n'a songé à lui donner le nom de cAancrc. Trouver que ce nom pouvait, à la rigueur, lui être appliqué a paru une découverte importante, assez importante pour devenir une aigre pomme de discorde entre deux auteurs qui s'en disputent la priorité. Et cette assimilation,— d'abord formulée parles deux contendants, remarquons-le, comme une simple vue de l'esprit, — a tellement frappé le monde savant par son étrangeté, qu'elle a été jugée digne de devenir le signe de ralliement d'une école qui s'obstine à la maintenir dans toute sa rigueur ;

d'une école dont l'œuvre, à ses propres yeux, la plus méritoire, — et bien certainement à mon sens la plus laborieuse, — est de soutenir qu'il n'y a aucune différence entre la lésion primitive née du contact d'un chancre et la lésion primitive née du contact d'une plaque muqueuse î

Mais revenons aux inoculateurs de secondaire, et à la lésion née sous leur lancette. Quand je vois un chancre, moi, ie l'appelle chancre. La lésion qu'ils ont créée, eux, ils ne l'appellent pas ainsi ; cela fait déjà une différence.

Pourquoi aucun d'eux ne lui a-t-il donné le nom de chancre?... Très-probablement, parce qu'elle n'en présentait pas les caractères.

Ce n'est pas tout. Non-seulement aucun n'appelle cette lésion chancre; mais plusieurs lui donnent une autre dénomination. A côté des tubercules, des condylomes (vagues désignations dont les traductions de l'anglais ou de l'allemand nous forcent de nous contenter), deux auteurs, Rinecker (1) et M. Gibert appellent positivement plaque muqueuse, tubercule plat, la lésion qui apparut au point inoculé. Et le dernier auteur maintient fermement, contre toute opposition, contre toute ironie, la justesse de cette appellation; appellation qui d'ailleurs n'avait été faite par lui que d'après la considération des caractères physiques de cette lésion qu'il avait vue lui, et que certes n'avaient point vue ceux qui datent de Lyon leur argumentation contre le médecin de l'hôpital Saint-Louis.

(I) Rinecker dit que « la forme élémentaire par laquelle débute la syphilis transmise par lésion secondaire est toujours la plaque ntuqueuse. » — Voici donc, chose assez singulière, un expérimentateur qui a produit deux fois la syphilis par Tinoculalion de la lésion secondaire ; chez les inoculés duquel on a dit, répété, soutenu que la lésion initiale avait été un chancre; et qui déclare, lui, que c^étaient, que ce sont toujours des plaques muqueuses!

Mais il y a plus encore. Nous avons Tavis des inoculaleurs sur les caractères de la lésion initiale de leurs inoculés; uous savons comment ils ne rappelèrent pts et aussi comment ils l'appelèrent. Après ce qu'ils en ont pensé, voyons ce qu'ils en ont fait.

Ces Messieurs se proposaient, on le sait, de prouver la contagiosité des lésions secondaires. C'est dans ce but, dans ce but unique^ qu'ils avaient quitté la plume pour la lancette. Seul il pouvait, jusqu'à un certain point, excuser l'attentat qu'ils allaient commettre. Car de quel intérêt doctrinal, de quelle perspective de découverte, je vous le demande, auraient-ils pu exciper pour se croire autorisés à faire xme cbose aussi connue, aussi simple que l'est celle de voir un bomme sain prendre la vérole par l'inoculation d'une lésion primitive?...

Ëb bien! ces auteurs recommandables, ces spécialistes exercés, qui ne voulaient inoculer qu'une lésion seccfndaire, qui, dans la lésion où ils allaient puiser le fluide à inoculer, l'ecbercbaient, précisaient avec tant de soin les caractères objectifs propres à prouver qu'elle n'était bien réellemeiift qu'une lésion secondciire... ils ont cependant trouvé cinq fois ces caractères-là tellement prononcés dans une lésion qui, en réalité, était primitive^ qu'ils ont de bonne foi cru satisfaire aux conditions de leur programme en inoculant celle-ci. Cinq fois, par la méprise la plus étrange en théorie, mais la plus concevable en fait, RinedLer (1), M. Gibert et

(I) « Cette observation -là prouve, sous un antre rsppoit, contre vous, m'a-t-on dit. Ne soutenez-vous pas q«e la syphilis kérédhtire transmet une syphilis plus grave ? Or, le fluide dont IHnoculalion produisit cette lésion primitive que vous dites si l^ère, ce fluide provenait justement d'une lésion d'origine héréditaire. »

Pour éclairer ce que cette objection contient de spédenx, je n^m qu'à rappeler ce qui a été énoncé d-^dessus. U y a, «i-je dît,

Tanonyme du Palatmat, au lieu d'emprunter leur fluide à une lésion secondaire, l'ont emprunté à une lésion primitive. En effet, cette lésion était bien réellement primitive, puisqu'elle était la première qui se fût développée au lieu inoculé chez im sujet sain. Si elle a pu leur en imposer pour une secondaire, si elle en avait à ce point toutes les apparences, c'est uniquement parce que le fluide dont l'inoculation avait produit cette lésion était du fluide puisé à une lésion secondaire. Et notre honorable confrère, M. le docteur Guyenot, qui, très-loyalement, a noté cette circonstance, ne relève cependant l'erreur qu'avec discrétion. Il n'en maintient pas moins ces cinq faits-là au nombre des preuves expérimentales de la contagiosité des lésions secondaires ; se bornant à remarquer qu'ils « prouvent au moins la contagiosité du virus syphilitique de provenance secondaire, i) Ainsi ccHisidérèe en bloc, née dans des conditions qui

natioH graduelle de fùrce^ subie par les diverses lésions d'une même syphilis, selon qu'elles appartiennent à un âge plus avancé de révolution de la maladie. Voisines de la période tertiaire, les lésions syphilitiques d^un individu donné ne transmettent plus une syphilis aussi forte que Tauraient .transmise les ^lésions de la période secondaire de ce même individu.

La syphilis héréditaire est dans le même cas. Malgré la rapidité de sa marche, elle ne forme pas un tout indivisible ; ses lésions sont donc, comme agent de transmission, de moins en moins délétères, suivanl qn^elles aiqpartiauient à une phase plus ou moins avancée de la maladie.

A ce point de vue. Ton ne s'étonnera pas que l'inoculation de Ri- Becker n'ait produit qu'une syphilis assez faible, quoiqu'elle provînt^ — par deuxième transmisûon, — d'un enfant infecté héréditairement, ItHTiqn'on réfléchira que le fluide à inoculer fut pris sur cet enfant sept jours seulement avant sa mort, à un moment où il en était à sa troisième poussée syphilitique, où il avait déjà, et depuis plus de vingt jours, des nodus^ lésion qui, à elle seule, dénote évidemment une typhyis tertiaire 9

i8 DE LA SYPHILIS.

neutralisent autant que possible toute cause modificatrice étrangère à l'agent contagieux, telle est, telle se présente la lésion primitive de la vérole qui résulte du contact d'une lésion secondaire, A vous. Messieurs, de décider à quel point elle ressemble au chancre induré, au chancre huntérien, tel que les descriptions classiques vous l'ont fait connaître , tel que vos propres souvenirs vous le rappellent.

Mais les autres accidents, les lésions ultérieures de la vérole, ce qu'on appelait jadis les symptômes conslUutionnels, participent -ils de cette bénignité comparative? Voilà ce qu'il faut maintenant examiner.

Examiner?... Non pas, Messieurs. Je recule, — et moins encore voudrais-je vous l'imposer, — devant ce fastidieux travail qui consiste à interpréter, dans un but d'atténuation ou de gix)ssissement, la durée de telle incubation, la profondeur de telle exulcération, l'état croûteux ou seulement squameux de telle plaque, etc., etc. Ce travail, je le laisse volontiers à celui de mes adversaires qui voudra l'entreprendre ; et je me contente, quant à moi , d'en appeler à la clinique, non pas telle que je pourrais vous la présenter, mais telle que vous l'étudierez vous-même dans le grand livre, le seul qui ne mente jamais, le seul contre lequel personne n'est en droit de s'inscrire. L'expérience des luttes passées m'ôte tout désir de les recommencer, parce qu'il m'enlève tout espoir de les poursuivre, sur ce point du moins, avec quelque profit pour le progrès. Depuis qu'on me présenta, depuis qu'on nous a donné comme une belle éruption d'érythème populeux^ ce que j'ai vu, de mes yeux vu, être une de ces roséoles tellement fugaces qu'elles s'évanouissent spontanément en dix ou douze jours, je me suis dit qu'il n'y a pas plus d'avantage pour la science que pour la confraternité à répéter, de part et d'autre, deux assertions aussi radicalement opposées; que quand, sur un

fait matériel, deux manières de voir contraires se produisent, se soutiennent avec une ténacité et, — je dois le croire, — avec une loyauté égales, ce n*est plus qu'à l'expérience générale, à l'expérience éclairée et désintéressée, de prononcer entre elles.

Toutefois, à défaut des faits, — que je possède, mais que je réserve, — rien ne m'empêche de citer mes autorités. L'idée de deux degrés inégaux de force entre la syphilis que transmet la lésion primitive et la syphilis que transmet la lésion secondaire, éclate dans l'œuvre entière de Carmichael, — ce profond observateur si méconnu, si travesti, — ainsi que dans celle, beaucoup moins pratiquement élaborée, il est vrai, de Wallace. Quant à Rinecker, il a trouvé entre ces deux sortes de syphilis des différences d'intensité telles jqu'il croit devoir les consacrer par une dénomination différente, qu'il appelle la première maladie syphilis proprement ditèj réservant à la deuxième le nom de syphiloïde.

Mais pourquoi amonceler des autorités contre une École, quand nous avons pour nous cette École elle-même, confessant par la bouche de son digne chef, de M. le docteur Rollet, que « les éruptions dites constitutionnelles ont toujours été assez bénignes après les inoculations que nous connaissons (1)? » Mon cher collègue me permettra d'arrêter là la citation; — déclaration répétée, pour ce qui concerne la transmission clinique, par l'un de ses plus fidèles et plus savants disciples, M. le docteur Chabalier, qui écrit : (( La syphilis communiquée par un accident secondaire semble avoir perdu de son intensité. Les éruptions qui sui-

(1) Gazette médicale de Lyon^ 4860^ p. 265. — Or, on ne connaissait guère, alors, d'autres inoculations que celles faîtes, directement ou indirectement, avec le fluide de lésion secondaire.

vent raccideut primitif paraissent moins graves et plus courtes (1). »

Après de semblables aveux, qu'aurais-je à ajouter. Messieurs? Pas un mot qui n'en affaiblit la concise éloquence : pas un argument; en l'absence de contradicteurs, il se perdrait dans le vide. Rappelons-nous seulement que M. Gibert a publié un travail spécial dans le but de faire connaître les avantages que ses inoculés ont tiré de l'inoculation pour la guérison des maladies cutanées dont ils étaient antérieurement porteurs. Et, sans nier une seule des assertions de notre éminent confrère , sans même émettre ici le désir de voir paraître à cet intéressant mémoire une Sui/6, calculons, s'il est possible, quelle bénignité exceptionnelle a dû avoir dans ces cas la maladie transmise, pour que, en France, un médecin d'hôpital ait pu ainsi se féliciter publiquement, et féliciter ses malades, de leur avoir donné la vérole î

Différences 2** Influence du terrain. — Ces influences. Messieurs, sont le rorganis- plus difficiles saus doute à démontrer que les précédentes;

ne infecté. *^ ^ r t

mais elles ne sont ni moins réelles ni moins efficaces. Croire à leur action, ce n'est que se conformer aux principes de la vraie clinique. Vous les admettrez sans conteste. Messieurs. N'y êtes-vous pas d'avance tout disposés, façonnés par vos maîtres, qui vous ont dit , qui vous répètent chaque jour, en fait de pronostic, d'étudier le malade autant, sinon plus, que la maladie?

