CASTOR
mais le besoin de respirer les force à remonter dans des endroits où l’on a cassé la glace, et c’est alors qu’on les prend. Leur fourrure est recherchée, surtout à cause du duvet fin dont elle se compose en partie, lequel est très-estimé pour la fabrication des chapeaux de feutre. Mais la consommation en est considérablement diminuée, soit parce qu’on lui substitue presque entièrement le poil de lièvre ou de lapin, soit parce que la fabrication des chapeaux de soie a remplacé en grande partie celle des chapeaux feutrés.
Le castoréum, quoique beaucoup moins usité aujourd’hui qu’autrefois pour l’usage médical, reste encore cependant un objet de commerce assez important. On en distingue deux espèces principales, celui de Russie et celui d’Amérique. Ce dernier est le seul qui soit employé en France et en Angleterre, et c’est lui que je décrirai principalement.
Castoréum «l’Amérique. On distingue encore dans le commerce anglais deux sortes de castoréum d’Amérique, celui du Canada et celui de la baie d'Hudson; mais je pense que cette distinction est plutôt nominale qu’effective, et que la presque totalité du castoréum d’Amérique est importée aujourd’hui par la compagnie de la baie d'Hudson. Je pense enfin que les casloréums de ces deux contrées peuvent offrir, chacun de leur côté, de grandes variations dans leur volume et dans leur qualité, suivant l’âge de l’animal, la nature et l’abondance plus ou moins grande de sa nourriture, l’époque de l’année, etc. ; de sorte qu’il doit être fort difficile de leur assigner une origine certaine : c'est, pourquoi je les comprends fous deux sous le seul nom de castoréum d‘ Amérique.
Ce castoréum est onctueux et presque fluide dans l’animal vivant, mais le commerce nous le présente desséché dans ses deux poches, encore unies ensemble, à la manière d’une besace et plus ou moins ridées et aplaties. Il a encore une odeur très forte et même fétide ; une couleur brune noirâtre à l’extérieur; brune, fauve ou jaunâtre cà l'intérieur; une cassure résineuse entremêlée de membranes blanchâtres; une saveur âcre et amère. Souvent aussi, au lieu d’être tout à fait sec, le castoréum, étant plus nouveau, conserve une certaine mollesse, et alors son odeur et sa saveur sont encore plus fortes; mais il faut prendre garde de confondre cette force avec celle résultant de l’altération qu’éprouve le castoréum conservé dans des lieux humides, et, dans tous les cas, il faut préférer le castoréum sec, et pourvu de l’odeur forte qui lui est propre. Il donne avec l’alcool et l'éther des teintures brunes très-foncées, qui blanchissent fortement
Cuiboürt, Drogues, G8 édition.
t. in.
31 LES MAMMIFÈRES
par l’eau et laissent précipiter une matière résineuse bruner odorante, molle et tenace.
Ainsi que je l’ai dit ci-dessus, le castoréum d’Amérique \arie beaucoup en qualité suivant l’àgc de l’animal, l’abondance et la nature de sa nourriture, et surtout, probablement, suivant l’époque plus ou moins éloignée du temps du rut à laquelle il a été tué. Tantôt, en effet, l'appareil membraneux et glanduleux qui forme l’intérieur des poches est presque vide de matiôie résinoïde odorante, et tantôt il en est entièrement gorgé. Dans le premier cas, le castoréum desséché présente une cassuie ou une déchirure toute fibreuse, et dans le second il en piésentc une nette et résineuse, qui ne laisse apercevoir les fibres et les membranes interposées que lorsque la matière résineuse a été dissoute par l’alcool.
Je donne ici, entre beaucoup d’autres, trois figures remarquables de castoréum d’Amérique. Dans la figure 703, les deux poches, longues de 8 £t 9 centimètres, sont accompagnées de la
Fig. 791. — Castoréum d’Amérique.
verge a dont le gland, osseux et couvert de papilles épineuses, *e termine eu A. La figure 70 i présente la réunion de quatre poches dont les deux supérieures, longues de 13 centimètres, sont les poches ordinaires du castoréum. Les deux autres poches, plus petites et plus étroites, sembleraient ne pouvoir être que les glandes
RONGEURS. — CASTOR
anales, destinées à la sécrétion de la matière grasse et onctueuse qui sert probablement au castor à enduire sa queue et sa fourrure ; et cependant cl'es sont conformées comme les premières, et la matière qu’elles renferment est semblable à celle qui est contenue clans les grandes poches. La figure 795 représente les quatre
Fig. 7S5. — Castoréum d’Amérique.
poches d’un jeune castor. La verge v était collée contre l’une des poches a qui sont épaisses, charnues, d’une couleur brune noirâtre à 1 intérieur, et remplies d’un suc résineux de même cou- Iem . (.es poches paraissent être les vraies poches au castoréum non encore développées. Les deux poches b sont beaucoup plus sèches à l’intérieur et d’un jaune rougeâtre. Ce sont les poches dites inférieures ou anales , qui sécrètent une liqueur jaune, fétide, de nature adipeuse, différente du castoréum.
