‹ Histoire naturelle de LacépèdeChapitre 529 sur 535 · EU · texte numérisé non relu

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Paris

Publié par l'urne,

SUR LES POISSONS

Euxin , ni les monts de la Thrace. Nous connaissons l'étendue de l'Égypte: lorsque ses pyramides ont été construites, lorsque ses armées ont soumis une grande partie de l'Asie, elie était bornée presque autant qu'à présent, par les déserts stériles qui la cireonscrivent à l'orient et à l'occident; et néanmoins nous apprenons de Diodore, que dix-sept cents Égyptiens étaient nés le même jour que Sésostris : on doit donc admettre en Égypte, à l’époque de la naissance de ce conquérant fameux , au moins trente quatre millions d’habilants. Mais quel grand nombre de poissons ne renfermaient pas alors et le fleuve, et les canaux , et les lacs d’une contrée, où l’art de mulliplier ces animaux étail ua des principaux objets de la sollicitude du gouvernement et des soins de chaque famille ? Il est aisé de calculer que le seul lac Myris ou Maris pouvait nourrir plus de dix-huit cent mille millions de poissons de plus de dix-huit pouces de longueur.

Cependant, que l'homme ne se contente pas de transporter à son gré, d’acclimater, de conserver, de multiplier les poissons qu’il préfère; que l’art prélende à de nouveaux succès; qu'il se livre à de nouveaux efforts; qu'il tente de remporter sur la nature des victoires plus brillantes encore; qu’il perfectionne son ouvrage; qu'il améliore les individus qu’il se sera soumis,

On sait depuis longtemps que des poissons de la même espèce ne donnent pas dans toutes les eaux une chair également délicate. Plusieurs observations prouvent que, par exemple, dans les mêmes rivières, leur chair est très-saine et très-bonne au-dessus des villes ou des torrents fangeux, et au contraire iusalubre et très-mauvaise au-dessous de ces torrents vaseux et de ces amas d'immondices, souvent inséparables des villes populeuses. Ces faits ont été remarqués par plusieurs auteurs, notamment par Rondelet, Qu'on profile de ces résultats ; qu'on recherche les qualités de l’eau les plus propres à donner un goût agréable ou des propriétés salutaires aux diflérentes espèces de poissons que l’on sera parvenu à multiplier ou à conserver.

Qu’on n'oublie pas qu'il est des moyens faciles et peu dispeudieux d’engraisser promptement plusieurs poissons, et particulièrement plusieurs cyprins. On augmente en très-peu de temps leur graisse, en leur donnant souvent du pain de chènevis, ou des fèves et des pois bouillis, ou du fumier, et notamment de celui de brebis.

D'ailleurs une nourriture convenable et abondante développe les poissons avec rapidité, fail jouir beaucoup plus tôt du fruit des soins que l’on a pris de ces animaux, et leur donne la faculté de pondre et de féconder une très-grande quantité d'œufs pendant un très-grand nombre d'années.

On a observé dans tous les temps que le repos et un aliment très-copieux engraissaient beaucoup les animaux, On s’est servi de ce moyen pour quelques poissons, et on l’a employé d'une manière remarquable pour les carpes . on les a suspendues hors de l’eau , de manière à leur interdire le plus faible mouvement des nageoires; etelles ont été enveloppées dans de la mousse épaisse qu'on a fréquemment arrosée. Par ce procédé, ces eyprins ont été non-seulement réduils à un repos absolu , mais plongés perpétuellement dans une sorte d'humidité ou de fluide aqueux qui, parvenant très-divisé à leur surface, ä été facilement pompé, absorbé, décomposé, combiné dans l’intérieur de P’animal , assimilé à sa substance, et métamorphosé par conséquent en nourriture très-abondante. Aussi ces carpes maintenues en air, mais retenues au milieu d’une mousse humectée presque continuellement, ont-elles bientôt acquis une graisse co— pieuse, et de plus un goût très-agréable.

Dès le temps de Willughby, et même de celui de Gesner, on savait que l’on pouvait ouvrir le ventre à certains poissons, et surtout au brochet et à quelques autres ésoces , sans qu’ils en périssent, et même sans qu’ils en parussent longtemps incommodés. Il suffit de séparer les muscles avec dextérité, de rapprocher les chairs et les Léguments avec adresse, et de les recoudre avec précaution, pour qu’ils puissent plus faci— lement se réunir. Cette facilité a donné l’idée d'employer, pour engraisser ces poissons, le mème moyen dont on se serl pour donner un très-grand surcroit de graisse aux bœufs, aux moutons, aux chapons, aux poulardes, etc. On a essayé avec beaucoup de suecès d’enlever aux femelles leurs ovaires, et aux mâles leurs laites, La soustraction de ces organes, faite avec habileté et avec beaucoup d'attention, n’a dérangé que pendant un temps tres-court la santé des poissons qui l'ont éprouvée ; et toute la partie de leur substance qui se portait vers leurs laites ou vers leurs ovaires, et qui y donnait naissance ou à des centaines de milliers d'œufs, ou à une quantité très-considérable de liqueur fécondante, ne

trouvant plus d’organe particulier pour l’élaborer ni même pour la recevoir, a reflué vers les autres portions du corps, s’est jetée principalement dans le tissu cellulaire, et y a produit une graisse non-seulement d’un goût exquis, mais encore d’un volume extraordinaire.

3 Mais que l'on ait surtout recours, pour l’amélioration des poissons, à ce moyen dont on a retiré de si grands avantages pour accroître les bonnes qualités et les belles formes de tant d’autres animaux utiles, et qui produit des phénomènes physiologiques dignes de toute l'attention du naturaliste : c’est le croisement des races que nous recommandons. On sait que c’est par ce croisement que l’on est parvenu à perfection ner le bélier, le bœuf, l'âne et le cheval. Les espèces de poisson, et principalement celles qui vivent (rès-près de nous, qui préfèrent à la haute mer les rivages de l’Océan , les fleuves, les rivières et les lacs, et qui par la nature de leur séjour, sont plus soumises à l'influence de la nourriture, du climat, de ia saison, ou de Ja qualité des eaux, présentent des races très-distinctes, et séparées l’une de l’autre, par leur grandeur, leur force, leurs propriétés ou la nature de leurs organes. Qu'on les croise, c’est-àdire qu’on féconde les œufs de l’une avec la laite d’une autre.

