‹ Histoire naturelle des drogues simples, ou Cours d'histoire naturelle professé à l'École supérieure de pharmacie de Paris. Tome troisièmeChapitre 11 sur 139 · Écorces officinales de la Nouvelle-Grenade · texte numérisé non relu

Écorces officinales de la Nouvelle-Grenade

En la BOTANiCA. — Cinchona.

Lancifolia, Oblongifolia, Cordifolia, Ovalifolia.

Hoja de lanza, Hoja oblonga, lloja de corazon, Hoja oval.

Ks EL COMERCIO.

Naranjada primitiva, poxa succedanea, Amarilla substituida, Blanca forastora. A MEDICINA. — Amargo.

Puro, Acerbo.

Aromatico.

Balsamica,

Antipyrectica.

Antidota,

Nervina,

Astringente,

Antiseptica,

Polycresta,

Muscular,

Acibarada,

Cathartica,

Ephractica,

Humoral,

Xabonosa.

Rhyptica.

Prophilactica.

Viscéral.

Febrifuga. Indirectamente febrifugas. a

(î) Surtout Humboldt et Bonpland, Plantes équiooxiales . Paris. 1808-1810, et Kuntli, Nova Généra et Species plautarum, guas co'.legerunt Bonpland et Humboldt, t. HI. Paris, 1818.

(3) Alex, von Humboldt, liber die CAina-H dtder in Süd Amerika..., (Hagazin der Gcsellschaft naturforschender Freunde. Berlin, 1807).

RUBIACÉES. — QUINQUINAS. )07

Nous ne pouvons citer en détail toutes les explorations entre prises depuis lors dans les diverses portions de la région des quinquinas : celles de Goudot, Hartweg, Purdie, Warscewilz, Linden, Funk,Schlim,Triana, etc., dans la Nouvelle-Grenade; de Pôppig, Lechler, etc., dans le Pérou et le Chili. Les collections de ces voyageurs renferment presque toutes de nouveaux matériaux pour l’histoire de nos espèces, mais la question des quinquinas ne les a pas assez spécialement préoccupés, pour que nous fassions de leurs explorations une mention particulière. Il n’en est pas de même de l’entreprise de M. Weddell, conçue dans le but d’éclaircir la question qui nous occupe, et qui a enrichi d’un magniiique ouvrage la littérature quinologique (1).

Jusqu’en 1848, on avait recherché les espèces officinales de la Nouvelle-Grenade, de l’Équateur et du Pérou, mais la Bolivie restait inexplorée. Ni Joseph de Jussieu, qui avait pénétré jusque dans ces régions, ni Taddæus Hænke, « dont les rudes labeurs sont restés proverbiaux dans le pays de Cochabamba où il résidait (2) », n’avaient laissé de traces de leurs découvertes. Tout restait donc à faire pour cette partie de la chaîne des Andes, d’où provient cependant l’écorce la plus riche en quinine. M. Weddell, après s’être séparé de l’expédition de M. de Castelnau, dirigea ses investigations de ce côté ; il pénétra ensuite dans la province péruvienne de Carabaja ; enfin, remontant la chaîne jusqu’à Guzco, il étendit le champ de ses obvervations jusqu’aux régions explorées par les quinologistes précédents. 11 rapporta de ce voyage une ample moisson de faits. Huit espèces nouvelles de Cinchona vrais sont décrites avec soin dans son Histoire naturelle dés quinquinas, qui renferme en outre les caractères et la distribution systématique des espèces alors connues. L’étude microscopique des organes occupe une place importante dans ce livre classique ; elle y devient même un moyen précieux de diagnose en même temps que de classification pour les écorces officinales ; enfin, les limites de la région cinchonifère, jusque-là fort indécises du côté du sud, sont nettement indiquées dans une belle carte qui termine l’ouvrage.

Le voyage de M. Delondre, entrepris à la môme époque, dans le but spécial de fournir à l’industrie un approvisionnement plus facile des quinquinas riches en alcaloïdes, nous à valu un livre intéressant (3) où sont décrites et très-bien figurées les principalesécorces du commerce actuel.

(1) H.-A. Weddell, Histoire natorette des quinquinas. Paris, I849, in-ful, avec 34 planches.

(2) Weddell, toc. cit., p. 3.

(3) Delondre et Bouchardat, Quinologie. Paris, 1854, avec 23 pl.

DICOTYLÉDONES CALICIFLORES.

Ducôté de la Nouvelle-Grenade, le docteur Karsten rassemblait, depuis '18ii, de nombreux matériaux, en vue d’une future publication actuellement commencée, sous le titre de « Flora Columhiæ (1) )). Les quinquinas de cette partie de l’Amérique étaient plus particulièrement l’objet de ses recherches : il en étudiait la valeur thérapeutique et les caractères distinctifs, ainsique la constitution intime de leurs tissus (2).

Une circonstance spéciale est venue puissamment aider au progrès des éludes quinologiques. Tous les voyageurs qui avaient pu juger par eux-mêmes des procédés d’exploitation du quinquina, avaient signalé les dévastations produites par les cascanV/eros et manifesté l’appréhension qu’on ne se trouvât plus tard privé de ce médicament héroïque. Le gouvernement hollandais comprit le premier qu’il y avait quelque chose à faire pour conjurer ce danger et entreprit d’introduire ces espèces précieuses dans diverses localités de Java, où elles sont régulièrement cultivées. Le docteur Hasskarl fut envoyé dans le Pérou et la Bolivie, avec cette mission spéciale de récolter et de transporter vivantes, dans la .colonie hollandaise, diverses espèces de quinquinas. L’Angleterre entra bientôt dans la même voie ; elle donna successivement des instructions analogues à MM. Markham, Prilchett et Spruce, afin d’établir des quinquinas àCeylan et sur le conlinenlindicn. Tous ces explorateurs ont apporté de nouveaux matériaux à la quinologie ; grâce à eux, l’identification des espèces botaniques et des écorces commerciales, question jadis si compliquée, est devenue beaucoup plus facile, si bien que le magnifique ouvrage de M. Howard, Uluslralions, uf Nueva Quinologia, que nous avons déjà indiqué en passant, ne laisse maintenant sans solution que bien peu de questions de ce genre.

Nous n’avons presque mentionné jusqu’à présent que les ouvrages résultant directement des explorations personnelles de leurs auteurs : il n’entre pas dans notre plan de donner ici la liste de tous ceux qui ont traité la question des quinquinas ; nous nous bornerons à citer les meilleures sources à consulter, celles qui ont fait successivement autorité dans la science. Ce sont : 1“ pour la partie botanique : le Systema de Linné, le Prodromus de De Candolle, les Illustrai ions du genre quinquina de Lambert (3), les Plantœ Hartwegiance de Bentham, le Généra d’Endlicher, le Jiepertorium de Walpers et les observations de Klolzsch (4); 2“ pour la partie médicale : les articles de Laubert,

(1) Karsten, Flora Columbia. Berol., 18CI.

(2) Idem, Medicinische Chinarmlen Neu-Granad<is. Berl., 1858.

(3) Lambert, Au Illustration of the gcnus Cinchona. London, 1821.

