‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 3 sur 93 · ANALYSE GÉOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

ANALYSE GÉOGRAPHIQUE

Nous venons de voir qu'on eut long-temps de fausses données sur la situation géographique des Canaries : vers le milieu du second siècle de notre ère, Ptolémée, qui plaçait cet archipel beaucoup trop au sud, entre le 11®%et le 16" degré de latitude nord, fit passer son premier méridien par quatre îles qui étaient regardées alors comme les plus occidentales du groupe (1). Cette détermination prévalut. pendant quelques années ; le cercle régulateur tracé par l’astronome d'Alexandrie fut pris comme point de départ de la longitude terrestre, maïs bientôt la position absolue et le gisement relatif des anciennes Fortunées ayant été mieux compris, l'île de Fer, presque ignorée jusqu'alors, mérita seule l'honneur du premier méridien (2). Tous les peuples navigateurs parurent s’accorder d’abord pour compter la longitude à partir de ce point, et une ordonnance de Louis XIIT obligea les géographes de France de se conformer à cette indication. Le cardinal de Richelieu voulut donner à cette mesure une célébrité européenne en convoquant dans la salle de l'arsenal de Paris tous les mathématiciens les plus renommés : ce congrès scientifique tint sa séance le 25 avril 1634. Cependant la véritable situation de l’île qui était devenue un des points de repère les plus importans pour les calculs des distances, n'avait jamais été bien déterminée ; ce ne fut qu'en 1724, c'est-à-dire quatre-vingt-dix ans après l'ordonnance de

{1) Ces quatre îles étaient Aprositos, Pluvialiu, Capraria et Nivaria. Voy. la note 3, p. 20.

(2) Plus tard Riccioli, s’érigeant en réformateur , prétendit que l’ile de Palma était la plus occidentale des Canaries et y fit passer le premier méridien. ( Voy. hist. univers., tom. 24 , liv. 20, chap. 4; et Lalande. Astronomie, tom. 1, Liv. 1.) Le pic de Teyde fut pris à son tour comme point de départ des longitudes terrestres dans plusieurs cartes hollandaises et espagnoles.

(23 ) Louis XIII, que le P. Feuillée fut envoyé aux Canaries pour y vérifier, par des observations astronomiques, la différence en longitude entre le méridien de l'île de Fer et celui de l'Observatoire de Paris. L'Espagne même ne put se procurer des renseignemens précis sur les positions réelles de cet archipel qu'après plus de trois cents ans de possession; car avant les travaux de Lopez, en 1780, il n'existait. dans ses dépôts aucune bonne carte des Canaries. Nous allons voir, en effet, que ces îles ne furent bien connues sous les rapports géographiques que vers la fm du dernier siècle; et pourtant les Maures de la Péninsule les avaient fréquentées au temps de leur puissance : déjà, en 1291, elles étaient devenues le but des excursions des aventuriers (1), et, après que Béthencourt s'en fut rendu maître, le vénitien Cadamosto, Christophe Colomb et les.

plus illustres navigateurs les visitèrent successivement (2).

(4) Voy. Justiniani, Annales de Gênes , et Viera, Noticias de la hist. gen. de las 1sl. Can., tom. 1, pag. 267.

(2) Cadamosto visita les Canaries en 1445 et 1446. Voy. Æist. des voyag. de l'abbé Prevots, édit. in-#, tom. 11, pag. 298.

Christophe Colomb relâcha à la grande Canarie le’ 11 août 1492, d’où il repartit Le 1° septembre pour l’île de Gomere. Ce fut de cette dernière échelle qu'il fit voile pour le Nouveau-Monde qu'il découvrit le 11 octobre. Il toucha de nouveau à la Gomere, le 5 octobre de l’an 1493. Le 19 mai 1498, il visita encore la même île ; enfin, lors de son quatrième voyage en Amérique, il relâcha une dernière

fois à Canaria,, le 19 mai 1502. Voy.. Herrera, Hist. génér. de Ind., lib. vin, cap. 1x4 Viera, Noticias , tom. 2, pag. 166, etc., et la digression géographique du supp. à la présente partie.

Les principaux navigateurs qui visitèrent les Canaries avant la publication des cartes de Lopez, sont :

Don Nicolas Ovando. . . . . . en 1502: Pierre Vandérdoes : 1 : . .' : en 1599. Alonzo Quintero avec Hernand ne mandats Robe Bikes. 4 ce 1057. P. Davila. . . + . . . . . . « 1514 Guillaume Dampier. . . . . . « 1699. Mivellan O0 OU ANOENM« 1019 De P'FémIlÉe 0. CN 1, KE 1724. F. de Montejo, conquérant du Yucatan. « 1526. Georges Glas. . . . . . . . « 1764. Jacques de Soria. . . . . . « 1570. Eveux de Fleurieu. . . « 1768. Don Alvaro de Bazan, génial Verdun de la Crenne, onda. et

galères d'Espagne: . . . . . . « 1580. Pinote cu "an PS. + MONTMAUITTTE DER DS 0 RDOordanet Paysequr US Rs 17710:

ER 0 cl JO ME LCApilaines Coke. eu: Là, 1776.