Castoréum rouge orangé, résineux. J’ai trouvé quelquefois dans le commerce une sorte de castoréum beaucoup plus belle en apparence que celle que je viens de décrire, mais qui lui est certainement inférieure en qualité : les poches sont très-volumi.neuses et arrondies, remplies d'une matière quelquefois molle, sousent sèche et cassante, toujours d’une assez belle couleur muge, et donnant une poudre aurore, tandis que la poudre du bon castoréum est couleur de terre d’ombre. Cette matière est de nature résineuse, demi-transparente, peu entremêlée de membranes, d’une odeur faible, d’une saveur de cire qui serait aromatisée avec du castoréum : elle est presque entièrement soluble dans 1 alcool et dans l’éther. Quelques personnes ont pensé que ce castoréum avait été altéré par l’introduction frauduleuse d’une maLèie résineuse dans les poches qui le contiennent ; mais, ainsi qu on le verra plus loin, je suis porté â croire que sa nature particulière a été déterminée par celle des végétaux dont l’animal a fait sa nourrituie habituelle.
LES MAMMIFERES.
M. Delime, pharmacien à Paris, m’a montré un très-bel échantillon de ce castoréum, qui lui a été envoyé d’Allemagne sous le nom de castoréum de Russie , et qui se rapporte en ettet aux descriptions et aux analyses de cette sorte de castoréum qui ont été faites en Allemagne ; mais il diffère beaucoup par sa nature des castoréums de Bussie que j’ai pu voir, et cetle même nature purement résineuse, jointe à son odeur, le rapproche davantage du castoréum du Canada. L’échantillon de M. Delime se compose de deux poches pyriformes-arrondies, longues de 8 centimètres, larges de 6, terminées brusquement et unies l’une à l’autre par un conduit desséché, large de i centimètre, long de 7, ayant au milieu une ouverture commune longue de 2 centimètres. Le poids total des poches est de 215 grammes ; la membrane qui les recouvre est mince et noirâtre, comme celle du castoréum du Canada, la substance interne est complètement résineuse, d’un rouge orange, d’une odeur assez forte de castoréum du Canada, et d’une saveur amère jointe au même goût aromatique. Elle se ramollit sous la dent comme une résine huileuse ou comme de la cire.
Castor*' um de BSussie. La plupart des auteurs ont distingué deux sortes de castoréum, ceux de Russie et du Canada , et plusieurs d’entre eux, tels que les continuateurs de Geoffroy et Valmont de Bomare, se bornent à dire que le castoréum qui nous vient de Russie et de Pologne, par la voie de Danlzick, est estimé meilleur que l’autre. Des auteurs plus modernes donnent des caractères pour distinguer ces deux produits; mais je pense qu’ils se sont généralement trompés en présentant le castoréum de Russie comme celui dont on fait principalement usage en médecine, et en décrivant comme tel le castoréum d’Amérique, qui est presqqe le seul que 1 on trouve dans le commet ce.
Quant à moi, jusqu’à l’année 1831, je n’avais vu et décrit que lé castoréum d’Amérique (I). En cette année seulement, un négociant français, revenant de Moscou, rapporta 40 onces (1250 grammes) de castoréum «le Sibérie ; mais comme il ne voulait le livrer qu'au prix de 80 francs l’once, la vente ne put en être effectuée, et je ne sais ce que l’homme et la marchandise sont devenus.
Ce castoréum, montré à un médecin polonais, fut reconnu par lui pour le castoréum de Sibérie, usité en Pologne et en Galicie, lù il esttrès-estimé et fort cher. Il paraissait probable cependant qu’il avait subi une préparation qui l’éloignait de son état naturel. Voici les caractères que je lui ai trouvés.
(1) En supposant toujours que le castoréum rouge orangé résineux soit d’origine américaine.
RONGEURS. — CASTOR. 37
Au lieu d être en poches isolées, allongées, pyriformes et ridées, comme le castoreum du Canada, celui de Sibérie était en poches pleines, arrondies, plus larges que longues, et comme formées de deux poches confondues en une seule. Un échantillon unique sur les 40 onces offrait deux poches ovoïdes aux trois
Fig. 796. — Castoréum de Sibérie.
