DESCRIPTION DE L'ILE DE PALMA
ETrymoLoGte. Les primitifs habitans de Palma appelaient cette île Benahoave, qui signifiait mon pays suivant l'historien Abr. Galindo (1); son nom moderne date d'avant la conquête de l'archipel canarien; on le retrouve sur un portulan de 1351 conservé dans la collection médicéenne de Florence, et dont il existe une notice curieuse dans un ouvrage du comte Baldelli (2). Une expédition composée de Florentins, de Génois et en grande partie de Majorquais, avait déjà visité les Canaries en 1341 (3). Peut-être que ces navigateurs, en abordant l'île dont il est ici question, lui donnèrent le nom de Palma, de celui de la capitale de Majorque. Cet opinion, qui est celle de Viera, ne paraît pas tout-à-faït mvraisemblable. D'autres auteurs, tels que Viana, Nuñûez de la Peña et don Christobal del Christo (4), font remonter l'origine de ce nom à des temps plus anciens; mais les traditions sur lesquelles ils se fondent n'ont guère servi à éclaircir la. question.
ConriGurATION. Les diverses planimétries qu'on a données de Palma offrent toutes des différences notables (5). M. de Buch à publié en 1824 une Carte physique de cette île, et a fait usage du tracé de côtes
(1) Gal. Mss. lib. 3. cap. 5.
(2) Voy. Storia del milione. cap. 42. nota.
(3) Voy. Pétrarque. Zi. solit. lib. 11. sect. vr. cap. 3.
(4) Voy. Viera. Noticias de la hist. gen. de las isl. Can. tom. 1. p. 65 et suiv. (5) Voy. notre Atlas, pl. vur.
de Borda (1) qui diffère essentiellement de celui de Lopez (2). Ce dernier tracé, que le géographe espagnol exécuta sur de bons renseignemens, nous à paru plusexact, et c'est celui que nous avons adopté pour notre atlas (voy. pl. v), sauf quelques légères rectifications dont nous sommes redevables au capitaine don Domingo Mesa.
Quant au figuré orographique, il nous a fallu le refaire en entier. Le plan de Borda , dressé sur une trop petite échelle, ne nous offrait à cet égard rien de précis , et celui de Lopez, bien que renfermé dans un meilleur cadre, manquait entièrement d'exactitude, donnait une fausse idée des formes générales, et n'exprimail qu'à demi les grands accidens volcaniques qui produisent, sur certains points, des mouvemens de terrains si extraordinaires. M. de Buch reconnut comme nous l'insuffisance de ces projections, lorsqu'il visita le pays dans sa tournée géologique de 1815. Une excursion de douze jours lui suffit pour apprécier dans son ensemble la structure de l'île, mais le temps lui manqua pour en saisir tous les détails. Sa carte physique (3) est remarquable par la beauté de l'exécution. La gravure en fut confiée au talent de M. Pierre Tardieu , et il est à regretter que le défaut de renseignemens topographiques ait obligé cet habile artiste à rendre avec trop d'uniformité les nombreuses ondulations du sol. Nous ajouterons aussi que la dégradation du trait et des teintes n'est pas toujours en rapport avec l'inclinaison des pentes et de la hauteur des montagnes. Dans les projections qui représentent les pays de peu d'étendue et fortement accidentés, le système qui tend à reproduire le relief du terrain par les lignes de plus grande pente ne réussit bien qu'avec des moyens auxiliaires et subordonnés à la projection. Il est alors nécessaire d'introduire une opposition de lumière qui, quoique constante et fixe, rende sensible à l'œil la courbure des surfaces. leur
(1) Voy. Carte particulière des tles Canaries , dressée d’après les observ. de 1776 (2) Voy. Mapa de la 1sla de la Palma , par don T. Lopez. Madrid. 1780. (3) Voy. Physical. Beschr. der Can. Ins. Atlas.