La carte de Fr. Picigano, faite à Venise en 1367 et conservée dans le cabinet du duc de Parme, est la plus ancienne de toutes celles où les Canaries ont été représentées. Téneriffe y est indiquée sous le nom de l'île de l'Enfer (Zsola del Inferno ): sa forme, de même que celle de Canaria, est tout-à-fait arbitraire, maïs la situation réciproque des sept îles ne laisse aucun doute sur la connaissance que les navigateurs de cette époque avaient déjà de l’archipel canarien.

En 1436, Andrea Bianco dressa aussi à Venise une carte marine dans laquelle tout le groupe des Canaries se trouvait compris : la position relative de chaque île y est plus exacte encore que dans le plan antérieur, mais Ténériffe, Canaria, Palma, Gomere et Fer y sont représentées sous des formes imaginaires et les îlots placés au nord de Lancerotte ont un faux gisement. L'auteur de cette carte a désigné la petite île de Lobos sous la dénomination de Paruego, tandis qu'il a rapporté son vrai nom à un rocher voisin d'une île Chapela située presque en face du détroit de Gibraltar, par la longitude du pic de Ténériffe, et précisément à l'endroit où les routiers ont long-temps signalé plusieurs roches qui aujourd'hui ne se montrent plus.

Les îles Canaries se retrouvent encore figurées dans l’/solario de Bordone publié à Venise en 1528. On les voit d'abord sous le nom de Fortunate dans la carte plate et la mappemonde qui sont au commencement de cet ouvrage, puis on les retrouve sur deux petits plans qui font partie du livre premier; dans l'un, l'auteur les à disposées du nord au sud d'après l'ancienne indication de Ptolémée ; dans l'autre, il les a placées de lorient à l'occident selon des renseignemens plus modernes. Dans la partie de sa relation qui a rapport à la position géographique des Canaries, Bordone s'exprime en ces termes :

« Nous différons beaucoup aujourd'hui des anciens écrivains sur le

« nombre et la position de ces îles; auparavant on en comptait six

« toutes dans le sud, tandis que nos marins en connaissent dix au « couchant de la Lybie inférieure, et disposées successivement d'est à « ouest à 50 milles environ l’une de l'autre. La distance du continent « d'Afrique à la plus orientale est de 420 millés, et de 1020 à la plus « occidentale. Trois d’entre elles sont désertes (1) et sept sont habitées : « parmi celles-ci, quatre sont soumises au christianisme, savoir : « Lancerotte la première, ensuite Fortaventure; Gomere et l'ile de « Fer qui est la dernière. Les trois autres, c'est-à-dire, grande « Canaria, Ténériffe et Palma, n’ont pas encore été soumises et sont « habitées par des idolätres. Ténérife, la plus élevée de toutes, possède « un pic qu'on aperçoit de soixante lieues en mer dans les temps clairs. « Ces îles sont situées au milieu du second climat, par le sixième « parallèle; leur jour le plus long est de 13 heures et demie. »

Cette relation de Bordone doit être rapportée à une époque plus ancienne que la publication de son ouvrage, probablement au temps de Cadamosto en 1445, car en 15928 il y avait déjà 32 ans qu'Alonzo Fernandez de Lugo avait achevé la conquête de Ténériffe et de Palma, les deux dernières îles qui défendirent leur indépendance. |

Nous n'avons pas l'intention de passer en revue toutes les cartes des Canaries qu'on a dressées après les deux dont nous venons de parler; il nous suffira de mentionner en note celles que nous avons eu occasion de consulter, et d'appeler seulement l'attention sur les travaux géographiques les plus importans.

(1) Les trois îles désertes dont parle l’auteur de l’Zso/ario, sont situées le long de la côte d'Afrique au sud-est du groupe des sept principales. « La première, dit-il, s'appelle Blanche (Bianca) à cause du « sable dont elle est formée ; les Portugais ont donné à la seconde le nom de Cuori, et celui d’ile des « Pies (Zsola delle gaze) a été affecté à la troisième par rapport aux oiseaux qui l’habitent. » Voy. Bordone. Zsolario , libro primo, fol. xvir.

ie, 4

Dans la masse des renseignemens qui ont avancé nos connaissances. sur la chorographie canarienne, on doit placer au premier rang les observations des astronomes et des géographes français. Nous citerons d'abord celles du P. Feuillée : le voyage qu'il effectua aux Canaries en 1724 fut ordonné par le roi à la demande de l'Académie. MM. Cassini et Maratey redigèrent le rapport qui motiva cette entreprise (1). Le gouvernement espagnol en conçut quelque défiance et fit partir pour Ténériffe le brigadier des gardesmarines, Don Nicolas Guerrero, qui, sous prétexte de s'associer aux travaux de l'astronome français, devait surveiller ses opérations. Cet incident est raconté par le P. Feuillée avec une simplicité qui augmente l'intérêt de sa relation : « Ce jeune officier me déclara, dit,