Fig. 797. — Castoréum de Sibérie.
quarts séparées (fig. 706), et la forme de quelques autres indiquait une division intérieure (fig. 797); mais la presque totalité oilrail une lusion complète de deux poclies en une seule (Au. 7t)8). Les dimensions naturelles de ces trois échantillons étaient, non compris le collet, pour le premier, 73 millimètres de largeur totale sur 33 millimètres de hauteur; pour le deuxième, G7 millimètres sur 45; pour le troisième, 84 millimètres sur 40.
Ce castoréum a une odeur d’empyreume aromatique , analogue à celle du cuir de Russie, très-forte et susceptible d’une grande expansion. Ce n’est que lorsque celte odeur s’est dissipée que les doigts qui
I ont touché laissent apercevoir l’odeur propre au castoréum du Canada. 11 a une consistance solide, presque sèche et friable; il est jaunâtre, graveleux sous la dent, d’une saveur peu sensible d abord, puis très-amère et aromatique. Il forme avec l’alcool une teinture à peine colorée, non-seulement parce qu’il lui fournit peu de matière soluble, mais encore parce qu’il manque du principe colorant rouge du castoréum du Canada.
II lait une \ive effervescence avec les acides, et contient une forte proportion de carbonate de chaux.
Fig. 793. — Castoréum de Sibérie.
LES MAMMIFERES.
Castoréum de Russie (!c M. l'CPCira (I). Dans Celle SOI le (le casloréum (flg. 7(J9), les poches sonl accolées deux à deux, mais sont complètement distinctes, comme celles du casloréum d’Amérique; elles ne paraissent pas atteindre le volume des plus grandes poches d’Amérique; elles sont plus courtes et plus arrondies, diversement comprimées par la dessiccation, longues de 6 centimètres, larges de 3,5 à 4 centimètres (2).
La pellicule extérieure est sèche, transparente et d’un gris brunâtre. On trouve au-dessous une membrane fibreuse, opaque,
blanche et nacrée , dont les plis pénètrent dans l’intérieur de la poche et paraissent la diviser en plusieurs chambres.
Par la dessiccation, ces plis intérieurs se contractent et forment des brides , entre lesquelles la substance du casloréum se boursoufle au dehors et donne à la surface de la poche une apparence mamelonnée. La substance même du castoréurn est d’une couleur rougeâtre, d’une apparence terne et grumeleuse, n’offrant pas la cassure résineuse du bon castoréurn du Canada; elle ne se ramollit pas non plus sous la dent, mais s’y réduit en poudre. Elle répand dans la bouche un goût très-fort, analogue à celui de la créosote, et finit par devenir amère. Elle offre une odeur mixte de castoréurn et de cuir de Russie; enfin elle lart une vive effervescence avec l’acide chlorhydrique, quoique ce caractère soit moins marqué que dans le castoréurn de Sibérie apporté en 1831.
Composition chimique . De toutes les analyses de castoréurn qui ont été publiées, je ne rapporterai que les deux suivantes, dues à Iludolph Bran des.
(1) Pereira, London medical Gazette, t. XYI1, p. 20G.
(2) Les deux poches figurées ci-dessus, appartenant à M. Percha, ne. pèsent que 557 grains troy (3G grammes). Une poche isolée du même castoréurn, conservée dans le droguier de l’Ecole, pèse 28 gram., 5, ce qui fuit 57 grammes pour deux. J’ai pesé un certain nombre de besaces de castoréurn d’Amérique très-beau et très-sec : les plus légères pesaient 3ü gram., 5 ; la plus lourde 8(J gram nés; la moyenne d • toutes était de GU grammes.
RONGEURS. — I1YRACÉUM.
Castoréurn
de Russie.
du Canada.
Huile volatile.
Résine de castoréurn
ic 1
— avec urate et benzoate do chaux
Cholestérine
Castorine
— avec carbonate, urate et benzoate de \
chaux
Albumine avec un peu de phosphate de chaux .
Iti
Matière gélatineuse
Osmaz -me soluble dans l’eau et l’alcool
Matière gélatineuse obtenue par la potasse
Si
— animale .
— — soluble dans l'alcool et extraite
par la potasse. .
Mucilage albumineux analogue à la corne
•Carbonate d’ammoniaque
Phosphate de chaux
Carbonate de chaux
— de magnésie
'Sulfate de potasse, sulfate et phosphate de chaux
Membranes .