(t) Klotzscli, ïnHayne’s Arzne gewüchse, XIV. Berlin. — Klotzsch, Abhandlungen der Akademie des Wissenscka/t. Berlin, 1857.

RUBIACÉES. — QUINQUINAS. 109

pharmacien militaire des arméesd’Espagne (d), la Monographie Ae. Bergen (2), V Histoire des produits pharmaceutiques de Gôbel et Kunze (3), Y Histoire des drogues simples de Guiboiirt, et particulièrement sa quatrième édition, la Matière médicale de Pereira (4), les travaux de Berg et Schmidt (5), et du docteur Flückiger ’de Berne (G). Ces matériaux nous permetlront d’aborder les principaux traits de l’histoire des quinquinas.

§2. Histoire botanique des quinquinas. — Caractères du genre Cinchona. — Le genre Cinchona fut établi par Linné sur les caractères donnés par La Gondamine au quinquina de Loxa, qui prit dès lors le nom de Cinchona officinalis. De bonne heure, l’auteur du Sgstema naturce donna à ce genre des limites trop étendues en plaçant à côté de l’espèce caractéristique un type relativement éloigné, le Cinchona caribœa, aujourd’hui Exostemma caribœum. Les botanistes qui vinrent après lui n’imitèrent que trop son exemple, et ce ne furent pas seulement les plantes voisines de la région cinchonifère, celles du Brésil, des Antilles, ou même de l’Amérique septentrionale, qu’ils firent entrer dans ce groupe ; l’ancien Monde eut aussi ses quinquinas : trois types bien distincls de l’Inde et de Bourbon prirent ce nom, devenu célèbre.

De Candolle, après quelques autres botanistes, s’efforça de mettre un peu d’ordre dans celle confusion, eide fixer la formule définitive du genre (7). 11 donna pour caractères distinctifs de ce groupe ceux que nous admettons encore aujourd’hui, à savoir : Ilubiacées à deux loges polyspermes et à graines ailées, ayant : 1“ les étamines cachées dans le tube de la corolle ; 2" les carpelles déhiscents de bas en haut par dédoublement de la cloison ; 3° les graines dressées et imbriquées les unes sur les autres ; 4“ le limbe du calice denté seulement jusqu’au tiers ou i la moitié de sa longueur, et persistant au sommet de la capsule.

L’auteur du Prodromus n’appliqua pas toujours exactement

(1) Laubert, Mémoire pour seriir à l' histoire des <li/fére»tes espèces de quinquina (liulietia de pharmacie, II, Paris, ISlO). — liechtrehes botaniques, chimiques et pharmweutiques sur te quinquina {Journal de médecine, de ctnrunjie et de pharmacie mittaires, II. Paris, 18IC, p. US). — Victiom.aire des sciences médicates. Paris, 1820, art. Quinquina.

(2) Bergen, Versuch einer Monngraphia der China. Hambourg, IRJO.

(a) Gûbel et Kunze, PAarniac.-u/iscAî Waarenkunde. Eisenach, 1827-1839, 1. 1.

(4) Pereira’s Materia méhea. London, l8j'i, vol. II.

(5) Berg und ÿ,c\im\Ai .Darstetluny und Beschreibung sümt>icher in der Pharmacopaea borussica aufge/ûhrlen offizinetlen Oewü hse. Leipzig, 1859, II.

(G) Flückiger, Lehrbüch der Pharmacognosie des Pflamei reiches. Berlin, 1867.

ÔJ De Candolle, Mémoire sur tes écorces officinales prises pour des quinquinas {Bibliothèque universelle de Genève, sciences et arts, t. XLI, p. 144. Genève, 1829).

IilCOTYLÉDO.NES CALICIFLORES.

dans la pratique la règle qu’il avait posée. 11 admit dans les vrais Cinchonas plusieurs espèces dont la capsule s’ouvre de haut en bas. Ce furent ces formes qu’Endlicher groupa plus régulièrement et dont il fit son sous-genre Cascarilla. Celte section fut bientôt éleVée par Klotzsch à la hauteur d’un véritable genre, nommé par lui Ladenbergia (1). M. Weddell l’a adopté, avec quelques restrictions, sous le nom de Cascarilla, que nous emploierons avec la plupart des botanistes français, bien qu’il y ait quelque inconvénient à appliquer ainsi aux faux quinquinas une dénomination réservée par la langue usuelle aux véritables écorces officinales.

Ainsi défini, le genre Cinchona comprend des arbres d’une taille élevée ou de simples arbrisseaux (fig. 608 et 609). Leurs feuilles opposées, comme dans toutes les Ilubiacées, sont toujours entières, mais très-variables dans leurs dimensions, leur forme et leur pubescence. Elles ont entre elles des stipules bien marquées, généralement libres et se détachant de bonne heure des rameaux. Les fleurs sont disposées en cymes parfois corymbiformes, mais qui prennent le plus souvent l’aspect de panicules. El-

(I) KIoUsch, Uayne’s Arz/ieig, XIV, ad not., ad (. XV.

RUBlACÉliS. — QUINQUINAS. H1

les sont blanches, roses ou pourprées etd’une odeuragréable. Elles présentent, de l’extérieur à l’intérieur : un calice turbiné, soudé avec l’ovaire, à limbe S-denté; une corollftiypocratériforme, à tube cylindrique ou anguleux, à lobes lancéolés, garnis sur leur bord de poils laineux blanchâtres; cinq étamines incluses ou presque exsertes, à anthères linéaires plus ou moins longues que le filet; un ovaire infère, à deux loges, contenant de nombreux ovules anatropes, attachés à des placentas linéaires, axiles ; un style simple et un stigmate bifide. Le fruit est une capsule ovoïde oblongue ou linéaire lancéolée, couronnée par le limbe du calice et s’ouvrant de bas en haut en deux valves, pour laisser échapper des graines nombreuses, bordées d’une aile régulièrement denticulée.

Les organes reproducteurs d’une même espèce de Cinchona présentent, dans leur longueur relative, des variations sur lesquelles M. Weddell a attiré l’attention, et qu’il est, en effet, trèsimportant de noter. On pourrait sans cela se laisser aller à une illusion assez naturelle, et distinguer comme deux types distincts deux formes d’une seule et même variété. Tantôt les stigmates apparaissent à la gorge de la corolle, et alors les étamines sont très-courtes et cachées profondément dans le tube. Tantôt ce sont, au contraire, tes étamines qui montrent au dehors l’extrémité supérieure de leurs anthères, tandis que les stigmates, portés sur un style extrêmement réduit, atteignent à peine la moitié de la hauteur de la corolle. Ces différences ne sont pas, du reste, les seules ; il en est de plus appréciables à l'œil, et que savent apercevoir les cascarilteros ; bien qu’ils ne songent certainement pas à regarder aux détails de la fleur, ils distinguent les arbres d’une même espèce en mâles et femelles. Il semble, en effet, que le développement des étamines coïncide avec une vigueur plus grande de l’individu, avec une coloration plus marquée des feuilles, 'une épaisseurplus considérable de l’écorce. On sait, du reste, que cette prépondérance d’un verticille sur l’autre n’est point particulière aux Cinchona. Le genre Danois a dû son nom à cette espèce d’étouffement de l’un des sexes par l’autre; les Luculia, les Rogiera, eic., dans les Rubiacées ; les primevères, les lins, les jasmins, offrent tous des particularités analogues.