« qu’il avait ordre du roi d'Espagne d'observer conjointement avec mot; « je dui dis que j'en étais bien aïse,-car nos opérations en seraient « beaucoup plus assurées. Je lui demandais alors s'il avait de bons « instrumens, tl me répondit qu'il n’en avait pas porté et qu'il se ser- « wtrait des miens. Je lui fis comprendre que la chose était impossible « et que deux observateurs avec un seul instrument ne sauraient observer « tous les deux à la fois. Son dessein était, au retour en Espagne, de « présenter à S. M., non pas ses observations, mais les miennes. »

Il paraît que le P. Feuillée, jaloux de sa propre gloire, ne souffrit pas qu'on exploïtât ses travaux, et qu'il ne communiqua rien au collaborateur qu'on voulait lui imposer. « Même le dessinateur que j'avais « avec mot, ajoute-t-il naïvement, quoiqu'il comptét mon horloge dans

(1) « Les géographes français, disaient-ils dans ce rapport, se conformant à l’ordonnance de 1634, « font passer le premier méridien par l’ile de Fer qui est la plus occidentale des Canaries : on a long- « temps souhaité de savoir la juste position de cette ile par rapport aux méridiens les plus célèbres, tels que celui de Paris, mais elle a été ignorée jusqu’à présent , les-personnes qu’on y avait envoyées « ny ayant pu aborder faute des officiers des vaisseaux qui aient voulu les y conduire. » Voy. actes de l’'Académ. Franç., année 1724, et le voyage MSS. du P. Feuillée.

cle temps que j'observais, n'a jamais su le vrai temps de mes observa- « tions , parce que je lui cachaï toujours le vrai midi (1).» Si les résultats qu'obtint ce savant voyageur ne remplirent qu'en partie le but qu'on voulait atteindre, on doit pourtant rendre justice à son zèle et à son infatigable activité. Les heureuses améliorations qu'on a apportées depuis dans la construction des instrumens et la précision des méthodes ont conduit à cette exactitude rigoureuse que réclament les calculs astronomiques. Dépourvu de ces moyens, le P. Feuillée fit tous ses efforts pour arriver aux évaluations les plus approximatives, et même encore aujourd hui on est obligé d'avoir recours à quelques-unes de ses données. N'ayant pu faire sur l'île de Fer des observations directes de longitude, il lia la position du pic de Ténériffe à celle de l'Orotava par des opérations géodésiques, et par un relèvement fait à la boussole. Un pareil relèvement du pic, pris du bourg de l'île de Fer, lui fit connaître la différence en longitude entre le bourg et le pic; enfin, deux relèvemens de l’île de Palma, quil exécuta en prenant pour base deux points connus, lui servirent à fixer la position de cette île. IL évalua en outre l'altitude du pic et celle de divers lieux, tint compte des variations de la boussole et de l'inclinaison de l'aiguille aimantée et détermina la latitude et la longitude des points principaux de Ténériffe. Un journal de ses opérations fut déposé à la Bibliothèque royale : ce précieux manuscrit, que nous avons eu sous les yeux (2), est accompagné d'une carte réduite

(1) Voyez à la Bibl. roy., V’oyag. aux tles Can., par le P. L. Feuillée, minime, MSS., tom. 4.

(2) Le manuscrit original, que nous avons aussi consulté, existe à la Bibliothèque de Marseille ; celui de la Bibliothèque royale n’en est qu’une copie, il porte pour titre : Voyage aux iles Canaries, ou Journal des observations physiques, mathématiques, botaniques et historiques faites par ordre de S. M. par le R. P. L. Feuillée, religieux minime et botaniste du roi, 1724. On lit en marge de ce manuscrit la note suivante signée de La Condamine : « Cette copie a été faite par mon ordre sur le manuscrit original du P. Feuillée. »

(28 ) des Canaries que le géographe Delisle rectifia en 1726 (1), mais ces deux plans sont très-défectueux. Dans celui du P. Feuillée, le parallèle qui coupe le vingt-huïtième degré de latitude passe par le centre de Fortaventure et de Canaria, la partie méridionale de Ténériffe, la pointe sud de Gomère, et ne s'éloigne que de deux minutes de la partie septentrionale de l’île de Fer; de manière, qu'en exceptant Lancerotte et Palma, qui sont néanmoins beaucoup trop au midi, presque tout l'archipel se trouve sous le même parallèle. Ce plan offre encore plusieurs autres erreurs : Saint-Marcial de Rubicon, qu'il eût fallu situer sur la côte du sud de Lancerotte, dans le détroit de la Bocaña, tient la place du port de l'Arecife; Graciosa est faussement indiquée à l’orient du cap Farion, et Alegranza est portée vingt-cinq minutes plus au nord que son vrai gisement. On lit, dans un mémoire de M. de La Caille (2), les conclusions suivantes sur les résultats des observations du P. Feuillée : « Les la- « titudes et longitudes de la Laguna et de l'Orotava sont assez bien « déterminées; mais les observations qui ont servi à conclure la « position du pic de Ténérifle et de l’île de Fer, n'ont pas été faites

(1) Guillaume Delisle avait déjà déterminé en 1700 la différence en longitude entre le méridien de l'ile de Fer et celui de l'observatoire de Paris. Voy. Journal des savans, même année. (2) Voy. Mémoire de M. l'abbé de La Caille sur le voyage du P. Feuillée; Hist. de V Acad. roy. des scienc., année 1751.