Eau et perte
La seule observation que je ferai sur ces analyses, c’est que Brandes a pu se tromper sur la nature des castoréums qui en font le sujet, et que celui qu’il nomme castoréurn de Russie pouvait 6! rc du castoréurn du Canada, et réciproquement. 11 est certain, d’un autre côté, que ces analyses doivent être refaites, surtout depuis que M. Wœhler a reconnu dans l’essence de castoréurn l’existence de l’acide carbonique, et celle de la salicine et de l'acide salicylique dans le résidu de la distillation . La présence de ces deux derniers corps dans celte excrétion confirme d’ailleurs l’idée que j’ai émise que la différence d’odeur et de composition des castoréums d’Amérique et de Sibérie devait être attribuée principalement à celle des végétaux dont les castors se nourrissent, ceux d’Amérique paraissant vivre en partie d’écorces de pins, et ceux de Russie ou de Sibérie d’écorc.cs de bouleau (I). +
C Hjracéum. L’hyracéum est produit par le daman d'Afrique {Hirax capensis, Buff.), animal fort singulier, de la grandeur d’un fort lièvre, que plusieurs naturalistes ont rangé parmi les rongeurs, mais que Cuvier a placé dans les pachydermes, ô la suite des rhinocéros, en raison de la conformité de structure de leurs dents mâchelièrcs. Cependant le daman du Cap diffère des rlii-
(1) Wœli'cr, Revue scientifique, t. XIV, p. 22.
LES MAMMIFÈRES
nocéros, non-seulement par sa très-petite taille et par l’adjonction de deux petites canines à la mâchoire supérieure, il en diffère encore parce qu’il a quatre doigts aux pieds antérieurs, et que le plus interne de ses trois doigts de derrière, au lieu d’être recouvert d’un petit sabot arrondi, est armé d’un ongle crochu et oblique.
« Les Hottentots, dit Buffon (I), estiment beaucoup une sorte de remède que les Hollandais nomment pissat de blaireau (2). C’est une substance noirâtre cl d’assez mauvaise odeur qu’on trouve dans les fentes des rochers et des cavernes. On prétend que c’est à l’urine de ces bêles qu’elle doit son origine. Ces animaux, diton, ont l’habitude de pisser toujours dans le même endroit, et leur urine dépose celte substance qui, séchée avec le temps, prend de la consistance ; cela est assez vraisemblable. »
[L’examen microscopique confirme en partie cette opinion, en montrant dans Lhyracéum des lamelles rhomboïdales d acide urique. Mais en même temps il y décèle la présence de débris végétaux bien caractérisés, intimement mêlés à la substance. Ces fragments font évidemment partie des excréments de 1 animal, qui se nourrit essentiellement de plantes et particulièrement du Cyclopia Genisloid.es nommé vulgairement Huningthe ( buisson de miel). Il faut donc admettre avec André Smith, Pereiraet M. Léon Souheiran, que l’hyracéum est un mélange de l’urine et des fèces du daman (3).]
L’hyracéum paraît avoir été utile en Allemagne comme agent thérapeutique, mais il est encore inconnu en France. Il se présente sous la forme d’une masse brune foncée, dure, pesante, quelque peu semblable au bdellium de l’Inde ou à de la myrrhe noire; il se laisse entamer au couteau et se ramollit entrelesdoigts. L’odeur en est urineuse, un peu analogue à celle du castoréum; la saveur en est amère et un peu astringente. Il est un peu soluble dans l’éther sulfurique et dans l’alcool pur, plus soluble dans l’alcool faible et encore plus dans l’eau. Les acides en dégagent de l’acide carbonique, et les alcalis tixes de l’ammoniaque (4). On en a publié une analyse qui ne peut être exacte.
Laugier (o) a donné la description et 1 analyse d une excrétion animale que l’on a trouvée tapissant les parois de la grotte de l’Arc, dans l’île de Caprée, sur l’origine de laquelle on n’a pu faire que des conjectures, mais qui doit en avoir une analogue à
(1) Buffon, Supplém., t. VI, p. 2S0.
(2; L’animal a aussi porté les noms de blaireau des rochers et de marmotte
du Cap. r
(3) Voir sur ce sujet : Perdra, Pharmaceulical Journal, t. X, 119, et Leon
Soubeiran, Journal de Pharmacie et de Chimie, 3e série, XXIX, 3 <8.
(4) Voir le Journal de pharmacie et de chimie, t. XVII, p. 138.
(3) Annales du Muséum d'histoire naturelle, t. IX, p. 321 .