‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 14 sur 93 · DA · texte numérisé non relu

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duquel les rochers viennent dévoiler à l'observateur, sur une élévalion aussi extraordinaire, la nature des masses cachées sous le sol qu'il foule à ses pieds ? (1) » En effet, Palma se présente encore aujourd'hui au géologue telle qu'elle fut à son origine, c'est-à-dire, creusée Jusque dans ses fondemens par un des plus grands cratères connus. Le fond de cet abîme est à 2257. pieds au-dessus de l'Océan, son diamètre est d'environ deux lieues, le cercle de montagnes qui l'entoure constitue un massif puissant , qu'une éruption sous-marine du premier ordre fit surgir du sein des mers: cette masse, en s'affaissant vers le centre, donna naissance à la Caldera. Ce fut probablement à l'époque de cette tourmente, el au moment qu'apparut à la surface des eaux cette épouvantable formation, que les forces volcaniques, réagissant autour du foyer, se firent jour par un des flancs de la montagne et produisirent le ravin de las Augustias, gorge profonde qui débouche sur la côte du sud-ouest, et coupe ainsi le grand massif de l’île en deux parties depuis le centre jusqu'au rivage.

L'énorme masse qui se souleva en enveloppant la Caldera, se crevassa de toute part; de longues déchirures vinrent accidenter les pentes de la montagne, en rayonnant depuis le pourtour extérieur de la cavité centrale jusque sur le littoral. Telle est sans doute l'origine de ces barrancos si rapprochés, et dont la profondeur est étonnante sur les versans les plus escarpés, mais qui finissent par disparaître dans la partie de l’île dont l'élévation n'offre plus rien de bien remarquable.

L'action volcanique qui à manifesté sa puissance dans la Cal dera et ses alentours dût s'affaiblir en s'éloignant de ce foyer. C'est à cette cause qu'il faut attribuer l’affaissement progressif des

montagnes à mesure quelles se prolongent vers le sud pour se

(1) Physic. Besch. der. Can. Ins. p.284 et 292.

terminer à la pointe de Fuencaliente. Elles forment alors une petite chaîne rattachée aux grandes masses qui flanquent la Caldera, et divisent la partie de l'île qu'elles parcourent en deux régions distinctes, celle du sud-est et celle du sud-ouest. Toutefois ces montagnes secondaires n'ont pas été exemptes de bouleversement; un peu au-dessous de leur point de départ, les crêtes ne conservent déjà plus qu'une élévation de 4255 pieds; plus bas, vers le midi, elles s'aplatissent en forme de col, et leur altitude atteint à peine 2800 pieds, mais bientôt elles se relèvent plus loin en deux sommités séparées, le pic de Bergoyo ou Tihuya, et le cône sulfureux qui domine Fuencaliente. Ce fut le long de cette ligne, que, dans des temps modernes, les feux souterrains s'ouvrirent de nouvelles issues et ravagèrent la contrée voisine.

Lorsque la nature eut achevé ce grand travail, et qu'après plusieurs siècles de repos, l'île put recevoir des produits d'un autre ordre, les plantes semparèrent de cette terre volcanisée pour sy distribuer suivant les expositions, la température des lieux et la nature du sol. Une végétation aux formes africaines vint garnir le littoral et les coteaux adjacens, les berges des ravins se couvrirent d'espèces variées, et une ceinture de forêts s'étendit sur les versans des montagnes. Au-dessus de cette régions de Lauriers, de Fougères et d'arbres verts, dominèrent les Bruyères; plus haut, des Pins robustes régnèrent presque seuls, et, sur les crêtes arides de la Cumbre, quelques plantes clairsemées rappelèrent la végétation alpine. La Caldera même eût sa part dans ce second âge de création; mais, au fond de cet abîime, les végétaux ne se groupèrent plus d'après la loi commune. L'égalité de température, l'inclinaison et l'escarpement des pentes, tous les accidens du terrain, en un mot, semblèrent se réunir dans cette enceinte pour y produire la plus singulière des anomalies dans l'ordre des distributions. La confusion des productions végétales au milieu de la Caldera,

en sharmonisant avec le bouleversement du sol, a fait de ce site un des plus curieux du globe (1). |

