SUR LES
de périr , parce qu’un de leurs organes les plus essentiels est atlaqué. Les branchies par lesquelles ils respirent, et que composent des membranes si délicates et des vaisseaux sanguins si nombreux et si déliés, peuvent être dévhirées par des insectes ou des vers aquatiques qui s’y attachent , et dont ils ne peuvent pas se débarrasser. Peut-être, après avoir bien reconnu l'espèce de ces vers ou de ces insectes, parviendra-t-on à trouver un moyen d’en empêcher la wultiplication dans les étangs et dans plusieurs autres habitations des poissons que l’on voudra préserver de ce fléau.
Les poissons étant presque tous revêtus d’écailles dures et placées en partie les unes audessus des autres, ou couverts d’une peau épaisse el visqueuse, ne sont sensibles que dans une très-pelite étendue de leur surface. Mais Jorsque quelque insecte, ou quelque ver, s'acharne contre la portion de cette surface qui n’est pas défendue, et qu'il s’y place ou s’y accroche de manière que le poisson ne peut, en se frottant contre des végétaux, des pierres, du sable, ou de la vase, l’écraser, ou le détacher, et le faire tomber, la grandeur, la force, l'agilité, les dents du poisson , ne sont plus qu’un secours inutile. En vain il s’agite, se secoue, se contourne, va, revient, s'échappe, s'enfuit avec la rapidité de l'échir; il porte toujours avec lui l'ennemi attaché à ses organes ; lous ses efforts sont impuissants; et le ver ou l’insecte est pour lui au milieu des flots ce que la mouche du désert est, dans les sables brülants de l'Afrique, non-seulement pour la timide gazelle, mais en— core pour le tigre sanguinaire, et pour le fier lion, qu’elle perce, tourmente et poursuit de son dard acéré, malgré leurs bonds violents, leurs mouvements impétueux et leur rugissement terrible.
Mais ce n’est pas assez pour l'intelligence humaine de conserver ce que la nature produit : que, rivale de cette puissance admirable, elle ajoute à la fécondité ordinaire des espèces; qu’elle multiplie les ouvrages de la nature.
On a remarqué que, dans presque toutes les espèces de poissons , le nombre des mâles était plus grand et même quelquefois double de celui des femelles ; et comme cependant un seul mâle peut féconder des millions d'œufs, et par conséquent le produit de la ponte de plusieurs femelles, il est évident que l’on favorisera beau coup la mulliplication des individus, si on a le
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soin, lorsqu'on pêchera , de ne garder que les mâles, et de rendre à l’eau les femelles. On distinguera facilement, dans plusieurs espèces, le: femelles des mâles, sans risquer de les blesser: ou de nuire à la reproduetion , et sans chercher, par exemple, dans le temps voisin du frai, à faire sortir de leur corps quelques œufs plus ou moins avancés. En effet, dans ces espèces, les femelles sont plus grandes que les mâles; et d’ailleurs elles offrent dans les proportions de leurs parties, dans la disposition de leurs couleurs, ou dans la nuance de leurs teintes, des signes distinetifs qu’il faudra tâcher de bien connaître, et que nous ne négligerons jamais d’in— diquer en écrivant l’histoire de ces espèces particulières.
Lorsqu'on ne voudra pas rendre à leur séjour natal toutes les femelles que l’on pêchera, on préférera de conserver pour la production les plus longues et les plus grosses, comme pondant une plus grande quantité d'œufs.
De plus, et si des circonstances impérieuses ne s’y opposent pas, que l’on entoure les étangs et les viviers de claies ou de filets, qui, dans le temps du frai, retiennent les herbes ou les branches chargées d'œufs, et les empêchent d’être entraînées hors de ces réservoirs par les débordements fréquents à l’époque de la ponte,
Que l’on éloigne, autant qu’on le pourra, les friganes, et les autres insectes aqualiques voraces qui détruisent les œufs et les poissons qui viennent d’éclore.
Que l’on construise quelquefois dans les viviers différentes enceintes, l’une pour les œufs, t les autres pour les jeunes poissons, que l’on séparera en plusieurs bandes , formées d'après la diversité de leurs àges, et renfermées chacune daus un réservoir particulier.