Les individus qui proviennent du mélange de deux races, non-seulement valent mieux que la race la moins bonne des deux qui ont concouru à les former, mais encore sont préférables à la meilleure de ces deux races qui se sont réunies. C'est un fait très-remarquable, très-constalé, et dont on n’a donné jusqu’à présent aucune explication véritablement satisfaisante, parce qu’on ne l’avait pas considéré dans la classe des poissons, dont l'acte de la génération est beaucoup plus soumis à l’examen dans quelques-unes de ses circonstances, que celui des mammiferes et des oiseaux qui avaient été les objets de l’étude et de la recherche des zoologues.

Rapprochons donc ce qu’on peut dire de ce curieux phénomène.

Premièrement, une race qui se réunit à une seconde, éprouve, relativement à l'influence

: qu’elle tend à exercer, une sorte de résistance que produisent les disparités et les disconvenances de ces deux races: cette résistance est cependant vaincue, parce qu'elle est très-limitée. Et l’on ne weut plus ignorer en physiologie, qu'il n’en est pas des corps organisés et vivants comme de

EFFETS DE L'ART

la matière brute et des substances mortes. Un obstacle tend les ressorts du corps organisé, de manière que son énergie vitale en est augmentée, au point que lorsque cet obstacle est écarté, nonseulement la puissance du corps vivant est égale à ce qu’elle était avant la résistance, mais même qu’elle est supérieure à la force dont il jouissait. Les disconvenances des deux races qui se rap— prochent font donc naître un accroissement de vitalité, d'action et de développement, dans le produit de leur réunion.

Secondement, dans un mâle et une femelle d'une race, il n’y a que certaines portions an2logues les unes aux autres qui agissent directe ment ou indirectement pour la reproduction de l’espèce. Lorsqu'une nouvelle race s’en approche, elle met en mouvement d’autres portions qui, a cause de leur repos antérieur, doivent produire de plus grands effets que les premières.

Troisièmement, les deux races mêlées l’une avec l’autre ont entre elles des rapports desquels résulte un grand développement dans les fruits de leur union, parce que ce développement ne doit pas étre considéré comme la somme de l'addition des qualités de l’une et de l’autre des deux races, mais comme le produit d’une mulliplicalion , et, ce qui est la même chose, comme l'effet d’une sorte d’intussusception et de combivaison intime, au lieu d’une simple juxtaposition et d'une jonction superlicielle.

C'est un fait semblable à celui qu’observent les chimistes, lorsque, par une suite d’une pénétration plus ou moins grande, le poids de deux substances qu'ils ont combinées l’une avec l’autre. est plus grand que la somme des poids de ces deux substances avant leur combinaison.

Le résultat du croisement de deux races n’est cependant pas nécessairement, et dans toutes les circonstances, le perfectionnement des espèces : il peut arriver et il arrive quelquefois que ce croisement les détériore au lieu de les amé::0rer. En effet , et indépendamment d'autre raison, chacun des deux individus qui se rapprochent dans l'acte de la génération, peut être regardé comme imprimant la forme à l'être qui provient de leur union, ou comme fournissant la matière qui doit être faconnée, ou comme influant à X fois sur le fond et sur la forme : mais nous ne pouvons avoir aucune raison de suppposer qu'après la réunion de deux races, il y ait nécessairement entre la malière qui doit servir au développement et le moule dans lequel elle doit être

SUR LES POISSONS

figurée, plus de convenance qu'il n’y en avait avant celte même réunion, dans les individus de chacune de ces deux races considérées séparément.

Il y a done dans l’éloignement des races l’une de l’autre, c’est-à-dire dans le nombre des différences qui les séparent, une limite en decà et au delà de laquelle le croisement est par luimême plus nuisible qu'avantageux.

L'expérience seule peut faire connaître cette limite : mais on sera toujours sûr d'éviter tous les inconvénients qui peuvent résuller du croisement considéré en lui-même, si dans cectte opération on n’emploie jamais que les meilleures races, el si, par exemple, en mélant les races des poissons, on ne cesse de rechercher celles qui offrent le plus de propriétés utiles. soit pour obtenir les œufs que l’on voudra féconder, soit pour se procurer Ja liqueur active par le moyen de laquelle on désirera de vivilier ces œufs.

Voila à quoi se réduit ce que nous pouvons dire du croisement des races, après avoir réuni dans notre pensée les vérités déja publiées sur cette partie de la physiologie, les avoir dégagées de tout appareil scientifique, les avoir débarrassées de toute idée étrangère, les avoir comparées, et y avoir ajouté le résultat de quelques réflexions et de quelques observations nouvelles.

Considérons maintenant de plus baut ce que peut l'homme pour l’amélioralion des poissons. Tâchons de voir dans toute son étendue l’influence qu'il peut exercer sur ces animaux par l'emploi des quatre grands moyens dont on s’est servi, toutes les fois qu’il a voulu modifier la nature vivante. Ces quatre moyens si puissants sont : la nourriture abondante et convenable qu'il a donnée, l'abri qu’il a procuré, la contrainte qu’il a imposée, le choix qu’il a fait des mäles et des femelles pour la propagation de l'espèce.

En réunissant ou en employant séparément ces quatre instruments de son pouvoir, l’homme a modifié les poissons d’une manière bien plus profonde qu'on ne le croirait au premier coup d'œil. En rapprochant-un grand nombre de germes, il a resserré dans un espace assez étroit les œufs de ces animaux, pour que plusieurs de ces œufs se soient collés l’un à l’autre, comprimés, pénétrés, entièrement réunis, et, pour ainsi dire, identiliés, et de cette introduction d'un œuf dans un autre, si je puis parler ainsi, il est résullé une confusion si grande de deux

fœtus, que l’on a vu éclore des poissons monstrueux , dont les uns avaient deux têtes et deux avant-corps, pendant que d’autres présentaient deux têtes, deux corps et deux queues liés ensemble par le ventre ou par un côté qui appartenait aux deux corps, et attachés même quelquefois par cet organe commun , de manière à représenter une crois.

