A LA DESCRIPTION DE L'ILE DE PALMA
Le 25 septembre 1815, M. Léopold de Buch visita la Caldera de Palma, accompagné de Christian Smith, professeur de botanique à l'Université de Christiania; quelques jours après, les deux voyageurs gravirent les pentes extérieures de l’île pour atteindre les cimes escarpées qui dominent le cratère central. En 1830, nous visitâmes la même contrée ; le 30 mai, nous pénétrions aussi dans cette enceinte profonde, long-temps ignorée des naturalistes, et que notre devancier venait de faire connaître sous les rapports géologiques. En lisant l'ouvrage de M. de Buch, à notre retour en Europe, nous avons pu juger de son exactitude; les savantes considérations qui forment le texte du cinquième chapitre ont été pour nous une source d’agréable souvenir, et sauf quelques faits de détails qui auront échappé sans doute aux rapides observations du voyageur, tout ce qu'il a écrit sur l'île de Palma nous a paru plein d'intérêt et de précision. Nous allons extraire ici quelques passages de sa relation, afin que nos lecteurs puissent apprécier la part-qu'ils doivent lui faire dans la masse des connaissances acquises sur l'archipel des Canaries.
« Santa-Cruz, capitale de Palma, est située sur la côte orientale en face de Ténériffe , et à peu près PL it où LL ie ronde de lil à suivr directi r i » vers l’endroit où la partie ronde de l’île commence à suivre une autre direction pour se terminer en » pointe. Cette plage escarpée laisse à peine l’espace nécessaire pour la ville ; les rues et les places sont » régulièrement bâties, et s’élèvent en terrasses les unes au-dessus des autres. A la sortie de Santa-Cruz, » le chemin est très-rude, et la montée qu'il faut gravir continue sans interruption l’espace d’une lieue
» jusqu’à Buenavista. Là , les montagnes forment un petit plateau élevé de 925 pieds au-dessus du
» niveau de la mer. Plus loin, les pentes reprennent leur rapidité , et deux beaux villages , Breña-Baja »id’abord, et ensuite Breña-Alta, ont profité de leur heureuse situation pour réunir dans leurs alentours » les plus riches cultures. A cette hauteur, la végétation est encore très-active , les versans des monta- » gnes sont couverts de Figuiers-d’Inde (Opuntia Ficud Ind.),les Palmierscroissent jusque sur lesommet » des collines environnantes, et les vignobles garnissent'toutes les pentes jusque sur la lisière des forêts » à l’altitude de 1,620 pieds. Mais bientôt un profond ravin vient isoler cette campagne et la séparer des »crêtes arides de la Cumbre, dont les hautes crêtes entourent la Caldera et se prolongent vers la pointe » méridionale de l’île. Toute cette région est sans culture ; des forêts vierges la recouvrent encore en » grande partie ; les Lauriers végètent jusqu’à la hauteur de 3,556 pieds ; à 3,916 on rencontre encore des » Tlex et des Fayas (Zex Perado et Myrica Faya); au-dessus , ce ne sont plus que des Bruyères. Ces » bois touffus ne permettent guère d’observer la constitution du sol. Le chemin de la Cumbre conduit sur » la cime de la montagne, et l’on atteint alors l'altitude de 4,255 pieds. On franchit en quelques pas » la crête saïllante , qui forme la ligne de partage des deux versans, pour descendre aussitôt par une » pente rapide du côté de l’ouest. Bien que ces montagnes forment un système à part , elles se rattachent » à celles de la Caldera, dont les cimes les dominent de plus de 2,000 pieds. Vers le sud, la Cumbre s’a- » baisse de nouveau pour former un col dont la hauteur absolue n’a que 2,800 pieds, puis, se déviant » un peu Vers l’ouest , elle se relève en deux montagnes séparées. Un peu au-dessus du sol , on aperçoit » un énorme cône volcanique dont le cratère est ouvert à l’ouest. Ce fut de cette bouche que déborda , » en 1585, la grande coulée de lave qui traversa la vallée del Paso, en suivant son cours jusqu’à la mer. » Un Pin antique, sur lequel on a placé l’image de la Vierge (le Pino santo), s'élève à l'entrée de la » vallée. L’altitude de cette station est de 2,727 pieds. A partir de ce point , les pentes deviennent moins » rapides , et l’on arrive bientôt au milieu d’un petit bois d’Amandiers qui entoure le village del Paso, » dont la hauteur est de 1,980 pieds. Des bosquets de Figuiers, d’Orangers et de Grenadiers, où volti- » gent en chantant des milliers de serins, des habitations éparses dans la campagne , des Vignes qui » s'étendent en guirlande sur le penchant des collines, tel est l’aspect de la vallée de la Lavanda (ou » del Paso). Une seconde pente conduit vers Argual , qu’on découvre au bord d’une belle plaine , où l’on » cultive la canne à sucre; plus bas apparaissent les maisons de Tazacorte et Les plantations de ce bourg.
