CHAPITRE VIII
HABITATION DES CHAMPIGNONS
En toute région, quelle qu’elle soit, écrit Fries, il est nécessaire d’abord d’établir une distinction entre ses parties nues et découvertes et ses parties boisées. Dans le pays plat et découvert l’évaporation est plus rapide, grâce à l’action combinée du soleil et du vent : il en résulte qu’il y a moins de Champignons que dans les endroits montagneux et boisés comme le Limousin, où on récolte plusieurs espèces qui lui sont propres, l’Oronge, Amanita cœscirea; l’oreille de chardon, Ag. eryngii, habite spécialement la Touraine.
Les Coprins augmentent en nombre, surtout dans les environs de Paris, région extraordinairement cultivée et fertile. Les pays bien boisés, comme Vil lers- Cotterets, Chantilly, où l’humidité se conserve plus longtemps, produisent, par conséquent, d’immenses quantités de Champignons. Les Agarics et les Bolets dépendent beaucoup de la nature des forêts. Quand les bois sont coupés d’une façon périodique, les espèces semblent changer de place: celles qui abondent dans les fourrés épais deviennent rares ou disparaissent par suite de la coupe, comme nous l’avons remarqué à Meudon, et d’autres, inobservées jusque-là, les remplacent. Quelques espèces aussi sont particulières à certaines essences forestières et diffèrent, par exemple, sous les hêtres et les sapins. Sous l’ombrage des forêts de sapins comme à Ory, près Chantilly, ou à Vincennes près le champ de course, les Champignons se montrent plus tôt; c’est au point que souvent j’ai fait une belle récolte à Ory, tandis qu’à Chantilly, sous les bois feuillus, je voyais à peine commencer la croissance. Il est vrai que, dans les grands bois, les feuilles tombées, formant des couches épaisses, retiennent l’humidité dans le sol et retardent ainsi la végétation des Champignons; d’un autre côté, ces bois conservent l’humidité plus longtemps, circonstances qui permettent aux grandes et belles espèces de se mieux développer. Tous les botanistes qui observent une localité sous le rapport de sa Flore mycologique pendant une
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période de dix ans, ont dû être frappés de la différence produite dans le nombre et la variété des espèces par ce que l’on peut appeler une saison favorable. Il est raisonnable de supposer qu’une succession d’années sèches exerce une influence considérable sur la Flore d’un lieu, et que la chaleur et l'humidité jouent un rôle important dans la végétation mycologique. J’ai remarqué que la véritable Oronge, d’abord commune dans une petite localité du bois de Verrières, devient de plus en plus rare; il y a des années même où l’on n’en rencontre plus, sans cependant qu’elle disparaisse entièrement. Bien que nous sachions fort peu de chose sur les conditions de germination de cette Amanite, la cause de ce fait est due sans doute à un changement dans la constitution physique du terrain, car on a fait une coupe de bois qui a pu détruire la végétation de ce Champignon. Si on compare la Flore cryptogamique de la forêt de Fontainebleau à celle de la forêt de Compiègne, on peut observer que la première est moins riche en variétés que la seconde ; la forêt de Sénart s’appauvrit depuis quelques années par suite des progrès de la culture.
C’est surtout pendant les temps frais et humides de l’automne que les grands Champignons prospèrent le plus vigoureusement dans notre pays, et on remarquera facilement que leur nombre s’accroît avec l’humidité de la saison. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer la production de la zone centrale européenne, où la température est moyenne et les pluies assez fréquentes ; les récoltes sont moindres dans le Midi, où il y a trop de chaleur et pas assez d’humidité, et dans le Nord, où la température moyenne est peu élevée. Le nombre des espèces varie dans chaque zone suivant la nature, les accidents du sol ; et, comme elles préfèrent généralement un arbre à un autre, plus ceux-ci seront variés, plus elles le seront aussi. Sous le rapport de l’altitude que les Champignons peuvent atteindre, Oswald Heer nous a fourni quelques renseignements précieux pour les Alpes. A b, 000 pieds il a rencontré très abondamment VAgaricus muscarius et le Merulius cantharellus ; l’un et l’autre avaient totalement disparu à 2,550 ; il a vu un très bel échantillon de Clavaria cristata à 5,600 pieds. De 6,500 ; pieds jusqu’à 7,000, il a trouvé un très grand nombre d’Agarics, et enfin à 6,780, deux Pezizes : l’une d’elles croissait sur les tiges mortes du Chrysonthemum atratum.
