TRENTE-NEU VIÈME GENRE
LES ANARHIQUES.
Le museau arrondi; plus de cinq dents coniques à chaque maächoire ; des dents molaires en haut et en bas ; une longue nageoire dorsale.
ESPÈCES. CABACTÈRES.
1 { Quatre os maxillaires à chaque mä- ) choire ; Les duuts osseuses et très-
L'ANARUIQUE LOUP. | Qures.
Huit dents carlilagineuses et trèsaiguës à la partie antérieure de chaque mächoire.
{ Les lèvres doubles ; la nageoire de
la dose un peu lancéolée; des
taches rondes et bruues sur le corps et la queue.
> L'ANARHIQUE KARBAK. |
L ANABHIQUE PAN- TUERIN.
L'ANARHIQUE LOUP ‘.
Auarhichas Lupus, Linn., Bl., Cuv., Lacep.
Ce poisson peut figurer avec avantage à côté du xiphias, et par sa force, et par sa grandeur. Il parvient quelquefois, au moins dans les mers tres-profondes, jusqu’à la longueur de cinq mètres; et s’il n’est point armé d’un glaive comme l’espadon et l'épée, s’il ne paraît pas se mouvoir au milieu des ondes avec autant d’agilité que ces derniers animaux, il a reçu des dents redoutables et par leur nombre, et par leur forme, et par leur dureté; il présente même des moyens plus puissants de destruction que le xiphias, et il nage avec assez de vitesse pour atteindre facilement sa proie. Son organisation intérieure lui donne d’ailleurs une trèsgrande voracité. Féroce comme les squales, terrible pour la plupart des habitants des mers, vrai loup de l'Océan, il porte le ravage parmi le plus grand nombre de poissons, comme la bête sauvage dont il a reçu le nom, parmi les
* Anarhichas lupus.—Sea-wolf, en Angleterre.—Zoupmarin crapaudine, Daubenton, Enc. méth.—1d. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth.—Zupus marinus nostras, Schonev., p- 45. — Lupus marinus Schoneveldii, Jonston, tab. 47. fig. 2.— Lupus marinus nostras et Schoneveldii, Willughby, p. 150, tab. H,5, fig. 1.— Lupus marinus, Rai, Pisc. 40. — Anarhichas scansor, Gesner (Germ.), fol. 65, a. — Anarhichas, Artedi, gen. 25, syn. 58. — Gronov., mus.1, p.16, n.44; Zoopa., p. 151, n. 400. — 4narhichas lupus non maculatus, Müller, prodrom. Zool. dan., p. 40, n. 552.
Ot. Fabric. Faun, Groeuland., p.158, n, 7. — Zalargus, Klein, Miss. pisc. 4, p. 16.— Ravenous, Brit. Zool. 5, p. 157, tab. 24. — Sea-wolf, Olear., mus. 53, tab. 27, fig. 2. — Loup
Marin, lapus marinus piscis, Nalmont de Bomure, Dict. d'hist nat.
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troupeaux sans défense ; et bien loin d’offrir ces marques d’une affection douce, cette durée dans l'attachement, ces traits d’une sorte de sociabilité que nous avons vus dans le xiphias, il montre, par l’usage constant qu’il fait de ses armes, tous les signes de la cruauté, et justifie le nom de Ravisseur qui lui a été donné dans presque toutes les contrées et par divers observateurs. Son corps et sa queue sont allongés et comprimés: aussi nage-t-il en serpentant comme les trichiures , ou plutôt comme les murènes et le plus grand nombre de poissons de l'ordre que nous examinons; et c’est vraisemblablement parce que les diverses ondulations de son corps et de sa queue lui permettent quelquefois, et pendant quelques moments, de ramper comme l'anguille, et de s’avancer le long des rivages, qu’il a été appelé Grimpeur par quelques naturalistes. Sa peau est forte, épaisse, gluante, ainsi que celle de l’anguille; ce qui lui donne la facilité de s'échapper comme cette murène, lorsqu'on veut le saisir; et les petites écailles dont ce tégument est revêtu, sont attachées à cette peau visqueuse, ou cachées sous l’épiderme, de manière qu’on ne peut pas aisément les distinguer.