Mais laissons ces écarts que la nature, contrainte d’obéir à l’art de l'homme, peut présenter, comme lorsque indépendante de cet art elle n'est soumise qu'aux hasards des accidents : les produits de cette sorte d’accouplement extraordinaire ne constituent aucune amélioration ni de l’espèce, ni même de l'individu; ils ne se perpétuent pas par la génération; ils n’ont en général qu’une courte existence; ils sont étrangers à notre sujet.

Examinons des effets bien différents de ces phénomènes , et par leur durée, et par leur essence.

Voici tous les attributs des poissons que la domeslicité a déjà pu changer :

Les couleurs; elles ont été variées et dans leurs nuances et dans leur distribution.

Les écailles: elles ont acquis ou perdu de leur épaisseur et de leur opacité; leur figure a été ailérée; leur surface étendue ou rétrécie; leur adhésion à la peau affaiblie ou fortifiée ; leuc nombre diminué ou augmente.

Les dimensions générales ; elles ont été agrandies ou rapelissées.

Les proportions des principales parties de la tête, du corps, ou de la queue; elles ont montré de nouveaux rapports.

La nageoire dorsale; elle a disparu.

La nagcoire de la queue; elle a offert une nouvelle forme , et de plus elle a été ou doublée ou triplée, comme on a pu le voir, par exemple, en examinant les modifications que le cyprin doré a subies dans les bassins d'Europe, et surtout dans ceux de la Chine, où il est élevé avee soin depuis un grand nombre de siècles.

L'art à donc déjà remanié, pour ainsi dire, non-seulement les téguments des poissons, e même un des plus puissants instruments de leut natation , mais encore presque tous leurs or ganes, puisqu'il en à changé les proportions ainsi que l’étendue,

C'est par ces grandes modifications qu'il a produit des variétés remarquables. À mesure que l'influence a été forte, que l'impression a

été vive, qu’elle a pénétré plus avant, le changement a été plus profond, et par conséquent plus durable. La nouvelle manière d’être, produite par l'empire de l’homme, a été assez intérieure , assez empreinte dans tous les organes qui concourent à la génération , assez liée avec toutes les forces qui contribuent à cet acte, pour qu'elle ait été transmise, au moins en grande partie, aux individus provenus de mâles et de femelles déja modifiés. Les variétés sont devenues des races plus ou moins durables; et lorsque, par la constance des soins de l’homme, elles auront acquis tous les caractères de la stabilité, c’est-à-dire lorsque toutes les parties de l'animal qui, par une suite de leur dépendance mutuelle , peuvent agir les unes sur les autres, auront reçu une modilicalion proportionnelle, et que par conséquent il n’existera plus de cause intérieure qui tende à ramener les variétés vers leur état primitif, ces mêmes variétés, au moins

: , , ere | si elles sont séparées par d'assez grandes diffé-

rences de la souche dont elles auront été détachées, constitueront de véritables espèces per— manentes el distinctes.

C’est alors que l’homme aura réellement exercé une puissance rivale de celle de fa nature, et qu'il aura conquis l'usage d’un mode nouveau et bien important d'améliorer les poissons.

Mais il peut déjà avoir recours à ce mode, d’une manière qui marquera moins la puissance

de son art, mais qui sera bien plus courte et

bien plus facile.

Qu'il fasse pour les espèces ce que nous avons | dit qu’il devait faire pour les races; qu'il mêle |

une espèce avec une autre; qu’il emploie la laite | c ë Re : ë 1 Û les époques du frai sont séparées par un inter-

| valle de quelques jours ? Que l’on garde des œufs

de l’une à féconder les œufs de l’autre. Il ne craindra dans ses tentatives aucun des obstacles que l’on a dù vaincre, toutes les fois qu’on a voulu tenter l’accouplement d’un mâle ou d’une femelle avee une femelle ou un mâle d'une espèce étrangère, et que l'on a choisi les objets de ses essais parmi les mammifères ou parmi les oiseaux. On dispose avec tant de facilité de la laite et des œufs!

En renouvelant ses efforts, non-seulement

conds, et qui transmettront leurs qualités aux générations qui leur devront le jour. On aura des espèces mélives, mais durables, distinctes, et existantes par elles-mêmes.

On sait que la carpe produit facilement des |

EFFETS DE L'ART

métis avec la gibèle, ou avec d’autres cyprins. Qu'on suive cette indication.

Pour éprouver moins de difficultés, qu'on cherche d’abord à réunir deux espèces qui fraient dans le même temps, ou dont les époques du frai arrivent de maniere que le commencement de Fune de ces deux époques se rencontre avec la fin de l’autre.

Si l’on ne peut pas se procurer facilement de la liqueur séminale de l’une des deux espèces, et Pobtenir avant qu’elle n’ait perdu , en se desséchant ou en s’altérant, sa qualité viviliante, qu’on place des œufs de la seconde à une profondeur convenable , et à une exposition favorable, dans les eaux fréquentées par les mâles de la première. Qu'on les y arrange de manière que leur odeur atlire facilement ces mâles, et que leur position les invite, pour ainsi dire, à les arroser de leur fluide fécondant. Dans quelques circonstances, on pourrait les y contraindre en quelque sorte, en délruisant autour de leur habitation ordinaire, et à une distance assez grande, les œufs de leurs propres femelles.

Dans d'autres circonstances, on pourrait essayer de les faire arriver en grand nombre au-dessus de ces œufs étrangers que l’on voudrait les voir vivilier, en mélant à ces œufs une substance composée, factice et odorante, que plusieurs tenta tives feraient découvrir, et qui, agissant sur leur odorat comme les œufs de leurs espèces, les déterminerait aussi efficacement que ces derniers à se débarrasser de leur laite, et à la ré pandre abondamment.

