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DE LA NUTRITION DES CRUSTACÉS

$ I De la Digestion.

Les divers actes qui ont pour but le renouvellement continuel des molécules constituantes du corps des animaux, ou la nutrition, se rapportent à trois fonctions principales, savoir : la digestion des alimens ou leur transformation en chyle, la respiration et la circulation. Le principe que la nature a adopté dans les modifications successives qu'elle a fait subir aux instrumens affectés à ces diverses fonctions, chez les êtres dont elle a voulu rendre les facultés de plus en plus parfaites, est celui de la division du travail. Les animaux les plus simples se nourrissent et respirent seulement par une espèce d'imbibition qui se fait également par tous les points de la

(1) Latreille, Histoire naturelle des Crustacés, t, V, p. 142.

superficie de leur corps, et on ne voit dans leur intérieur aucun organe destiné spécialement au transport des substances absorbées; mais bientôt la digestion se localise dans une partie déterminée de l’économie; on voit alors une portion de l’enveloppe tégumentaire se reployer en dedans, de manière à former une cavité en communication avec le dehors, dans l'intérieur de laquelle les alimens subissent certains changemens qui les rendent propres à être absorbés, ou, en d’autres mots, sont digérés. La cavité alimentaire acquiert ensuite une structure plus compliquée, et s'entoure de divers organes destinés à y faire pénétrer les substances nutritives, ou à les modifier de telle ou telle manière. Le même orifice sert d’abord à l'entrée des alimens et à l’expulsion du résidu de la digestion; mais bientôt nous voyons ces deux phénomènes avoir lieu par des orifices distincts : la bourse stomacale se transforme en un tube dont l'ouverture antérieure constitue la bouche, et l'ouverture postérieure l’anus. Les divers liquides qui servent à modifier ou à dissoudre les alimens, au lieu d'être sécrétés seulement parles parois dela poche dans laquelle ils sont appelés à agir, ontieur source principale dans des organes particuliers dont le nombre augmente, et la structure, ainsi que les fonc- Lions, varient de plus en plus. Lorsque la division du travail est portée encore plus loin, chacune des modifications que subissent les alimens avant que d’être absorbés , a lieu dans une portion déterminée du tube digestif. Enfin, les instrumens employés à saisir les corps dont l’animal se nourrit, et à les diviser avant qu'ils ne soient avalés , deviennent aussi de plus en plus spéciaux. Quantaux phénomènes de larespiration

et aux actes au moyen desquels les sues nutritifs sont portés de la cavité digestive dans toutes les parties du corps, nous verrons aussi, par la suite, qu’ils se compliquent et se localisent davantage, à mesure que l’on s'élève dans l’échelle des êtres.

Les Crustacés se trouvent placés vers le milieu de la série dont nous venons de parler. Tous sont pourvus d’un appareil spécial de digestion communiquant au dehors par deux ouvertures distinctes, et composé d’un nombre assez considérable d'instrumens divers Une partie de ce système compliqué sert à la préhension des alimens, à la mastication et à divers actes du même ordre ; d'autres organes sont spécialement destinés à la formation de certains liquides nécessaires à la digestion; enfin, une troisième partie du même appareil reçoit les alimens et leur fait subir les modifications qui les rendent propres à être absorbés et à servir aux besoins de la nutrition. La composition de ce système et la disposition de chacun des instrumens dont il se compose varie beaucoup chez les divers Crustacés ; mais la plupart de ces diflérences correspondent à une spécialité plus ou moins grande dans le mode d'action de ces organes, et dépendent du degré auquel la nature s’est avancée dans la division du travail dont l'ensemble constitue la digestion.

Les Crustacés se nourrissent de deux manières trèsdifférentes ; les uns vivent en parasites sur des animaux dont ils sucent le sang ; les autres recherchent seulement des alimens solides et n’établissent jamais leur demeure sur les êtres vivans qui leur servent de proie. Les premiers sont en petit nombre et n'acquièrent qu'une laille assez minime; les derniers constituent Ja grande majorité des espèces de cette classe et

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acquièrent souvent un volume trés-considérable : on assure que quelques-uns de ces animaux se nourrissent, au moins une partie, de substances végétales ; mais en général ils sont carnivores et d’une voracité remarquable ; ils dévorent avec avidité les cadavres dont ils peuvent s'emparer ; et, quand la faim les presse, ils se mangent entre eux. Lorsque l’on conserve longtemps des Homards dans des casiers(1), par exemple, et qu'on n'a pas le soin d’enfoncer une petite cheville dans l’articulation de leurs pinces afin de les empécher de se servir de ces organes , on voit les plus gros détruire les faibles et s’en nourrir.

Chez presque tous les Crustacés il existe un certain nombre d'organes extérieurs destinés spécialement à porter les alimens dans la cavité buccale, et à les diviser mécaniquement avant qu'ils ne pénètrent dans le tube digestif ; mais il en est aussi chez lesquels la division du travail n’est pas poussée aussi loin, et où ces fonctions sont remplies uniquement par les membres qui servent aussi à la locomotion. Les Limules sont dans ce cas ; chez ces animaux singuliers , la bouche, qui occupe la face inférieure du corps, est entourée par un cerlain nombre de pates ambulatoires , et c’est larticle basilaire de ces membres qui remplit les fonctions de mandibules.