» Les sommets de l’île sont fendus depuis la Caldera jusqu’à la mer en un profond barranco qui dé- » bouche près de Tazacorte et permet d’apercevoir, entre ses deux berges, l'intérieur du grand cratère. » Les rochers se dressent depuis le fond de la Caldera jusqu’au bord supérieur ; la Gumbre (la haute » région ), au lieu de former une chaîne continue , se creuse intérieurement ; les berges de la Caldera » se présentent avec tous les caractères des gorges des Alpes, et le vide qu’elles renferment s'étend jus- » qu'aux plus profondes cavités de l'ile. Le ravin qui sort de ce gouffre se nomme Barranco de las An- » gustias ; le bourg d’Argual est situé sur le bord méridional à 894 pieds au-dessus du fond. Les flancs » du barranco sont à pic comme seraient les parois d’une grande fissure ; un ruisseau considérable coule » dans cette gorge en bouillonnant à travers d'énormes blocs de rochers. À mesure qu'on avance, les » passages deviennent plus dangereux, les masses qui se pressent d’un bord à l’autre sont d’un aspect » majestueux ; on se croirait dans les grandes Alpes ; telle est, en effet, la vallée de Schællenen au Saint-
» Gothard ou bien la Via-Mala dans les Grisons.
» Au point où les rochers sont le plus rapprochés, les ruisseaux de l’4gua-Buena et de ? 4 gua-Mala, » sortis de la Caldera , coulent dans deux canaux différens , et vont grossir plus bas le torrent principal. » On est alors parvenu dans la plus grande profondeur du ravin , et le sol, qui se relève bientôt rapi- » dement , ramène sur les rochers basaltiques de l’intérieur de la Caldera. Cette enceinte s’offre tout- » à-coup au voyageur comme celle d’Urseren par le défilé de Schællenen ; il n’y manque que les villages » et les cultures. Des rochers inaccessibles de plusieurs milliers de pieds d’élévation cernent la Caldera » de toute part (1); au pied de ces escarpemens , des éboulemens accumulés ont formé une pente plus » douce que recouvrent maintenant des forêts de Pins, .de Lauriers, d’Ardisiers, d’Ilex et de Fayas ; tout » le sol est garni de Fougères ( Pteris Aquilina). » (Extrait du ne Besch. der. Can. Ins. pag. 284 et suiv. @ ) La
Dans un autre passage de sa relation, M. de Buch s'exprime en ces termes sur la végétation de la Caldera.
« Nous ne vimes pas de Palmiers dans cette enceinte. Le fond de la Caldera , qui est à 2,257 pieds » au-dessus du niveau de la mer, est déjà trop élevé pour que ces arbres puissent s’y développer, et
» pourtant, à notre grande surprise , nous y trouvâmes le Cacalia Kleinia. »
Nous devons ici relever une erreur de M. de Buch. Les Palmiers croissent dans la Caldera : lorsque nos guides nous conduisirent sur le plateau de Taboaventa, ils nous firent remarquer un rocher voisin qui se dressait sur plusieurs assises jusquà une grande hauteur. Ce fut sur les saillies de cette pyramide de basalte que nous aperçûmes des Palmiers entourés de Pins robustes, de Lauriers, de Bruyères et d'autres arbres (»0y. notre atlas pl. 9). L'existence des Palmiers dans la Caldera nous étaït connue avant notre excursion; les gens du pays nous en avaient parlé, et Viera n'avait pas oublié de citer le fait dans son ouvrage. Voici ce qu'il en dit: « Ecero est un vaste cratère entouré de montagnes escarpées. Au
(4) « Lorsqu’après avoir monté pendant trois heures la gorge étroite de las Angustias , dit autre part » M. de Buch , on pénètre dans la Caldera , et que l’enceinte de ces immenses rochers coupés à pic s’ou- » vre sous les pieds du voyageur, on jouit alors d’un spectable sublime et que Dés de pays au monde » peuvent retracer. » (Voy. même ouvrage, p. 29.)
(2) Get extrait est une analyse de la description de l’île de Palma qui fait partie du ve chapitre de l'ouvrage cité.