Voudra-t-on se livrer à des essais plus hasardeux, et réunir deux espèces de poissons dont

de l'espèce qui fraie le plus tôt; que l’on se souvienne que l’on peut les préserver du degré de décomposition qui s’opposerait à leur féconda-

| tion ; et qu’on les répande, avec les précautions

nécessaires , à la portée des mâles de la seconde espèce, lorsque ces derniers sont arrivés au terme

| de la maturité.

Au reste, les soins multipliés que l’on est obligé

| de se donner pour faire réussir ces unions que on obliendra des mulets, mais des mulets fé-|

lon pourrait nommer artificielles, expliquent

| pourquoi des réunions analogues sont très-peu

fréquentes dans la nature, et par conséquent pourquoi celte nature, quelque puissante qu’elle soit, ne produit cependant que très-rarement des espèces nouvelles par le mélange des espèces

SUR LES POISSONS

anciennes, Cependant, depuis que l’on observe avec plus d'attention les poissons, on remarque, dans plusieurs genres de ces animaux, des individusqui, présentantdes caractères de deux espèces différentes, et plus ou moins voisines, paraissent appartenir à une race intermédiaire, que l'on devra regarder comme une espèce métive el distinste, lorsqu'on laura vue se maintenir pendantun temps très-long avec toutes ses propriétés particulières, et du moins avec ses attributs essentiels. Nous avons commencé de recueillir des faits curieux au sujet de ces espèces, pour aipsi dire, mi-parties, dans les lettres de plusieurs de nos savants correspondants, et notamment de M. Noël de Rouen. Ce dernier naturaliste pense, par exemple, que les nombreuses espèces de raies qui se rencontrent sur les rives françaises de la Manche, lors du temps de la fécondation des œufs, doivent, en se mêlant ensemble, avoir donné ou donner le jour à des espèces ou races nouvelles. Cette opinion de M. Noël rappelle celle des anciens au sujet ‘des monstres de l'Afrique. Ils croyaient que lesgrands mammifères de cette partie du monde, qui habitent les environs des déserts, et que la chaleur et la soif dévorantes contraignaient de se rassembler fréquemment en troupes (rès-nombreuses autour des amas d’eau qui résistent aux rayons ardents du soleil, dans ces régions voisines des tropiques, doivent souvent s'accoupler les uns avec les autres; et que de leur union résultent des mulets féconds ou intéconds, qui, par lemélange extraordinaire de diverses foîmes remarquables, et de divers attributs singuliers, méritent ce nom imposant de monstres africains.

Cependant ne cessons pas de nous occuper de ces poissons mulels que l'art peut produire, ou que la nature fait naître chaque jour par lunion de la carpe avec la gibèle, ou par celle de plusieurs autres espèces, sans faire une réflexion importante relativement à la génération des animaux dont nous écrivons l’histoire, et même à celle de presque tous les animaux.

Des auteurs d’une grande autorité ont éerit que, dans la reproduction des poissons, la fe— melle exerçait une si grande influence, que le fœtus était entièrement formé dans l’œuf avant l'émission de la late du mâle, et que la liqueur séminale dont l'œuf était arrosé, imbibé et pénétré, ne devait être considérée que comme une sorte de stimulus propre à donner le mouvement et la vie à l'embryon préexistant.

Cette opinion a été étendue et généralisée au point de devenir une théorie sur la génération des animaux, et même sur celle de l’homme.

Mais l'existence des métis ne détruit-elle pas celle hypothèse? ne doit-on pas voir que si la liqueur fécondante du mâle n'était qu'un fluide excitateur , n'influait en rien sur la forme du fœtus , ne donnait aucune partie à l'embryon, les œufs de la même femelle, de quelque laite qu'ils fussent arrosés, feraient toujours naître des individus semblables? le stimulus pourrait être plus ou moins actif; l'embryon serait plus fort ou plus faible ; le fœtus éclorait plus (ôt ou plus tard ; Panimal jouirait d’une vitalité plus ou moins grande ; mais ses formes seraient toujours les mêmes; le nombre de ses organes ne varierait pas; les dimensions pourraient être agrandies ou diminuées; mais les proportions, les attributs , les signes distinctifs, ne montreraient aucun changement, aucune modilicalion; aucun individu ne présenterait en même temps et des traits du mâle et des traits de la femelle; il ne pourrait, dans aucune circonstance, exister un véritable métis.

Quoi qu'il en soit, les espèces que l’homme produira, soit par l'influence qu’il exercera sur les individus soumis à son empire, soit par les alliances qu'il établira entre des espèces voisines ou éloignées, seront un grand moyen de comparaison pour juger de celles que la nature a pu ou pourra faire naître dans le cours des siècles. Les modifications que l’homme imprime serviront à déterminer celles que la nature impose. La connaissance que l’on aura du point où aura commencé le développement des premières, et de celui où il se sera arrêté, dévoilera l'origine et l'étendue des secondes. Les espèces artificielles seront la mesure des espèces naturelles. On sait par exemple, que le eyprin doré dela Chine perd dans la domesticité, non-seulement des trails de son espèce par l’altération de la forme de sa nageoire caudale, mais encore des signes distinetifs du groupe principal ou du £enre auquel ilappartient, puisque la nageoire du dos lui est Ôtée par l'art, et même des caractères de la grande famille ou de l’ordre dans lequel il doit être compris, puisque la main de l’homme le prive deses nageoires inférieures, dont la position ou l'absence indique les ordres des poissons.

A la vérité, l'action de l'homme n’a pas encore pénétré assez avant dans l’intérieur de ce eyprin doré, pour y changer ces proportions

générales de Pestomac, des intestins, du foie, des reins, des ovaires, ete., qui constituent véritablement la diversité des ordres, pendant que l'absence ou la position des nageoires inférieures n'est qu’un signe extérieur qui, par ses relations avec la forme et les dimensions des organes internes, annonce ces ordres sans en produire la diversité.

