DÉLIMITATION DE LA CLASSE DES CORALLIAIRES
# La signification du mot polype a singulièrement varié depuis les temps anciens jusqu’à nos jours: Aristote, Pline et les autres naturalistes de l’antiquité l’appliquaient aux Mollusques à bras, dont Cuvier a formé la classe des Céphalcpodes, et on le retrouve encore avec cette même acception dans le mot poulpe dont nous nous servons communément pour désigner un de ces animaux. Les auteurs de la Renaissance y ont donné la même valeur. Mais, vers le milieu du XVIIE siècle, Réaumur et Bernard de Jussieu le transférèrent d’un commun accord aux animaux que Peyssonnel et eux-mêmes venaient de découvrir dans une multitude d'êtres réputés jusqu'alors des plantes marines, et Trembley lappliqua également aux animalcules d’eau douce, que ses expériences ont rendus célèbres. Leur exemple a été suivi par tous les zoologistes modernes, et aujourd’hui, dans le langage usuel, on applique ce nom à tous les êtres qui, par la forme générale de leur corps, ressemblent à une petite colonne cylindrique couronnée de tentacules. A une époque peu éloignée de nous, lorsque l'organisation intérieure de ces animaux était encore inconnue, on les réunissait tous dans une même division que l’on appelait généralement la classe des Polypes ; maïs on sait maintenant que ces êtres sont en réalité de nature très-différente, que les uns se rattachent à lembranchement des Mollusques ; que d’autres ne peuvent être séparés des Médusaires, dont ils ne sont, pour la plupart, que le jeune âge; que d’autres enfin doivent former, dans l’embranchement des Zoophytes, une classe distincte dont les représentants les plus importants sont le Corail, les Madrépores et les Actinies. C’est de ce dernier groupe
naturel que nous nous proposons de traiter dans cet ouvrage. Dans le désir de ne pas surcharger la science de noms nouveaux, nous avions d’abord conservé le nom de Polypes que Cuvier et Lamarck avaient donné au groupe hétérogène dont cette classe est un démembrement ; mais l'expérience nous a montré qu’il y avait à cela des inconvénients graves. L’habitude d’appeler Polypes les animaux exclus de ce groupe était trop enracinée pour qu’il nous fût possible d’en limiter ainsi le sens, et il en résultait souvent une confusion inextricable dans le langage zoologique. Effectivement, d’après ce système de nomenclature, le Polype de Trembley n’était plus un Polype ; presque tous les animaux pour lesquels B. de Jussieu avait fait revivre ce nom, en y donnant une valeur nouvelle, devaient nécessairement le perdre, et l’idée du Polype qu'avaient laissée dans l'esprit de tous les zoclogistes les belles observations d’Ellis et de Pallas, devenait une idée fausse.
Un tel état de choses serait évidemment préjudiciable aux intérêts de la science, et ne nous semble pas pouvoir être maintenu plus longtemps. Le mot polype pourra continuer à être d’un emploi très-utile pour désigner, comme par le passé, la portion molle et contractile du corps des Bryozoaires, des Sertulariens ou jeunes Acalèphes, des Hydres, des Alcyonaires et des Zoanthaires, mais nous paraît devoir cesser d’être employé pour désigner un ou plusieurs de ces groupes zoologiques à l’exclusion des autres. f
Dans le système de classification de quelques naturalistes, principalement des auteurs anglais, le mot Zoophytes se trouve substitué à celui de Polypes ; mais comme la signification de cette expression a été préalablement fixée d’une manière plus large encore par des zoologistes dont l'autorité ne saurait être révoquée en doute, il résulterait de son emploi, dans ce sens restreint, des inconvénients au moins aussi graves. Nous continuerons donc de comprendre sous le nom de Zoophytes tous les animaux qui, à raison de leur forme générale, offrent quelque ressemblance avec les plantes, et nous appellerons classe des CorazriaiREs (Coralliaria) le groupe naturel qui comprend le Corail et tous les autres animaux ayant la même structure essentielle ; animaux qui, pour la plupart, fournissent, sinon le Corail proprement dit, du moins des produits que, dans le langage ordinaire, on confond souvent sous le même nom.