Les Cinchona forment un genre très-naturel, dont les diverses formes passent souvent de l’une à l’autre par des transitions insensibles. lien résulte, pour la distinction et le groupement des espèces, des difficultés qu’il n’est guère possible de surmonter par l’examen des échantillons toujours incomplets d’un herbier. Les auteurs qui ont eu le privilège de voiries Cinchona vivants, et qui ont pu les étudier sous tous leurs aspects, sont loin de s’ac-

DICOTYLÉDONES CALICIFLORES.

corder eux-mémes sur ce point délicat. Pavon, d’après les étiquettes d’herbier écrites^ sa main, et dans sa « Nueva Quinologia », multiplie tellenie"les espèces, que Klotzsch lui-même, qu’on n’accusera certainement pas d’exagérer la synthèse, se croit obligé d’eu regarder plusieurs comme de simples variétés. M. Weddell (1) les réduit, au contraire, à un très-petit nombre. Devant des autorités aussi compétentes et avec des matériaux incomplets, nous n’osons prendre un parti définitif; nous avouons cependant que toutes nos sympathies sont pour la méthode de M. Weddell. Sauf certains cas, où nous pousserions l’analyse plus loin que ce judicieux observateur, nous admettrons volontiers les coupes spécifiques qu’il a établis ; mais, pour ne rieu négliger et ne rien perdre des nombreux renseignements de la Nouvelle Qumologie de Pavon' nous passerons en revue tous les éléments qu’elle renferme, en les faisant entrer de la manière qui nous paraîtra la plus logique dans les cadres systématiques de M. Weddell.

Distribution géographique. — Les vrais quinquinas occupenf dans l’Amérique méridionale, une zone bien déterminée, dont nous allons indiquer les limites.

Si l’on jette les yeux sur une carte des régions tropicales de l’Amérique, on s’aperçoit tout d’abord que la Cordillère des Andesy forme deux chaînes qui, au sud, sont presque parallèles ; l’une est la Cordillère maritime ou Cordilera de la costa; l’autre plus élevée est la Cordillère orientale ou seconde Cordillère. Après s’être rapprochés dans la république de l’Équateur, les deux cordons s’éloignent en divergeant dans la Nouvelle-Grenade et laissent place entre eux à une troisième chaîne, la Cordillère centrale: eux-mêmes prennent les noms de Çordillère orientale et Cordillère occidentale, en rapport avec leurs positions relatives.

C’est sur ces longues chaînes que s’étend la zone des quinquinas, sous la forme d’une vaste courbe à concavité tournée vers le Brésil, et qui semble servir de point de départ aux nombreux affluents du fleuve des Amazones. L’extrémité méridionale de la zone correspond au 19° degré de latitude australe, la pointe septentrionale au lü° degré de latitude nord. La célèbre localité de Loxa occupe à peu près le milieu de la courbe, en môme temps que son point le plus rapproché du littoral.

Cette longue bande est quatre fois interrompue à des distances inégales. Le premier tronçon, qui est aussi le plus considérable, occupe le revers oriental de la seconde Cordillère sur une partie de la Bolivie et toute la longueur du Pérou. Elle renfer-

(1) Weddell, Histoire naturelle des quinquinas. Paris, 1849, in-fol.

RIBIACEKS. — OLllNyUINAS. i|3

me les localités à quinquinas Caiisaya, celles qui fournissent les écorces dites de Cuzco ; enfin les forêts de Huanuco, où se récoltent les quinquinas gris’*’de Lima.

La seconde portion s’appuie d’abord sur la chaîne maritime pour regagner bientôt les flancs orientaux de la seconde Cordillère ; elle appartient presque tout entière à la République de l’Équateur, et fournit particulièrement les écorces de Loxa.

Les deux dernières bandes dépassent de très-peu les limites de la Nouvelle-Grenade ; Tune d’elles occupe les deux versants de la Cordillère centrale : Popayan et Pitayo en sont les localités bien connues. L'autre s’étend au nord de Santa-Fé, le long de la vallée de Cauca, sur la pente ouest de la Cordillère orientale, coupe cette dernière chaîne à la hauteur de Pamplona, sous le 7° degré de latitude, pour se perdre peu à peu dans la direction de Caracas, dans le Venezuela.

La zone des quinquinas n’est pas moins bien limitée dans le sens vertical qu’en longueur et en largeur. Les espèces de ce genre ne peuvent vivre à toutes les alliludes. Ni les chaleurs tropicales de la plaine, ni le froid excessif des régions supérieures ne sauraient leur convenir ; c’est à une élévation moyenne générale de 1,600 à 2,400 mètres qu’elles se plaisent d’ordinaire. Le niveau varie naturellement suivant l’éloignement de l’équateur, et aussi suivant les espèces. Aux extrémités de la zone, certains quinquinas peuvent descendre à 1,200 mètres, tandis que M. de Humboldten a vu s’élever jusqu’à 2,980, et Caldas jusqu’à 3,270 mètres. L’aspect des Cinckonas paraît varier suivant les hauteurs. Supérieurement, ils s’étendeiTt au-dessus des forêts jusqu’à la région des gentianes, et y prennent la forme d’arbustes et d’arbrisseaux; dans la partie moyenne, ils sont associés à la végétation luxuriante des forêts tropicales, et atteignent la taille des arbres les plus élevés. Us disparaissent au contact des premières plantes de la région basse.

§ 3. Étude dës écoiices. — Los propriétés amères des quinijuinas n’appartiennent pas exclusivement aux écorces; elles se retrouvent, bien qu’à un moindre degré, dans les feuilles et les fleurs, qu'on pourrait à la rigueur utiliser. Mais, dans la médecine européenne, nous n’avons guère à notre disposition ces organes délicats de la plante : les écorces seules nous arrivent par la voie du commerce, et c’est sur elles que doit se concentrer notre étude.

Depuis que Pelletier et Gaventou ont retiré des quinquinas uil principe auquel ils ont attribué les propriétés héroïques du re-^ raède, la richesse comparative des écorces a pu être très-approximativement calculée et leur valeur thérapeutique indiquée avec

OIIIIIOUHT, Diokiw»,? édit. T. lu. - 8

114 DICOTYLÉDOMES OALICIFLORES.

certitude. L’un des points les plus importants de l’élude des quinquinas s’est trouvé résolu : le pharmacien a eu dans les mains un moyen infaillible de vérifier l’efficacité de son médicament.

Mais d’autres questions, et des plus obscures, restaient encore à résoudre. L’origine des principales écorces du commerce, l’influence de l’exposition, du sol, de toutes les conditions météorologiques sur la production des principes actifs, le siège de ces principes dans les organes du végétal et les modifications apportées par le développement de la plante : tous ces problèmes intéressants restent encore trop souvent sans réponse, malgré les travaux considérables des vingt dernières années.