Mais avant de commencer cet exposé , il me faut dissiper un doute que j'ai peut-être contribué à jeter dans vos esprits. Tout à l'heure, à propos du dualisme chancreux^ je félicitais M. Bassereau d'avoir réduit à sa juste valeur, à

(4) Thèse inaugurale, mars 4860, p. 444.

PUMIËRE LEÇOK. 51

néant, Tinfluence de ces ccHMlitions iodividueUes. Mais de

ce qu'elles ne sauraient suffire à créer, avec un méaie germe, deux maladies différentes, de ee qu'elles sont inaptes à faire d'une chanc^elle une syphilis, il ne s'ensuit pas qu'elles. ne puissent imprimer à la même maladie des OKKlifications quant à sa marche, sa gravité, sa durée. Il en est ainsi de toutes les affections, même de celles qui, comme les fièvres éruptives ou la typhoïde , ont un cours réglé et rapide. Â plus forte raison doit-il en être ainsi de la syphilis dont l'évolution lente, dont les longues incubations laissent aux conditions inhérentes au sujet atteint, tout le temps nécessaire pour agir, pour exercer leur pouvoir modificateur.

Nieriez-vous, cependant, la réalité de l'influence individuelle, Messieurs? Exagérant un principe vrai au fond, voudriez-vous soutenir que, en matière de maladies virulentes, la cause, étant spécifique, doit avoir im effet souverain, faire plier toutes les idiosyncrasies devant l'égalité de sa toute-puissance?... Écoutez deux exemples, deux faits d'expérience : ils suffiront pour vous ramener de ces hauteurs spéculatives au positivisme du monde clinique.

Voulez-vous, d'abord, une preuve de l'empire exercé par rage, par la force de constitution?... Rq)pelez-vous seulement que la piqûre de cinq ou six guêpes, lésion qui glisserait inaperçue sur un adulte, peut tuer un jeune enfant. Dans ce même ordre de faits, M. le docteur Morisson a cité tout dernièrement l'histoire d'un enfant de cinq ans, que la piqûre d'un scorpion fit mourir au bout de vinglrti'ois heures, bien que la cautérisation eût été pratiquée par un médecin aussitôt aprè^ l'accident, et que tous les soins nécessaires lui euss^t été donnés (l). « C'est là, syoute Tau-

(0 BuUeUn médical du Nordi mars 4863«

S>2 DE u smaus.

leur, le seul cas de mort, par piqûre du seorfrion, qui me ioit coono. »

Vonlez-Tons, maintenant, une preure de rinfluence exercée par ce ne$eio quid, réfiractaire à tonte prérision comme à toute explication, qu'on a nommé idiosyncrasie?... La chose peut paraître moins aisée ; mais je suis cependant en mesure de tous la fournir, cette preuye, et prise, cette fois, dans notre sujet même. J'ai tu, j'ai pratiqué moi-même diTerses inoculations dans le but d'essayer le pouToir curatif de la syphilis sur des cancéreux. Or, soit entre les mains de M. Rodet, soit dans celles de M. Rollet, soit dans les miennes, jamais aucun résultat positif n'a été obtenu. I^e fluide inoculé aTait le plus souTent été pris à une lésion secondaire; mais, une fois, à l'Antiquaille, on employa le fluide d'un chancre primitif fortement induré. Il ne se développa, néanmoins, au point piqué, qu'une efflorescencc papulolde insignifiante ; aucune adénopathie ne se manifesta ; et, quoique tenu en observation pendant plusieurs mois, ce malade n'oflVit, non plus que les autres, aucun des symptômes généraux dénotant l'infection. Ils avaient tous déclaré , bien entendu , n'avoir pas eu antérieurement la syphilis.

Voilà donc toute une série d'individus réfractaires ; voilà une idiosyncrasie, — morbide, si l'on veut, mais à caractère bien déterminé, — qui jouit du pouvoir de neutraliser lo virus syphilitique. Peut-on, en conséquence, se refuser, à priori, à croire que d'autres idiosyncrasies puissent le modifier?

Ainsi, rien n'est plus réel que l'action modificatrice exercée sur la syphilis par les conditions propres au sujet ia(V'cté« Mais rien , non plus , n'est moins facile à ealculer et surtout à prévoir. A part quelques données très-simples, livs-i>osîU>x*s, et qu'un seul coup d'œil révèle, cette étude

ne comporte pas les supputations exactes que Tappréciation des conditions tenant à la graine nous a permises. On sait, la raison nous dit, l'expérience nous apprend qu'il y a une influence exercée ; mais bien souvent on ignore soit à quel degré, soit même dans lequel des deux sens, aggravateur ou mitigateur, elle agit.

Cette incertitude qui, — je le répète, ne doit point faire nier l'empire très-réel des influences tenant au terrain, — dépend de plusieurs causes.

Elle prend sa source, d'abord, dans l'objet même de l'analyse à faire, dans la nature si essentiellement obscure de tout ce qui tient à la constitution de l'homme, à la détermination de sa force de résistance.

Puis, ce n'est pas seulement la résistance actuelle^ au moment de l'inyasion syphilitique, qu'il importe de connaître. Il faudrait savoir aussi quelles influences, bonnes ou mauvaises, viendront à la traverse, durant le cours de la maladie qui commence.

L'étude du passé n'est pas moins nécessaire. Certaines causes, telles que l'habitude des alcooliques, par exemple, laissent l'homme dans un état en apparence trè&-satisfaisant. Puis, à un moment donné, sous l'effet d'une secousse organique, d'un ébranlement moral, d'une intoxication, le désordre latent qu'elles avaient de longue main fomenté se trahit par un défaut de résistance sur lequel l'observateur le plus clairvoyant n'avait pas compté.

Enfin, ces causes-là étant de tout ordre, comprenant dans leur domaine les antécédents du sujet, sa constitution native et acquise, son tempérament, l'hygiène qu'il a suivie, suit et suivra, sa susceptibilité morale, etc., on comprend qu'elles peuvent se contre-balancer les unes par les autres, de manière à rendre toigours ardue, souvent impossible la tâche dévolue au médecin de prévoir dans quel sens agira

Tinfluence déterminante, la résultante de ces forces diverses ou opposées.

Ces légitimes réserves étant faites, voici ce que j'ai à vous dire, ce que j'ai observé de plus positif en ce genre.

Antécédents syphilitiques

Il est, d'abord, une cause Incontestable, ce sont les anté- Eéîédûâire.r cidentê syphilUiqHes du malade que vous avez à examiner. Un homme vient vous ctmsulter pour un chancre. Ce chancre est manifestement induré, il en a tous les caractères locaux; seulement, Tadénopathie, ce compagnon constant, obligatoire du chancre, fait défaut. Surpris de ne pas la trouver, vous interrogez le client, et il vous apprend que, trois, quatre, dix ans auparavant, il a déjà eu la syphilis. Concluez, alors, et sans crainte de vous tromper, que, très-probablement, tout se bornera chez lui au travail local du chancre sans aucun retentissement morbide sur Toi^nisme. Ou, si des symptômes généraux viennent à éclater, sachez et affirmez qu'ils seront très-probablement beaucoup moins graves qu'ils ne l'auraient été sans cette circ(mstance, qu'ils ne l'ont été dans la première syphilis subie pftf cet individu (1).

Mais si la syphilis d'un hcmime l'exempte ou le soulage d'une infection ultérieure, la syphilis subie par ses ascendants joue-t-elle, à son égard, ce même rôle bienfaisant? Comme les parents peuvent transmettre la vérole, il ne répugne pas de supposer qu'ils peuvent également transmettre l'aptitude à en défier l'atteinte. Si donc, au moment où vous avez procréé u& fils, vous vous trouviez bien guéri, à la période où l'immunité syphilitique est acquise , il n'y a rien d'irrationnel à supposer que votre fils participera à la même immunité. C'est un héritage c(»nme un autre, me disait à

(I) Voyez Note S.

ce sujet Ricord ; et si le fait yient à se confirmer par des exemples bien tranchés , il y aurait là un nouyel article à ajouter au Gode ciyil, chapitre des successions I

Vous comprenez, d'ailleurs, Messieurs, que quant à cette dernière cause, quant à ce qui vient du fait des ascendants, influence que quelques faits de ma pratique m'autorisent à tenir pour très-réelle, le médecin, alors même qu'il la soupçonne, est le plus soui^ent dans l'impossibilité d'en cx^nstater d'une manière positive Fexistence.

Gonstitiitl tnl rieare.

L'influence de la constitution ne sara'ait être niée. Les «sîSï exemples que je vous citais à l'instant, de l'action légère ou mortelle des venins suivant l'âge de Tindividu, s'appliquent rigoureusement au cas présent. Il est donc bien entendu, il aurait pu être sous-entendu, qu'une forte constitution, exempte de causes d'affaiblissement passées et présentes, crée une somme de chances favoraWes pour que Téliraination du virus ait lieu le plus facilement et avec le moins de préjudice possible pour l'organisme.

Je n'ai point remarqué, parmi mes malades, de différences ^^^^^^' bien sensibles sous ce rapport, malgré le fâcheux renom qu'a le tempérament lymphatique. Je n'ai pas même vu que les engoi^ements ganglionnaires syphilitiques, primitifs ou secondaires, fussent plus volumineux et plus durables chez les sujets atteints de cette dyscrasie.

Il est cependant une remarque que je crois justifiée par l'expérience, et que, sans chercher à l'expliquer, je vous livre telle qu'elle m'a firappé. Défies-vous de la vérole chez les blonds. Chez eux, les impétigos, les ecthymas remplacent les papules, les situâmes; chez ces sujets, l'alopécie se perpétue et récidiva;, les {daques muqueuses se stratifient et se multiplient; il n'est pas, & proprement parier, de sur-

56 DE LA SliTBILlS.

faces tégumentaires ea contact réciproque qui ne devicu* nent le siège de ces plaques. Bref, les exemples de vérole persistant presque indéfiniment à l'état secondaire, dont j'ai souvenir, se rapportent, pour le plus grand nombre, à des blonds.

J'ai été amené à bien préciser, à reconnaître expérimentalement l'influence de l'âge, par mes essais de traitement sans spécifiques. Plusieurs fois, après avoir reconnu à une vérole commençante les caractères qui la dénotent légère, et par conséquent spontanément curable, j'avais vu le mal s'accroître, les symptômes, pour ainsi dire, déborder. Or, après quelques mécomptes semblables,' en en recherchant la cause, je m'aperçus que l'âge jouait ici un rôle considérable.