Mais que sont quelques milliers d'années, pendant lesquels les Chinois ont manié, pour ainsi dire, leur eyprin doré, lorsqu'on les compare au temps dont la nature dispose? C'est cette leneur dans le travail, c’est cette série inlinie d'actions successives, c’est celle accumulation perpétuelle d'efforts dirigés dans le même sens, c’est cette constance et dans l'intensité et dans la tendance de la force, c’est cet emploi de tous les instants dans une durée non interrompue de milliers de siècles, qui, survivant à tous les obstacles qu'elle n’a pu ni dissoudre ni écarter , est le véritable principe de la puissance irrésis— tible de la nature. En ce sens, la nature est le temps, qui règne sans contrainte sur la matière qu'elle façonne , et sur l’espace dans lequel elle distribue les ouvrages de ses mains immortelles.

Ce sera donc toujours bien au-delà de la limite du pouvoir de Phomme, qu’il faudra placer celle de la force victorieuse qui appartient à la nature. Mais les jugements que nous porterons de éelte force d’après l'étendue de l’art, n’en seront que plus fondés ; nous n’aurons que plus de raison de dire que les espèces artificielles, excellentes mesures des espèces naturelles produites dans la suite des âges, sont aussi le mètre d’après lequel nous pourrons évaluer avec précision le nombre des espèces perdues, le nombre de celles qui ont disparu avec les siècles.

Deux grandes manières de considérer l'univers animé sont dignes de toute l’attention du véritable naturaliste,

D'un côté, on peut voir, dans les temps trèsanciens, tous les animaux n’existant encore que dans quelques espèces primitives, qui, par des moyens analogues à ceux que l’art de l’homme peut employer, ont produit, par la force de la nature, des espèces secondaires, lesquelles par elles-mêmes, ou par leur union avec les primitives, ont fait naître des espèces tertiaires, etc. Chaque degré de cet accroissement successif offrant un plus grand nombre d’objets que le degré précédent, les a montrés séparés les uns des auires par des intervalles plus petits, el

EFFETS DE L'ART

distingués par des caractères moins sensibles ; et c’est ainsi que les produits animés de la création sont parvenus à cette multitude innombrable et à cette admirable variété qui étonnent et enchantent l'observateur.

D'un autre côté, on peut supposer que, dans les premiers ages, toutes les manières d’être ont été employées par la nature, qu’elle a réalisé toutes les formes, développé tous les organes, mis en jeu toutes les facultés, donné le jour à tous les êtres vivants que l'imagination la plus bizarre peut concevoir ; que dans ce nombre infini d'espèces, celles qui n'avaient reçu que des moyens imparfaits de pourvoir à leur nourri ture, à leur conservation, à leur reproduction, sont tombées successivement dans le néant; et que tout s’est réduit enfin à ces espèces majeures, à ces êtres mieux parlagés qui figurent encore sur le globe.

Quelque opinion qu'il faille préférer sur le point de départ de la nature créatrice, sur celte multiplication croissante, ou sur celte réduction graduelle, l’état actuel des choses ne nous permet pas de ne pas considérer la nature vivante comme se balançant entre les deux grandes limites que lui opposeraient à une extrémité un petit nombre d'espèces primitives, et à l’autre extrémité l'infinité de toutes les espèces que l’on peut imaginer. Elle tend continuellement vers l’une ou vers l’autre de ces deux limites, sans pouvoir maintenant en approcher, parce qu’elle obéit à des causes qui agissent en sens contraire les unes des autres , et qui, tour à tour victorieuses et vaincues, ne cèdent , lors de quelques époques, que pour reparaître ensuite avec leur première supériorité.

Quel spectacle que celui de ces alternatives! quelleétude que celle de ces phénomènes ! quelle recherche que celle de ces causes ! quelle histoire que celle de ces époques!

Et pour les bien décrire, ou plutôt pour les connaître dans toute leur étendue, il faut les contempler sous les différents points de vue que donnent trois suppositions , parmi lesquelles le naturaliste doit choisir, lorsqu'il examine l’élat passé, présent et futur du globe sur lequel s'opère ce balancement merveilleux.

La température de la terre est-elle constante, comme on l’a cru pendant longtemps, ou la chaleur dont elle est pénétrée, va-t-elle en croissant ainsi que quelques physiciens l'ont pensé, ou celte chaleur décroit-elle chaque jour , comme l'ont

SUR LES POISSONS

écrits de grands naturalistes et de grands géomètres, les Leibnitz, les Buffon, les Laplace ?

Présentons la question sous un aspect plus direct. La nature vivante est-elle toujours animée par la même température ? ou la chaleur , re grand principe de son énergie, diminue-t-elle ou s'aceroît-elle à mesure que les siècles aug- Amentent?

Quels sujets sublimes pour la méditation du géologue et du zoologiste ! quelle immensité d’objets ! quelle noble fierté l’homme devra ressentir, lorsqu’après les avoir contemplés, son génie les verra sans nuage, les peindra sans erreur, et, mettant chaque événement à sa place, fera fa part et des temps écoulés et des temps qui s’avan-

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DISCOURS

SUR LA PÈCHE, SUR LA CONNAISSANCE DES POISSONS FOSSILES, ET SUR QUELQUES ATTRIBUTS GÉNÉRAUX DES POISSONS,

Nous allons terminer l’histoire des poissons. Mais tenons encore nos regards élevés vers des considérations générales : nous avons à contempler de grands spectacles.

Lorsque Buffon , il y a plus de soixante ans, conçut le projet d'écrire l’histoire de la nature, il se plaça au-dessus du globe, à un point si élevé, que toutes les petites différences des êtres disparurent pour lui ; il n’aperçut que des groupes; il ne fut frappé que par de grandes masses ; l’espace même sur lequel il dominait perdit, par la distance , de son immensité.

