DE L'ILE DE CANARIA
ÉxvymoLocie. Nous avons vu que Pline, d'après un fragment de la relation du roi Juba, faisait dériver le nom de Canaria des chiens nombreux que les explorateurs mauritaniens avaient trouvés dans l'île (1). Cependant cette dénomination pourrait bien avoir aussi une autre origine et se référer à la Canaria extrema de Ptolémée, le cap Bojador des géographes modernes, promontoire qu'on savait voisin des îles Fortunées. Canaria serait dès-lors un mot de la langue numide dont la vraie signification resterait inconnue. Les anciens appelaient Canari les peuples qui habitaient la partie occidentale de l'Atlas (2), et les nègres des bords du Sénégal désignent encore sous le nom de Canar ou Ganar le pays situé entre le fleuve et les montagnes de la Mauritanie (3). |
Calepin fait dériver le nom de Canaria du latin canna (4), à cause des cannes à sucre dont la culture avait pris un grand développement peu d'années après la conquête. Le célèbre lexicographe ne pouvait ignorer pourtant que l'île s'appelait déjà Canaria quatorze
siècles avant l'introduction de la plante.
(1) Voy. précédemment, p. 14.
(2) Canarü, Africæ populi sunt circa Atlentem; habitantes in saltibus plenis elephantorum, ferorum et serpentum, ita dicti, quôd canum victus ipsis promiscuus sit. Vid. Plin., lib. 5, t. 1.
(3) Georges Glas, Æistori of the Canary Islands, p. 64.
(4) Hodie omnes illæ insulæ, quas veteres Fortunatas dixère, uno nomine Canariæ appellantur ; quarum nobilissima est Palma, præstantissimo saccharo, quod Canarium vocant , insignis. Vulgus nomen retinuit, Vide Amh. Calep. dicc. verb. Canaria, p. 236. Tridini, 1521.
. Nuñez de la Peña et le poète Viana, tous deux enthousiastes de leur pays , ont cherché dans l'histoire des premiers temps l’origine de ce nom si souvent controversé par leurs devanciers.
Viana, dans son épopée, fait régner en Italie Crano, fils prétendu de Noë, probablement Chronos, le Temps ou Saturne des mythologues. Ce prince envoie des vaisseaux parcourir les mers lontaines; les explorateurs découvrent les Canaries et imposent à ces îles le nom de Cranaria en l'honneur de leur souverain. « Plus tard, dit le poète, ce nom, que les Espagnols ne pouvaient prononcer, fut changé en celui de Canaria. >
La R entre la C y À interveniente Quitaron, y el vocablo corrompieron ; De suerte que Canaria agora dicen, Pero el antiguo nombre fue Cranaria.
Vrana. Cant.,r.
Nuñez de la Peña va encore plus loin : il fait arriver aux Canaries Crano et Crana, deux enfans du patriarche dont Moïse n'a pas parlé, et il veut aussi que leurs noms, appliqués à une des principales îles de ce groupe, ou employés collectivement pour désigner tout l'archipel, aïent dégénéré en celui de Canaria (1). Le chanoine Viera n'a pu s'empêcher de plaisanter sur cette bizarre étymologie. «Sans doute, dit-il, que l'arche du déluge restée sur le mont Ararath dut figurer de nouveau dans cette longue navigation (2). »
CONFIGURATION ET GISEMENT. L'île qui, par son importance et la résistance héroïque que ses habitans opposèrent aux attaques des
Européens, mérita le surnom de grande (3), a été dans les premiers
(1) Nuñez de la Peña, Conquista y antiquet. de las islas, Gb. 1, cap. 2, pag. 15. (@) Viera, Noticias de la hist. gener., tom. 1, p. 46. (8) Id. Id. p. 44.