Chez tous les autres Crustacés, un certain nombre desmembres de la portion céphalo-thoracique du corps, au lieu d’agir à la fois à la manière de pates et de mà-

(1) On donne ce nom à des espèces de paniers à claire-voies qui servent de pièges dans certaines pêches, et qui sont employés plus fréqnemment encore pour emprisonner des Homards sous l'eau.

DES CRUSTACES. Gi choires , sont spécialement affectés à l'appareil digestif et présentent des modifications en rapport avec les fonctions qu’ils sont appelés à remplir.

Tous ces animaux , comme nous l'avons déjà dit, ne se nourrissent pas de la même manière; les uns, en petit nombre, vivent en suçant seulement des liquides, et sont toujours parasites ; les autres font usage d’alimens solides et mènent une vie errante, Les premiers sont ceux dont la bouche présente en sénéral la structure la plus simple; mais, pour en bien comprendre la composition, il importe de connaître d’abord celle du même appareil chez les Crustacés broyeurs.

Chez tous ces animaux l'ouverture buccale occupe la face inférieure de la portion céphalique des corps, et se trouve bondée en avant et en arrière par une pièce tégumentaire impaire qui occupe la ligne médiane ; l’une de ces pièces, située au devant de la bouche, a en général la forme d’une petite lame cornée ou osseuse, et constitue ce que l’on nomme le /abre ou lèvre supérieure ; l'autre, également lamelleuse, mais ordinairement bifide, porte lenom de languette ; maisil seraitpeut-être mieux de l'appeler la lèvre inférieure. Enfin, les côtés de la bouche sont toujours occupés par les membres de la première paire située après les antennes , et ces organes sont modifiés de manière à être aptes à couper et à broyerles alimens; aussi ont-ils reçu le nom de mandibules (1); leur forme est en général assez semblable à celle de l’article basilaire des membres qui chez les Limules servent en même temps de

(n) P1,,5;;fig.13.

pates et de mâchoires ; enfin , ils portent souvent un appendice articulé qu'on à nommé palpe mandibulaire(r), mais qui paraît être la continuation de la tige du membre, et non l’analogue de la partie que nous avons appelée palpe.

Telles sont les parties qui entourent immédiatement la bouche des Crustacés broyeurs; mais elles ne sont pas les seules qui appartiennent à l'appareil de la mastication, et il existe toujours une ou plusieurs paires de membres qui font suite aux mandibules, et qui ont pour fonction principale de porter les alimens dans le tube digestif, et de les empêcher de s'échapper d’entre les mandibules lorsqu'ils viennent à être comprimés entre ces organes. Le nombre de ces instrumens accessoires de la mastication varie beaucoup ; chez les Phyllasomes , par exemple, il n’y en a qu'une seule paire, tandis que chez les Crabes et les Ecrevisses on en compte cinq dechaque côté (2). Ghez tous ces Crustacés , les deux premières paires de membres qui suivent les mandibules paraissent être spécialement destinées à entrer dans la composition de l'appareil buccal, et, lorsque l’une d’elles ne sert plus à des usages de ce genre, elle devient rudimentaire; mais les autres, au nombre d’une, de deux ou de trois paires, suivant les espèces, prennent tantôt la forme de màchoires, tantôt celle de pates ambulatoires, ou préhensiles, et remplissent quelquefois en même temps les fonctions de ces deux organes (3) ; aussi distingue-

(GOLPL.S, Ag. 13, 6 (2) PI. 3, fig. 9-13.

(3) Voyez à ce sujet les belles recherches de M. Savigny, sur

t-on les premiers sous le nom de mächoires proprement dites, et les derniers sous celui de médchotres auxiliaires ou pates-mâchotires.

Tous les membres modifiés ainsi, pour servir d’organes de mastication , se meuvent latéralement comme chez les Insectes et les autres animaux articulés, tandis que dans l’embranckement des animaux vertébrés les instrumens destinés aux mêmes usages se meuvent dans la direction de l’axe du corps. Ils sont toujours appliqués sur la bouche, et les anneaux auxquels ils appartiennent sont soudés aux précédens, de manière à entrer dans la composition de la tête. Leur nombre, comme nous l’avons déjà dit, varie beaucoup ; chez les Thysanopodes et plusieurs autres Stomapodes , de même que chez les Nébalies , etc. ,les mâchoires seules entrent dans la composition de l'appareil buccal, et tous les membres qui leur succèdent ont Ia forme et les fonctions de pates locomotrices(r); chez les Édriophthalmes le nombre des organesde manducation est augmenté d'une paire de pates-mâchoires (2; chez certains Salicoques, que j'ai désignés sous le nom de Sergeste , une seconde paire de pates-mâchoires vient s'ajouter aux derniers membres déjà groupés autour de la bouche (3) ; etenfin, chez tous les autres Décapoïes, on compte trois paires de ces pates-mâchoires ; de sorte qu'alors le nombre total des membres modifiés pour servir à la manducation est de six paires.

l'organisation de la bouche des insectes , des Crustacés, etc., dans ses mémoires sur les animaux sans vertèbres, 1%. Fascicule.

(1) PL 26, fig. x.

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