Cet état imparfait de la quinologie se trahit par l’absence de classification rationnelle pour les écorces officinales. « Si, toutes les fois qu’une écorce se présente à nos yeux, nous connaissions les traits principaux de son histoire, rien ne serait plus simple que de lui assigner la place qu’elle devrait occuper dans l’échelle de nos connaissances, elle irait tout naturellement se placer à côté de l’arbre qui la produit (I). » C’est là la seule classification naturelle, la seule qui puisse être définitivement admise dans la matière médicale, et, malgré les nombreuses difficultés qu’elle oUre encore, c’est celle que nous croyons devoir adopter dans l’élude spéciale que nous aurons à faire des quinquinas.

Mais c’est seulement de nos jours que les travaux des quinologisles, et particulièrement ceux de M. Howard, ont rendu possible une pareille tentative. Auparavant, la plupart des renseignements nécessaires pour l’idcntificiilion des espèces botaniques et des écorces commerciales faisaient trop souventrdéfaut, et c’était dans les écorces elles-mêmes ou dans quelque circonstance particulière de leur histoire qu’on devait chercher les bases d’une classification. De là un certain nombre de systèmes, que nous devons brièvement rappeler, parce qu’ils ont été généralement admis et ont contribué à donner aux écorces leur dénomination usuelle.

Dès l’origine, les quinquinas ont été divisés en gris, rouges, jaunes et blancs, et c’est sous ces noms qu’ils sont encore connus dans le commerce. Voici, d’après M. Guibourt, les caractères de ces difl'érentes classes :

« Les quinquinas gris contiennent, en général, des écorces roulées, médiocrement fibreuses, plus astringentes qu’amères, donnant une poudre d’un fauve grisâtre, plus ou moins pâle, contenant surtout de lacinchonine et peu ou pas de quinine.

« Les quinquinas jaunes peuvent offrir un volume plus considé-

(1) W'eddell, toc. cil., p. •a.

RI;B1ACEES. — QUINQUINAS. llo

rable, sont d’une texture très-fibreuse et d’une amertunne beaucoup plus forte et plus dégagée d’astringence. Ils donnent une poudre jaune ou orangée, et peuvent contenir une assez grande quantité de sels à base de chaux et de quinine pour précipiter instantanément la dissolution de sulfate de soude.

« Les quinquinas rouges tiennent le milieu, pour la texture, entre les gris et les jaunes : ils sont à la fois très-amers et astringents; leur poudre est d’un rouge plus ou moins vif; ils conliennènt à la fois de la quinine et de la cinchonine.

« Les quinquinas blancs se distinguent par un épiderme naturellement b!ai'.ô, uni, non fendillé, adhérent aux-coacKés corticales. Ils contiennent, soit un peu de cinchonine, soit un autre alcaloïde plus ou moins analogue. Ils sont peu fébrifuges et ne peuvent guère compter au nombre des quinquinas médicinaux (I). )i

Nous n’avons pas à critiquer ici ce système, qui a les qualités et les défauts d’une classification tout artificielle. Insistons seulement, à son occasion, sur un fait maintenant bien établi et qu’il est important de ne pas méconnaître. Dans un pareil groupement, les écorces provenant d’un même arbre peuvent se trouver Irès-éloignées les unes des autres dans des classes différentes, tandis que des produits d’espèces très-différentes se rencontrent souvent côte à côte. «Presque constamment, nous dit M. Weddell, les quinquinas gris ne sont que les jeunes écorces des mêmes arbres qui donnent les quinquinas jaunes et rouges. »

Quelques auteurs ont groupé les quinquinas d’après leur pays d’origine : Bolivie, Pérou, Équateur et Nouvelle-Grenade, distinguant encore les principales localités cinchonifères de ces divers États. Tel est est l’ordre suivi parPereira(2)et par MM. Delondre et Bouchardat. En réalité, ils n’ont fait que généraliser un système partiellement employé dans les ouvrages classiques ; depuis longtemps on donnait à certains groupes de quinquina le nom de localités célèbres : Loxa, Huanuco, Cuzco, Jaen ou Huamalies, etc., etc.

Enfin, M. Weddell (3) a proposé, en attendant mieux, une classification fondée sur la structure anatomique des écorces; il a, de cette manière, ouvert la voie de recherches intéressantes qui ont, plus que toutes les autres, conduit à la véritable méthode de classement.

Lorsqu’on veut comparer deux écorces entre elles, celle d’un

(1) Guibourt, Histoire naturelle des drogues simples, t» édit. Paris, 1850 t III

(2) Pereira, Materia médian .

(3) Weddell, toc. ait., p. 23.

blCOTYLEDONliS CALICIFLOHES.

HB

arbre'vivanl, par exemple, avec une espèce commerciale, il ne suffît pas de regarder aux caractères extérieurs; il faut encore s’assurer, avant d’identifier les deux espèces, qu’il n’y a pas de différence radicale dans leur structure intime. Ceci nous amène à traiter une question importante, que nous avions jusqu’ici réservée : l’étude microscopique des écorces de quinquina. De nombreux auteurs s’en sont occupés après M. Weddell : MM. Berg (1), Schleiden (2), Klotzsch, Karsten, Howard, Phœbus, etc. (3). Résumons brièvement le résultat de leurs recherches.

Étude microscopique. — 11 est impossible de jugêr de la structure d’une écorce adulte par les échantillons d’herbier. L’âge amène de tels changements dans ces organes, qu’un rameau

tout jeune ne saurait donner une idée de la constitution intime des branches ou du tronc. Il faut donc, pour se faire une idée exacte de ces productions d’âges différents, les examiner séparément l’une après l’autre.

Un jeune rameau de Cinchona ovata {fig. 610) a présenté à M. Weddell (4):

1“ En dehors, une rangée de cellules épidermiques ep brunâ-

,1) Voip Berg Pt Schimdt, toc. dt., XV, »-b.

{•i) ScUlciden, Hand/juch der botan. Pharmacognode. Leipzig, I8i*.

(3) Phiiipp Piiœbus, Die Delandre-Bouchardalschen Chinarinden. Oies

(4) Weddoli, loc.cit., p. 18.

*j epf reiites de l’épiderme; s la luuique 9ubéreu»e ou cercle ré&iueui; cc, Teuve! cellulaire; la, lacunes gorgées, de même que les cellules de U couche précédente, de ma résineuses dont U faut le^ vider pour apercevoir leurs parois: liber; /f' flhres cort 'WcddelL fJtuHqutnaji pl. H.

HIBIACÉES - QUINQUINAS. HT

très, souvent à moitié détruites ou confondues avec des thallus de lichens.

2° Plusieurs rangées de cellules oblongues, comprimées de de. hors en dedans, d’un brun foncé, ne devenant pas transparentes dans l’alcool ; elles constituent le cercle résineux s', bien connu des marchands de quinquinas, et caractérisent nettement les jeunes écorces de certaines espèces. Ce n’est au fond qu’une simple modification du suber, mais assez marquée pour avoir mérité un nom spécial.

3“ La tunique ou enveloppe cellulaire, ou encore enveloppe herbacée, formée cc' de cellules oblongues, comprimées de dehors en dedans; les extérieures contiennent de la chlorophylle, les autres se remplissent de matières résineuses ou de grains de fécules.