temps aussi mal figurée que décrite. Les cartes manuscrites du quinzième et du seizième siècles (1), dans lesquelles la grande Canarie se trouve comprise, et celles qui parurent ensuite (2), ne donnèrent ancune idée de sa forme. En 1724 le P. Feuillée en traça les contours sur de faux renseignemens, et quarante ans après Bellin en dressa une planimétrie encore plus étrange (3).°
Nous devons au chevalier de Borda d’avoir déterminé en 1776 la position d'une partie du littoral; mais M. de Chastenet, qu'il chargea de l'exploration des côtes, ne put achever sa mission. Les calmes, si funestes aux navires qui se laissent affaler dans le sud de l’île, et les vents coniraires qu'on rencontre ensuite lorsqu'on veut remonter la côte au nord-est, l'obligèrent à renoncer à son entreprise. Parti du mouillage de Sardina avec une forte brise, cet officier qui montait l'Espiègle, doubla d'abord la pointe de l'Æ/dea; mais pris tout-à-coup par un calme plat, il mit deux jours pour dépasser la pointe Decollada qui n'est guère éloignée de la première de plus d'un mille. Cinq jours lui suffirent à peine pour atteindre ensuite le cap Tenesé : en tournant ce promontoire qui l’abritait du vent du nord, de violentes raffales le mirent dans l'impossibilité de continuer sa reconnaissance. Ce fait, consigné dans les manuscrits de Borda déposés à la bibliothèque de la marine (4), peut servir à expliquer l'uniformité des contours et le peu de détails qu'on observe dans le figuré hydrographique de 1776 (5), les circonstances que nous
(1) Voyez précédemment , p. 75 et 76 avec les notes.
(2) Voy., au dépôt de la Bibliot. royale, la carte mss. de Dominique Sanches, Lisbonne 1618: une autre carte inédite d’auteur inconnu, et la mappemonde hollandaise de 1610.
(3) Voy. Atlas, pl. vu.
(4) Nous n’avons pu nous-mêmes vérifier ce manuscrit, qu’on ne retrouve plus au dépôt; mais nous citons le fait d’après MM. de Humboldt et de Buch. Voy. foyage aux régions équinox., toi. 1, p. 16, et Physical. Beschr. der Canarisch. Ins., p. 75.
(5) Voy. Atlas, pl. vi.
( 101 ) venons d'indiquer ayant empêché de ranger la côte d'assez près pour en apprécier les sinuvsités et les différentes saïllies.
La carte rai de Lopez (1) est la seule qui ait été be avant celle que nous avons levée sur les lieux : ce géographe la fit paraître en 1780 et la construisit d'après les données d'un plan inédit que l'ingénieur don Manuel Hernandez avait dressé en 1746. Les latitudes et les longitudes de Lopez s'écartent généralement de celles de Borda (2); la ville capitale, la Ciudad de las Palmas, que les observations de 1776 plaçaient par
28 T de latit. N. et 17° 47 de longit. ©.
Est portée par le géographe espagnol à 28° 1 de latit. N. et 17° 43 de longit. O.
Quant au tracé des côtes, les marins canariens conviennent généralement de son exactitude, et cette partie de la carte n’a éprouvé que de légères modifications par les corrections de Mesa. Le figuré du terrain laisse au contraire beaucoup à désirer, son relief n'est pas assez senti, et les grands accidens, presque tous isolés entre eux, ne donnent aucune idée de l'ensemble orographique. Les détails de topographie présentent le même vague, les chemins ne sont pas indiqués, et l'on à peine à reconnaître les vallées et les principaux
raAVIns.
(1) Isla de la gran Canaria, por don Thomas Lopez, geografo, etc., Madrid, 1780. (2) Nous rapporterons dans cette note les latitudes et longitudes déterminées par Borda, et les positions correspondantes déduites de la carte de Lopez, afin que l’on puisse juger des différences qui
en résultent.