( PP) proéminence ou leur affaissement. On ne peut que difficilement revêtir ainsi la nature de toutes ses formes en éclairant la carte au zénith. Les moyens d'expression et de vérité qu'on peut se ménager dans le dessin topographique sont resserrés, il est vrai, dans d'étroites limites, car les projections horizontales ne donnent pour les objets que des tracés dont les dimensions se confondent. Toutefois l'artiste, dessinateur ou graveur, peut trouver dans les lois de la stéréotomie des modifications, qui, en augmentant ses ressources, le conduisent à de bons résultats. Les innovations qu'on a tâché d'introduire dans le figuré du terrain, pour la carte de M. de Buch , ne rendent pas ce que ce savant géclogue a voulu exprimer, et jettent trop de vague sur ce qu il a si bien compris. Les ravins, qui sillonnent l'île en tous sens, n'y sont guère mieux représentés que ceux de la carte de Ténériffe du même auteur; ces fentes, qui coupent les pentes de l'île vers le circuit extérieur et les séparent en massifs partiels, se trouvent indiquées sur ce plan comme des gorges d'une largeur considérable, tandis que la plupart offrent des berges tellement rapprochées, quil serait facile de jeter des ponts suspendus d’un bord à l'autre (1). Cependant, malgré ces négligences, la carte de M. de Buch a facilité l'étude des formes géognostiques d'une des îles les plus curieuses de l'Océan; la Caldera, ce cratère immense que Borda n'avait pas indi-
(1) Bien que la plupart des ravins ou barrancos soient mal rendus dans la carte de M. de Buch, ce géologue , en appréciant les causes de leur formation avec la profondeur du jugement qui le distingue, les a parfaitement décrits dans sa relation : « Vus des hauteurs de Palma, dit-il, les barrancos sont » peu apparens , et leurs entailles tranchent à peine sur la ligne de pente que l’on domine. Ce phéno- » inène très-remarquable est plus frappant encore quand on parcourt les barrancos qui sillonnent l’ile » en si grand nombre, depuis le sommet jusqu’à la base, ou bien lorsqu'on les examine sur la carte. » On ne les aperçoit le plus souvent qu’en arrivant sur le sentier qui les borde. 11 faut descendre alors » le 1ong d’une berge de 4 à 500 pieds de chute, et remonter aussitôt à la même hauteur pour les fran- » chir ; mais à peine a-t-o0n fait un quart de lieue, qu'on en rencontre un nouveau aussi profond et bordé » également d’escarpemens à pic. Les ravins se succèdent ainsi de distance en distance , et les habita- » tions ne trouvent presque pas assez de place sur les espaces intermédiaires. Aucun cours d’eau ne coule » dans ces gorges, si ce n’est au temps des pluies d’hiver, ou bien à la fonte des neiges. ( Voy. l'ouvrage
cité précédemment, p. 294.
qué dans le plan de 1780, et que Lopez avait à peine signalé sur le sien, s'y trouve beaucoup mieux figuré; et cette réforme, en plaçant les montagnes de l'île dans leurs vraies limites, a reproduit avec bien plus d'exactitude leur circonvallation et le gouffre qu'elle renferme.
Les allitudes (1), que M. de Buch a calculées le premier pour cette île, nous ont servi de guide dans la nouvelle projection que nous présentons.
Gisemenr. Nous avons vu qu'une triangulation exécutée par le P. Feuillée, en 1724, et dont les calculs furent vérifiés par l'abbé de La Caille, avait fixé le centre de l'ile de Palma par 19° 45° 28” dé longitude occidentale du méridien de Paris (2).
Lopez adopta cette donnée et plaça :
Le port principal (Santa-Cruz de la Palma) par 28°—367—30” de latit., et 19°—42—10” de longit. O.
La pointe nord (de Juan-Aly).. . . .... » 280—47— » id. » 190—50— » id. La pointe de l’est (Punta-Llana) Lee, Me CO er, » 289—38 —307 id. » 19°—40 — » id. La pointe du sud (de Fuencaliente). . . . . » 28-98 — id. » 19°—49— , id. La pointe de l’ouest ( Punta-Gorda). . . . . » 280 45— , id. » 19—57—30” id. Le mouillage de Tazacorte. . . . : . . . .. » 280—39 30” id. » 19—54— , id.