La tête de l’anarhique que nous décrivons, est grosse , le museau arrondi, le front un peu élevé, l’ouverture de la bouche très-grande; les lèvres sont membraneuses, mais fortes, et les mâchoires d'autant plus puissantes, que chacune de ces deux parties de la tête est composée, de chaque côté, de deux os bien distincts, grands, durs, solides, réunis par des cartilages, et s’arc-boutant mutuellement. C’est au-devant de ces doubles mâchoires qu’on voit, tant en haut qu’en bas, au moins six dents coniques propres à couper ou plutôt à déchirer, divergentes, et cependant ressemblant un peu, par leur forme , leur volume et leur position, à celles du loup et de plusieurs autres quadrupèdes carnassiers. On voit d’ailleurs cinq rangs de dents molaires supérieures, plus ou moins irrégulières , plus ou moins convexes, et trois rangs de molaires inférieures semblables. La langue est courte, lisse, et un peu arrondie à son extrémité. Les yeux sont ovales.
Il résulte done de l'ensemble de toutes ces formes que présente la tête de l’anarhique Loup, que lorsque la gueule est ouverte, cette même tête a beaucoup de rapports avec celle de quelques quadrupèdes , et TsPEuSrement
de plusieurs phoques; et voilà donc cet anarhique rapproché des mammifères carnassiers , non-seulement par ses habitudes , mais encore par la nature de ses armes et par ses organes extérieurs les plus remarquables.
Au reste, comment le loup ne serait-il pas compris parmi les dévastateurs de l'Océan ? Il montre ces dents terribles avec lesquelles une proie est si facilement saisie, retenue, déchirée ou écrasée: et de plus, ses intestins étant trèscourts , ne doit-il pas avoir des sues digestifs d’une grande activité, et qui, par l’action qu’ils exercent sur ce canal intestinal, ainsi que sur son estomac, dans les moments où ils ne contiennent pas une nourriture copieuse , lui font éprouver vivement le tourment de la faim, et le forcent à poursuivre avec ardeur, et souvent à immoler avec une sorte de rage, de nombreuses viatimes? Quelques dents de moins, ou plutôt quelques décimètres de plus dans la longeur du canal intestinal, auraient rendu ses habitudes assez douces.
Mais les animaux n’ont pas comme l’homme, cette raison céleste, cette intelligence supérieure qui rappelle, embrasse ou prévoit tous les instants et tous les lieux, qui combat avec succès la puissance de la nature par la force du génie, et, compensant le moral par le physique , et le physique par le moral, accroit ou diminue à son gré l'influence de l'habitude , et donne à la volonté l’indépendance et l'empire.
L'anarhique loup, condamné done, par sa conformation et par la qualité de ses habitudes, à rechercher presque sans cesse un nouvel aliment, est non-seulement féroce, mais très-vorace : il se jette goulument sur ce qui peut apaiser sesappétits violents. Il dévorenon-seulement des poissons, mais des crabes et des coquiilages ; ii les avale même avec tant de précipitation, que souvent de gros fragments de dépouilles d'animaux testacées, et des coquilles entières , parviennent jusque dans son estomac, quoiqu'il eût pu les concasser et les broyer avec ses nombreuses molaires. Ces coquilles entières et ces fragments ne sont cependant pas digérés où dissous par ses sucs digestifs, quelque actives que soient ces humeurs, pendant le peu de séjour qu’ils font dans un canal intestinal trèscourt, et dont le loup est pressé de les chasser, pour les remplacer par des substances nouelles propres à apaiser sa faim sans cesse re-
n’a pas la force nécessaire pour les réduire , par la trituration, en très-petites parties : mais ce poisson s’en débarrasse presque toujours avee beaucoup de facilité, parce que l'ouverture de son anus est très-considérable et susceptible d’une assez grande extension.
C’est dans l'Océan septentrional que se trouve le loup. On ne le voit ordinairement en Europe qu’à des latitudes un peu élevées ; on l'a reconnu à Botany-bay sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande! ; mais il se tient communément pendant une grande partie de l’année à des distances considérables de toute terre et dans les profondeurs des mers ; il ne se montre pas pendant l’hiver près des rivages septentrionaux de l’Europe et de l'Amérique; et c’est à la fin du printemps que sa femelle dépose ordinairement ses œufs sur les plantes marines qui croissent auprès des côtes.