D'un autre côté, son génie lui fit franchir les siècles. Sa vue s’étendit dans le passé; elle perça dans l’aveuir. Les âges se rassemblèrent devant lui: le temps s'agrandit à ses yeux à mesure que l’espace se rétrécissait; et le sentiment de l’immortalité lui fit oublier les bornes de sa vie.

IL crut donc devoir tout embrasser dans son vaste plan. Il se souvint que le naturaliste de Rome avait écrit l'Histoire du monde ; que celui de la Grèce avait donné celle des animaux : il compara ses forces à celles d’Aristote et de Pline, son siècle à ceux d'Alexandre et de Trajan, Ja nation française à la nation grecque et à la romaine ; et il voulut être l'historien de la nature entière. Au moment de celle conception hardie , il ne se souvint pas que, du temps des Grecs et des Romains, le monde connu n’était, en quelque sorte, que cette petite partie de l’ancien continent dont les eaux coulent vers la Méditerranée, et que cette petite mer intérieure était pour eux l'Océan.

En méditant sa sublime entreprise, il résolut done de soumettre à son examen les trois règnes de la nature, et rejetant toute limite, d'interroger

déjà présenté, dans de magnifiques tableaux ; les nobles résultats de ses travaux assidus sur la structure de la terre, l'ouvrage de la mer, l’origine des planètes, les premiers temps du monde. Aidé par les savantes recherches de l’un de ces pères de la science, dont la mémoire sera toujours vénérée, éclairé par les avis de lillustre Daubenton, il avait gravé sur le bronze l'image de l’homme et des quadrupèdes. Il pei-— gnait les oiseaux , lorsque, descendant chaque jour davantage des hauts points de vue qu’il avait d’abord choisis, découvrant des dissemblances que l'éloignement lui avait dérobées, reconnaissant des intervalles où tout lui avait paru ne former qu’un ensemble , apercevant des milliers de nuances, de dégradations, et de ma-

| nières d’être, où il n’avait entrevu que de l’uni-

formité, et contraint de compter des myriades d'objets, au lieu d'un nombre très-limité de groupes principaux , il fut frappé par l'énorme disproportion qu'il trouva entre l’infinité des sujets de ses méditations, et le peu de jours qui lui étaient réservés. Les Bougainville, les Cook, abordaient les parties encore inconnues de la terre; d’habiles naturalistes, parcourant les continents et les îles, lui adressaient de toutes parts, de nouveaux dénombrements des productions de la nature : tout se mullipliait autour de lui, excepté ie temps. Il voulut hâter ses pas, et, se débarrassant sur son digne ami, Guénaud de Montbelliard , du soin d'achever une portion de cette admirable galerie où toutes les tribus des oiseaux sont si bien représentées, il continua sa course avec une nouvelle ardeur.

Mais il voyait approcher le terme de sa vie, et celui de ses glorieux travaux s’éloignait chaque jour davantage ; il réfléchit de nouveau sur

sur chacun d’eux le passé, le présent et l'avenir. | l’ensemble de ses projets. Il médita avec plus Cependant les années s’écoulèrent. Il avait d'attention sur la nature des objets dont il n’a-

yait pas encore présenté l’image : 11 vit bientôt que la grandeur de ses cadres ne pourrait pas longtemps convenir aux sujets de ses peintures ; que la multitude innombrable de ceux dont il lui restait à dessiner les traits, s’opposerait in vinciblement à ce que chacun de ces sujets remplit une place distincte comme chacun des oiseaux, des quadrupèdes, et même des minéraux, dont il s’était occupé. Il décida qu’il chercherait une manière nouvelle pour parler des mollusques, des insectes, des vers et des végétaux. II ne considéra plus l’histoire que l’on pourrait en faire que comme un ouvrage distinct et séparé du sien.

Se renfermant, relativement aux animaux, dans l’exposition de l'homme, des mammifères, des oiseaux, des quadrupèdes ovipares, des serpents, et des poissons, il confondit les limites de son plan avec celles qui séparent des mollusques, des insectes et des vers, les légions remarquables des animaux vertébrés et à sang rouge, lesquelles, par leur conformation, leurs mouvements, leurs affections, leurs habitudes, leur grandeur, leur puissance et leur instinct, jouent les premiers rôles sur la scène du monde, et ne le cèdent qu’à l’homme, qui leur commande par le droit de son intelligence dominatrice , et que la nature leur a donné pour roi.

L'Histoire des poissons devait done terminer dans cette vue nouvelle l'Histoire naturelle, dont il avait enrichi son siècle et la postérité.

Il venait de planer de nouveau sur les temps écoulés , de marquer les époques de la nature, et de représenter, dans sept grands tableaux, les sept grands changements que la force irrésistible de la puissance créatrice lui paraissait avoir fait subir au globe de la terre ; il allait écrire Vhistoire des cétacées, pour compléter celle des mammifères, lorsqu'il se sentit frappé à mort par les coups d’une maladie terrible, Il ne compta plus devant lui qu’un petit nombre d’instants; il ne se réserva, pour le complément de sa gloire, que l’histoire des cétacées ; et daignant nous associer à ses trayaux immortels, content d’avoir le premier tracé le plan le plus vaste, d'en avoir exécuté d’une manière admirable les principales parties, d’avoir particulièrement soumis à son génie les habitants de la terre et des airs, il nous chargea de dénombrer et de décrire ceux des rivages et des eaux.

À peine eut-il disposé en notre faveur de ce noble héritage, qu’il entra dans l’immortalité.

DISCOURS

Nous n’avions encore publié que l'Histoire des quadrupèdes ovipares; depuis nous avons donné celle des serpents ; et aujourd’hui nous sommes près de linir celle des poissons.

Avant de cesser de parler de ces habitants des fleuves et des mers aux amis des sciences naturelles, achevons d'indiquer ceux de leurs traits généraux, qui méritent le plus lattention de l'observateur,

Et d’abord, pour achever de faire connaître leur instinct, parcourons d’un coup d’œil rapide tous les piéges que l’art de l’homme sur la sur face entière du globe tend à leur faiblesse, à leur inexpérience, à leur audace, à leur voracité,.