Je résumerai en deux mots le sens pratique de cette remarque : une vérole qui s'annonce comme faible peut être traitée et guérie sans mercure, tant que le siget n'a pas quarante ans (1). Au-dessus de cet âge, n'essayez pas de l'expectation : tôt ou tard, vous seriez forcé d'en venir au traitement dont vous aviez d'abord cru pouvoir dispenser votre malade.

Il va sans dire que plus le sujet approche de cet âge, plus, il degré égal d'intoxication syphilitique, on doit craindre que le mercure ne devienne nécessaire. Il va sans dire, aussi, que le mot vieiUesse n'a rien d'absolu, que tel homme peut être plus vieux à 35 que tel autre à 45 ans; que l'âge, en un mot, ne doit être considéré ici que par rapport aux présomptions qu'il fournit pour calculer, et surtout

(4) C'est également à cet âge qu'un observateur distingué, que M. Giraldès, pose la limite au-dessus de laquelle Topération de Tovirîoiomie lui semble être contre-indiquée.

pour prévoir, la^force de résistance vitale du sujet. N'est-il pas naturel, d'ailleurs, que la période de la vie où la réparation est inférieure à la dépense soit la moins propice à répuration de l'organisme par ses propres forces?

Le bilan spécial de la femme s'établit sur deux bases ^^•^ égales et contraires, sur les doit et avoir les plus propres à s'équilibrer.

En analysant les causes qui peuvent rendre la vérole plus ou moins forte dans l'un et l'autre sexe, on trouve d'abord que la femme a une résistance physique aux agents morbifiques, inférieure à celle de l'homme. Sous ce rapport, elle se rapproche tout à fait du vieillard.

Secondement, la disposition particulière qu'elle a à la chloro-anémie fait qu'elle est plus fréquemment , plus gravement et plus longtemps en proie à la déglobtUinisationf qui est la conséquence de toute vérole commençante.

Enfin, puisque le praticien doit tenir compte de tout, remarquons que les femmes négligent leur maladie, soit au début, soit durant son cours; qu^elles ne comprennent la nécessité ni de l'exactitude, ni de la prolongation du traitement, et font, sous ce rapport, le désespoir des médecins qui persistent à croire la guérison obligatoirement attachée à l'ingestion d'un certain nombre de pilules.

Il faut en dire autant de leur mépris inné et incurable pour les plus vulgaires lois de l'hygiène. Vous ne parviendrez que très-exceptionnellement à imposer l'observance soit des prescriptions pharmaceutiques, soit des règles du régime à une femme dès qu'elle se sent délivrée de ses lésions actuelles, je dirais même de ses lésions locales.

Mais aussi, — et comme compensation résultant de ce même ordre de faits, — il faut considérer que l'insouciance propre au sexe sur sa santé spéciale , crée pour lui des conditions

tout à fait propices à la cure radicale spontanée. Les dames ne raisonnent pas avec leur médecin ; elles ne lisent point de Traités à la portée des gens du monde; elles n'ont jamais entendu discuter syphilis tertiaire^ pérennité de la diathèse, dangers du mercure! Elles ne s'inquiètent, même parmi les maux présents, réels, à peine que de ceux qui sont visibles ou gênants. Aussi, avec elles, jamais de syphiliphobie , jamais de ces préoccupations maniaques, passions déprimantes s'il en fut, qui, portant atteinte à la nutrition, constituent le plus sérieux obstacle que puisse rencontrer le travail d'épuration qui se fait par l'incessante rénovation des molécules organiques.

D'après mes observations, la syphilis, à son début, porte une atteinte plus profonde à la santé, chez la femme que chez l'homme. La pâleur, la prostration, l'inaptitude à la marche et à tout exercice physique, les crises névralgiformes marquent chez elles, d'un sceau très-apparent, les premières phases du mal. Aussi, en général, s'attend-on alors à des désordres ultérieurs en rapport avec la gravité de cette entrée en scène. En général, on se trompe. La vérole, soit comme profondeur des premiers symptômes, soit comme tendance progressive^ n'est pas plus souvent forte dans Tun que dans l'autre sexe. Il m'est même arrivé trèsfréquemment,— et c'est surtout là que j'ai pu recueillir les observations les plus frappantes de cure spontanée, — de retrouver au bout de quelque teinps, complètement et définitivement guéries, sans qu'elles eussent fait autre chose qu'un traitement insignifiant, des femmes que j'avais tout d'abord jugées assez sérieusement malades. La nature, leur nature, fait beaucoup contre elles au début, beaucoup pour elles, une fois qu'elles sont remises du premier choc.

Je devrais poursuivre cette étude, Messieurs, je devrais

maintenant pasaer en reTue d'antres causes non moins piiiasante& d'aggratatioD on d'atténuation, ceUes qui résultent du climat, de l'alimentation, de l'aération, da moral, etc. Je m'arrête cependant, et je m'arrête à dessein. Gelled de ees inflnenees, que j'ai jusqu'ici examinées, la eonstitutkm, V6^^ le sexe, sont des influences essentielles, que l'art ne peut modifier; il doit les accepter, et par conséquent il les étudie telles qu'elles sont.

Mais, quant aux autres, le médecin ayant prise sur elles, ne saurait se borner à en tracer la stérile nomenclature. En même temps que nous les énoncerons, nous aurons à TOUS enseigner comment on peut les prévenir, les corriger, les contre-balancer, les utiliser même. Aussi en ajoumé-je volontairement l'exposé jusqu'à la fin de la troisième leçon, au moment où nous dresserons l'inventaire de nos ressources thérapeutiques, parmi lesquelles l'emploi, la direction des influences hygiéniques figure en première ligne.

Vous connnaissez maintenant. Messieurs, les causes qui font la syphilis forte ou faible. Vous êtes en mesure d'apprécier leur valeur. Elle est incontestable : mais ne l'exagérons pas ou plutôt ne demandons pas à l'étude de ces causes ce qui est hors de leur portée réelle. Étiologiquement, elles sont toutes puissantes : car ce sont elles qui créent la vérole. Mais elles sont bien moins éloquentes, elles deviennent presque muettes lorsqu'on leur demande, au lieu d'une explication du passé, un indice pour l'avenir. Toutes plus ou moins obscures, quelques-unes impénétrables de leur nature, se neutralisant parfois, naissant, croissant, changeant durant les diverses phases de l'évolution morbide, leur variabilité non moins que leur latence est faite pour décourager le pathologiste qui voudrait fon-

tK) DE LA SYPHILIS. — PREMIÈRE LEÇON.

der sur elles seules son pronostic. Elles servent, en un mot, à rendre compte du fait accompli bien plus qu'à prévoir ce qui arrivera.

Mais voulez-vous, Messieurs, au lieu de ces éléments vagues et imparfaits, des signes positifs? voulez-vous les moyens de connaître ce qu'une syphilis naissante porte dans ses flancs, si elle sera forte ou faible, menaçante ou

bénigne? A mercredi prochain : nous en causerons en

famille.

Symptomatologie des syphilis faibles ou fortes-

La syphilis est une maladie distincte des autres maladies dites vénériennes.

Il existe, on observe des syphilis faibles et des syphilis fortes.

Ces divers degrés se rapportent chacun à une cause ou à une classe de causes spéciales.

Voilà ce qui ressort de notre première conférence.

Connaissant les causes des deux degrés de vérole, il s'agit ei^déaSitkB maintenant d'examiner les signes qui sont propres à chacun maiSôgS^^ d'eux. Mais je dois, dès â présent , Messieurs, vous rassurer '*'^***"*sur l'étendue que vous craignez sans doute de voir prendre à cette description. Elle pourrait être indéfinie, puisqu'elle

embrasse la s^'pbilis tout entière : elle sera limitée, parce qu'elle a uu but précis et bien marqué.

En effet, l'objet de l'analyse que nous poursuivons ensemble n'est pas de décider, une fois la maladie terminée, si cette maladie appartenait au degré faible ou au degré fort. L'important, — et le difficile, — consiste à tirer de l'étude attentive des premières phases du mal, des indices qui permettent au médecin de découvrir à temps si ce mal s'annonce comme devant être fort ou faible. La modification thérapeutique que je propose, — (l'indication du mercure dans le premier cas, sa contre-indication dans le deuxième), — est en effet basée tout entière sur cette détermination , et sur la possibilité de l'établir de bonne heure.

Ge n'est donc pas seulement de la symptomatologie, ce n'est pas seulement du diagnostic différentiel que nous entreprenons ici ; c'est une sorte de différenciation séméiologique qui soit capable d'éclairer sur les différences futures; c'est, pour le dire d'un mot, im dia jumuMc pnfairtonwaL

Préciser le but de nos efforts, c'est en circonscrire le champ. Ainsi je n'aurai pas à vous décrire les objets, je n'ai qu'à vous montrer les linéaments qui les distinguent et les séparent.

Ck)mme, toutefois, pour saisir les nuances d'un tableau, il faut avoir d'abord jeté un coup d'œil sur l'ensemble de la toile, esquissons en deux coups de crayon l'évolution de la syphilis.

Huit phases, huit traits, distincts quoique successifs^ marquent le cours de toute syphilis (1), et intéressent à un plus ou moins haut degré le médecin qui l'observe.

Il y a à rechercher, d'abord, quel a été l'agent de l'infec-

(1) Je ne parle pas en ce moment de la syphilis héréditaire.

tion dont un individu est frappé; en d'autres termes, il faut s'enquérir de la provenance et de la nature du principe contagieux dont Tinsertion a produit chez lui la maladie : cause contaminante.

L'on doit ensuite prendre en considération le temps qui s'écoule entre le moment où l'agent contagieux a été déposé dans les tissus, et le moment où une première lésion appréciable a pu être observée au point touché par cet agent : ce laps de temps est ce qu'on nomme la première incubation.

Ensuite, une lésion s'observe au point qui a subi le contact. Cette lésion est toujours la première de toutes celles auxquelles va donner lieu l'action du virus syphilitique, et jamais dans la syphilis acquise elle ne fait défaut : c'est la lésion initiale ou primitive.

Entre le moment où la lésion primitive a paru et le moment où se manifestent d'autres lésions disséminées sur diverses parties , dans divers tissus, il s'écoule un laps de temps durant lequel la lésion primitive est la seule qui existe : c'est la deuxième incubation.

Immédiatement avant Tapparition des lésions disséminées (dont je vous parlais tout à l'heure), on remarque un trouble de l'organisme, un appareil symptomatologique , l'analogue de celui qui précède l'éruption des exanthèmes fébriles : ce sont ks prodromes.

Bientôt éclatent les lésions spéciales sur la peau^ sur les muqueuses, les tissus fibreux, le système nerveux, etc., tous les désordres variés et multiples auxquels autrefois on réservait à tort le nom de symptômes constitutionnels : c'est la première poussée des symptômes généraux.