Il s’élance avec impétuosité; et malgré cette rapidité au moins momentanée, plusieurs naturalistes.ont écrit que sa natation paraît lente quand on la compare à celle des xiphias : sa force est néanmoins très-grande , et ses dimensions sont favorables à ses mouvements rapides. Ne pourrait-on pas dire que les muscles de sa tête, qui serre, déchire ou écrase avec tant de facilité, sont beaucoup plus énergiques que ceux de sa queue, tandis que, dans les xiphias, les muscles de la queue sont plus puissants que ceux de la tête, armée sans doute d’un glaive redoutable, mais dénuée de dents, et qui ne concasse ni ne brise? Nous devons d’autant plus le présumer, que la natation, dont les vrais principes accélérateurs sont dans la queue , n’es* ordinairement soumise à aucune cause retardatrice très-marquée, qui ne réside dans une partie antérieure de l’animal trop pesante ou trop étendue en avant. N’avons-nous pas vu que la prolongation de la tête des xiphias égale en longueur le tiers de l’ensemble du poisson? et de quel pouvoir ne doivent pas être doués les muscles caudaux de ces animaux , pour leur imprimer, malgré la résistance de leur partie antérieure, la vitesse dont on les voit jouir ?
Ne pourrait-on pas d'ailleurs ajouter que quand bien même la nature, la forme, le volume et la position des muscles caudaux leur donneraient à proportion la même force dans le loup et dans les xiphias, cet anarhique devrait
{ Voyage de Tench, capitaine de la Charlotte, à la baie Bo-
naissante. D'ailleurs l'estomac de cet anarhique | tanique, en 4787.
DES POISSONS. 59
s’avancer, tout égal d’ailleurs, avec moins de rapidité que ces derniers, parce que sa tête assez grosse, arrondie et relevée , doit fendre Veau de la mer avec moins de facilité que le glaive mince et étroit des xiphias ?
Quoi qu’il en soit de la force de la queue du loup, celle de sa tête est si considérable, et ses dents sont si puissantes, qu’on ne le pêche dans beaucoup d’endroits qu'avec des précautions particulières Dansla mer d’Ochotsk, auprès du Kamtschatka, vers le cinquante-troisième degré de latitude, on cherche à prendre le loup avec des seines ou filets faits de lanières de cuir, et par conséquent plus propres à résister à ses efforts. Dans ce même Kamtschatka , le célèbre voyageur Steller a vu un individu de cette espèce que l'on venait de pêcher, irrité de ses blessures et de sa captivité, saisir avec fureur, et briser comme un verre, une sorte de coutelas avec lequel on voulait achever de le tuer, et mordreavec rage des bâtons et des morceaux de bois dont on se servait pour le frapper.
Au reste , on va avec d'autant plus de constance à la poursuite du loup, qu'il peut fournir une grande quantité d’aliment, et que sa chair, suivant Ascagne, est, dans certaines circonstances, aussi bonne que celle de l'anguille. Les habitants du Groenland le pêchent aussi pour sa peau, qui leur sert à faire des bourses et quelques autres ustensiles.
Le loup a été nommé Crapaudine, parce qu'on a regardé comme provenant de cet animal, de petits corps fossiles, connus depuis longtemps sous le nom de Bufoniles ou de Crapaudines. Ces bufonites ont recu la dénomination qu’on leur a donnée dès les premiers moments où l’on s’en est occupé , à cause de l'origine qu’on leur a dès lors attribuée. On a supposé que ces petits corps étaient des pierres sorties de la tête d’un crapaud, en latin Bufo. Ils sont d’une forme plus ou moins convexe d’un côté, plane ou concave de l'autre, d’une figure quelquefois régulière et quelquefois irrégulière, et communément gris ou bruns, ou roux, Ou d’un rouge-noirâtre. Par une suite de la fausse opinion qu’on avait adoptée sur leur nature, on les a considérés pendant quelque temps comme des pierres fines du second ordre : mais lorsque l’histoire naturelle a eu fait de plus grands progrès, on s’est bientôt aperçu que ces prétendues pierres fines n'étaient que des dents de poissons pétrifiées, et presque toujours des
molaires. Les uns les ont regardés comme des dents d’anarhique, d’autres comme des dents du spare dorade, d’autres comme des dents de poissons osseux, différents de la dorade et de l’anarhique. Ils ont tous eu raison, en ce qu’on doit rapporter ces fossiles à plusieurs espèces de poissons très-peu semblables l’un à l’autre; et telle a été l'opinion de Wallérius. La plus grande partie de ces dents nous ont paru néanmoins avoir appartenu à des dorades ou à des avarhiques. Au reste, il est très-aisé de séparer parmi ces fossiles les dents molaires du loup d’avec celles du spare dorade : les dernières ont une régularité etune convexité que l’on ne voit pas dans les premières. Mais pour être de quelque utilité aux géologues, et leur donner des bases certaines d’après lesquelles ils puissent lire sur les corps pétrifiés et fossiles quelques points de l'histoire des anciennes révolutions du globe, nous tächerons de montrer, dans notre discours sur les parties solides des poissons, les véritables caractères des dents d'un assez grand nombre d’espèces de ces animaux.