Les principaux résultats des observations du P. Feuillée sont les suivans : Pic ne Ténémrre. Variation du mercure dans le baromètre, 17 p. 5 L; Hauteur absolue, 2,216 toises, O p., 8 p., 11 L., 4. Longit. à l'égard de Paris, 18° 52° 37; latit., 28° 12” 54”. La Lacuna. . . Variation du mercure dans le baromètre, 95 p., 11 L. ;

Variation de la boussole, 13° 25”, N.-0. ; inclinaison de l'aiguille, 63° >. .

Longit., 18° 39° 30” ; latit., 28° 29° 237.

Nota. Cette longitude fut calculée sur deux immersions du premier satellite de Jupiter observées sur les lieux le 1* juillet 1724, puis le 24 septembre suivant, et simultanément à Paris par Cassini et Maraldi.

.. Bourg. Longit., 19° 54 45”; latit., 27° 47° 20”.

Côte occidentale (Port).

Longit., 20° 1° 457; lattit., 28° 24 207.

Iux DE Parma. . . Milieu. Longit., 19° 45° 28”.

Ice DE FER. .

(29) « avec toutes les précautions nécessaires et dans les circonstances « les plus favorables. Tout ce qu'on peut conclure de certain, c'est « que le vingtième degré de longitude, comptée depuis Paris, passe « par l'île de Fer, mais il n'est pas possible d'assigner le vrai point « de cette île où 1l passe. » |

Jusqu'à présent les seules observations faites sur l'île de Fer sont celles du P. Feuillée; elles placent la côte occidentale de cette île (le port de Sainte-Croix) par 28° 24° 20” de latitude N., et 20° 1° 45° de longitude O. du méridien de Paris. Cette même longitude, prise par relèvement du mouillage de Tasacorte de Palma, et deduite de la latitude de Feuillée et du gisement du pic de Ténériffe par les hydrographes de l'expédition de 1771, a été portée à 20°, 30°. I1 résulterait de cette nouvelle position que le vingtième méridien à l'ouest de Paris, ou celui qui est distant de vingt degrés du méridien de l'Observatoire royal, ne passerait pas par l'île de Fer. «Si donc, conformément à l'ordonnance de Louis XTIT, est-il dit dans la relation du voyage de la Flore (1), on veut faire passer le premier méridien par le point le plus occidental des Canaries, Paris ne sera pas par 20 degrés de longitude, comme on l'a supposé jusqu'à ce jour, mais par 20° 30.»

Les travaux du P. Feuillée furent suivis de ceux d'Eveux de Fleurieu, qui arriva à Sainte-Croix de Ténériffe le 19 mars 1768, et s'occupa, durant sa courte exploration, de déterminer plusieurs posilions importantes (2). En 1772, Fleurieu publia deux eartes, dont l'une embrasse presque tout l'océan Atlantique (3), et l'autre

(1) Foyage de la frégate la Flore en 1771 et 1772, tom. 1, suppl., pag. 384. (2) oyage fait par ordre du roi en 1768 et 1769 , a différentes parties du monde pour éprouver en mer les horloges marines, etc., par M. d'Eveux de Fleurieu; Paris, mocczxxrrr. Voy. la table des latit. et

longit., tom. 1er, pag. 756.

(3) Voy. ut supra, tom. 1%, pl. 1. Nouvelle carte réduite de l'océan Atlantique, comprenant les tles

( 30 ) ne contient que les îles Canaries, Madère et Porto-Santo (1). On lit au bas de ce plan une note ainsi conçue : Les positions-de toutes les îles situées à l'ouest de Ténériffe, de même que leur configuration et leur, étendue particulière, paraissent encore fort incertaines et exigent une vérification. Cet avertissement montre l'esprit consciencieux qui guida cèt habile officier dans toutes ses recherches : sa description de la côte la plus septentrionale de Ténériffe peut passer encore aujourd'hui pour la meilleure. On doit compter aussi au nombre des bons renseignemens ceux qu'ila consignés dans la relation de son voyage sur le mouillage de Sainte-Croix, sur les marées et les vents qui règnent d'ordinaire dans la baie (2). Les observations qu'il fit à Ténériffe servirent à rectifier les travaux de.ses devanciers; mais le gisement qu'il assigna aux autres îles, en prenant des termes moyens entre les données de Feuillée et celles de Bellin (3), me

Açores, Madère, Canaries, du Cap-Vert, les Antilles et le grand banc de Terre-Neuve, dressée, etc., par M. d’'Eveux de Fleurieu, enseigne des vaisseaux de S. M., 1772.

(1) Voy. ut supra, tom. 1®, pl. u. Cafte des tles Canaries, Madère et Porto-S. anto, dressée sur de nouvelles observations, par M. d’Eveux de Fleurieu , 1772.

(2) Voy. ut supra, tom. 1er, pag. 283.