A ces diverses lésions , primitives puis secondaires, correq[K>ndent des engorgements de ganglions lymphatiques, engorgements dont l'absence aussi bien que la présence, dont la constance dans certains cas, la variabilité dans

d'autres, oui une signification pathogénique et pronostique des plus importantes : c'est Vadénopathie.

Enfin, le plus souvent, les lésions générales ne se bornent pas à paraître une seule fois. Après avoir cédé, elles se manifestent de nouveau sous diverses formes, en s'atténuant ou en s'aggravant, dans les mêmes régions , sur les mêmes tissus ou dans d'autres : ce sont les récidives^ ou plus exactement, les poussées successives.

Tels sont. Messieurs, les traits essentiels de l'évolution syphilitique. C'est dans leur étude approfondie que gisent les éléments du diagnostic prévisionnel que je veux établir. Déterminer en quoi chacun de ces traits diffère selon que la vérole à laquelle il appartient est forte ou faible, c'est vous donner la clef du seul problème qui nous intéresse, c'est vous apprendre, — et vous apprendre assez tôt pour que votre thérapeutique s'en éclaire, — à discerner si cette vérole sera forte ou sera faible. Passons donc en revue, l'un après l'autre, ces huit chefs, auxquels se rattachent naturellement toutes les notions théoriques et pratiques de pathologie syphilitique, que j'ai à vous exposer.

Cause con- 1» L<a conuaissauce de cet élément de diagnostic est d'un

minante. *^

intérêt majeur. Il n'y a besoin d'être ni médecin, ni philosophe pour comprendre avec quelle certitude on peut préjuger l'effet dès qu'on est édifié sur la cause. C'est là une de ces vérités qui n'ont besoin que de s'énoncer. Chacun la saisit d'instinct, depuis le savant qui y asseoit avec confiance tout un système de zoologie transcendante, jusqu'au mari qui économise sans scrupule les frais d'une consultation, sûr de pouvoir faire servir à sa pauvre femme celle qu'il vient de recevoir pour lui dans nôtre cabinet. Si les confrontations ont eu tant de succès en syphiligraphie, si elles ont tranché tant de problèmes jusque-là inextricables,

c'est en vertu de cet argument qui s'impose avec la force de l'évidence ; c^est parce qu'on ferme invinciblement la bouche aux plus arriérés comme aux plus sceptiques, lorqu'on est, par exemple, en mesure de leur dire : « Vous soutenez que le chancre peut transmettre la chancrelle!... mais voyez donc ces dix hommes, ces dix chancrelleux : voici les femmes qui les ont contagionnés. Eh bien ! aucune d'elles nV vait, n'a, n'a eu autre chose qu'une chancrelle. »

Mais si la confrontation est fructueuse, décisive, quand il s'agit de préciser la filiation de deux maladies différentes, elle devient, sinon plus incertaine, du moins plus embarrassante à utiliser, lorsqu'il faut dévoiler la transmission de degrés, de nuances morbides. Outre les difQcultés générales qui sont inhérentes à ces sortes d'examen comparatif de deux individus, il y en a, dans l'espèce, de particuliers.

Ainsi la syphilis héréditaire, nous le savons, joue dans le cours des propagations syphilitiques un rôle aggravatif ; toute vérole qui procède immédiatement ou médiatement d'une lésion congéniale puise dans cette origine une cause de renforcement. Or, croyez-vous bien facile de reconnaître, chez un sujet donné, l'existence de cette cause ? Bien souvent il faudrait, pour la découvrir, remonter à la source des deux, des trois transmissions précédentes, dont celle dont vous avez à déterminer la nature porte encore le reflet, mais n'est que le produit indirect.

Autre obstacle plus fréquent : Un homme se présente à vous avec une lésion primitive, un chancre. Vous réussissez, je le suppose, à pouvoir examiner la femme suspectée, et vous la trouvez en pleine première poussée de syphilis. Oh ! plus de doute. Évidemment c'est une lésion de nature syphilitique, et non pas une chancrelle, qui a produit le chancre de votre client; et le dogme diMliste compte un

nouveau triomphe I...

Mais désire^yous quelque chose de plus précis, et j 'ajouterai de plus utile ? Au lieu de cette notion désormais banale, Toulez*yous cherchez dans la lésion de la femme un indice de la grayité du mal futur de l'homme ? Vous proposez-vous, en un mot, de faire non pas de la syphiligraphie générale, théorique^ mais de la syphiligraphie comparée^ pratique ?... Ici commencent les difQcultés.

Admettons en effet que le malade avait, en réalité^ son chancre depuis dix jours, lorsqu'il est venu vous consulter. — Les clients ne se hâtent pas ordinairement beaucoup plus.

Admettons que l'incubation de c« chancre a duré chez lui quinze ou dix-huit jours. — C'est une moyenne assez généralement acceptée.

Admettons enfin, — c'est bien le moins, — qu'il a fallu deux ou trois jours, pour permettre au client de retrouver la femme infectante, de la décider à venir, de l'amener chez vous pour la soumettre à votre examen.

En additionnant ces chiflùres, 10, 18 et 3 je trouve un total de 31 jours.

Ainsi, trente et un jours se sont déjà écoulés depuis que l'infection a eu lieu, au moment où vous cherchez à déterminer la nature de la cause infectante. Ainsi, c'est fort souvent chez une femme qui porte encore une lésion primitive et déjà des lésions secondaires qu'il vous faudra discerner si c'est de la sécrétion de l'une ou de la sécrétion des autres, qu'est provenu l'agent contaminant.

Je n'accumule pas des obstacles possibles pour en faire des impossibilités constantes. Messieurs. Loin de moi l'intention de vous détourner de ces recherches dont la pra^ tique rationnelle n'a pas moins à attendre que la science positive n'y a déjà gagné. J'ai bien plutôt voulu, par oet avis, vous mettre en garde contre le découragement où vous "'^mberiez à coup sûr, si vous n'étiez pas prévenu que, à

DEUXIÈME LEÇON. 9f

côté des causes d'incertitude dues à Tinsouciance, à l'oubli, aux mensonges des sujets confrontés, il vous faudra compter avec d'autres encore qui tiennent à la nature même des choses, c'est-à-dire au cours régulier de la maladie, à la lenteur avec laquelle ses phases se succèdent.

Il n'en est pas moins vrai, cependant, que lorsque vous rencontrerez des malades attentifs, ou lorsque vous parviendrez à fixer leurs souvenirs par un interrogatoire précis, vous obtiendrez souvent de l'examen, — à quelque époque qu'il soit fait, — du sujet infectant, de précieuses lumières pour vous aider à prévoir le degré d'intensité de la maladie du sujet infecté.

2" Gatanée avait déjà signalé avec précision le rapport ^ pifférencei qui existe entre la durée de cette incubation et la qua- in«^i^bauon. lité du virus qui y donne lieu : « Si videris , dit-il , infectionem diu latere, judica virus obtusam qualitatem habere. »

Une double voie s'oflfre pour vérifier la justesse de cette sentence. D'abord chercher si l'incubation de la lésion primitive est plus longue dans les cas où cette lésion est née du contact d'ime lésion secondaire, que dans les cas où elle est née du contact d'une lésion primitive. Chercher, deuxièmement, si l'incubation avait été plus longue dans le cas où la syphilis s'est ensuite montrée avec une intensité supérieure. — Je ne m'occuperai, en ce moment, que de la première de ces deux déterminations.

Or, pour élucider ce point, il serait sans doute à désirer, il serait même peut-être indispensable de pouvoir opérer exclusivement sur des faits expérimentaux, où tout se calcule au jour et à l'heure, où l'on sait le moment précis de l'insertion virulente, puis le moment où apparaît la lésion au point contagionné.

Mais ces exigences ne paraissent pas près d'être satisfaites ; et nous en félicitons Thumanité, sinon la science.

On a pu croire utile, il a pu sembler excusable, — jamais à nous, toutefois, — de démontrer par l'inoculation le dogme de la contagiosité secondaire ; et ainsi a été recueillie une série de cas de vérole d'origine secondaire, assez bien détaillés, assez nombreux pour fournir des données précises à la solution du problème qui nous occupe. Eh bien ! en prenant le chiffre de l'incubation dans les dix seules histoires de cet ordre (1) où le laps de temps ait été évalué avec assez de précision (2), on obtient une moyenne de 28 jours 7/10.

Mais pouvons-nous dresser une liste aussi complète de cas de vérole résultant de l'inoculation d'une lésion primitive? Non : ceux en petit nombre qui les ont commises, ces inoculations, sentent l'impossibilité de couvrir leur action du prétexte d'un intérêt scientifique quelconque. Ils donnent, en conséquence, aussi peu de détails que possible, ne se souciant de découvrir ni leur nom, ni le lieu, ni le jour de l'expérience; et par devoir confraternel, je dois imiter ici leur réserve. En fait d'inoculations de ce genre, je n'en connais que deux de valables, c'est-à-dire où l'on se soit servi du fluide d'un chancre induré bien caractérisé (3). De

(4) Les deux faits de Wallace, celui de Vidal, les deux de Waller, la première de Riuecker, celui de M. Guyenot, les premier, deuxième et quatrième de M. Gibert.

(2) L'incubation, dans chacun de ces dix cas, a été de 29, 30, 35, 25, 34, 28, 28, 48, 25 et 35 jours. '

(3) J*élimine de celte catégorie Texpérience de Rinecker (2* obs.) et celle de M. Gibert {'^^ obs.), quoique Tinoculation y ait été faite avec du fluide de lésion primitive. En effet, cette lésion primitive avait été produite par Tinoculation du fluide d'une lésion secondaire. Les caractères physiques et le pouvoir transmiasif de cette lésion pri-

DJEUXIËHE LEÇON. 69

ces deux cas, Tun eut lieu à l'Antiquaille ; les principales circonstances en ont été publiées. L'autre, qui s'est passé plus récemment dans l'hôpital d'une grande ville, m'a été communiqué par un témoin digne de toute ma confiance.

Or, l'incubation, dans le premier cas, fut de 17 jours; dans le deuxième de 19 : moyenne — 18 jours.

Mais si l'expérimentation se refuse à nous fournir U contre-partie suffisante des inoculations secondaires, ne pourrons-nous l'obtenir indirectement, et non moins probante, par une autre "voie?... Oui : et c'est l'observation clinique qui va nous la livrer.

Pendant six mois j'ai interrogé avec le plus grand soin tous ceux de mes malades qui se présentaient porteurs de chancres infectants. Et je me fis, pour plus de garantie, un devoir de n'enregistrer la réponse que des clients

Dont les chancres étaient assez récents.

Dont les souvenirs me paraissaient sûrs.

Qui n'avaient vu qu'une seule fois la femme suspectée,

Qui, avant ce coït-là, n'en avaient pas eu d'autres depuis un mois, au moins.

Or, sur un total de vingt-neuf sujets, ainsi scrupuleusement triés sous le rapport de l'exactitude des commémoratifs, je suis arrivé à obtenir, pour la durée de l'incubation

mitive étaient donc aussi atténués que possible par le fait d*une scm- J>lable provenance.