Tandis que les plantes commençaient à couvrir le pays, les eaux jaïllissaient de différens points: ensuite la végétation, devenue plus puissanté, attira sur l'île une plus grande masse de vapeurs, et les sources alimentées s'échappèrent en torrens par les gorges de la montagne. Ce fut ainsi que prirent naissance au fond du cratère central les ruisseaux de l’Agua-Buena et de V Agua-Mala : réunis en masses d'eau qui se précipiiaient des berges environnantes, ils durent former d'abord un grand réservoir dont l'existence est antérieure à notre ère, si nous nous en tenons à la relation de Pline. Ce lac ayant rompu ses digues par le ravin de las Augustias, il s'établit alors un cours d'eau naturel, qui, utilisé de nos Jours, va fertiliser les plateaux agricoles d’Argual et de Tazacorte.

Cette lerre, qui dans son principe n'avait présenté qu'une masse bouillonante et difforme, se reconstitua sous de nouveaux élémens : rafraichie par une végétation toujours renaissante, délayée par les infiltrations des sources et des eaux pluviales, elle prit un autre aspect. Bien qu'éloignée du continent et une des dernières de l'archipel qui s’y rattache, l’île, en devenant habitable , ne pouvait rester long-lemps sans maîtres. Une race d'hommes partis de la chaîne de l'Atlas, selon les inductions les plus vraisemblables (voy. Part. hist.), aborda aux Fortunées, se répandit de proche en proche, et vint occuper cette lerre vierge. Les Guanches, en adoptant leur nouvelle patrie, la nommèrent Benahoave (mon pays), et ce mot seul, qui rappelle leur droït de priorité, dit bien plus que tous

(1) Dans la partie de cet ouvrage qui traite dela Géogr. botanique (voy. tom. mr. première partie , p- 25, 66 et suiv. p. 144 et 145), nos observations sur la Caldera de Palma complètent les renseignemens que nous donnons ici. (Voy. aussi précédemment p. 12 et 13 de la part. Géogr. descrip., l’Appendice que nous insérons à la fin de cette description , et les pl. 9. v et vr de notre Atlas. )

( 125 ) les actes de possession. Ces peuples pasteurs et guerriers, conduits sans doute par des chefs de tribus, arrivèrent avec leurs troupeaux, et s'installèrent dans les endroits les plus propices à leurs besoïns. Le pays fut subdivisé en douze districts ou principautés dont lhistoire a heureusement conservé les dénominations.

1° Vers la bande occidentale et sur le revers méridional de la Caldera, les districts d’Aridane, de Tihuya et de Tamanca.

2° Sur la bande orientale, ceux d'Æbenguareme, de Tigalate, de Tedote, de Tenagua et d'Adeyahamen.

3° Sur la bande du nord ct du nord-ouest ceux de Tagaragre, de Galgen et d'Hiscaguan.

4° Enfin, au centre de l'île et dans les profondes anfractuosités de cette Caldera que la végétation avait revêtue d'une si riche parure, s'établit le chef des tribus (1). Ce district, qui, par sa position, commandait à tous les autres, reçut le nom d’Ecero ou Acero, et le plateau de Tabouventa, situé au milieu de son enceinte inexpugnable, fut alors la capitale de l'île.

Les paisibles possesseurs de Benahoave, conservaient depuis longtemps leur indépendance, lorsque, vers la fm du quinzième siècle, les Espagnols, conduits par Alonzo de Lugo, et déjà maîtres de la plus grande partie des îles Fortunées, vinrent les chasser de leur pays pour s'y établir par droit de conquête. Cette époque fut le prélude d’une statistique nouvelle : un autre ordre de choses vint remplacer celui qui avait prévalu jusqu'alors; la religion, les lois, les coutumes, les mœurs, le langage, tout changea avec l'occupation des vainqueurs. L'influence dominatrice de ces heureux aventuriers fit mouvoir tous les ressorts de l'existence sociale, et l'industrie européenne, excitée par les avantages que lui offrait la nature du climat et du sol, changea bientôt la face du pays. Les