La pêche a précédé la culture des champs : elle est contemporaine de la chasse. Mais il y a cette différence entre la chasse et la pêche, que cette dernière convient aux peuples les plus civilisés, et, que bien loin de s’opposer aux progrès de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, elle en multiplie les heureux résultats.

Si, dans l'enfance des sociétés, la pêche procure à des hommes encore à demi sauvages une nourriture suffisante et salubre, si elle les accoutume à ne pas redouter l’inconstance de l'onde, si elle les rend navigateurs, elle donne aux peuples policés d’abondantes moissons pour les besoins du pauvre, des tributs variés pour le luxe du riche, des préparations recherchées pour le commerce lointain, des engrais fécondants pour les champs peu fertiles ; elle force à traverser les mers , à braver les glaces du pôle, à supporter les feux de l'équateur, à lutter contre les tempêtes; elle lance sur l'Océan des forêts de mâis, elle crée les marins expérimentés, les commerçants audacieux, les guerriers intrépides.

Mère de la navigation, elle s'accroît avec co chef-d'œuvre de l'intelligence humaine. À mesure que les sciences perfectionnent l’art admirable de eonstruire et de diriger les vaisseaux, elle multiplie ses instruments, elle étend ses filets, elle invente de nonveaux moyens de succès, elle s'attache un plus grand nombre d'hommes, elle pénètre dans les profondeurs des abimes , elle arrache aux asiles les plus secrets , elle poursuit jusqu'aux extrémités du globe les objets de sa constante recherche ; et voilà pourquoi ce n’est que depuis un petit nombre de siècles que l’homme a développé, sur tous les fleuves et sur toutes les mers, ce grand art de concerter ses plans, de réunir ses efforts, de diversilier ses attaques, de diviser ses travaux,

SUR LA

de combiner ses opérations, de disposer du “emps, de franchir les distances, et d’atteindre sa proie en maîtrisant, pour ainsi dire, les saisons, les climats, les vents déchainés et les ondes bouleversées.

Mais si, au lieu de suivre l’ordre chronologique des progrès de l’art de la pêche, nous voulons uous représenter ce qu'il est, nous examinerons sous des points de vue généraux ses instruments, son théâtre, ses principaux objets.

Nous pouvons diviser en quatre classes les instruments ou les moyens qu’il emploie : premièrement, ceux qui attirent les poissons par des appäts trompeurs et les retiennent par des crochets funestes; deuxièmement, ceux avec lesquels on les surprend, les saisit et les enlève, ou avec lesquels on va au-devant de leurs légions, on les cerne, on les resserre, onles presse, on les renferme dans une enceinte dont il leur est impossible de s'échapper, ou ceux avec lesquels on attend que les courants, les marées, leurs besoins, leur natation dirigée par une sorte de rivage artificiel, les entraînent dans un espace étroit dont l’entrée est facile, et toute sortie interdite; troisièmement , les couleurs qui les blessent, les lueurs qui les trompent , les feux qui les éblouissent, les préparations qui les énervent, les odeurs qui les enivrent, les bruits qui les effraient, les traits qui les percent, les animaux exercés et dociles qui se précipitent sur eux , et ne leur laissent la ressource ni de la résistance, ni de la fuite ; quatrièmement enfin, les instruments qui se composent de deux ou de plusieurs de ceux que l’on vient de voir distribués dans les classes précédentes.

Parmi les instruments de la première classe, le plus simple est cette ligne flexible, au bout de laquelle un fil léger soutient un frêle hamecçon caché sous un ver, sous une boulette artificielle, sous un petit fragment de substance organisée, ou sous toute autre amorce dont la forme ou l'odeur frappe l'œil ou l’odorat du poisson trop jeune, ou trop inexpérimenté, ou trop dénué d’instinct, ou trop entrainé par un appétit vorace, pour n’être pas facilement séduit. Quels souvenirs touchants cette ligne peut rappeler !! Elle retrace à l'enfance, ses jeux ; à

Voyez la description des cordes flottantes, des empiles, des haims, des hameçons, des cordes par fond, des bauffes ou bouffes, et des palangres, dans l'article de la Raie bouclée; celle de la vermille, à l’article de la Murène anguille; elle des lignes et des piles, à l'article de la Murène congre,

l’âge mûr, ses loisirs ; à la vieillesse , ses distractions; au cœur sensible, le ruisseau voisin du toit paterael ; au voyageur, le repos occupé des peuplades dont il a envié la douce quiétude; au philosophe, l’origine de Part.

Et bientôt l'imagination franchit les espaces et les temps; elle se transporte au moment et sur les rives où ce roseau léger fait place à ces lignes flottantes ou à ces lignes de fond si longues, si ramitiées , soutenues ou enfoncées avec tant de précautions, ramenées ou relevées avec tant de soins, hérissées de tant de Aaïms ou de crochets, et répandant sur un si grand espace un danger inévitable.

Dans la seconde classe paraissent les filets; soit ceux que la main d’un seul homme peut placer, soutenir, manier, avancer, déployer, jeter, replier, retirer, ou qu’on traine comme les dragues et ganguys, après en avoir fait des manches , des poches et des sacs ; soit ceux qui, présentant une grande étendue, élevée à la surface de Peau par des corps légers et flottants, maintenus dans la position la plus convenable par des poids attachés aux rangées les plus basses de leurs mailles, simples ou composés, formés d’une seule nappe ou de plusieurs réseaux parallèles, assez prolongés pour atteindre jusqu’au fond des rivières profondes, et assez longs pour barrer la largeur d’un grand fleuve, ou, dé ployant leurs extrémités de manière à renfermer un grand espace maritime, composant une seule enceinte, ou repliés en plusieurs parcs, développés comme une immense digue, ou contournés en prisons sinueuses, sont conduits, attachés, surveillés et ramenés par une entente remarquable, par un concert soutenu , par des combinaisons habilement conçues d’un grand nombre d'hommes réunis !,

et celle du Libouret et du grand couple, à l'article du Scombre thon.