D^ailleurs , dans le cas de M. Gibert, la durée de rincubation n*a :point été mentionnée, pas même d'une manière approximative.

Quant au cas de Rinecker, la durée de Tincubation ne fut que de il3 jours. Si Ton croyait devoir l'ajouter aux deux autres que nous fusons figurer ci-dessus comme exemples d'inoculation de lésion primitive, ce fait n'augmenterait donc que de un jour et deux tiers la moyenne de la durée de l'incubation dans les cas de cette catégorie.

entre le jour du coït et le début de leur chancre, une moyenne de 14 jours.

Mais présenté-je ce tableau comme ne renfermant que des exemples de contagion d'une lésion primitive?... Non assurément : je sais fort bien qu'il doit y flgurer un certain nombre de cas où l'agent contaminateur fut une lésion secondaire. D'ailleurs les chiffres de 21, 22, 23 et 30 jours qui, dans l'addition (1), figurent à côté des chiffres moins élevés, représentent assez exactement, ce me semble, les

(1) L^incubation, telle que je Tai notée, dans chacun de ces 29 cas, aétédell, 16, 21, 40J5, 10,21,42, 4S, 45,8,45,^4,23, 45, 4 (probablement une déchirure avait eu lieu durant le coït, et ce traumatisme en a imposé au malade sur Tépoque du début réel de la lésion primitive), 18, 12, 42, 5, 8, 41, 9, 12, 30, 22, 20, 42 et 5 jours.

Si je ne craignais qu'on ne m'accuse de peser sur ce parallèle statistique, de vouloir faire parler les chiffres (ne parlent-ils pas assez haut en ma faveur?) je dirais :

Pour bien connaître la durée réelle de Tincubalion, dans les cas de contagion, ajoutons deux ou trois jours à la durée de celte incubation, telle que Tout désignée les souvenirs, toujours en retard, des malades. — Ceci n'est que juste, si Ton veut comparer ces cas aux exemples d'inoculation ; car évidemment le client n'a pas, comme l'expérimentateur, attendu, épié, suivi jour par jour, découvert dès la première heure, la papule naissante.

. Or, en procédant ainsi, en ajoutant trois jours, par exemple, à chacun des chiffres précédents, puis en en faisant deux séries selon que, ainsi additionnés, ces chiffres ne dépassent pas ou dépassent le nombre de 1 8 jours, on obtient :

4 ^ Une série de 1 8 cas où la durée moyenne de l'incubation a été de42jourset7/40;

2<^ Une série de 1 1 cas où la durée moyenne de l'ineabation a été de 86 jours et 2/40.

D'après ce calcul, dont chacun peut à Hnstant vérifier la justesse, ma statistique représente donc bien les faits de contagion par lésion secondaire à côté des faits de contagion par lé«on primitive, puisque l'incubation, pour la syphilis de l'une et de l'autre provenance, y a offert, à un ou deux jours près, la même différence de durée que l'inoculatloB avait révélée d'une manière st saisissante.

MUXIÈIIE LEÇOV/ 71

premiers l'origine secondaire, les deuxièmes l'origine pri«mitive du chancre. — Tout ce que j'affirme, ce qui assuré ment ne sera pas contesté, c'est que, dans oe nombre total, dans cet assortiment, pris tel que les hasards de la clientèle et de la contagion me l'euToyaient, il devait y avoir, il y avait bien certainement, sinon plus, du moins autant de chancres nés du contact d'une lésion primitive, que de chancres nés du contact d'une lésion secondaire.

Récapitulons:

Pour 10 cas d'inoculation de lésion secondaire, la moyenne de l'incubation a été de 28 jours 7/10.

Pour 2 cas d'inoculation de lésion primitive, la moyenne de l'incubation a été de 18 jours.

Pour 29 cas de contagion, soit de lésion primitive, soit de lésion secondaire, la moyenne de l'incubation a été de 14 jours.

Et concluons :

Que des différences aussi prononcées permettent de considérer la longueur de la première incubation comme l'attribut d'une syphilis qui (tout au moins quant à ce qui tient à sa provenance), promet d'être comparativement bénigne, et doit être traitée en conséquence.

3* La lésion primitive diffère-t-elle selon qu'elle est la . Diflôpence

*^ de la lésioi

première lésion d'une syphilis forte, ou la première lésion p'»"»»»»^®d'une syphilis faible ?

Avant de traiter ce point, il y a une question préjudicielle à vider; question qui, si elle devait, comme quelquesuns le professent, être résolue par l'afQrmative, rendrait inutile tout débat ultérieur. Avant de rechercher â quoi tiennent les différences de la lésion primitive, il s'agit, en effet, de savoir s'il y a réellement de ces diSérences>; il s'agit.

en un mot, de répondre à la question suivante : « La lésion primitive n'est-elle pas identique dans toutes les syphilis ? N'est-elle pas toujours tin chancre? »

Cette question a eu le malheur d'être posée en même temps qu'une autre afférente, mais différente.

Lorsqu'il fut admis par Ricord, avoué par tous, que les accidents secondaires sont contagieux, un problème surgit qui n'avait, jusque-là, préoccupé personne, si ce n'est, assez incidemment, M. Langlebert : « Quand l'accident secondaire infecte, quelle est la première lésion qu'il développe au point contagionné, chez le sujet infecté? »

Parmi tant d'esprits que cette question surprenait à l'improviste, il se trouva un excellent esprit pour réfléchir que, si la contagiosité secondaire n'était définitivement promulguée que d'hier, elle durait depuistroissiècles et demi; que les produits de cette transmission étaient donc depuis longtemps exposés au grand jour; et que, puisque pour lésion initiale de toutes les véroles d'origine, soit primitive, soit secondaire, les cliniciens n'avaient noté, les théoriciens n'admettaient que le chancre, c'était donc le chancre qui devait être, qui était le seul produit initial de la contagion secondaire.

Mais cette. détermination, qui parut d'abord si légitime et qui fut si entraînante, devait provoquer une réaction des plus utiles à l'étude nosographique.Tant qu'on n'avait assigné au chancre qu'une seule provenance, il avait semblé logique de conserver l'unité An chancre en l'élevant au rang d'un type morbide, en regardant toutes ses variétés comme des effets accidentels, sans cause fixe. Mais, du moment qu'il fallut lui reconnaître deux origines, il paraissait rationnel d'admettre qu'il pût avoir, sinon deux causes différentes, du moins une cause agissant à deux degrés différents, et par suite une modalité séméiologique variable. Et

^eux qui avaient fait prévaloir la contagiosité secondaire auraient donc dû, ce semble, être les premiers à reconnaître, à signaler dans les chancres, deux formes distinctes, en rapport avec les deux degrés de causes. -

M. RoUet, ou n'aperçut pas ces nécessités logiques, ou ne sut pas en tenir compte. Peut-être aussi la manière dont il eut occasion d'exposer ses idées contribua-t-elle à les rendre exclusives, comme elle servit assurément à les accréditer. En fournissant de précieuses preuves cliniques de la contagiosité secondaire, notre collègue fit servir sa victoire à une double fin ; et ses propositions obtinrent un assentiment presque général avant qu'on se fût aperçu qu'il y avait à y distinguer. Effectivement, sa théorie affirmait deux faits : la transmission de la syphilis par le contact de lésion secondaire, puis la formation constante d'un vrai chancre pour point de départ de la syphilis née de cette provenance. Le premier point étant démontré, on se laissa aisément aller à croire que contester le second était nier le premier, nier par conséquent l'évidence. Un peu d'interprétation aidant, quelque esprit de prosélytisme s'en mêlant^ on n'eut qu'à rapprocher jusqu'au contact des espèces pathologiques, d'ailleurs dissemblables plus que différentes, et la doctrine du chancre partout, du chancre quand même, vit le jour. Triomphera-t-elle jusqu'au bout? ou doit-on «roire qu'ici encore, comme pour tant d'autres questions syphiligraphiques, ce sera celui qui aura le plus distingué qui se trouvera avoir le mieux interprété la nature?

La diversité d'aspect qui existe entre plusieurs lésions primitives est un fait d'observation vulgaire. Qui voudrait le nier? Quel spécialiste, aujourd'hui maître consommé, ne se rappelle pas tel ou tel chancre que, à son début de clinicien, il méconnut, vu la faible induration qui l'accompagnait; chancre que, aujourd'hui, il sait deviner et qu'il

74 DE LA STPHIUS.

baptise à première Tue, malgré la trompeuse bénignité de son apparence.

Dès longtemps, d'ailleurs, étrangers aux préoccupations doctrinales qui obscurcissent la Tue ou entraînent la plume, d'excellents observateurs, rendant à la nature un hommage désintéressé, avaient soupçonné, vu, décrit, dénommé ces nuances variables de la physionomie du chancre syphilitique. Garmichaël, dans son très-remarquable ouvrage, fait une classe à part des chancres bénins, sous le nom de paichy excoriation. — C'est aussi la super fidal primary syphilis j de Wallace.

Dans son premier Traité, en 1838, Ricord écrivait : « Le chancre présente souvent des variétés telles dans son aspect matériel qu'il semble alors constituer des maladies différentes (p. 134). » — Mais c'est de la chancrelle et du chancre, confondus à cette époque sous le nom générique de chancre^ que Ricord signalait ici les rapports, me dira-t-on peut-être I — Il m'est impossible de le croire. Messieurs, lorsque, quelques pages plus loin, à propos du tubercule muqueux, il s'exprime ainsi : « Chez quelques individus, le tubercule muqueux (plaque muqueuse) paraît être le premier symptôme par lequel débute la syphilis (p. 152). )> Évidemment pour écrire, de sa main, une telle phrase et dans un article dont tous les termes ont été si soigneusement pesés, il fal«lait que Ricord eût observé des syphilis dont la lésion ^nmitive ofn*ait les cai*actères de la plaque muqueuse plus que les caractères du vrai chancre induré. Qu'on cesse donc désormais de lui attribuer , du moins dans son inflexible et inexacte rigueur, la fameuse loi : a Toute vérole coin* meuco pai* mi chancre. » Vous venez de voir quel amende* meut radical rexcelleut sens pratique du maître avait, dès l'origine, formulé à cette rédaction absolue. U ne fit, du reste, que céder de plus eu |)lus à ce premier mouvement,

commandé par la plus saine observation, lorsque quelques années après, dans tous ses écrits et dans tous ses cours, il donna, à côté du chancre induré, une place fixe et déflnitiYe au chancre parcheminé.

Cette Yoie était tellement pratique que tous 1^ bons obser?ateurs s'y engagèrent; tous ont suivi l'exemple, et plusieurs même sans savoir qu'il eût été donné. La venerola vulgaris d'Evans, l'érosion chancreuse de M. Bassereau, Vaffection condylomaUuse de Rinecker, l'érosion superficielle de M. Langlebert, ne représentent qu'un seul et même objets que cette variété de lésion primitive à caractères objectifs atténués; variété que, conformément à ma nomenclature, j'appelle, moi, érosion chancriforme.