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PniLLiPi rapporte que, dans son ascension de l’Etna, il observa à 3,000 pieds de hauteur le Nidularia crucibulum cl à 5,100 le Geastrum hygrometricum . M. Agassiz, qui parcourut si longtemps les régions froides et élevées, a vu un Mycène dont le pied était très long croître parmi les mousses, sur les bords du glacier de l'Aar, à 8,000 pieds d’altitude. Les observations de M. Junghuhn, laites sur le Meropi, Kcndang, Burang-Rang, Tvermai, etc. , hautes montagnes de Java, ne sont pas moins intéressantes; elles nous apprennent que la plus grande partie des Champignons se montre à la hauteur de 3,000 à 5,000 pieds, qu’ils croissent dans toutes les saisons et presque toujours solitaires. Au delà de 5,000 pieds, ils deviennent fort rares. Le Schizophyllum commun, que l’on trouve presque dans tous le pays, croît depuis le niveau de la mer jusqu’à 6,000 pieds; de .1 ,000 à 2,000 pieds, on rencontre les Polyporus minimus, /lavas, X anthopus, Xerotus indicus, Telephora papyracea , Sphœria peltata, Hypoxylon alutacea , Cenangium paradoxaux; de 2,000 à 4,000, le Polyporus vulgaris , spadicus , lacevus, bicolor , versicolor , Dædalea crustacea, Telephora oslrta, Clavaria cristata , Peziza scutellata , Stilbum incarnatum ; de 4,000 à 5,000 VAgaricus campestris, Favolus puslulatus , Cyphella musœ, Arcyria punicea, Hysterium flexuosum, Sphœria , Peziza ; enfin de 5,000 à 8,000, le Canlharellus redivivus. MM. de Humboldt, Bonpland et Galeoti ont trouvé des Champignons à des hauteurs considérables, sur les Cordillères.
On voit par cet exposé que les Champignons diminuent en nombre quand on atteint le sommet des montagnes, par conséquent à mesure que la température s’abaisse. Le résultat est le même si l’on considère la latitude sous laquelle ils se développent. Dans la zone équatoriale et dans la tropicale surtout, ils paraissent plus abondants et plus variés que dans la zone tempérée, où ils sont partout très nombreux; ils diminuent ensuite à mesure que l’on avance vers les régions polaires. Nous devons à Berkeley, que j’ai déjà souvent cité, la description d’un grand nombre de Champignons de l’hémisphère austral. MM. Gaudichaud et Raoul ont enrichi la collection du Muséum de Paris d’espèces récoltées dans les îles Malouines et la Nouvelle-Zélande.
Le professeur Ehrenberg, qui a décrit les Champignons du
ACTION DES AGENTS EXTÉRIEURS
voyage de Chamisso, note encore les Uredo inlerstitialis et rosœ. à Unalaska, par 54° lat. sept.; les Æcidium epilobi, Uredo pyrolœ. puccinia, vesiculosa , Eurotium herbarium, etc., par Go° lat. sept., dans l’île Saint-Laurent, les Sphœria hederæ, Triblidium circticum , et, dans l'île de Chamisso, située au 66°degré, le Sphœria herbarum. Enfin Robert Brown, dans sa Flore de l’île de Melville, par74°47r lat. sept., mentionne deux Champignons ; c’est le point le pl us reculé où l’on en ait jamais rencontré.
Il est donc impossible, sur des données aussi Faibles, de pouvoir tracer les premières lignes de l’arithmétique des cryptogames ; nous nous contenterons de remarquer que la Flore crvptogami que de l’Amérique boréale a les plus grands rapports avec celle de l’Europe. Quelques genres paraissent appartenir à certaines régions : ainsi on n’a observé jusqu’à ce jour les genres Broomeia, Phellorina, Scoleiocarpus , Polyplocium , qu’au cap de Bonne- Espérance; Hymcnogrammc, Cymoioderma , Trichocoma, Tri champhorci , qu’à Java ; Hyperrhiza en Caroline; Peterophyllus en Égypte; mais rien ne prouve qu’ils n’existent point dans d’autres pays, ou qu’ils ne sont pas représentés par des espèces analogues. Dans mon second volume, les « Champignons parasites », je démontrerai que les différents genres de Champignons ne se renferment pas dans des limites aussi étroites que certaines familles des plantes phanérogames.