Il est des viviers el des étangs dans lesquels des poissons très-recherchés, et, par exemple des truiles, vivraient très-bien, et parviendraieni à une grosseur considérable : mais le fond de ces élangs étant très-vaseux , c’est en vain que les femelles le frottent avec leur ventre, avant d'y déposer leurs œufs; la vase reparaît bientôt, salit les œufs, les altère, les corrompt, et leÿ fœtus périssent avant d’éclore,
Cet inconvénient a fait imaginer une manière de faire venir à la lumière ces poissons, et par— tieulièrement les saumons et les truiles, qui d’ailleurs ne servira pas peu, dans beaucoup de circonstances, à multiplier les individus des es-
pèces les plus utiles ou fes plus agréables. M. de Marolle, capitaine dans le régiment de la Marine, tempérant les austérités des camps par le charme le l’étude des sciences utiles à l'humanité, écrivit a description de ce procédé à Hameln en Allemigne, pendant la guerre de sept ans. I rédigea cette description sur les mémoires de M. J. L. Jacobi, lieutenant des miliciens du comté de Lippe-Detmold, et l’envoya à Buffon, qui me la -emit lorsqu'il voulut bien m'engager à continuer l'Histoire naturelle.
On construit une grande caisse à laquelle on donne ordinairement douze pieds de longueur, un pied et demi de largeur, et six à sept pouces de hauteur.
A un bout de cette longue caisse, on pratique un trou carré, que l’on ferme avec un treillis de fer dont les fils sont éloignés les uns des autres de deux ou trois lignes.
On ménage un trou à peu près semblable dans la planche du bout opposé, et vers le fond de la caisse.
Et enfin on en perce un troisième dans le couvercle de la caisse; et on le garnit, ainsi que le second, d’un treillis pareil à celui du prenier.
Ces trous servent et à soumettre les fœtus ou les jeunes poissons à l'influence des rayons du soleil, et à les préserver de gros insectes et de campagnols aquatiques, qui mangeraient et les œufs et les poissons éclos.
Un petit tuyau fait entrer l’eau d’un ruisseau ou d'une source par le premier treillis; et cette eau courante s'échappe par la seconde ouverture.
On couvre tout le fond de la caisse d’un gravier bien lavé de la hauteur d’un pouce, et on étend sur ce gravier de petits cailloux serrés, de dimensions semblables à celles d’une noisette, et parmi lesquels on place d’autres cailloux de la grosseur d’une noix.
A l’époque du frai de l'espèce dont on veut multiplier les individus, on se procure un mäle et une femelle de cette espèce, et, par exemple, de celle du saumon.
On prend un vase bien net, dans lequel on met deux ou trois pintes d’eau bien claire, On ‘ient le saumon femelle dans une situation verticale, et la tête en haut au-dessus du vase. Si les œufs sont déja bien développés, ou bien murs, ils coulent d'eux-mêmes ; sinon on facilite leur chute en frottant le ventre de la fe-
EFFETS DE L'ART
melle doucement de haut en bas, et avec ia paume de la main.
Dans plusieurs espèces de poissons, on peut voir un organe particulier que nous avons remarqué avec soin, qui n’a été observé que pat un pelit nombre de naturalistes, dont très-peu de zoologues ont connu le véritable usage, el que le savant Bloch a nommé nombril. Cet organe est une sorte d'appendice d'une forme allongée et un peu conique, et dont la place la plus ordinaire est auprès et au delà de lanus. Cet appendice creux et percé par les deux bouts, communique avec les réservoirs de la laite dans les mâles, et les ovaires dans les femelles. Ce petit tuyau est le conduit par fequel les œufs sortent et la liqueur séminale s'échappe : nous le nommons en conséquence appendice génital.
L’urine du poisson sort aussi par cet appendice; ce qui donne à cet organe une analogie de plus avec les parties sexuelles et extérieures des mammifères. Il ne peut pas servir à distinguer les sexes, puisqu'il appartient au mâle aussi bien qu'à la femelle : mais sa présence ou son absence, et ensuite ses proportions et sa figure particuliere, peuvent être employées avec beaucoup d'avantage pour établir une ligne de démarcation exacte et constante entre des espèces voisines , ainsi que nous le montrerons dans la suite de l’histoire que nous écrivons.
C'est par cet appendice génital que, dans ja méthode de reproduction, en quelque sorte arlificielle, que nous décrivons, les femelles qui sont pourvues de cet organe extérieur laissent couler leurs œufs.
Lorsque les œufs sont tombés dans l’eau, on prend le mâle , on le tient verticalement au-dessus de ces œufs ; et pour peu que cela soit nécessaire, on aide par un léger frottement l'épanchement de la liqueur prolifique, dont on peut arrêter l'écoulement au moment où l’eau est devenue blanchâtre par son mélange avec cette liqueur spermatique.