4“ Une ou deux séries de lacunes, la analogues aux vaisseaux lalicifères.

0° Quelques fibres corticales éparses, au milieu d’un tissu cellulaire tout jeune, dont les cellules deviennent plus tard régulièrement polygonales et se gorgent de matières résinoïdes.

A mesure que la branche devient plus âgée, le nombre des libres corticales augmente, les lacunes tendent à disparaître, certaines cellules de la couche herbacée se modifient; il se forme enfin dans le suber des couches très-denses de cellules tabulaires, isolant les parties extérieures des portions vivantes de l’écorce, et amenant fatalement leur mortification. Ces couches extérieures, où les sucs ne circulent plus, se détachent très-facilement et ne sont que rarement conservées dans les échantillons des grosses branches ou du tronc. .M. Weddell a donné à leur ensemble le nom de périderme; c’est V épiderme de beaucoup d’auleurs, Venues des cascarilleros {Bedeckimg des Allemands). Ce périderme varie beaucoup d’épaisseur et de structure, suivant que les bandes de suber tabulaire, qui le limitent, pénètrent plus ou moins profondément dans les couches vivantes de l’écorce. Parfois ces bandes n’isolent et n’éliminent que quelques minces couches subéreuses; d’autres fois elles pénètrent dans les couches herbacées ; parfois môme elles entament le liber de manière à ne laisser au-dessous d’elles que cette portion intérieure de l’écorce. Ce qui reste au-dessous du périderme a été appelé derme par M. Wedr dell.

Dans une écorce du commerce encore recouverte de son périderme, nous pouvons distinguer trois zones principales, qui sont, de l’extérieur à l’intérieur : les couches subéreuses, l’enveloppe cellulaire ou herbacée, les couches du liber.

Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons dit des couches subéreuses.

nx DICOTYLÉDONES CALICIFLORES.

La couche cellulaire présente au contraire quelques particularilés qui méritent attention. Parmi les cellules du parenchyme, il en est qui se font remarquer par une multitude de petits granules grisâtres solubles dans les acides nitrique et chlorhydrique. A un grossissement plus considérable, ces granules présentent toute l’apparence de cristaux. Les cellules qui les contiennent prennent de cette circonstance le nom de cellules à cristaux {Crislalzellen des Allemands, crùtal-cells des Anglais). Elles n’appartiennent pas exclusivement aux couches herbacées, on les rencontre aussi quelquefois au milieu des libres du liber. On trouve aussi dans les mômes zones d’autres cellules à parois ligneuses plus ou moins épaisses, qui contiennent dans leur cavité une matière d’un brun rougeâtre d’apparence résineuse; on les a nommées cellules à résine {fJarzzellen des Allemands ; Sa/tzellen, Berg et Schmidt; r-esin-cells des Anglais). Quand les couches incrustantes sont assez nombreuses pour remplir toute la capacité de la cellule, on donne à ces cellules le nom de cellules pierreuses {Sleinzellen, Berg et Schmidt).

Les lacunes ou vaisseaux laticifères {Müc/isaftzcllen, .Phtsh,-, Saftfasern, Schleiden ; Saftrœhren, Berg et Schmidt ; sap-celh des Anglais), que nous avons vus exister entre le liber et la couche herbacée, persistent quelquefois pendant toute la vie de la plante ; mais ils sont, dans tous les cas, moins développés que dans le jeune âge.

Les libres corticales sont entourées d’un tissu cellulaire analogue à celui de l’enveloppe herbacée, au milieu duquel pénètrent des rayons médullaires de dimensions très-diverses. Ces rayons traversent quelquefois toute la zone intérieure, pour pénétrer et se perdre dans le parenchyme de l’écorce moyenne. Outre les libres corticales, complètement développées (üastzellen ou Baslfasern des Allemands), le liber contient gà et là des cellules libreuses {Faserzellen) longues et étroites, à parois moins épaisses, qui ne sont probablement que des tibres corticales en voie de formation.

Les divers éléments que nous venons de passer en revue peuvent servir de base à autant de systèmes de classilication pour les .écorces oflicinales, mais tous n’onl pas à ce point de vue la môme valeur; il en est de plus importants les uns que les autres, et pour les choisir, le seul moyen est de chercher ceux qui fournissent les caractères les moins variables dans les divers échantillons d’une môme espèce.

Les recherches de M. Pluabus (1) me paraissent laisser peu de

(1) Fhwbus, loc. cit., p. 17-2(i.

RUBIACEES. — QUINQUINAS. IIH

doutes à ce sujet; elles établissent que les fibres corticales sont l'élément qui doit être mis en première ligne; viennent ensuite, dans l’ordre de leur importance, les vaisseaux laticifères, les cellules à résine et à cristaux, enfin les fibres corticales en voie de formation, Xt^ Faserzellen.

Aussi M. Weddell a-t-il (1) été bien inspiré en fondant sur la

Fig. ûll. — Conpe Iransvemle d'uue très-petite Fig. 6IJ. — Coupe lonititiidiiiale du liber portion du liber du C. Caliaaya^ vue sous un du C. Calhaya^ parallèle à la direction grüssisseniciit très-fort (*), des rayons médullaires rm’ (**).

considération des fibres corticales la caractéristique des trois types principaux autour desquels peuvent se grouper tous les quinquinas.

Les espèces choisies comme types sont les Cinchona Calisaya, C, scrohiculata, C, pubescens,

f “ Une grosse écorce de Calisaya, telle que nous l’offre le commerce, est privée de son périderme et présente une texture fibreuse sur ses deux faces. La coupe transversale {fig. 611) moii-

(I) Weildell, loc. ei<.,p. 23.

!20 DICOTYLÉDONES CALICIFLOKES.

Ire au microscope une trame parfaitement homogène, composée de fibres de grosseur sensiblement égale, réparties assez unilormément au milieu d’un tissu cellulaire gorgé de matières résineuses. Sur la coupe longitudinale {/ig. 61 “2), ces fibres paraissent courtes et fusiformes, et à peine adhérentes par leurs extrémités avec les libres qui les avoisinent.

2° Telle n’est point la structure du Cinchonn srrobirnlata. Dans

une écorce de cette espèce, également dépouillée dé sou périderme, les deux faces sont de nature toute différente ; l’inléricure restant toujours fibreuse, l’extérieur est de texture celluleuse. La coupe transversale (/?ÿ. 613) montre les fibres corticales nombreuses et rapprochées à la partie interne de l’écorce, mais di-

Hl’BlACKRS, — gilNQUlNAS. l‘^l

minuanl de nombre dans la partie moyenne et disparaissant complètement à la périphérie. Ces fibres sont d’ailleurs deux fois plus longues {fiy. 614) que celles du Calisaya, et leurs extrémités sont complètement soudées avec celles qui les avoisinent.