(3) Bellin, ingénieur de la marine, à publié de 1753 à 1766 différentes cartes où les Canaries se trouvent comprises. Ce géographe, se guidant sur la fausse opinion de Riccioli, plaça l’ile de Palma à huit minutes plus à l’ouest que l’île de Fer, erreur que d’autres ont répétée. La position et la forme qu’il a données aux îles Gomère, Canaria et Fortaventure sont très-défectueuses ; la petite île de Lobos se trouve trop à l’ouest; selon lui, Lancerotte a quinze minutes d’étendue au lieu de trente-six ; il place Graciosa à une lieue et demie à l'E.-N.-E. de cette dernière, tandis qu’elle n’en est séparée que par un canal qui a à peine un mille de large. En général, les îlots qui terminent l'archipel canarien du côté de l’est, ont un faux gisement dans les cartes de Bellin : Alegranza y est signalée à douze minutes de Lancerotte au lieu de sept et demie. M. Bory de Saint-Vincent a relevé en habile critique les principales erreurs de Bellin dans les détails géographiques de ses Zssais sur les îles Fortunces. « Dans « la plupart des anciennes cartes, dit-il, les îlots qui sont au nord de Lancerotte avaient été jetés « comme au hasard; dans celle de 1753, dressée par ordre de M. Rouiller, ministre de la marine, « Alegranza est placée par 29° 19° de latitude et s’étend depuis 15° 46° jusqu’à 15° 56? de longitude « occidentale... On y désigne, sous le nom d’Inferro , une ilette qui doit être Roquete de l'Ouest, etc. « Dans la 93e carte du tome 3 de son Atlas maritime, Bellin a disposé les ilettes de la même ma- « nière. » Voy. Essais sur les îles Fortunées, pag. 19 et 20.

( 31 ) fournirent guère de notions plus précises sur l'hydrographie de cette partie de l'archipel.

Aux explorations dont nous venons de rendre compte succédèrent celles de 1771 et 1776 : dans la première, le chevalier de Borda et Pingré accompagnaient Verdun de la Crenne, qui commandait la frégate la Flore (1). Les opérations de cette campagne se lient à celle de 1776. Cette seconde expédition partit de Brest sous les ordres de Borda, commandant la Boussole, que suivit M. Chastenet de Puy-Segur, qui montait l'Espiègle. Le but de ce voyage était de rectifier les observations de 1771, en déterminant la position. absolue et relative de toutes les Canaries et de quelques parties de la côte adjacente (2). Deux officiers de la marine espagnole, don Joseph Varela, capitaine de frégate, et don Miguel d'Arguedas, concoururent à toutes les opérations. Les longitudes furent déterminées au moyen de montres marines de Berthoud, dont M. de Fleurieu avait fait le premier essai, à bord de l'Isis, durant la campagne de 1768; on fixa les latitudes d'après les observations faites en mer et quelquefois à terre; les relèvemens, combinés avec l’estime des routes, servirent à tracer les côtes; et les aspects des îles, vues dans divers éloïignemens, furent dessinés avec beaucoup de vérité par le professeur Ozanne. Le journal manuscrit de cette importante expédition fut déposé à la hibliothèque de la marine et

(1) Voy. Voyage fait par ordre du roi en 1771 et 1772 en diverses parties de l'Afrique et de | Amérique, etc., par Verdun de la Crenne, lieutenant de vaisseau, commandant la frégate {a Flore, le chevalier de Borda et Pingré ; Paris, mpccrxxvin.

(2) Voici ce qui est dit dans la relation du premier voyage : « Le premier volume était imprimé et « l'impression du second fort avancée, lorsque celui de nous (Borda) qui avait présidé aux opérations « faites pour mesurer la hauteur du pic de Ténériffe, reçut l’ordre de se rendre à Brest pour prendre « le commandement de la frégate /& Boussole... Tobjet de cette nouvelle expédition était de déter- « mminer la position absolue et relative de toutes les îles Canaries et quelques parties au moins de la « côte d'Afrique voisine de ces îles. » Foyage de la Flore, tom. 1, pag. 378.

(32) na Jamais été imprimé, mais les résultats des opérations se trouvent consignés dans le supplément du J’oyage de la Flore et peuvent servir à comparer les observations faites pendant les deux campagnes (1). Nous aurons occasion de revenir sur ces deux entreprises également honorables pour les hommes qui les dirigèrent et pour le gouvernement qui les ordonna. La hauteur du pie de Ténériffe mesurée pour la première fois avec exactitude par Borda et Pingré, sa position bien arrêtée, et une reconnaissance générale de l'archipel fournirent des données précieuses pour la construction de nouvelles cartes. Celle qui fut dressée en 1775 fait partie du Voyage de la Flore (2); ilen parut deux autres en 1780 : la première comprend les îles Canaries et les côtes occidentales de l’ancien contüinent, depuis le cap Saint - Vincent jusqu'au cap Bojador (3), et la seconde renferme le même groupe et la partie de la côte d'Afrique qui lui correspond (4). Il est à regretter que dans ce travail la majeure partie des positions littorales n'aient pas été déterminées par des observations directes faites sur les lieux, et qu'on ait été obligé d'avoir recours trop souvent à la simple estime et à des relèvemens douteux. Dans ces sortes de reconnaissances hydrographiques, les détails sont ordinairement négligés quand le levé a lieu sur une

(1) Voy. la table des positions comparées d’après les observations faites à différentes époques.