Existe-t-il donc, parmi les lésions primUives, deux classes à part, méritant chacune un nom distinct?... Oui et non? Oui : il y a réellement, on observe souvent des extrêmes tellement tranchés qu'une même dénomination ne saurait leur être applicable. Mais non : il ne serait pas possible, sans violenter la nature, de distribuer tous les cas de lésion primitive dans l'une ou dans l'autre classe. Entre les extrêmes on Toit des intermédiaires qui rappell^it au théoricien le plus tenté de l'oublier^ que ces produits, en apparence si dissemblables, procèdent tous de la même origine.

Or, quand sans parti pris doctrinal , sans souci des conséquences que pourrait porter un aveu, quand en clinir cien, c'est-à-dire empiriquement, l'on examine chez un grand nombre de syphilitiques lem* lésion primitive, que voit-on?

On voit, d'abord, qu'elle est loin de présenter chez tous,

un aspect, une évolution identiques. La différence, tantôt

légère, tantôt très-accentuée, existe soit pour la durée de

, l'incubation, soit pour la durée de l'état papuleux qui

précède l'ulcération, soit pour la profondeur (pour L'exis-

76 DE LA SYPHIUS.

tence même) de cette ulcération, soit pour retendue et le degré de consistance de l'induration ambiante.

Mais, remarquez-le, ces traits distinctifs ne sont pas arbitrairement épars, la longue papulation, par exemple, se trouvant dans im cas associée à une forte induration, ou l'ulcération profonde se montrant dans un chancre qui a

très-longtemps incubé Non. Les caractères en moins

existent en général tous ensemble, de même que les caractères en plus. De telle sorte que, en les groupant (comme ou les Yoit si souvent groupés chez les malades), on est conduit par l'observation la plus indépendante à décrire deux formes de lésion primitive, savoir :

rifoîSê" ^^*°" L'une, l'érosion chancriforme, où, après une longue incubation , apparaît une papule restant longtemps sous forme d'une élevure cuivrée, sèche; se desquamant ensuite, plus tard se couvrant d'une croûte ou plutôt d'une écaille mince. Celle-ci persiste ou se détruit, selon que le siège de la lésion est à l'air libre ou à l'abri de l'air. Sous la squame existe une surface rosée à peu près de niveau avec la peau voisine, fournissant un faible suintement séreux. La base «st légèrement indurée, comme parcheminée; les ganglions lymphatiques correspondants sont durs, indolents.

Vra! chancre. jy^^^ j^ sccoudc fonuc, — vrai chaucrc, — moins de temps s'écoule entre l'action de la cause contagionnante et le début d'une lésion visible. Celle-ci passe rapidement à l'état d'ulcère. Cet ulcère, sécrétant un liquide moins séreux, plus abondant, s'étend en largeur et en profondeur. Il y a dépression, véritable perte de substance. Une induration large et consistante en occupe la base. Même état des ganglions.

On a fait, je dois le reconnaître, de vigoureux efforts

pour maintenir Vunité symptomatologique du chancre. Des arguments incisifs, de laborieux commentaires se sont produits pour m'amener à une concession que j'avais faite d'avance, mais que l'observation m'interdisait de compléter au gré de certains désirs doctrinaux. Pour moi, la lésion primitive, quelle que soit son origine, quelle que doive être la force de la syphilis dont elle est le premier indice, la lésion primitive, dis-je, a plusieurs traits qui sont toujours identiques. Toujours elle incube, toujours elle apparaît sous la forme d'une papule qui ultérieurement s'érode; toujours elle s'accompagne d'adénopathie ; toujours elle précède de plusieurs semaines l'invasion des symptômes généraux. Mais à part ces caractères (caractères d'évolution plus que de forme), je persiste, — dûWl en ceci ne me rester, à l'Antiquaille, d'autre allié que les syphilitiques, —je persiste à dire que les lésions primitives, que les chancres^ sont extrêmement loin de se ressembler chez tous les sujets.

En voulez-vous des preuves? Regardez autour de vous, Messieurs; je ne vous demande pas autre chose que de fermer les oreilles et d'ouvrir les yeux. Examinez non-seulement les malades, mais les écrits spécialement publiés pour soutenir la doctrine du chancre toujours et partout identique. Et lorsque vous y voyez, par exemple, le mot induration manquer huit fois sur treize, dans le relevé d'observations recueillies expressément pour prouver que tous les caractères du chancre existaient chez ces treize malades, vus par l'auteur lui-même ;

Lorsque, dans une thèse de la même école, vous trouvez le mot ulcération, ajouté sans façon à la traduction d'un texte allemand ;

Lorsque surtout, à propos de quelques cas de vérole d'origine secondaire, vous y lisez ceci : u Les enfants des nour-

78 DE lA SYPHILIS.

lices furent infectés. Qu'eurent-ils ? Des chancres infectants des lèvres, proyenant du chancre infectant du mamelon. L'auteur ne note pas ce chancre spécial aux lèvres. Cependant les choses n*ont pu se passer autrement... »

Lorsque, en preuve de la virulence d'un ulcère, vous entendez alléguer sa largeur^ largeur tenant uniquement à ce que cet ulcère résultait de la réimion de quatorze inoculations contiguês ;

Lorsque, toujours dans cette vue, l'on vous présente comme « pouvant loger im œuf de pigeon, » un ulcère, égar lement dû à quatorze inoculations, dont l'auteur allemand dit seulement que a sa base avait les dimensions d'un œuf de pigeon...; » lorsque vous observez de pareils écarts dans la marche polémique d'hommes d'ailleurs judicieux, savants, considérables, éminents ; concluez, et dites si le spectacle de ce parti pris qui argue d'une induration absente, ou d'un chancre qui a dû exister, ne vous renvoie pas forcément, je ne dis point à ma doctrine à moi, mais à la nature, ce grand arbitre entre toutes les doctrines 1

A côté de la preuve, voulez-vous la contre-épreuve?... C'est assez ma manière ; et cette fois j'y cède encore plus volontiers, puisque j'ai à ma disposition non pas seulement des faits cliniques épars comme je vous en ai déjà cité dans ma première leçon, comme je pourrais les multiplier par centaines, mais deux faits observés dans le même hôpital, à la même clinique.

Le 6 mai 1861, je montai à l'Antiquaille, pour prier mon cher et savant collègue , M. RoUet, de me faire un chancre mixte, comme il a si lumineusement prouvé que la chose est possible en déposant du pus de chancrelle à la surface d'un chancre.

Il s'agissait donc de trouver d'abord le chancre sur lequel cette inoculation serait faite : et pour cela nous nous mimes,

M. Bouchard, alors interne, et moi, à chercher dans les salles.

Kou8 en examinâmes d'abord un, situé sur le reflet, dur, à bords non taillés à pic, il est vrai, mais creusé à sa surface d'une excayotion de 2 à 3 millimètres de profondeur, et sécrétant une matière jaime et épaisse. Je récusai celui-ci comme offrant déjà, à quelques égards, l'aspect d'un chancre mixte, ou chancre chancrellé. Il m'échappa même de -dire à M. RoUet que cet ulcère me semblait mal choisi pour l'expérience que nous projetions, puisque l'inoculation du pus chancrelleux n'y pourrait rien faire de plus que ce qui y existait déjà. — II: n'était cependant pas chancrellé ; car, quatre jours auparavant , du fluide pris sur cet ulcère (offrant alors le même aspect), avait été inoculé au malade même, et l'inoculation n'avait pas réussi. Donc ce n'était lias un chancre mixte ; mais je signale la méprise où je fus sur le point de tomber, pour vous faire remarquer que, outre sa dureté si caractéristique, ce chancre offrait une ulcération et une sécrétion des plus manifestes.

Cherchant plus loin, M. Bouchard et moi, nous trouvâmes sur un autre malade un chancre du reflet, datant de trois semaines. Je dis chancre^ mais je le dis d'après la théorie, car nous ne vîmes là qu'ime écaille mince et sèche recouvrant ime plaque large de 4 à 5 millimètres. La consistance parcheminée de sa base et la pléiade ganglionnaire inguinale concomitante nous firent seules diagnostiquer une lésion primitive de syphilis. (Ce malade ne put se rappeler positivement de quelle femme il tenait son mal.)

Je fis plonger la verge pendant quelques minutes dans un verre d'eau ; et après avoir détaché l'écaillé, nous vîmes une surface rouge, simplement humide plutôt que couverte d'un liquide qu'on pût recueillir en quantité perceptible.

Cette surface était parfaitement de uiveau avec la peau du iroisinage.

C'est sur cette surface que fut déposé le pus de chancrelle. — Mais les suites de rexpérience ne sont pas ce qui nous intéresse en ce moment. Je n'ai youIu , en vous citant ces deux exemples, que vous faire en quelque sorte toucher de l'œil et du doigt les différences saillantes que l'on rencontre souvent entre les diverses lésions primitives. J'ai voulu, en somme, à côté d'un cas de chancre type, vous montrer un cas non moins tranché à*érosion chancriforme.

Ainsi l'érosion chancriforme, sans constituer une espèce morbide distincte, sans être rien de plus qu'une nuance de forme correspondant à un degré d'intensité virulente, mérite d'être étudiée à part.

D'abord , elle a une double origine : car elle peut être produite soit par le contact d'une lésion secondaire, soit par le contact d'une érosion chancriforme.

C'est l'érosion chancriforme qui propage le plus de véroles. Étudiée comme agent de contagion, on ne peut nier qu'elle n'offre toutes les qualités requises pour bien jouer ce rôle. Véritable lésion primitive, elle recèle, à ce titre, un pouvoir contagieux sinon égal à celui du vrai chancre, du moins supérieur à celui des lésions secondaires.

Puis, remarquons-le, l'érosion chancriforme est indolente, superficielle, peu étendue, souvent ignorée ou prise pour un insignifiant bouton, souple (du moins comparativement au vrai chancre induré). En faut- il davantage pour que l'individu qui la porte ne trouve dans sa présence aucun obstacle à aucune espèce, à aucune multiplicité, à aucune prolongation de rapports sexuels? — Au contraire, le vrai chancre, le chancre huntérien, excavé, large, saignant au contact, à base inflexible, avertit si vite et si haut, le cas

échéant, sa victime d'ajourner les plaisirs où il a pris naissance que sa voix ne saurait être méconnue.

Il était donc tout naturel que l'érosion chancriforme fût, parmi les lésions primitives, la plus fréquente. C'est ce qui existe, en effet. Sur 311 cas de syphilis, M. Bassereau a constaté que la lésion primitive fut 137 fois un chancre et 174 fois une érosion chancreuse (nom qu'il donne à ce que nous appelons érosion chancriforme).

Cette notion nous fournit encore la solution d'un problème des plus ardus; solution assez intéressante pour vous faire excuser, je l'espère, la petite digression qui va nous reposer un instant de toutes ces abstractions doctrinales et polémiques.

Ce problème est intéressant, vous disais-je. Jugez- en, Messieurs : Voilà plus de vingt ans qu'il est posé comme un défi aux partisans du dualisme chancreux. « Pourquoi, leur répète-t-on, si l'induration tient à la graine et non au terrain, pourquoi l'induration est -elle moins fréquente chez la femme que chez l'homme? »

A cet énoncé, permettez -moi seulement de substitue^ celui-ci, qui exprime exactement le même fait clinique : « Pourquoi les femmes ont-elles plus rarement que les hommes de vrais chancres indurés aux parties génitales? »

C'est, réponds-je, parce que, moins souvent que les hommes, elles sont exposées au contact d'un chancre de cette espèce.