3“ Les écorces du C. pubescens présentent une structure tout aussi spéciale {fig. 61.”) et 616). Comme dans le cas précédent, la

Fig. 615. — F.oupe traiisvorsale d’une pelite portloa du Fig. 616. — Coupe longitudiii île liber du C. pubescens, soumise au même grossissement du liber du C, pubescens tpie le sujet des figures 611 et 613

surface interne est fibreuse, l’externe celluleuse; les libres corticales forment des séries irrégulières et excentriques dans la moitié interne de l’écorce; elles sont enveloppées d’un tissu cellulaire abondant; leurs dimensions sont très-considérables, trois ou quatre fois plus que celles des types précédents, ce qui résulte de ce que plusieurs d’entre elles sont soudées ensemble et réunies en faisceau.

Ces trois types forment le centre d’autant de groupes encore ineomplétement déterminés, mais qui, dans leur ensemble, ne cadrent pas trop mal avec la distribution systématique des Cm ■

•) Weddell, (Juinquiims, pl. 11, lig. 34.

♦*) Wcildell, QuiHijimwi!. pl. 11. fipr. 37.

122 DICOTYLÉDONES CALICIFLORES.

c^ona. Les recherches des micrographes paraissentdu moins autoriser cette conclusion, et c’en est assez pour que la botanique systématique ne néglige point cette nouvelle source de caractères, où elle pourra sûrement puiser de précieux renseignements.

Ce qui parait en tout cas bien démontré pour le moment, c’est que, dans les diverses portions d’une même écorce, la disposition des fibres corticales est foncièrement la même. Il en résulte un moyen de juger presque à coup sûr de l’identité spécifique de deux échantillons. Aux caractères trop souvent variables de la coloration et des apparences extérieures, vient se joindre un signe d’une tout autre valeur, qui tient à la constitution même du sujet à classer. On conçoit quelle a dû être l’utilité d’un pareil moyen pour la recherche des origines botaniques des divers produits commerciaux.

Le C. Calisaya et le C. pubescens sont les plus caractérisés de ces types : ils forment pour ainsi dire tes deux pôles opposés du genre Cinchona. Autour du premier se groupent les espèces qui représentent le mieux ce genre, les Cinchona vrais, riches en alcaloïdes ; antour du second, au contraire, se trouvent les espèces les plus inférieures, ne contenant que très-peu de principes actifs. Ces dernières conlinent au genre Cascarüla, qui ne fournit aucune espèce vraiment officinale. La structure anatomique indique bien ce rapprochement. «On remarquera, dit M. Weddell, que les écorces des Cascarüla se rapprochent, par leurs caractères anatomiques, des écorces de Cinchona de qualité inférieure, û cela près que, dans ces dernières, la soudure des fibres du liber n’atteint jamais le môme degré que dans une écorce de Cascarilla (1). »

Malgré les rapports bien évidents de ces espèces inférieures avec les Cascarüla, le genre Cinchona reste parfaitement limité. Les caractères anatomiques, d’accord avec les résultats des analyses chimiques, légitiment, en effet, la séparation en deux types distincts d’espèces qu’on dirait au premier abord congénières, et qui ne diffèrent dans leurs traits extérieurs que par une particularité bien peu essentielle en apparence, le mode de déhiscence de la capsule. M. Karsten (2) a indiqué avec détails ces différences anatomiques entre les deux genres; elles peuvent se résumer en quelques lignes.

1“ Les cellules fibreuses restent souvent incomplètement développées et présentent toujours une lumière beaucoup plus large dans les Cascarüla que dans les Cinchona; 2“ les lacunes ou vais-

,1) Weddell, loc. cit., note de la page 78.

^2) Karsten, Métiic. Chinaremlen Neu-Graruula's, p. 41-49. — Kx. How., /oc.

RL'BIACÉES. — QriNQlINAS. 123

seaux lalicifères persistent beaucoup plus longtemps dans les Cinchona; les espèces vraiment officinales de quinquinas n’ont jamais de pareils vaisseaux dans les branches de vingt ans et plus ; 3° les cellules à cristaux sont beaucoup plus rares dans les quinquinas que dans le genre voisin; 4° enfin, et c’est le caractère qui paraît le plus important après celui des fibres corticales mentionné par M. Weddell, tandis que les cellules à résine existent dans l’écorce interne des Cinchona, c’est surtout dans les couches externes des Cascarilla qu’elles se développent. C’est ce caractère, sur lequel paraît insister l’auteur de Y Histoire naturelle des quinquinas dans la note suivante : u Comme conséquence de celte soudure des libres corticales entre elles, on voit le tissu cellulaire interposé aux libres du liber beaucoup moins abondant et surtout moins gorgé de sucs résineux dans les faux que dans les vrais quinquinas. D’un autre côté, la tunique cellulaire des Cascarilla est généralement imprégnée d’une matière gommo-résineuse plus abondante et plus tenace que dans la couche analogue de l’écorce des Cinchona. Elle doit môme à la présence de ces sucs une telle dureté, qu’à ce seul signe on peut souvent reconnaître avec certitude un faux quinquina (3).

Nous pourrions montrer encore ici les relations qui unissent la structure anatomique à la richesse des écorces en alcaloïdes • mais il nous parait plus convenable d’étudier auparavant ces produits eux-mêmes.

Principes immédiats des quinquinas. — L’analyse chimique des diverses espèces de quinquinas a fait connaître, jusques à aujourd’hui, les principes suivants -.quinine, cinchonine, quinidine, cinchonidine, aricine, acides quinique, cinchotannique et quinovique, rouge de quinquina, matière colorante jaune, matière grasse de couleur verte, amidon, gomme et cellulose. Sans insister sur ces produits, nous allons indiquer brièvement les principaux traits de leur histoire,

i^Quinine, — Isolée pour la première fois, en 1820, par MM. Pelletier et Caventoii, celte substance a pris depuis lors une importance énorme. Obtenue du sulfate de quinine au moyen de l’ammoniaque, elle forme une masse blanche, poreuse, friable et amère. Sa formule est C*®H**Az*0*; on l’obtient en masse résineuse en la dissolvant dans l’alcool et laissant évaporer spontanément la liqueur.

La quinine se dissout dans 240 parties d’eau bouillante, 400 parties d’eau froide, 2 parties d’alcool bouillant et 60 parties d’éther.

U) Weddell, toc. cit., note de la page 7 S.

124 lilCOTYI.KDONKS i;aLIC1FLüHF>.

Elle produit un grand nombre de sels, en se combinant avec les acides. Ces sels, facilement cristallisables, ont d’ordinaire un aspect nacré; ils sont très-amers et plus ou moins solubles dans l’eau, l'alcool et les éthers. Ils forment deux séries parallèles, l’une contenant lessels neutres (un équivalent d’acide pour un équivalent de base), l’autre contenant les sels acides {‘i équivalents d’acide pour un de base).

Le plus important de tous ces sels est le sulfate, qui sert à la préparation de la quinine et de tous ses composés. 11 est blanc, cristallisé en petites houppes soyeuses. Il s’effleurit à l’air, en perdant 12 parties de son eau de cristallisation. 11 faut 740 parties d’eau froide et 30 parties d’eau bouillante pour le dissoudre. Il abandonne en bouillant deux équivalents d’eau.