(2) CARTE RÉDUITE D'UNE PARTIE DE L'OCÉAN ATLANTIQUE ou OccinENTAL, dressée sur plusieurs observations astronomiques et d’après les déterminations de longitudes faites à la mer avec les horloges marines, dans la campagne de l’Isis en 1768 et 1769, sous le commandement de M. de Fleurieu, et dans celle de la Flore en 1771 et 1772 sous celui de M. Verdun de la Crenne, publiée par ordre du roi, par Verdun de la Crenne, Borda et Pingré, 1775. Cette carte contient une table des latitudes et des longitudes , et se trouve insérée dans le Voyage de la Flore, tom. 2.

(3) Cartes DES ÎLES CANARIES ET D’UNE PARTIE DES CÔTES OCCIDENTALES D'AFRIQUE, dressée sous le ministère de M. de Sartine, secrétaire-d’étal au département de la marine, d’après les observations faites en 1776 sur la Boussole et l’Espiègle, publiée par ordre du roi, par le chevalier de Borda, capitaine de vaisseau et des acad. roy. des scienc. et de la marine, 1780.

(4) CARTE PARTICULIÈRE DES ÎLES CANARIES ET DES CÔTES VOISINES D'AFRIQUE, dressée sous le muinistère de M. de Sartine, etc., par le chevalier de Borda, etc.

petite échelle. Aussi, quoique les cartes de Borda aient rempli le but qu'on s'était proposé, en fixant la véritable position des Canaries, on doit convenir pourtant qu'elles présentent encore beaucoup de vague sous le rapport des côtes, dont le tracé, formé de lignes anguleuses qui lient les points de repère, rend inappréciables les nombreux accidens du littoral, et nuit à la forme des îles.

Après les plans de Borda, ceux du géographe espagnol don Thomas Lopez, publiés en 1779 et 1780, méritent une mention particulière : sa carte réduite des îles Canaries (1) fut levée d'après les documens communiqués par don Fernando de Magallon, et les observations des deux officiers de marine attachés à l'expédition de la Boussole et de l'Espriègle. Si l'on en juge par l'analyse géographique imprimée en légende de cette carte, Lopez n'aurait pas eu connaissance de celle de Borda, lorsqu'il la fit paraître, car dans l'examen raisonné auquel il se livre, il ne cite que les travaux de Feuillée, Wankeulen, Bellin, Fleurieu et des Angles (2). La configuration des îles est pourtant assez bien arrêtée, et les détails des côtes sont généralement exacts, mais les positions offrent. des différences très-marquantes avec les déterminations de Borda. Ainsi. par exemple, Lopez donne à Alegranza 29 3° de latitude et 14 45° de longitude, tandis que la carte française de 1780 place cette île par 29° 25° et 15° 51°. Il résulte de ce gisement que les îles, en conservant à peu près leurs distances relatives, s'avancent d'un degré six minutes de plus vers lorient, et de 22 minutes vers le midi. Quoique les différences soient moins fortes sur les autres points, elles ne laissent pas d'être trèsnotables : l'extrémité occidentale de l’île de Palma, que Borda si-

(1) GarTa REDUCIDA DE Las 15L4s Canarras, dedicada al S. don Fernando de Magallon, ministro del supremo consejo de Indias, etc. , por don Tomas Lopez, geografo de los dominios de S. M., etc. ;

Madrid, 1780.

(2) Carte manuscrite communiquée au dépôt de la marine, par le chevalier de Fleurieu.

ll 5

(34) tuait par 20° 22 de longitude, n'est portée qu'à 19° 57. La position de l'île de Fer présente aussi une variante: le cap le plus à l’ouest, que les observations de 1776 fixaient à 20° 30° de longitude, n'est porté qu'à 20° 1° 45”.

On voit, d'après ces données, que Lopez s'est servi en partie des positions de Feuillée, sauf les changemens qui lui furent indiqués pour le tracé des côtes. Ayant à examiner plus avant les autres cartes particulières de cet auteur, nous n'entrerons pas dans de plus orands détails sur ce sujet; maïs quelles que soient les erreurs que nous aurons à relever, nous devons avant tout rendre hommage au géographe auquel l'Espagne est redevable de l’Æ#las par provinces, œuvre immense qui lui coûta trente-trois ans d'étudeset de peines (1). Cet homme laborieux, doué d'une sorte d'instinct géographique, voyagea peu et n'eut recours la plupart du temps qu'à des documens particuliers, dont 1l eut toujours soin de faire connaître les sources, et qu'il commenta judicieusement dans des notes marginales afin qu'on pût déterminer le degré de confiance que méritaient ses travaux. Ses cartes des îles Canaries ont été construites avec des élémens analogues et d'après les mêmes principes : tout imparfaites qu'elles sont, on ne peut disconvenir qu'elles offrent une foule de renseignemens précieux sur un grand nombre de localités.