Borda. Partie septent. de la Isleta..….…. latit. N. 28° 13° 007} 4. Lopez. Id. Id. 98-630 | din RC Borda. Partie mérid. de la grande île. Id. 27 47 00 , Ar: Lopez. Ti. Td. … 2737030) PU 80 Borda. Partie orientale Id. longit. O. 17 43 00 | dif. 6 Lopez. Id. Id. Id. 17 37 00
Borda. Partie occidentale Id. Id. 18 11 00 | ai. F Lopez. Id. Id. Id. 18 12 00
Il nous a donc fallu réformer entièrement cette ébauche et rendre à l'île tous ses caractères, cest-à-dire son aspérité locale, la proéminence de sa masse, l'énorme cratère et les profondes crevasses qui ont miné ses flancs. L
En adoptant les positions de Borda comme les plus approximatives, nous avons suivi néanmoins le tracé de Lopez pour le contour des côtes, et avons tâché de donner plus d'expression aux escarpemens qui les bordent (1).
DescriPrion. Béthencourt et ses compagnons, ayant échoué dans leurs tentatives sur la grande Canarie, ne connurent guère que quelques points de la côte; aussi les deux historiens de cette époque, guidés par de faux renseignemens, ont supposé à l’île une forme et une étendue qu'elle n’a pas (2).
L'Anglais Thomas Nicols, qui visita le pays en 1526, donna quelques notions plus exactes en -assignant à la Canaria douze lieues de long sur douze de large (3). Georges Glas, dans l'ouvrage qu'il publia en 1764, ne dit rien de bien précis sur la structure de l’île. Ce navigateur s'attacha particulièrement à décrire les ports et les principaux mouillages. Ses excellentes observations sur le gisement des côtes et l'influence des vents sont fondées sur des connaissances pratiques et exposées avec beaucoup de sagacité.
La description que Viera a donnée dans ses Noticias, en 1772, est la seule qui offre quelque intérêt sous les rapports statistiques.
Dans ces dernières années deux observateurs également recommandables ont exploré la grande Canarie pour étudier l'organisation du
sol : nous voulons parler d'Escolar, que nous aurons encore occasion
(1) Voy. Atlas, pl. 1x.
(2) « La Grand’Canare contient vingt lieues de long et douze de large, et est en manière de herche.
Act. » (Bontier et Le Verier, Conquéte des Can. , p. 126.) (3) Vox. Hackluyt et Purches, part. 2, tom. 2, p. 8.
( 103 ) de citer, et de M. de Buch, qui visita l’île en 1815. En décrivant les mêmes lieux, nous n'envisagerons le système de montagnes que sous un seul point de vue, afin de saisir tout d'un coup et dans son ensemble ses formes extérieures.
La grande Canarie est située à dix ou douze lieues des côtes orientales de Ténériffe; l'isthme de Guanarteme l'unit à la presqu'île de la Isleta:sans ce petit appendice, qui la prolonge au nord-est, sa forme serait presque ronde. L'île entière jointe ainsi à son îlot embrasse une circonférence d'environ quarante lieues.
Donnons d'abord une idée de la presqu'île : cinq cônes d'éruption s'élèvent au dessus de cette terre tourmentée ; celui de lÆfalaya domine tous les autres (1), sa hauteur est de 1100 pieds. La tour des signaux a été construite sur les bords escarpés de son cratère. À la base de ces exhaussemens les torrens de lave ont tout envahi; seulement quelques plantes sauvages sont éparses çà et là, et leur verdure cendrée est venue se mêler à la teinte locale. Dans les intervalles que laissent entre eux les cinq mamelons volcaniques, des tumulus de scorie recouvrent les ossemens des Aborigènes. Ce n'est que depuis quelques années que des éboulemens accidentels ont révélé l'existence de ces anciens tombeaux (2). ‘Tel est l'aspect de la Zs/eta du côté du sud. Vers la bande opposée cette presqu'île prend une autre apparence : les grandes colonnes de basalte qui brident le rivage, rappellent le littoral de Teno et sa chaussée gigantesque (3). Les châteaux de San Fernando et de Santa Catalina, situés sur la côte méridionale , défendent les abords du port de la Luz. On désigne ainsi le principal mouillage de l'île : cette baie, ouverte au vent d'est, est
(1) Nous citons cette mesure d’après les évaluations de M. de Buch. Il en sera de même de toutes celles que nous aurons occasion d'indiquer.