(1) Abr. Galindo. Mss.

ie

progrès furent rapides : à mesure que de nouveaux colons accouraïent du dehors pour exploiter les terrains conquis et avoir droit à d’autres répartitions, un redoublement d'activité venait accroître les ressources ; en peu d'années les cultures prirent une grande extension, et la végétation indigène, refoulée sur les hauteurs ou dans les gorges les plus anfractueuses, céda le pas aux plantes introduites. Les coteaux maritimes susceptibles d'être exploités, les vallées et les plateaux furent mis en rapport; le territoire d’A4rgual et de Tazacorte, dont les conquérans s'étaient d'abord emparés, se couvrait de cannes à sucre, tandis que les Muüriers, les Amandiers et d'autres arbres utiles se multipliaient plus haut dans la belle vallée d'e! Paso. En même temps, les vignobles s'étendaient aux alentours de Mazo, des deux Breñas et de Buenavista, dans les anciens districts de Tigalate et de Tedote. Vers la partie septentrionale de l’île, les Bananiers, les Orangers, les Citronniers et plusieurs autres végétaux jusqu alors étrangers à la contrée, reproduï saient sur les bords de la mer les paysages des tropiques. L'inaccessible Caldera resta seule en dehors de cette révolution agricole; ce district désert ne fut plus fréquenté que par les bergers des bourgs environnans; ceux de Tixarafe et de Time, dans l'ancienne principauté d'Hiscaguan, ÿ pénétrèrent par le défilé d'Ædamacansis () el vinrent y parquer leurs troupeaux; les habitans d’Argual et de los Llanos, situés au contraire sur la rive droite du ravin de las Angustias, s'internèrent dans les sinuosités de cette gorge et arrivèrent jusqu'à la Caldera en franchissant le Paso del Capitan (2).

Tandis que tous les efforts des colons étaient dirigés vers l'agriculture, et que l'accroissement des produits ouvrait les sources

de la prospérité publique, une administration non moins active fon-

(1) Voy. part. Géogr. bolan. p. 66. (note.) (2) Autre défilé par lequel Alonzo de Lugô pénétra dans la Caldera. Voy. Part. his.

dait partout des établissemens, et élevait de nouveaux édifices. La division territoriale fut changée, treize paroisses vinrent remplacer. les douze principautés. Parmi ces chefs-lieux, trois conservèrent leurs anciens noms Mazo, Guarafia et Tixarafe.

Mazo, dont nous avons fait connaître plus haut la position, avait fait partie du cercle de Tigalate.

Guarafia (la mas quebrada y aspera tierra del mundo, selon l'expression de Viera), est un pays scabreux, coupé par de nombreux ravins. Ce canton, qui se trouvait enclavé auparavant dans la principauté de Galgen, est presque entièrement couvert de forêts de Pins comme tous ceux du nord de l’île. |

Tixarafe, située au nord-est, dépendait du cercle d'Hiscaguan. Le territoire de ce district est fertile en blé, mais la majeure partie nest pas susceptible de culture à cause des accidens du sol. Bien avant d'arriver à Tixarafe, le Time apparaît comme une immense muraille, et ce n'est pas sans danger qu'on franchit les précipices qui bordent cet escarpement. Æguatar et Tinixara, deux hameaux de cette juridiction, ont aussi conservé leur nom guanche.

Les autres paroisses, distribuées dans le nord de l’île, furent Punta-Gorda, los Sauces, San Andrès et Barlovento que dominent les cimes escarpées de la Cumbre (1). On trouve dans ce dernier canton le Caldera de Taburiente, vaste cratère dont le fond, devenu fertile, est arrosé par des sources abondantes, et pourvoit de pàturage toute cette partie de l'île. |

Sur la bande du sud-ouest, le bourg de os Llanos réunit dans ses environs les meilleurs terrains de Palma. La bande de l'est fut occupée par les paroïsses de Punta-Llana, de las Nieves, de Buena-

(1) Ces cimes, dont M. de Buch a évalué altitude, forment l’arête des montagnes de la Caldera. Du côté du sud-est, le Pico del Cedro s'élève jusqu’à 6,803 pieds ; au nord apparaît le Pico de la Cruz à 7,082 pieds, et une lieue plus loin domine le Pico de los Muchachos à 7,234 pieds au-dessus du niveau de la mer.