1 On trouvera la descriplion de la louve dans l’article du Pétromyzon lamproie; celle de la folle, de la demi-folle, de la seine, de la ratingue, dans l'article de la Raie bouclée; celle de la madrague, de la chasse, et de la chambre de La mort, dans l'article de la Raie mobular ; celle du dranguel, dans l’article de la Murène anquille; celle de la drége, et du manet, dans l'article de la Trachine vive; celle du verveux, du guideau, des étaliers, du trémail, des hamaux, de la Loile, de la flue, dans l’article du Gade colin; celle du boulier, des aissaugues, des atlas, des courantilles, des engarres, dans l'article du Scombre thon; celle du carrelet, dans l'article du Cobite Loche; celle de la truble , dans l’article du Misgurne fossile; celle de l'épervier, dans l'article de l’Ésose brochet ; etcclle de la chaudrette ou chaudèire, dans l’article de l’Athérine joël.

A la seconde classe appartiennent encore ces asiles trompeurs , faits de jone ou d'osier, ces nasses perlides dans lesquelles le poisson, égaré par la crainte, ou entrainé par le besoin, où conduit sans précaution par le courant auquel il s'est livré, et croyant trouver une retraite semblable à celle que lui ont donnée plus d’une fois les grottes de ces rivages hospitaliers , pénètre facilement en écartant les branches rapprochées qui ne lui présentent, lorsqu'il veut entrer, que des tiges dociles , mais qui, lui offrant, lorsqu'il veut sortir, des pointes enlacées, le retiennent dans une captivité que la mort seule termine.

Parmi les moyens de la troisième classe, doivent être compris ces feux que lon allumait, dès le temps de Bélon, sur les rivages de la Propontide pour favoriser le succès des pêches de

nuit ; ces plantes blanchâtres, vernies et luisantes, |

placées sur les bords des bateaux pêcheurs de la Chine , et qui , réfléchissant les rayons argentins

de la lune, imitant la surface tranquille et lumi- |

neuse d’un lac, et trompant facilement par celte image les poissons qui se plaisent à s’élancer hors de l’eau, les séduisent au point qu'ils sautent d'eux-mêmes dans la barque , et, pour ainsi dire, dans la main du pêcheur en embuscade et caché; ces fouennes dont on perce les coryphènes chrysurus , et tant d’autres osseux ; ces tridents avec lesquels on harponne les redoutables habitants de la mer; ces cormorans apprivoisés, dont les Chinois se servent depuis si longtemps dans ieurs pêches, qui saisissent avec tant d'adresse le poisson, el qu’un anneau placé autour de leur cou contraint de céder à leurs maitres une proie presque intacte.

Les grandes pêches, si remarquables par le temps qu’elles demandent, les préparatifs qu’elles exigent, les arts qu’elles emploient , les précautions qu’elles commandent, le grand nombre de bras qu'elles meltent en mouvement, et qui dounentau commerce la morue des grands bancs, le hareng des mers boréales, le thon de la Méditerranée , et les acipensères de la Caspienne, nous offrent de grands exemples de ces moyens composés, que l'on peut regarder comme formant une quatrième classe.

EL tous ces moyens si variés, sur quel immense théâtre ne sont-ils pas employés par Part perfectionné de la pêche?

Si, du sommet des Cordillières, des Pyrénées, des Alpes, de l'Atlas, des hautes montagnes de

DISCOURS

l'Asie, de toutes les énormes chaines de monts qui dominent sur la partie sèche du globe, nous descedons par la pensée vers le rivage des mers, en nous abandonnant, pour ainsi dire, am cours des eaux qui se précipitent de ces hauteurs dans les bassins qu'entourent ces antiques montagnes, sur quel ruisseau , sur quelle rivière, sur quel lae, sur quel fleuve, ne verrons-nous pas la ligne ou le filet assurer au pêcheur attentif la récompense de ses soins el de sa peine?

Et lorsque, parvenus à l'Océan, nous nous élèverons encore par la pensée au-dessus de sa surface pour en embrasser un bémisphère d’un seul coup d’œil, nous verrons depuis un pôle jusqu’à l'autre de nombreuses escadres voguer pour les progrès de l’industrie, l’aceroissement de la population, la force de la marine protectrice des grands états , la prospérité générale, et la renommée des empires. Ah! dans cette moisson de bonheur et de gloire, puisse ma nation recueillir une part digne d’elle ! puisse-t-elle ne jamais oublier que la nature, en l’entourant de mers, en faisant couler sur son territoire {ant de fleuves fécondants, en la plaçant au centre des elimats les plus favorisés par ses douces et vives influences, lui a commandé dans tous les genres les plus nobles succès !

Quels prix attendent en effet, au bout de la carrière, le pêcheur intrépide ! combien d’objets peuvent êlre ceux de sa recherche, depuis les énormes poissons de trente pieds de longueur, jusqu’à ceux qui, par leur petitesse, échappent aux mailles les plus serrées ; depuis le féroce squale dont on redoute encore la queue gigantesque ou la dent meurtrière, lors même qu'on est parvenu à l’enlourer de chaines pesantes, jusqu’à ces abdominaux transparents el mous, qu'aucun aiguillon ne défend ; depuis ces poissons rares el délicats que le luxe paie au poids de l'or, jusqu’à ces gades, ces clupées , et ces eyprins si abondants, et nourriture si nécessaire de la multitude peu fortunée ; depuis les argentines et les ables, dont les admirables écailles donnent à la beauté opulente les perles artificielles, rivales de celles que la nature fait croître dans l’Orient, jusqu'aux espèces dont le grand volume, profondément pénétré d’un fluide abondant et visqueux , fournit cette huile qui accélère tant de machines, assouplit tant de substances et entretient dans l'humble cabane du pauvre cette lampe sans laquelle le travail, suspendu par de trop longues nuits, ne pourrait plus alimenter

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