2É)NoY Compte-rendu des séances de l Acad. des scienc., 21 sept. 1835, p. 127 et 128. . (8) Voy. précédemment , p. 83.
abritée des vents du nord par le prolongement de la Isleta. L'isthme du Guanarteme, formée par une langue de sable blanc, sépare le port de la Luz de celui d'Arecife qu'on trouve sur l’autre bande. C'est dans cette anse que les bâtimens caboteurs débarquent leurs passagers, en venant de l'ouest, lorsque le gros temps ne leur permet pas de doubler d'une seule bordée la pointe septentrionale de la presqu'île. (Voy. part. hist., pl. 11.)
De l'angle de la baie, l'Atalaya et les autres cônes d’éruption semblent faire partie d'un même enchaînement dirigé du nord-est au sudouest. Au midi, l'isthme est resserrée par les falaises de la grande île, et sa plage stérile, couverte de petites dunes de sable que les flots accumulent sans cesse, s'étend jusqu'aux portes de la Ciudad de las Palmas. On distingue dans le lointain. quelque commencement de culture, les édifices de la ville capitale, sa cathédrale et ses nombreux palmiers. ( Voy. part. hist., pl. 12). En s’approchant davantage de ce côté, les falaises prennent plus de développement et se rattachent aux collines de l'intérieur ; derrière la Ciudad, elles sont coupées par le ravin de Giniguada qui sépare le faubourg de Triana de celui de la Vegueta. ( Voy. part. hist., pl. 38.) |
Les falaises qui dominent la ville à l'ouest sont percées de grottes habitées par des familles d'artisans; on à pratiqué des sentiers sur les assises qui aboutissent à ces excavations. Lorsqu'après le coucher du soleil, la montagne projette ses grandes ombres, et que le quartier des troglodites commence à s'éclairer, tous ces feux aériens , qui brillent et s'éteignent instantanément, produisent un effet singulier.
Le château principal (el Castillo del Rey), avec ses deux plateformes, apparaît derrière le faubourg de ‘Triana, au-dessus de la falaise de San Nicolas : les murs d'enceinte partent d'un des bastions du château, et s'étendent au nord de la ville jusqu'à une autre forteresse , celle de Casa mata. Ta ligne de défense se dirige ensuite vers la mer jusqu'au bastion de Santa Ana qui protège la côte, et près
( 105 ) duquel on a construit la porte qui conduit au port de la Luz. Un beau pont de pierre facilite la communication entre Triana et la Vegueta. ( Voy. part. hist., pl. 38). Après avoir traversé la seconde partie de la Ciudad , on trouve de l’autre côté la porte de los Reyes, où commence le chemin de Telde.
Le Saucillo, qu'on aperçoit de la Ciudad , est un des points culminans de l'île : lorsqu'on veut se placer sur cette éminence pour saisir d'un coup d'œil l’agglomération des montagnes qui forment le massif de la grande Canarie, la route de /a F’ega se présente comme la plus directe. En sortant de la ville, il faut d'abord franchir les falaises au débouché du ravin de Giniguada pour arriver sur le plateau du Lenfiscal, et pouvoir gravir jusqu'au sommet de Bandama qui domine tous les terrains des alentours. M. de Buch a donné une description très-exacte de cet ancien volcan; Escolar descendit aussi dans le craière et en a le premier déterminé les dimensions. Nous traduirons ici une des notes manuscrites du savant Espagnol :
« La Caldera de Bandama est située au sud-ouest de la ville capitale de las Palmas à un peu plus d’une lieue, et sur les confins de son