Le sulfate acide ou bisulfate de quinine est beaucoup plus soluble dans l’eau, et, à cause de cela, beaucoup plus employé dans la pratique médicale. Il se forme immédiatement par l’addition d’une certaine quantité d’acide sulfurique au sulfate neutre, et c’est ainsi qu’on le prépare très-souvent au moment même de l’administrer, en ajoutant quelques gouttes d’eau de llahel à la potion de sulfate neutre.

La quinine forme encore d’autres sels, employés en médecine, et dont l’usage se répandra probablement de plus en plus : ce sont des lactales, valérianates, tannates, tartrates, oxalates, etc., etc.

2“ Cinchonine, — La cinchonine est, après la quinine, la base la plus importante. Elle est connue depuis 1810, époque à laquelle Gomès l’obtint à l’état de pureté, mais sans constater ses caractères basiques. Elle existe surtout dans les quinquinas gris. Précipitée lentement de sa dissolution alcoolique, elle se présente en cristaux blancs, anhydres., formés de prismes quadrilatères terminés par des facettes obliques. Sa saveur est amère, moins cependant que celle de la quinine. Elle est moins soluble dans l’eau et l’alcool, à pejne soluble dans l’éther. Sa formule est

Elle forme avec les acides une série de sels correspondant à ceux de la quinine, et dont les plus importants sont le sulfate neutre et le sulfate acide.

3“ et 4“ Quinidine et Cinchonidine. — Sous le nom de quinidine, MM. Henry et Delondre avaient signalé, en 1833, un alcaloïde particulier, qu’ils reconnurent plus lard n’être qu’un état d’hydratation de la quinine. Après eux, d’autres chimistes donnèrent ce nom è des produits diflérents, et il devint bientôt difficile de se reconnaître au milieu des divergences et même des contradictions dont celle base était l’objet. Ce ne fut qu’en 1833 que

ItUDliKS. — (,»l INULINAS.

M. Pasteur débrouilla ce chaos. Il démontra que les quinidines des divers auteurs étaient des mélanges en proportions différentes de deux alcaloïdes distincts « ayant des formes cristallines, des solubilités et des pouvoirs rotatoires très-différents » (1). « L’une des bases, dit M. Pasteur, à laepielle je conserve le nom de quinidine, ejt hydratée, efüorescente, isomère avec la quinine, dévie à droite le plan de polarisation et possède, à l’égal de son isomère la quinine, le caractère de la coloration verte par addition successive du chlore et de l’ammoniaque. L’autre base, à laquelle je donne le nom de cinchonidine, est anhydre, isomère de la cinchonine, exerce à gauche son pouvoir rotatoire, et ne possède pas le caractère précité de la coloration verte. C’est elle qui est aujourd’hui la plus abondante dans les échantillons commerciaux. 11 est toujours Irès-facile, en exposant à l’air chaud une cristallisation récente de cinchonidine, de reconnaître si elle renferme de la quinidine. Tous les cristaux de celte dernière base s’effleuriront immédiatement en conservant leurs formes, et se détacheront en blanc mal sur les cristaux de cinchonidine demeurés limpides. On peut également recourir au caractère de la coloration verte par le chlore et l’ammoniaque (2). » La quinidine et la cinchonidine, engagées dans une combinaison saline et soumises à l’action de la chaleur, se transforment en des produits isomères de ces bases, que M. Pasteur a appelés quinicine et cinchonicine ; ces alcaloïdes, très-amers et fébrifuges, s’obtiennent aussi par un traitement analogue sur la quinine et la cinchonine, de telle manière que « des quatre bases principales renfermées dans les quinquinas : quinine, quinidine, cinchonine, cinchonidine, les 'deux premières peuvent être transformées, poids par poids, en une nouvelle base, la quinicine, ce qui prouve qu’elles sont elles-mêmes forcément isomères; et les deux autres, dans les mêmes conditions, se transforment en une seconde base, la cinchonicine, ce qui prouve que de leur côté elles sont elles-mêmes forcément isomères (tl). »

0° Aricine ou Cinehovaline , — Pelletier et Corriol ont donné le nom à’aricine à une substance blanche cristallisant en aiguilles rigides comme la cinchonine, et dont le principal caractère est de se colorer fortement en vert par l’action de l’acide nitrique concentré. Celte base a été découverte dans un quinquina d‘Arica. M. Manzini avait aussi signalé dans le quinquina de Jaen

(1) Pasteur, iVote *«<■ la ifuinidiaa {Juurnal de i>hnrn>arie et de chimie, 3' série, t. . XXIII, 1853).

(2) Pasteur, Comptes leildus de t'Aead. des sciences. 1853, p. liu;

'3 i Pasteur, ibid,

12H ÜICUTYLÉDONES CALICI KLOHES.

un nouvel alcaloïde, qu’il avait nommé cinchovatine, mais qui n’est pas autre chose que Varicine, trouvée par M. Bouchardat dans la même écorce.

6“ Acide quinovique. — Cette substance a été découverte par Pelletier et Cavenlou dans le Quinquina nova, où elle est probablement combinée à la chaux. Elle existe aussi dans certaines écorces très-riches en quinine, le Calisaja et le quinquina rouge, par exemple. Elle est blanche, amorphe, insoluble dans l’eau, soluble dans l’alcool et l’éther. Sa formule est L’acétate

de plomb, le bichlorure de mercure et les sels de cinchonine forment un précipité dans une dissolution de quinovate de magnésie.

7“ Acide quinique. — Cet acide, dont la formule est C^H*0* 2HO, existe dans les écorces de quinquina en combinaison avec la quinine, la cincbonine et la chaux.

Les sels qu’il forme avec les deux premières bases sont trèssolubles dans l'eau, insolubles dans l’alcool à 36°, mais se dissolvent bien dans l’alcool plus faible.

8° Rouge cinchonique insoluble. — Ce corps, obtenu par Schwartz, est inodore, insipide, d’un rouge brunâtre, presque insoluble dans l’eau froide, peu soluble dans l’eau bouillante, davantage dans l’alcool et les alcalis : les acides favorisent sa dissolution dans l’eau. Les solutions alcalines sont d’un rouge intense. Berzélius et Schwartz regardent cette substance comme le produit de l’oxydation du rouge cinchonique soluble (acide cinchotannique).

9° Bouge cinchonique soluble {acide cinchotannique). — Le rouge cinchonique soluble de MM. Pelletier et Gaventou est une espèce d’acide tannique différant de celui de la noix de galle en ce qu’il forme un précipité vert avec les sels de sesquioxyde de fer, et en ce que, sous l’influence des alcalis, il absorbe très -facilement l’oxygène de l’air. Ses sels sont plus solubles que les tan nates ordinaires.

10“ Huile volatile de quinquina. — Cette huile, préparée d’abord par Fabroni, puis par Tromsdorf, s’obtient en distillant une solution de quinquina dans l’eau. L’huile vient flotter à la surface du liquide distillé; elle est butyreuse et a l’odeur particulière de l’écorce (1).

Ces divers produits sont loin d’avoir la même importance pour la pharmacie; les seuls auxquels on ait attribué quelque valeur thérapeutique sont ; la quinine, la cinchonine, la quinidine, la

I) Pereira, Uatena medica, p. I6ôl.