Il est des espèces de poissons, et notamment de cyprins, comme le nase, le roethens, dans lesquelles on peut choisir avec facilité un mâle pour a fécondation des œufs que l'on a obtenus, Dans ces espèces, les mâles, surtout lorsqu'ils son! jeunes, présentent des taches, de petites protubérances, ou d’autres signes extérieurs qui annoncent qu’ils sont déjà surchargés d’une laite abondante,
On met dans la grande caisse les œufs fécon-
SUR LES POISSONS
dés; on les y distribue de manière qu’ils soient toujours couverts par l’eau courante; on empêche que le mouvement de cette eau ne soit “op rapide, afin qu'il ne puisse pas entraîner es œufs. On écarte soigneusement avec des )lumes, ou par tout autre moyen, les saletés qui pourraient s’introduire dans la caisse; et au bout d’un temps qui varie suivant les espèces, la température de l’eau, et la chaleur de l’atmosphère, on voit éclore les poissons que l’on . désirait.
Au reste, la sorte de fécondation artificielle cpérée avec suecès par M. Jacobi, peut avoir heu sans la présence de la femelle : il suffit de ramasser les œufs qu’elle dépose dans son séjour naturel; il serait même possible de connaître, à l'instant où on les recuei!lerait, s’ils auraient été déjà fécondés par le mâle, ou s’ils n’auraient pas reçu sa liqueur prolifique. M. Jacobi assure en effet que lorsqu'on observe avec un bon micro: scope des œufs de poisson arrosés de la liqueur séiinale du mâle, on pent apercevoir très-distinctement dans ces œufs une pelite ouverture qui ne paraissait presque pas, ou était presque insensible avant la fécondation, et dont il rapporte l'extension à l'introduction dans l'œuf d’une portion du fluide de la laite.
Quoi qu'il en soit, on peut aussi, en suivant | le procédé de M. Jacobi, se passer de la pré-| sence du mâle, On peut n’employer la liqueur | prolifique que quelque temps après sa sortie du
corps de l'animal, pourvu qu’un froid excessif ou une chaleur violente ne dessèchent pas promptement ce fluide viviliant; et même la mort du mâle, pourvu qu’elle soit récente, n'empêche pas
de se servir de sa laite pour la fécondation des. confié, et que les soins en apparence les plus
us.
On a écrit que les digues par le moyen desquelles on retient les eaux des petites rivières, diminuaient la multiplication des poissons dans les contrées arrosées par ces eaux. Cela n’est vrai cependant que pour les poissons qui ont sesoin, à certaines époques, de remonter dans les eaux courantes jusqu'à une distance trèsgrande des lacs ou de la mer, et qui ne peuvent pas, comme les saumons, s’élancer facilement à de grandes hauteurs, et franchir l’obstacle que les digues opposent à leur voyage périoisue. Les chaussées transversales doivent, au contraire, être très-favorables à la multiplication des poissons sédentaires, qui se plaisent
dans des eaux peu agitées. Au-dessus de chaquef 1 Article de V'Anguille.
IT
digue, la rivière forme naturellement une sorte de vivier ou de grand réservoir, dont l’eau tranquille, quoique suffisamment renouvelée , pourra donner à un grand nombre d'individus d'espèces très-utiles le volume de fluide, l'abri, l'aliment , et la température les plus convenables.
Quelle est, en effet, la pièce d’eau que l’art ne puisse pas féconder et vivifier ?
On à vu quelquefois des poissons remarquables par leur grosseur vivre dans de petites mares. Nous avons déjà dit dans cet ouvrage !, que M. de Septfontaines s'était assuré qu’une grande anguille avait passé un temps assez long, sans perdre non-seulement la vie, mais même une partie de sa graisse, dans une fosse qui contenait à peine la moitié d’un cube de trois pieds d’eau; et il est des contrées où des cyprins, et particulièrement des carassins, réussissent assez bien dans de petits amas d’eau dormante, pour y donner une nourriture abondante aux habitants de la campagne.
On à bien senti les avantages de cette grande multiplication des poissons utiles dans presque tous les pays où le progrès des lumières a mis l’économie publique en honneur, et où les gou-
| vernements, profitant avec soin de tous les se-
cours des sciences perfeclionnées, ont cherché à faire fleurir toutes les branches de l’industrie humaine. C’est principalement dans quelques états du nord de l’Europe, et notamment en Prusse et en Suède, qu'on s’est attaché à aug menter le nombre des individus dans ces espèces
| précieuses; et comme un gouvernement pa-
ternel ne néglige rien de ce qui peut accroître la subsistance du peuple dont le bonheur lui est
minutieux prennent un grand caractère dès le moment oùils sont dirigés vers Putilité publique, on à porté en Suède l'attention pour l'accroissement du nombre des poissons jusqu’à ne pas sonner les cloches pendant le temps du frai des cyprins brêmes, qui y sont très-recherchés , parce qu'on avait cru s’apercevoir que ces ani= maux, efirayés par le son des cloches, ne se livraient pas d’une manière convenable aux opérations nécessaires à la reproduction de leur espèce. Aussi y a-f-on souvent recueilli de grands fruits de celte vigilance étendue aux plus petits détails, et, par exemple, en 4749, a-t-on pris
d'un seul coup de filet, dans le lac voisin de Nordkiæping, cinquante mille brêmes, qui pesaient plus de dix-huit mille livres.