En effet, où est le plus ordinairement située la lésion

primitive, chez l'homme? Au reflet balano-préputial.

En 1848, à l'Antiquaille, j'examinai 100 malades affectés de

lésion primitive aux organes génitaux. Or, sur ce nombre,

73 portaient l'ulcère au reflet du prépuce; et notez que,

sur les 27 restants, la plupart l'avaient au voisinage de cette

région.

Eh bienl lorsque cette lésiou primitive, ainsi située, se trouve être un vrai chancre, c'est-à-dire un ulcère excavé, saignant, douloureux à la pression, je me demande si le porteur est bien irrésistiblement tenté d'aller pratiquer le coït; le coït qui, pour s'accomplir, pour atteindre le seul but dans lequel il soit entrepris, nécessite des frottements, des tiraillements actifs, prolongés, de la partie même où siège le chancre? J'ai su comme un autre, spécialiste j'ai été mieux que personne à même d'apprécier jusqu'où peuvent égarer certaines passions. Mais si la morale, la religion, la prévision des dangers les plus sérieux sont trop souvent, à cette heure, un frein impuissant, tout au moins la douleur physique, la douleur présente, inévitable, progressive, mérite bien de compter parmi les avertissements les mieux écoutés I

De ceci, je ne conclus point que les hommes atteints de lésion primitive ne recherchent jamais le coït. Je dis seulement qu'ils le rechercheront d'autant moins que leur lésion sera plus douloureuse.

Voilà pourquoi les femmes, étant plus souvent en rapport avec des hommes affectés de simple érosion chancriforme, ont elles-mêmes des érosions chancriformes plus souvent que de vrais chancres.

« Mais, dira-t-on, ce calcul est ime erreur ou une défaite. Si les hommes ont des chancres indurés, ils ne peuvent les avoir pris qu'à une seule source. Pour qu'ils en aient, il faut donc de toute nécessité que les femmes en aient; pour qu'ils en aient beaucoup, qu'elles en aient autant qu'eux. »

Je nie positivement cette conséquence. Une femme peut fort bien infecter plusieurs hommes; et, en fait, les choses se passent réellement ainsi. Nul ne l'ignore. Obligées de satisfaire à toute demande qui vient à se produire d'une certaine façon, quelques femmes, en cette matière, payent réellement pour tout leur sexe. Ajoutez que chez les femmes,

BEnUÈME LEÇON. Si

la lésion primitive ne siège pas aussi fréquemment que chez l'homme, dans les points où s'exerce le firottement du coït; sans compter que, ce frottement n'étant pas, pour elles, une condition sine qua non^ elles ont et emploient mille moyens de s'y soustraire, de l'atténuer ou de l'abréger.

En résumé :

V L'homme qui a un chancre, un vrai chancre, s'abstient en général du coït;

2"* L'érosion chancriforme ne créant pas, pour lui, les mêmes motifs de réserve, il la transmet plus souvent.

« Mais me demanderez-vous peut-être, Messieurs, — sondeurs passionnés de cette sorte de mystères, — pourquoi ttPtte prédilection des vrais chancres indurés pour la verge? et pourquoi leur rareté à la vulve? Vous nous donnez bien l'explication du fait; mais le fait lui-même se justifle-t-il d'après un but plus élevé? a-Wl sa raison d'être dans quelque cause finale? »

Jusqu'au bout, Messieurs, je veux répondre à votre confiance ; et nous fouillerons ensemble aussi avant que vous le voudrez dans les desseins cachés de la volonté créatrice. N'imitons pas, cependant, l'exemple de ce jeune et disert professeur qui, il y a trente ans, à cette même place, jaloux d'émailler sa froide anatomie d'un glacis philosophique, s'écriait, après avoir décrit toutes les couches du scrotum : « Louons la sagesse divine qui a donné au testicule autant d'enveloppes qu'il en avait besoin 1 » Non : je sais mieux les bornes imposées à notre soif investigatrice. Mais, toutefois, en réfléchissant au problème que votre curiosité me pose, me sera-t-il interdit de conjecturer que, si chancres et érosions chancriformes se trouvent distribués aussi inégalement entre les deux sexes, c'est dans un but de sécurité sociale; c'est qu'il aura été, là-haut, jugé prudent, dans

la répartition de ces sortes d'infirmités, d'octroyer la lésion la plus douloureuse au sexe qui demande, et la lésion la moins dangereuse au sexe qui ne sait pas refuser 1

Loidecon- A préscut quo la variété des lésions primitives, la diffé-

eordance en- « . ^^ i^i.

ireiafonnede rcuce dc Icurs caractcrcs est un fait établi, nous pouvons

la lésion primitive et la agiter la question posée tout à l'heure ; nous pouvons nous

phiiis qu'elle demander : « A quoi tiennent ces différences? » ou, pour serrer encore de plus près le problème pratique : « La lésion primitive à caractères accentués annonce-t-elle une syphilis forte ; et la lésion primitive à caractères atténués, une syphilis faible? »

Mais « halte-là 1 w m'entends-je crier par quelque auditeur en défiance, « halte-là I s'il vous plaît, professeur 1 j'entrevois, à ce coup, votre théorie. Vous nous disiez tout à l'heure que l'érosion chancriforme, étant la lésion la plus contagieuse, devait être la lésion la plus fréquente. Vous enseignez maintenant que la femme, étant moins souvent en contact avec de vrais chancres indurés, ne peut pas en avoir beaucoup. La chose est claire ; et vous vous en défendriez en vain. Vous admettez un rapport de causalité entre le degré de la lésion infectante et le degré de la lésion primitive de l'infecté. Selon vous, le chancre engendre un chancre, et la lésion secondaire engendre l'érosion chancriforme. — L'énoncé est simple comme le sont toutes les dichotomies; il peut séduire. Mais prenez-y garde, de nombreuses exceptions s'inscrivent déjà contre votre prétendue loi; et chaque praticien pourrrait... »

Pardon 1 cher argumentateur, mais la discussion me paraît près de s'égarer. Permettez-moi de m'expliquer, à mon tour; de vous dire, après les intentions que vous me prêtez, celles qui sont réellement miennes.

Si je voulais soutenir cette loi de concordance entre la

lésion-cause et la lésion-efiet, je n'en aurais ni le mérite, ni la responsabilité. Garmichaël et Rinecker n'ont laissé à personne l'initiative de cette idée. Garmichaël, parlant au nom d'une expérience de quinze années, distinguait déjà entre la syphilis bénigne (papular venereal disease) produite par sa patchy excoriation et la vraie syphilis {true syphilis) produite par le vrai chancre calleux. Rinecker décrit deux variétés de la maladie syphilitique; l'une, la syphilis proprement dite, qui a le chancre, l'autre, la syphiloïde , qui aurait la plaque muqueuse pour points de départ.

De pareilles explications, des formules aussi tranchées seront toujours bien accueillies par les théoriciens. En voyant apparaître une certaine lésion chez l'homme, par exemple, est-il rien de plus naturel que de supposer qu'une lésion identique existait chez la fenmje qui l'a contaminé?

Mais l'existence de ces transmissions directes, en fait de syphilis, n'est plus aujourd'hui physiologiquement soutenabie. Ohl sans doute, quand il s'agit de maladies simplement contagieuses, non virulentes, la cause produit toujours un effet adéquat à elle-même, rien de plus, rien de moins. La chancrelle propage une chancrelle; la blennorrhagie ime blennorrhagie ; l'acarus, en sautant d'un individu à l'autre, retombe, pour ainsi dire, sur ses pattes, tel à l'arrivée qu'il était au départ.

Mais avec les virus, en matière de syphilis, tout change. Ni les lois d'évolution, ni les phénomènes visibles qui décèlent l'empire de ces lois, ne ressemblent à la marche des simples contagiums à effet purement local. Dès que la lésion primitive apparaît, on peut dire que l'intoxication générale est déjà commencée : car cette lésion a eu im temps d'incubation; elle est irréinoculable ; elle est inabor-

86 DE Ul syphilis.

tible. Vous en faut-il davantage pour admettre que le virus a déjà un pied dans l'organisme? Sans doute il n'en a qu'un; sans doute l'infection, à ce moment, est plutôt décidée que réalisée ; sans doute la lésion primitive est, de toutes cellea que va oflFrir un syphilitique, celle qui traduit le plus l'intensité de la cause infectante, celle qui traduit le moins la force de réaction de l'organisme infecté. Mais enfin, je le répète : puisqu'elle a incubé, dès qu'elle est irréinoculable et inabortible , la lé^on primitive est bien réellement un vétat constitutionnel.

Or, ce virus peut-il avoir influencé la constitution sans que la constitution, réciproquement, l'ait influencé luimême? Et cela étant, n'est-il pas naturel que la lésion pri^ mitive, la seule qui existe à ce moment, accuse par ses . différences le degré variable de cette action exercée par la <;onstitution du sujet infecté?

/ Par sa forme, la lésion primitive dénote donc bien plus le degré de force de la syphilis dont elle marque le début, que le degré de force virulente de la lésion du contact de laquelle elle procède.

En termes plus précis, la lésion primitive offre dans sa forme le reflet de toutes les influences qui, au moment où on la voit, contribuent à faire que la syphilis du sujet qui la porte sera forte ou sera faible. Certainement, parmi ces influences, la prédominante est bien celle qui tient au degré de force du virus infectant (degré dont nous jugeons par la forme de la lésion dont le contact a opéré l'infection) ; et c'est bien pour cela qu'il y a si fi'équemment un rapport entre la forme de la lésion de l'infectant et la forme de la lésion primitive de l'infecté ; c'est pour cela qu'on se laisserait si aisément entraîner à généraliser outre mesure, À affirmer qu'un vrai chancre produit toujours, et ne peut produire qu'un vrai chancre, qu'une éroaicm chaneri-

tonne, produit toujours, et ne peut produire qu'une érosion chancriforme ! Mais l'état de Torganisme du sujet infecté, la résistance plus ou moins considérable de ce sujet joue aussi un rôle qu'il ne faut ni contester, ni amoindrir; rôle réel, quoique difficile à calculer et à prévoir; rôle dont l'effet sur la forme de la lésion primitive va en grandissant à mesure qu'on s'éloigne du moment où l'infection a eu lieu.

Rappelez-vous , en somme , Messieurs , que la lésion primitive ne peut exprimer que deux choses : 1** son origine, la source d'où elle procède; et T les dispositions acquises actuellement (au moment de l'examen) du sujet chez lequel on l'observe. Et ne vous étonnez pas des quelques exceptions qui vous montreront une syphilis forte, par exemple, survenant chez un homme qui n'avait eu qu'une érosion chancriforme. Cela vient, chose facile à comprendre, de ce que, à partir du jour de la contagion, des causes nouvelles auront surgi, ou d'anciennes causes auront, alors seulement, réalisé leur effet de manière à rendre le sujet plus susceptible d'une vérole forte qu'il ne l'était à l'époque où la lésion primitive s'est manifestée chez lui.