vista, de Breña-Alia et de la Ciudad. De ces cinq dernières, Buenavista, située à 925 pieds au-dessus de niveau de la mer, se recommande par la douceur de son climat, la fertilité du sol et l'aspect pittoresque de sa campagne. Avant d'arriver sur ce plateau, on s'arrête avec plaisir au morne de la Conception pour jouir d'un des plus beaux points de vue de la contrée. Le panorama de Santa-Cruz de la Palma, que l'on domine, se développe dans ses moindres détails; on aperçoit toute la côte orientale depuis Barlovento, jusqu'à Baxamar, tandis qu'à l'horizon Ténériffe et Gomère, séparées par un canal étroit, semblent presque se joindre. Au-dessus de Buenavisla, les vignobles prospèrent aux alentours du village de Breña- Alta, et les cultures ne s'arrêtent qu'à 1620 pieds; plus haut, les forêts garnissent encore toutes les pentes de la montagne.

Santa-Cruz de la Palma, qui prend le titre de Ciudad, est située sur la côte de l’est. Cette ville s'érigea en capitale dès sa fondation, et vit se grouper sur les escarpemens de son littoral, les gothiques demeures des conquérans. Sa baïe, par son heureuse situation, était destinée, comme celle de Sainte-Croix de Ténériffe, à devenir une des principales échelles du commerce de l'Amérique. Les bâtimens européens ne lardèrent pas à fréquenter ce mouillage; plus tard, on y établit des chantiers de construction, et les forêts de l’île fournirent des matériaux pour la marine marchande. À l'occident, le petit port de Tazecorta eut aussi ses caboteurs, et, vers le point méridionale, les eaux thermales de Fuencaliente , connues sous le nom de Fuente-Santa, fontaine sainte, attirèrent long-temps dans ce canton de riches cultivateurs. Viera assure qu'on y accourait des îles voisines et même du continent; mais les feux souterrains, concentrés dans la chaîne des montagnes qui s'étend vers le sud, vinrent ravager cette contrée fertile. En 1677 (1), après des

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(1) C’est par erreur qu’on a indiqué sur la carte ( voy. notre Atlas) la date de 1766.

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éruptions réitérées, accompagnées de violentes commotions, la Fuente-Santa disparut sous les scories et les cendres. Déjà, en 1585, des torrens de lave, sortis du cône de Tocande, avaient envahi la vallée d’e/ Paso, située sur le revers occidental du col de la Cumbre. |

Malgré ces désastres, Palma se distingua toujours des autres îles du groupe par l'activité et l'industrie de ses habitans, les progrès de sa marine marchande, l'étendue de son commerce et la variété de ses productions, dont les principales consistent en soie (4), sucre, vin, eau-de-vie, résine et bois de construction. En 1491, lorsqu'Alonzo de ELugo entreprit la conquête- du pays, il débarqua à Tazacorte avec 800 hommes. Après ses succès, les émigrations de la Flandre vinrent peupler l'île de familles laborieuses. Pendant les premières années, cette population, réunie à quelques centaines d'indigènes que les vainqueurs avaient épargnés pour s'en servir comme des esclaves, s'accrut rapidement. Les données de Viera (9) nous apprennent qu'en 1668, c'est-à-dire 177 ans après la conquête, Palma contenait déjà 13,892 habitans; en 1768, ce chiffre s'élevait à 19,195; en 1789, il dépassait 20,000 ames; le dénombrement de 1805 le portait à 28,878, et celui de 1824 à 29,683. Ainsi, en 1768, la population de cette île s'était déjà augmentée de 5303 ames dans l'espace d'un siècle, et cinquante-six ans après cet accroïssement avait presque doublé.

(1) On fabrique plusieurs genres d’étoffes de soie dans l’île de Palma : une partie sert à l’usage des habitans ; le reste est expédié à la Havane.

(2) Voy. Viera. Noticias de la Hist. gen. de las 1sl, Can. tom. mr. p- 116 et 501.

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