HLBlACÉliS. — QUINQUINAS. 12'

cinchonidine et les principaux sels de ces bases, enlin l’acide cincholannique et le rouge de quinquina.

La quinine est trop connue comme fébrifuge pour que nous insistions sur ses propriétés; ses sels et particulièrement le sulfate sont employés journellement à ce titre.

La cinchonine et ses combinaisons salines paraissent aussi douées des mêmes vertus, mais à un moindre degré ; les doses de celte substance doivent être deux fois plus fortes que celles de la quinine.

Les propriétés de la quinidine sont beaucoup plus sujettes k discussion. Les inductions tirées à priori des rapports de celte base avec la quinine ne peuvent suffire à établir sa réputation. Il faut pour cela que l’expérience décide dans le même sens. Or les observations qui semblent indiquer son efficacité contre les Sèvres intermittentes sont encore trop isolées pour qu’il soit permis d’en rien conclure de définitif. Pereira (1) dit avoir administré cet alcaloïde dans un hôpital de Londres, avec le même succès que le sulfate de quinine, kl. Rampon m’assure, dans les notes qu’il a bien voulu me transmettre, que la quinidine est aussi efficace que sa congénère. « Pendant notre séjour dans la Nouvelle-Grenade, nous avons, dit-il, très-souvent employé l’écorce de ce quinquina (quinquina à quinidine, quinquina rouge et rosé de Mutis, d’après Delondre et Bouchardal) contre toute espèce de fièvres d’accès, toujours avec un plein succès, et quelquefois dans des cas où le sulfate de quinine pur avait échoué (2). 1)

Nous devons faire les mêmes réserves pour la cinchonidine, qui compte également quelques observations en faveur de son efficacité. Ce qu’il y a surtout de bien remarquable, c'est qu’elle existe en abondance dans l’écorce qu’on suppose avoir guéri la comtesse d’El Chinchon ; la cure qui avait fait la réputation du quinquina devrait donc lui être en grande partie attribuée. M. Howard (3), qui fait cette curieuse observation, croit pouvoir assigner à l’action du même alcaloïde un très-grand nombre de guérisons de fièvres intermittentes, traitées par le docteur Cullen à l’hôpital de Philadelphie.

A côté des principes fébrifuges des alcaloïdes du quinquina, mentionnons les substances astringentes et toniques, qui concourent puissamment aux effets salutaires de l'écorce. Ce sont surtout les deux variétés de l’acide tannique auxquelles on a donné le nom de rouge de quinquina soluble et insoluble. Les effets des

(1) Pereira, Materia medica, p. I6C6.

(2) Rampon, notes inédites.

;3) Howard, loc. cif,, 8ub. Cliahuargnera.

iiii;(irYLKüONts i:al1(:iHühk>.

jicides quiiiovique el quiuique sont, Irès-peu connus. Le premier est un amer qui doit participer des propriétés toniques de la plupart des éléments du quinquina.

Les diverses écorces de quinquina sont loin de contenir ces principes en égaies proportions. Les unes sont principalement riches en quinine, d’autres en cinchonine, d’autres enfin en principes astringents ou aromatiques. Ces variations dans la richesse des écorces tiennent à deux circonstances principales : 1® à la valeur de l'espèce botanique qui fournit le quinquina ; 2“ aux conditions dans lesquelles ont vécu les individus.

Les espèces qui se rangent autour du Calysaya sont généralement regardées comme les plus riches en alcaloïdes ; ce sont principalement des arbres à feuilles lisses, glabres, luisantes, de dimensions moyennes, souvent scrobiculées : les espèces à feuilles grandes et pubescentes se rapportent le plus souvent au type du Cinchona puhescens, inférieur au point de vue des produits ofticinaux.

La structure anatomique des écorces parait être aussi un indice de leur richesse en quinine ou en cinchonine. C’est du moins ce que semblent prouver les recherches microscopiques de M. Weddell (1), confirmées par celles de M. Phœbus sur les écorces décrites par MM. Delondre et Bouchardat. Les espèces les plus riches en quinine sont celles qui se rapprochent le plus dans leur structure anatomique du type Calisaya, et dont la fracture transversale est par suite courtement fibreuse sur toute son étendue. Les écorces à fracture filandreuse à l’intérieur, subéreuse à la partie externe, répondant par conséquent au type scrobiadata, sont moins riches en alcaloïdes ; entiii, les plus pauvres en principes actifs et particulièrement en quinine, sont celles dont la fracture, cellulaire à l’extérieur, ligueuse dans les couches internes, rappelle celle du C. pubescens.

Une question intéressante est celle du siège des alcaloïdes dans l’écorce. Elle a été résolue difl'éremment par les auteurs. D'après M. Weddell, « la quinine a de préférence son siège dans le liber, ou, pour parler plus exactement, dans le tissu cellulaire interposé aux fibres du liber, et la cinchonine occupe plus particulièrement celui qui constitue la tunique ou enveloppe cellulaire proprement dite. » Celte assertion repose sur ce que les écorces les plus riches en quinine sont celles qui ne contiennent que les couches du liber, tandis que celles ou prédomine l’enveloppe cellulaire contiennent surtout de la cinchonine. Cette opinion a

■,l \\edd.-ll. l„c. cil., 24-r..

RUBIACÉES. — QUINQUINAS. | 29

été adoptée et soutenue par plusieurs auteurs, et entre autres par M. Karsten (1). Des expériences directes sont venues cependant la contredire. C’est M. Howard (2) qui a entrepris les recherches curieuses que voici :

Une écorce de Cinchona lancifolia a été divisée en deux portions : l’une extérieure, contenant la couche cellulaire et quelques fibres corticales ; l’autre intérieure, uniquement formée des couches du liber. L’analyse chimique des deux portions a donné

les résultats suivants :

Pour la portion extérieure;

Quinine . 1,18 p. 100.

Cinchonine et cinchonidine . 1,02

Total . 2,20

Pour la portion intérieure:

Quinine . ; . 0,00

Cinclionine et cinchonidine . 0,93

Total . 0,9.3

Cette expérience, dont les conséquences sont tout à fait contraires aux idées de MM. Weddell et Karsten, s’est trouvée confirmée par iipp autre, faite sur les écorces de la même espèce.

Les écorces toutes jeunes, qui ne contiennent guère que l’en¬

veloppe cellulaire, ont donné:

Quinine . 1,07 p. 100

Cinchonine et cinchonidine . 0,88

Total . l,9ô

Les morceaux enroulés, d’un quart de pouce de diamètre :

Quinine . 1,00

Cinchonine et cinchonidine . 0,90

Total . 1,90

Ceux d’un demi-pouce de diamètre, avec un liber très-développé :

Quinine . 0,71

Cinchonine et cinchonidine . 1,03

Total . 1,74

Les mêmes expériences faites avec le quinquina rouge ont donné des résultats analogues.

(1) Karsten, Mémoire sur les écorces officinales de la Nouvelle-Grenade.

(2) Howard, Microscopical observations, p. 4-5.

Guiboort, Drogues, 7t édit.

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