La reconnaissance hydrographique de Borda, en 1776, avait donné les résultats suivans :
Le port principal (Santa-Cruz de la Palma) par 28°—49— » de latit. et 20°—6 —40” de longit. O.
La pointe nord (de Juan-Aly), . . . . . .. » 28—53— » id. 5 20-18", F0 La pointe de l’est (Punta-Llana) . . . . . . » 280—45— ls ONE; id. La pointe du sud (de Fuencaliente) . . . . . » 28—929—307 id. » 20°—19- 30” id. La pointe de l’ouest ( Punta- Gordon » 280—47— , id. » 20°—99- 307 id. Le mouillagede Tazacorte. . . . . . . . .. » 28038 — , id. » 20018" — , + Ces positions portaient le centre de l’île par 28°—43- 907 id. » 200—15— at
(1) En continuant de désigner par altitude la hauteur absolue des montagnes au-dessus du niveau de la mer , nous adoptons l’heureuse innovation de M. le baron Costaz, qui a le premier proposé ce mot parfaitement en harmonie avec ceux de longitude et de latitude. L'emploi que l'on a fait depuis de cette dénomination , dans des mémoires importans lus à la Société de géographie, en a consacré l’usage. M. Alex. Donnet, dans son Coup-d’œil sur la Chorographie de ? Espagne et du Portugal (Voy. le Spectateur militaire, 98° livraison) , en admettant aussi le mot altitude , a fait observer ayant nous combien il importait de conserver la symétrie dans les nomenclatures scientifiques.
(2) Voyez précédemment , p. 28.
Celles dont nous avons fait usage, pour la construction de notre plan, correspondent presque toutes avec les déterminations de Borda, ou du moins en diffèrent très-peu. Pourtant le tracé de côtes reproduit dans son ensemble la forme que Lopez avait déjà assignée à l'île. Cette variante ne doit pas surprendre : les cinq points de littoral, dont Borda détermina la position, laissaient entre eux de trop grandes lacunes pour en détruire tous les autres contours. Le manque d'élémens se laissaient voir au premier coup-d'œil sur les cartes de M. Borda, soit par le peu de détails des côtes, soit par la régularité des lignes qui joignent les positions relevées pendant la campagne de l'Espiègle et de la Boussole. D'après les renseignemens qui nous ont été communiqués et nos propres explorations, nous croyons nous être beaucoup plus rapprochés de la vérité en rendant à l'île les formes qu'on lui donne dans la plupart des cartes espagnoles, nous maintenant toutefois dans les limites fixées par les hydrographes français. Cette observation, que nous avons déjà faite pour Ténériffe et la grande Canarie, est aussi applicable aux autres îles de ce groupe.
Descriprion. L'île de Palma est de forme assez régulière, et se prolonge du nord au sud sur un espace d'environ dix lieues. Sa plus grande largeur, prise d'est à ouest vers la partie septentrionale, est d'un peu plus de six; mais elle diminue ensuite en. descendant vers le midi, et n'en a guère plus de quatre d’un côté à l'autre entre le port de Santa-Cruz de la Palma et la plage de Tamonca ; plus bas, en se rapprochant de Fuencaliente, les deux bandes du littoral se resserrent encore davantage.
Les principales saillies de l'île sont : La pointe de Juan-Aly, au nord; celle de Fuencaliente, au sud; celle de Barlovento, au nordest ; et Punta-Gorda, au nord-ouest.
Les côtes occidentales présentent bien moins de sinuosités que celles de l'est; elles s'étendent vers le sud en une ligne assez régulière
et légèrement ondulée. Sur le milieu de ce prolongement, une échancrure du littoral signale le petit mouillage de Tazacorte, situé à l'embouchure du ravin de las Angustias, et abrité des vents du . nord par la pointe de Juan-Grage. Du côté de l'orient, au coniraire, Gaviota, Barlovento, Puntà-Llana, la Sancha, Bajamar , El Ganado et Tigalate sont autant de saillies qui dessinent les diftérentes inflexions du rivage. À partir de la pointe de la Sancha, la côte se recourbe en arc jusqu'à la pointe de Baxamar pour former une baie, au fond de laquelle se trouve le port principal et la capitale de l'île Santa-Cruz de la Palma. On peut mouiller en face de la ville sur un bon fond par 15 et 20 brasses.