D'autres Espagnols s'étaient occupés aussi des îles Canaries longtemps avant Lopez : l'ingénieur Prosper Casola en 1634, don Pedro del Castillo en 1688, et don Antonio Riviere en 1740. Leurs cartes inédites existent aux archives de la direction des fortifications, à

Sainte-Croix-de-Ténériffe. Dans ces premiers essais, les positions ne ? P

(1) Ce bel atlas fut dressé de 1765 à 1798 ; il se compose de 103 feuilles , format Jésus, et contient 44 cartes des diverses provinces d’Espagne. Ce que le savant Malte-Brun a dit de ce grand ouvrage nous dispense d’en faire l'éloge.

(35) sont pas plus arrêtées que les formes, et l'archipel semble encore en ébauche.

En 1762, don François-Xavier Machado présenta au roi d'Espagne un plan des Canaries dont Lopez fait mention dans sa carte de Lancerotte, ainsi que d'un autre sans date, mais plus exact, et avec le titre de Carta general de las afortunadas islas del reyno de Canarias. | |

Quant à la carte annexée à l'ouvrage de Viera, 1772 (1), elle a été calquée sur celle de l'Écossais Georges Glas, 1764 (2), et ne mérite pas d'être citée comme renseignement chorographique. En 1776, le. marquis de Tavalosos, gouverneur des îles Canaries, en fit dresser une autre d'après les deux précédentes ; mais celle-ci, en changeant quelques positions, ne s’approcha guère plus de l'exactitude.

Don André-Amat de Tortosa, lieutenant -colonel du génie et directeur des fortifications, doit être aussi mis au nombre des géographes espagnols qui se sont occupés de l'archipel canarien, quoique la carte qu'il leva sur les lieux, vers la fin de 1776, ne soit qu'une compilation de celles déposées aux archives dont il avait la surveillance. Cette carte, sans graduation, n'est recommandable que par sa légende. On y lit une notice curieuse sur l'histoire des îles Canaries, avec la série des gouverneurs, évêques, régens d'audience et maisons titulaires ; le tout présenté dans un ordre chronologique (3).

Enfin en 1786, don J oseph-Trinidad Herrera, de Ténérifte , fit paraître sa Carte avec plans et vues des îles Canaries, dans laquelle on

fait voir leur véritable configuration, diverse de celle qu'on leur avait

(1) Voy. Viera, Noticias, tom. 1.

(2) Voy. Georges Glas, The history of the disco». and conq. of the Can. il.

(3) Cette carte n’a jamais été impr imée, mais il en existe plusieurs copies manuscrites faites d’après le dessin original.

(36) faussement donnée jusqu'alors, etc. (1). À ce titre singulier l'auteur ajoute la remarque suivante : « Dans l'embarras où il se trouvait au « milieu de toutes les variantes des cartes antérieures, Amat de Tor- « tosa n'avait indiqué n1 latitudes ni longitudes sur le plan qu'il leva « en 1776, se réservant de le faire dès qu'il aurait connu les résultats « des observations de don Joseph Varela et de don Miguel de Arguedas, « qui furent chargés d'explorer ces îles, accompagnés de M"Borda de

© l'académie des sciences de Paris. » Cette carte d'Herrera, grossièrement gravée par un moine de la Laguna, est dédiée au marquis de Branciforte; plusieurs de ses positions diffèrent essentiellement de celles de Lopez et ont été établies sur les données des pilotes du pays : c'est ce qui nous a engagés à les rapporter dans notre table des latitudes et longitudes comparées (2).

Parmi les cartes qui traitent des îles Canaries, et qu'on à publiées en France, après les travaux de Lopez et les explorations de 1772 et 1776, il faut distinguer les suivantes :

1° Celle de l'Atlas de l'Encyclopédie méthodique (3) : les cartes de Wankeulen, du P. Feuillée, de M. des Angles, de T. Jefferys et de Lopez servirent à sa construction. M. Bonne, ingénieur hydrographe de la marine, auquel on est redevable de ce joli plan, se guida aussi sur les observations de Fleurieu, Verdun de la Crenne, de Borda et Pingré (4). Quoiqu'à petits points, cette carte ne laisse pas que d'être fort remarquable par ses détails: les côtes, dessinées avec soin, sont presque toujours rendues avec exactitude; et bien que les montagnes soient indiquées selon l’ancienne méthode

(1) Mapa con planos y vistas de las islas de Canartas, en que se manifiestan sus verdaderas figuras, distintas de las que les han dado equivocadamente en mas de las mapas y carlas que corren, elc.

(2) Voy. à la fin de l'analyse géographique.

(3) Voy. dans l’A4ulas encyclopédique, etc., la carte des îles Canaries "108102

(4) Atlas encyclopédique, deuxième partie, pag. 50 et 51.

de projection, elles donnent pourtant une idée assez juste du Système orographique de chaque île.

2 Une autre carte du même auteur, insérée aussi dans l'Atlas de l'Encyclopédie et représentant les Canaries réduites à une plus petite échelle (1).