Et comment n’aurait-on pas cherché, dans presque tous les temps et dans presque Lous les pays civilisés, à multiplier des animaux si nécessaires aux jouissances du riche et aux besoins du pauvre, qu'il serait plus aisé à l’homme de se passer de la classe entière des oiseaux et d’une grande partie de celle des mammifcres , que de la casse des poissons ?
En effet, il n’est pour ainsi dire, aucune espèce de ces habitants des eaux douces ou salées, dont la chair ne soit une nourriture saine et très-souvent copieuse.
Délicate et savoureuse lorsqu'elle est fraîche, cette chair, recherchée avec tant de raison, devient, lorsqu'elle est transformée en garum , un assaisonnement piquant ; fait les délices des tables somptueuses, même très-loin du rivage où le poisson a été pêché, quand elle à été marinée; peut être transportée à de plus grandes distances, si on a eu le soin de l'imbiber d’une grande quantité de sel ; se conserve pendant un temps très-long, après qu’elle a été séchée, et, ainsi préparée, est la nourriture d’un très-grand nombre d'hommes peu fortunés, qui ne soutiennent leur existence que par cet aliment abondant et très-peu cher.
Les œufs de ces mêmes habitants des eaux servent à faire ce caviar qui convient au goûl de tant de nations; et les nageoires des espèces que lon croirait les moins propres à satisfaire un goût délicat, sont regardées à la Chine, et dans d’autres contrées de l'Asie, comme un mets des plus exquis !.
Sur plusieurs rivages peu fertiles, on ne peut compléter la nourriture de plusieurs animaux utiles, et, par exemple, celle des chiens du Kamtschaika , que la nécessité force d’alteler à des traineaux, ou des vaches de Norvège, destinées à fournir une grande quantité de lait, que par le moyen des vertèbres et des arêtes de plusieurs espèces de poissons.
Avec les écailles des animaux dont nous nous occupons, on donne le brillant de Ja nacre au ciment destiné à couvrir les murs des palais les plus magnifiques, et on revêt des boules lévères de verre de l'éclat argentin des perles les plus belles de l'Orient,
1 Relation de l'ambassade de lord Macariney en Chine,
EFFETS DE L'ART
La peau des grandes espèces se métamorphose dans les ateliers en fortes lanières, en couvertures solides et presque imperméables à l’humi dité, en garnitures agréables de bijoux donnés au luxe par le goût !.
Les vessies natatoires et toutes les membranes des poissons peuvent être facilement converties, dans toutes les contrées, en cette colle précieuse sans laquelle les arts cesseraienf de produire le plus grand nombre de leurs ouvrages les plus délicats.
L'huile qu’on retire de ces animaux, assouplit, améliore, et conserve dans presque toutes les manufactures les substances les plus nécessaires aux produits qu’elles doivent fournir ; et dans ces contrées boréales où règnent de si longues nuits, entretenant seule la lampe du pauvre, prolongeant son (ravail au delà de ces tristes jours qui fuient avec tant de rapidité, et lui donnant tout le temps que peuvent exiger les soins nécessaires à sa subsistance et à celle de sa famille, elle tempère pour lui l'horreur de ces elimats ténébreux et gelés, etl’affranchit, lui et ceux qui lui sont chers, des horreurs plus grandes encore d’une extrême misère,
Que l’on ne soit donc pas étonné que Bélon, partageant l'opinion de plusieurs auteurs recommandables, tant anciens que modernes, ait écrit que la Propontide était plus utile par ses poissons , que des champs fertiles et de gras pâturages d’une égale étendue ne pourraient l'être par leurs fourrages el par leurs moissons.
Et douterait-on maintenant de l'influence prodigieuse d’une immense multiplication des poissons sur la population des empires? On doit voir avec facilité comment cette merveilleuse multiplication soutient, par exemple, sur le territoire de la Chine, linnombrable quantité d'habitants qui y sont, pour ainsi dire, entassés. Et si des temps présen{s on remonte aux temps anciens, on peut résoudre un grand problème historique : on explique comment l’ancienne Égypte nourrissait la grande population sans laquelle les admirables et immenses monuments qui ont résisté au ravage de tant de siècles, et subsistent encore sur cette terre célèbre, n'auraient pas pu être élevés, et sans laquelle Sésostris n'aurait conquis ni les bords de l'Euphrate, du Tigre, de l’Indus , et du Gange, ni les rives du Pont-
1 Voyez les articles de là Raie sephen, du Squale requin, du Sauale roussette, des Acipensères, ele.