Le mg
» pied des berges qui ferment ce cirque; le fond a deux lieues de » diamètre, et les Palmiers , les Dragoniers, les Pins, les Genêts » et les Bois de rose (Convokulus scoparius) le garnissent de toute » part (1).» ,
Les observations géologiques qui occupèrent plus spécialement M. de Buch dans son excursion à la Caldera, l’auront conduit probablement dans d'autres endroits que ceux que nous visitâmes. Une seule journée ne suffit pas pour explorer toute cette localité, et, suivant les sentiers qu'on choisit, il faut se priver de parcourir une partie de l'enceinte. Croire qu'au milieu de cet entassement de rochers et du désordre de la végétation, il n’y à pas de Palmiers, parce qu'on n'en à point vu, est donc une erreur bien excusable: mais laisser ignorer l'existence de ces arbres après les avoir observés nous-mêmes, surtout lorsque les rapports des habitans et les documens historiques nous avaient prévenus de leur présence, serait bien moins pardonnable. Qu'on ne se méprenne pas sur le motif de nos remarques; en détruisant l’assertion de M. de Buch, nous avons voulu seulement constater un fait intéressant pour la géographie botanique. |
Nous continuerons à extraire de l'ouvrage de notre devancier les passages qui nous ont paru réunir les notions les plus importantes sur l'île de Palma et son immense cratère. |
« La Caldera, dit-il, constitue le grand axe de Palma; les bords de l’île se développeraient presque » circulairement autour de cet axe, si un prolongement de montagne du côté méridional ne venait mo- » difier cette structure. Glas a supposé à la Caldera deux lieues de diamètre dans chaque sens. Cette » évaluation est assez juste; toutefois les dimensions du nord-est au sud-ouest nous ont semblé dé- » passer les autres. Aucun volcan dans le monde r’offre un vide aussi considérable ; dans aucune ile il
» n'existe un cratère de soulèvement d’une telle circonférence et d’une aussi étonnante profondeur.
(1) « Ecero es una vasta Galdera, formada de una cordillera de cerros escarpados, cuyas laderas ter- » minan en un fondo de dos leguas de diametro , todas vestidas de Pa/mas, Dragos ; Pinos , Laureles , » Retamas , Leña-Loel, etc. » (Noticias de la Hist, gen. de las isl Can. om. 1. p. 158.)
« On tenterait vainement de monter du fond de la Caldera vers la crête , ou de descendre de cette » haute région dans le fond. Pour parvenir au sommet, il faut gravir la montagne par le circuit exté- » rieur ; alors cette ascension se fait avec facilité. Quoique escarpés et très-fatigans , les sentiers qui » conduisent sur la crête, à partir de Santa-Cruz de la Palma , Sont sans dangers, et l'on ne se doute- » rait pas de l’immense hauteur à laquelle on s’est élevé si l’on n’en avait été prévenu par la transition » graduelle des différentes régions végétales qu’on a traversées, et par leur disparition successive à mesure » qu’on s’est rapproché des bords supérieurs de la Caldera. Cette arête est accidentée par trois pics, » savoir : e/ Pico del Cedro dont l'altitude est de 6,803 pieds, et, vers le nord, par ceux de /a Cruz et de » los Muchachos , Vun élevé de 7,082 pieds, et l’autre de 7,234 au-dessus du niveau de la mer. L'aspect » de la Galdera n’est pas moins frappant lorsqu'on est placé sur un de ces trois points ; on embrasse alors » d’un seul regard son épouvantable profondeur. Le fond de cet abime est élevé‘ de 2,257 pieds. Les ro- » chers verticaux, qui ferment l’enceinte, forment jusqu’à leur sommet des escarpemens de 4,000 pieds » de hauteur. |
» De nombreux ravins partent tous des bords extérieurs de là Caldera comme d’un même centre , » et ne dépassent pas ces points d’origine. À mesure que les crêtes de la montagne s’éloignent du grand » cratère pour s’avancer vers la pointe méridionale de l’île , les barrancos deviennent moins fréquens, » et leur profondeur n’est alors sensible que sur la côte. Ces phénomènes, tous liés par les mêmes rap- » ports, se rattachent à une même cause. Qu'est-ce en effet que la Caldera, sinon le grand foyer , le » cratère de soulèvement par lequel s’est fait jour la force sous-marine qui a élevé l’île à la surface des » eaux ? C’est ce qui explique légalité d’inclinaison des couches et des pentes extérieures. Toute cette » masse dut éclater sur son contour et se fendre en innombrables ravins, puisqu’elle s’étendit aussitôt » sur un espace bien plus considérable que celui qu’elle occupait auparavant au fond de la mer. De pa- » reilles crevasses sont rares loin du cône d’éruption, car les mêmes causes de rupture ne s’y font plus » sentir. Le ravin de las Angustias, cette longue déchire qui s’étend depuis le cratère jusqu’à la mer, » n’est pas particulier à l’île de Palma ; mais dans aucune île du globe ces rapports remarquables ne sont » aussi prononcés et sur une plus grande échelle que dans celle-ci. » (Extrait du Phys. Besc. der. Can.
Ins. chap. v.)