Rappelez-vous aussi, lorsque vous voudrez vérifier ce que je viens de dire, les modes variables d'insertion du virus, lesquels peuvent abréger ou allonger l'incubation"; rappelezvous l'influence des régions et des tissus^ qui affaiblit ou exagère l'induration ; mettez en ligne de compte le traitement^ dont l'action est si influente. Prenez, d'autre part, en considération tout ce qu'il y a ordinairement d'obscur dans les signes commémoratifs ou actuels par lesquels l'aptitude de tel individu à avoir une vérole forte ou ime vérole faible, peut se révéler au praticien. Et lorsqu'on vous opposera d'apparentes exceptions à la loi de concordance entre la ^orme de la lésion primitive et la force de la virole qui lui a

succédé,..^ n'en contestez aucune; elles sont toutes dans la nature , — et le plus souvent la nature mieux interprétée saurait les faire rentrer dans la règle , — n'en contestez aucune, mais demandez seulement qu'on ne s'en rapporte pas non plus à elles seules , et prenez pour arbitre la statistique.

Conformément à ces principes, Messieurs, je vous citerai d'abord un nombre restreint d'obser\'ations confirmatives de la loi précédente, puis je rappellerai l'importante statistique qui la sanctionne.

Obs. I. Un monsieur, âgé de 24 ans, me raconta, le 17 août 1861, que il y a trois ans, il eut, à Marseille, un chancre si petit, si peu perceptible que , à présent même, il ne croit pas encore que c'ait été un chancre. Un peu d'induration persistant lui donna quelques doutes. Au bout de cinq semaines environ, M. Melchior Robert découvrit une roséole, deux plaques muqueuses de la langue, avec un peu d'alopécie et de céphalée. Mon confrère lui prescrivit du mercure. Mais la roséole ayant passé en quatre jours ^ il ne se traita pas plus longtemps. — Lorsque je vis cet ex-malade, il venait me consulter pour les suites d'un rhumatisme articulaire aigu. Il n'avait eu aucun accident syphilitique depuis trois ans; et je ne lui en trouvai pas la moindre trace.

Obs. II. En juin 1855, je vis un jeune commis, avec im petit chancre insignifiant, que je déclarai non induré, et que je cautérisai avec la pâte de Ganquoin. La cicatrice parut d'abord se faire. Mais, à peine formée, elle s'exulcéra; et il fut plus tard atteint de plaques muqueuses, de croûtes du cuir chevelu, avec adénopathie, de douleurs éparses dans les membres. Il a guéri sans traitement spécifique et d'une manière radicale.

Obs. III. Vers la même époque, un monsieur de 38 ans,

très-pusillanime, vint de Dijon, me consulter pour une blennorrhagie. Au bout de quelques jours, il me montra une toute petite érosion extrêmement superficielle à la base du gland. Gomme le dernier coït datait de 25 jours, je crus d'abord n'avoir affaire qu'à un herpès insignifiant. J'eus le tort de le penser, le tort plus grand de le dire. Un pansement simplement astringent, institué sur la foi de cette erreur, laissa marcher les symptômes. Cependant le petit ulcère s'agrandit peu ; je ne pus même jamais décider s'il s'accompagnait oui ou non d'induration. Mais l'adénopathie devint manifeste ; puis se déclarèrent des prodromes, que la susceptibilité morale du client rendit quelque peu inquiétants. Non traité spécifiquement, il vit tout se borner à quelques papules assez discrètes, à un érythème obstiné de l'arrière-gorge sans plaques muqueuses bien apparentes. Il voulut suivre un traitement par le rob de Boyveau; et c'est à ce remède qu'il me fait l'affront d'attribuer aujourd'hui sa guérison. Je l'ai bien mérité : mais qu'il me permette au moins de faire remarquer qu'elle ne s'est jamais démentie. Obs. IV. Au mois de mars 1847 , je vis une jeune femme de 19 ans, atteinte d'une lésion primitive indurée de a lèvre, lésion accompagnée d'adénopathie, qu'elle ne pouvait tenir que d'un de mes clients affecté en ce moment-là de plaques muqueuses buccales opiniâtres. Chez cette malade, un peu chlorotique, je sursis au traitement jusqu'à l'invasion des symptômes secondaires. Ils furent très-faibles, et consistèrent en un peu de roséole, de céphalée, et deux ou trois plaques muqueuses vulvaires superficielles. Je prescrivis néanmoins du mercure, comme à cette époque j'en prescrivais, indistinctement , à tous les syphilitiques. Mais la malade, par répugnance, ne prit, et très-irrégulièrement, que 20 centigrammes à peine de proto-iodure, en 10 pilules ingérées à intervalles éloignés, dans l'espace de 20 jours. —

Néanmoins aucune récidive n*a eu lieu ; et cette dame qui m'a toujours continué sa confiance, que je n'ai cessé devoir de temps en temps, pour d'autres maladies, que j'ai souvent interrogée à ce sujet, n'a eu, depuis lors, depuis plus de seize ans, aucun nouveau symptôme de syphilis

Obs. V. Je fus appelé en avril 1852, par deux de mes amis, pour examiner médicalement leur père dont la santé, me disaient-ils, n'était pas seule à se déranger. Quelques rentrées tardives, une contenance tant soit peu embarrassée, trahissaient quelque mystère, qu'un coup d'oeil spécial

devait éclaircir. J'examine donc, et je trouve à droite sur le

reflet, une érosion très-superficielle, à peine indurée, recouverte d'une mince écaille. ( Le malade, le coupable, l'appelait écorchure.) Elle existait depuis près de quinze jours, sans qu'aucun traitement local ou général eût été fait. Je déclare la vérité pour le présent, j'annonce les conséquences pour l'avenir; et, après avoir ordonné une, plus tard deux pilules au proto-iodure de mercure *( de 2 centigrammes et demi seulement, vu une gastralgie alléguée) par jour, je me retire.

Les choses se passèrent comme il ne m'avait été que trop aisé de le prédire. La lésion primitive n'augmenta pas, elle alla même bientôt en s'efiaçant ; mais, au bout de six semaines environ, je constatai une roséole évidente, accompagnée de céphalée (prescription de continuer les pilules).

A deux mois de là, on me fit encore revenir pour deux plaques muqueuses légères mais bien dessinées du scrotum (continuation des pilules, et pommade au calomel).

Ce cher client fut bien guéri, et il est resté en parfait état, sans récidives, jusqu'à sa mort en septembre dernier.

Or, quelques semaines après ma dernière visite, on avait trouvé, dans sa table de nuit, ses boites de pilules, intactes. Il avoua franchement n'avoir pas voulu prendre ce médica*

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menV sachant ce qu'il contenait; protesta de nouveau que son éruption venait d'un refroidissement^ et déclara « qu'on la lui donnait belle en le voulant traiter d'une maladie qu'il n'avait pas! »

Voilà donc, en même temps qu'un nouveau cas de syphilis faible succédant à une lésion primitive légère, un bel exemple de syphilis guérie, — et restée guérie plus de neuf ans, — sans traitement mercuriel.

Obs.VI. Enfin un agglutinatif client auquel j'ai bien promis de donner, dans ces conférences, une place d'honneur, me demanda mes soins, en novembre 1861, pour une papule, à peine saillante, brune, légèrement desquamée, mais parcheminée, du reflet préputial. Très-inquiet, timoré, m'accablant de questions, il m'a bien certainement, en 12 ou 15 séances, fait répéter tout ce que j'ai l'honneur. Messieurs, de vous exposer ici : « Docteur, qu*arrivera-t-il? — r Docteur, quand en serai-je aux symptômes secondaires? — Eh quoil docteur, vous ne me donnez pas de mercure 1 — Docteur, répondez-vous de la guérison?... Combien aurai-je de récidives?... A partir de quelle époque pourrai-je me croire en sûreté? etc. »

Messieurs, je tins ferme le drapeau du système thérapeutique que je défends. Je répondis à toutes les questions solubles. Vu la bénignité de la lésion initiale, je ne me fis aucun scrupule de donner les meilleures assurances sur le peu d'intensité des symptômes ultérieurs, annonçant toutefois qu'ils serviraient eux-mêmes à compléter l'horoscope. Bref, tout se passa comme j'avais pris sur moi de l'annoncer; et après quelques poussées de peu d'importance, nous sommes aujourd'hui débarrassés tous les deux, le malade de sa vérole et moi de ses visites.

Mais bien au-dessus de ces rémlBiscences cliniques, se

place un grand fait statistique sur lequel je m'appuie, je le déclare, avec la plus entière confiance, parce qu'il a précédé mes recherches au lieu de venir après elles, et aussi parce qu'il contient l'épreuve et la contre-épreuve. M. Bassereau, on le sait, a étudié les diverses espèces de syphilides qui signalent l'invasion de la maladie constitutionnelle ; et on sait aussi qu'il les a divisées en quatre classes, classes qu'il a rangées dans un ordre énonçant le degré croissant de gravité de l'intoxication. Ainsi, pour lui, comme du reste pour tous les observateurs, quand l'éruption qui éclate au début de l'infection est un simple érythème, ceci dénote une intoxication moins grave que si l'éruption était papuleuse ; la papuleuse, une intoxication moins grave que la pustuleuse; la pustuleuse, une moins grave que la tuberculeuse.

Il faut encore rappeler que M. Bassereau a eu la chance de découvrir et la patience de compter quelles sont les diverses formes de chancre qui ont précédé telle ou telle éruption. Ainsi, on trouve dans son livre que, sur 100 cas, par exemple, de syphilide érythémateuse, l'antécédent a été tant de fois une érosion chancreuse, tant de fois un chancre induré; même calcul pour la lésion initiale de la syphilide papuleuse, de la pustuleuse, etc.

Nous tenions donc là le moyen de vérifier cliniquement, et sur la plus ferme comme sur la plus large échelle, la justesse de nos convictions. Comme l'érosion chancreuse de M. Bassereau est notre érosion chancr i forme ^ nous nous dîmes : « Si, dans les tableaux de M. Bassereau, il y a plus d'érosions chancreuses que de chancres indurés pour antécédent des syphilides légères; et s'il y a, au contraire, moins d'érosions chancreuses que de chancres indurés pour antécédent des syphilides graves, il sera démontré que la forme de lésion primitive que nous disons être la

plus bénigne est suivie de la syphilis la moins grave, et réciproquement. »

Or, en compulsant les chiffres de M. Bassereati, nous avons eu la satisfaction, extrêmement précieuse quand elle nous vient d'une autorité aussi notoirement consciencieuse et aussi universellement acceptée que celle de notre cher collègue, nous avons eu, disons-nous, la satisfaction d'y trouver la réalisation aussi complète que nous pouvions Tespérer, de'nos prévisions. La table suivante donnera une idée de la proportion régulièrement et graduellement décroissante des érosions chancreuses par rapport aux chancres indurés, à mesure qu'on passe des syphilides moins graves aux plus graves :

Nombre des

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