Le loup est d’un noir cendré par-dessus, et d’un blanc plus ou moins pur par-dessous ; ce qui lui donne un nouveau rapport extérieur avec plusieurs cétacées. Mais peut-être ne doit-on regarder que comme une variétéde cette espèce, l’anarhique que l'on a désigné par le nom de Strié !, qui présente en effet des stries irrégulieres, presque transversales, et brunes, et qui a été péché auprès des rivages de la Grande- Bretagne 2,
L'ANARHIQUE KARRAK #, Auarhichas Karrak, Lacep.; A. minor, Cius., Cuv. ET L'ANARHIQUE PANTHÉRIN #.
Anarbichas pantherinus, Lacep. r.
Ces deux espèces habitent dans l'Océan sep-
* Anarhichas strigosus, Linnée, éd. de Gmelin. — Brit. Zool. 5, n. 65, p. 119.
3 À la membrane des branchies du loup 6 rayons, à la na« geoire dorsale 74, à chacune des nageoires pectorales 20, à celle de l'anus 46, à celle de la queue 16; on a compté, à chacune des pectorales de l'anarhique strié 18, et à celle de la queue du même animal 15.
5 Loup marin karrak, Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — Ot. Fabric. Faun. Groenland , p. 159, n. 956. — 4narhichas minor, Müller, Prodrom. Zool. dan.—Olafs. Island., p.892, t. 42.
+ Kusatschka, en Russie. — Zoview, Act. Petrop.1781, 1, p.271, tab. 6.
5 M. Cuvier ne mentionne pas cette dernière espèce. D,
tentrional , la première dans la mer du Groenland, et la seconde dans la mer Glaciale. Elles ont d’ailleurs beaucoup de rapports l’une avec l’autre.
Le karrak a les yeux très-gros et rapprochés du sommet de la tête, quia, dit-on, quelque ressemblance vague avec celle d’un chien. L'ouverture de sa bouche est grande; les deux mächoires présentent de chaque côté trois dents aiguës et inégales; et dans l'intervalle qui sépare par-devant ces deux triolets, on compte deux autres dents plus petites.
La nageoire dorsale s'étend depuis le cou jusqu'à une très-petite distance de la nageoire de la queue".
Le karrak est ordinairement d'un gris noirâtre, et ne parvient pas à des dimensions aussi considérables que le loup.
Peut-être le panthérin est-il communément encore moins grand que le karrak; peut-être at-on eu raison d'écrire que sa longueur ordinaire n’est que d’environ un mètre. On lui a donné le nom que j'ai cru devoir lui conserver, parce que sur un fond plus ou moins jaunâtre, et par conséquent d’une teinte assez semblable à la couleur de la panthère, il présente, sur presque toute sa surface, des taches rondes et brunes.
Sa tête est un peu sphérique; ses lèvres sont doubles. Au travers de la large ouverture de sa gueule, on aperçoit aisément, de chaque côté de la mâchoire supérieure , deux rangs de dents coniques et plus ou moins recourbées, et deux rangées de dents molaires. Entre les quatre rangs de dents coniques, on voit quatre autres dents placées longitudinalement; et entre les quatre rangées de dents molaires, paraît sur le palais une série longitudinale de sept dents très-fortes, et dont les deux premières sont ordinairement séparées des autres. La mâchoire inférieure est armée, de chaque côté, de deux rangs de dents molaires, et de deux ou trois rangées de dents coniques.
Les yeux sont grands et assez éloignés l’un de l’autre. La nageoire du dos, qui ne commence qu’à une certaine distance de la nuque, touche celle de la queue; et ces deux derniers caractères sufliraient pour séparer le panthérin du karrak, dont la nageoire caudale est un peu éloignée de celle du dos, et dont les yeux sont rapprochés sur le sommet de la tête. Deux la-
4 A la nageoire dorsale du karrak 70 rayons, à chacune des pectorales 20, à celle de l'anus 44, à celle de la queue 21.
mes composent chaque opercule branchial ; on ne voit pas de ligne latérale. Les nageoires pectorales sont arrondies comme celle du loup; la nageoire de la queue est un peu lancéolée .
Au reste, suivant l’auteur russe Zoview, qui a fait connaître le panthérin , on ne mange guère en Russie de cet anarhique, quoiqu’on y vante la bonté de sa chair.