L'escarpement des montagnes du côté de la mer rend l'île presque inabordable sur la majeure partie de ses contours; ce n’est que vers le sud-ouest qu'on rencontre quelques plages accessibles, Les montagnes qui se prolongent au midi s’affaissent insensiblement :il résulte de cette modification dans la structure orographique beaucoup moins d'inclinaison le long des versans maritimes de cette bande; le rivage nest plus bordé de falaises escarpées comme sur la côte du nord et du nord-est, ni coupé par de grands ravins, et de la pointe de Fuencaliente, en remontant vers Tazacarte, on peut débarquer sur trois poinis différens, la Caleta de Zamora, celle de los Pajaros, et le port de Naos.
La première description de Palma est due aux aumôniers de Béthencourt; mais les historiens de la conquête ne donnèrent que de vagues renseignemens, leurs compagnons n'ayant pu pénétrer dans l'intérieur de l'île. Toutefois, nous citerons ce qu'ils ont écrit sur
ce sujet (1).
(1) « L'isle de Palma, qui est la plus avant d’un costé de la mer océane , est plus grande qu’elle ne » se montre en la carte, et est très-haute et très-forte , garnie de grands bocages de diverses conditions, » comme de Pins et de Dragonniers portant sang de dragon, et d’autres arbres portant laict de grande
La description topographique et statistique que Viera a insérée dans ses noticias (1) est fondée au contraire sur une connaissance exacte du pays. Suivant sa coutume, le savant chanoine y énumère en détail les villes, les bourgs, les hameaux et leurs distances respectives, les juridictions, paroïsses, chapelles et monastères, enfin leurs prôductions, la qualité des terrains et l'état progressif des populations. Nous nous sommes réservés de résumer ces données dans un tableau général.
Ce qui frappe le plus en parcourant l'île de Palma, c'est sa hauteur extraordinaire comparativement à la petite étendue de sa surface, car ses côtes nembrassent dans tous leurs contours qu'une circonférence de vingt-huit lieues, et pourtant le point culminant de la montagne atteint une élévation de 7234 au-dessus du niveau de la mer. Cette altitude, qui dépasse celle du glacier de Tuque- Rouye de la chaîne des Pyrénées, paraît encore bien plus considérable, lorsque, placée sur la cime du pic de los Muchachos, le voyageur aperçoit d'une part les rochers qui bordent le littoral, et de l’autre l'immense cratère de la Caldera, dont la profondeur est d'environ 5000 pieds. « Ce gouffre effrayant, a dit M. de Buch, rend l'ile de Palma une des plus remarquables de l'archipel canarien; aucune ne montre aussi bien la forme primitive des îles basaltitiques, aucune ne permet de pénétrer aussi profondément dans son intérieur. Où pourrait-on trouver rien d'aussi prodigieux ? Où existe-
t-il un cratère aussi gigantesque dans ses développemens, et autour
» médecine, et de fruictages de diverses manières, et y court bonnes rivières parmy, et y sontles terres » bonnes pour tous labourages et bien garnies d’herbages. Le païs est fort et bien peuplé de gens; car il » n’a mie esté foullé comme les autres païs ont esté. Ils sont belles gens et ne vivent que de chair : et » est Le plus délectable païs que nous ayons trouvé ès isles de par-deçà, mais il est bien a desmain, car » c’est la plus lointainne isle de terre ferme. Toutefois il n’y a du cap de Bugeder, qui est terre ferme » des Sarrasins, que cent lieues françoises , et aussi c’est une isle où il y a fort bon air, ne jamais volon- » tiers on n’y est malade, et les gens y vivent longuement. » (Bontier et Le Verrier. Æist. de la prem. descouv. et conqueste des Can chap. xvr. p. 123.) (1) Voy. tom. nr. p. 494 et suiv.