La division ainsi formée correspond à l’ordre des Actinoïdea dans la méthode de M. Dana , et aurait pu conserver ce nom si
déjà Blainville n'avait désigné à peu près de la mème manière lembranchement tout entier des Zoophytes.
Cet embranchement nous semble se diviser naturellementen deux groupes principaux, l’un est typique et se compose des animaux rayonnés, il correspond par conséquent à peu près au sousrègne des Actinozoaires de Blainville et doit conserver le nom de Raniaimes. L'autre est aberrant et renferme des êtres qui,.dans le jeune âge, ressemblent aux embryons ou larves des précédents, mais se dégradent par les progrès du développement et ne présentent à l’état adulte ni la forme rayonnée ni aucun des autres caractères ordinaires des Zoophytes. Cette dernière division peut être désignée sous le nom de SarcoDaiREs (1), parce que la substance de ces animaux consiste essentiellement en cette matière glutineuse et contractile, appelée sarcode par M. Dujardin. Elle correspond à peu près au sous-règne des Amorphozoaires ou animaux hétéromorphes de Blainville, et devra renfermer les Spongiaires et les Rhizopodes ou Forammifères, mais non les autres animalcules que l’on réunit d’ordinaire à ces derniers sous le nom commun d’éinfusoires, et dont le plus grand nombre nous paraît devoir se rattacher au type des Molluscoïdes (2).
La plupart des zoologistes divisent les Radiaires en trois classes : les Echinodermes, les Acalèphes et les Polypes; mais ce mode de distribution ne représente pas d’une manière exacte la série des modifications introduites par la Nature dans la constitution de ces animaux. Effectivement il existe parmi les Radiaires deux types principaux caractérisés par le mode de développement aussi bien que par la structure de l’animal adulte, et par conséquent c’est en deux groupes subcrdonnés et non en trois que ce sous-embranchement doit ètre partagé. L'un de ces types secondaires constitue une seule classe : celle des Echinodermes ; l’autre se retrouve à la fois chez les Acalèphes de Cuvier, chez les Polypes hydraires et chez les Polypes coralliaires. Tous ces derniers animaux ont entre eux une parenté étroite, et pour que la classification zoologique soit autant que possible
(1) Ce nom a été employé déjà en 1853 dans un tableau du Règne animal placé à la fin des Notions préliminaires de zoologie par Milne Edwards; mais le groupe appelé ainsi comprenait alors les Infusoires aussi bien que les Spongiaires.
(2) Voyez, sur les affinités des Trichodaires ou Infusoires proprement dits : 3. Haime, Observations sur les métamorphoses et l'organisation de la Trichoda hynceus (Annales des Sciences naturelles, 3° série, t. XIX, p. 132, 1853).
Coralliaires. Tome 1. 3
l'expression du plan que la nature semble avoir suivi dans la création du Règne animal, ils doivent y être représentés par une division particulière que MM. Frey et Leuckart ont désignée sous le nom de CoELENTÉRÉS, Cœlenterata (1).
La classe des Coralliaires dont nous allons faire ici l’histoire forme une des subdivisions naturelles de ce groupe. Les autres Ctlentérés doivent être réunis en une seconde section à laquelle on peut conserver le nom commun d’Acalèphes, et ilsnous semblent devoir y constituer 3 classes, savoir : les Médusaires, les Siphonophores et les Hydraires. C’est aux Siphonophores que les Coralliaires ressemblent le plus. Les Hydres, qu’on avait classés avec ces Zoophytes sous le nom commun de Polypes, s’en éloignent davantage; mais ne nous semblent pas devoir être confondus avec les Sertulariens dans le groupe des Médusaires, comme le voudraient quelques naturalistes, et restent à nos yeux les représentants d’un type particulier pour lequel nous conservons la dénomination d'Aydraires.
Pour nous, la classe des Coralliaires se compose des ZoopxyTEes RADIAIRES COELENTÉRÉS qui, organisés pour la vie sédentaire, restent presque toujours fixés par leur base à des corps étrangers, et ont, comme nous le verrons plus tard, les organes spéciaux de la génération logés dans l'intérieur du corps à l’entour de la cavité digestive, tandis que chez les autres Cœlentérés ou Acalèphes, ces mêmes organes sont toujours superficiels et indépendants de la cavité stomacale.