3° La carte générale de l'océan Atlantique ou Occidental, publiée par ordre du ministre en 1786. Elle fait partie de celles du dépôt et donne les positions des îles Canaries d'après Borda. |

% Celle que M. Bory de St-Vincent fit paraître en 1801 dans ses Essais sur les fles Fortunées (2). Cette carte, dessinée avec soin par l'auteur, a été dressée sur les observations antérieures.

Il existe aussi plusieurs cartes anglaises dans lesquelles on retrouve les Canaries : la plus moderne est celle de 1817 insérée dans l'Atlas de l'amirauté (Ædmiralty charts. Africa et Asia) (3); elle comprend là côte d'Afrique depuis Mogador jusqu'à l'ile de Los avec les archipels adjacens. Cette carte a été dressée sur divers documens déposés aux archives du geographical ofice et que nous n'avons pu consulter; les positions y diffèrent peu de celles qu'on détermina en 1716 (4), mais la configuration des îles à souffert quelques modifications. Les côtes de Gomère nous ont paru trop

arrondies (5), et l'étendue qu'on a supposée à cette île est beaucoup

(1) Atlas encyclopédique, deuxième partie, planche no 100. Carte de la partie occidentale de P Afrique, contenant les pays et les états voisins de la côte entre le cap St-V'incent et le cap Tagrin avec l'ile Ma Te les iles Canaries et celles du Cap-Vert, par M. Bonne, ing. hydrog. de la marine.

(2) Carte des tles Canaries dressée par Bory de St-Vincent, pour servir aux essais sur les Fortunées, d’après les cartes et observations du P. Feuillée et de MM. Bellin, Fleurieu, de Borda et Pingré; l'an 9 de la république.

(3) À chart of the coast of Africa from Mogadore to the isles of Los with the Madeira, Canary and Cap Verd island’s. From various documents in the geografical office, 1817.

(4) Voy. la table des latit. et longit. comparées,

(6) Voy. Atlas, pl. vir.

plus considérable que dans les cartes espagnoles. Ténériffe nous a offert aussi des changemens dans ses contours (1), et l'indication des pointes de Buenavista et de Teno reproduit une erreur que nous avions déjà notée dans les cartes de Borda (2).

La carte générale des îles Canaries, la première de notre atlas, a été dressée en 1824 d'après les indications du capitaine de frégate don Domingo de Mesa, qui fut chargé de rectifier les travaux de Lopez. Nous nous sommes fait un devoir de suivre exactement les données de cet officier qui se trouvent presque toutes d'accord avec les positions de Borda (3). Les détails topographiques sont dus à celui de nous qui s'est plus spécialement consacré à cette partie et ont été déduïts des plans particuliers qu'il a levés sur les lieux. Les circonstances ne nous ayant pas permis d'explorer Gomère et l'île de Fer pendant notre séjour aux Canaries, nous avons tâché de rendre le relief de ces deux îles d’après divers itinéraires qui nous ont été communiqués.

En comparant notre carte avec celles de Borda et de Lopez, on sapercevra que la configuration des îles diffère essentiellement de celle du premier et se rapproche davantage de celle du second. Cette observation n'est pas sans importance : si on étudie ces projections, on voit que les latitudes et les longitudes des points

principaux de notre plan coïncident avec celles qu'on détermina

(1) Voyez Atlas, pl. vir.

(2) Les habitans de Ténériffe désignent par Punta de Buenavista une petite saillie de la côte , Située en face du village du même nom ; la dénomination de Punta de Teno, au contraire, est affectée à l'extrémité la plus occidentale de l'ile. Après avoir doublé ce promontoire, le rivage s'étend au S.-E. jusqu’à une autre saillie appelée Punta del Aguja, la même qu’on a indiquée comme la pointe de Teno dans les cartes de Borda et de l’amirauté.

(3) Les différences qui résultent dans la latitude de certains points n’influent en rien sur les autres positions. Ces différences se trouvent indiquées dans notre table des latitudes et longitudes comparées, et ne sont relatives qu’à la pointe de T'eno et aux ports de Sainte-Croix et de l’'Oratava.

en 1776. Ilest donc nécessaire, pour expliquer cette différence dans les formes, d'avoir recours aux élémens du tracé, Nous avons déjà dit que dans l'exploration de la Boussole et de l'Espiègle on détermina par des observations, la plupart faites sous voile, les positions principales qu'on limita à quatre ou cinq pour chaque île; ces données servirent ensuite à déduire les autres mouvemens du littoral dans les espaces intermédiaires. On concevra tout le vague qui dut résulter de ce tracé le long d'une côte inabordable aux petites embarcations et quon ne pouvait souvent approcher d'assez près avec de grands navires. [l fallut donc renoncer aux détails pour ne soccuper que de l'ensemble, et sous ce rapport on ne saurait assez louer le zèle et l'exactitude dont firent preuve le chevalier de Borda et ses collaborateurs, Si la carte que nous présentons ajoute quelque chose à là masse des renseignemens qu'on avait déjà obtenus, nous sommes loin de vouloir nous faire un mérite du peu que nous avons ajouté aux travaux de nos illustres devanciers. Nous nous sommes principalement attachés à représenter sur une plus grande échelle la configuration et la structure des îles Canaries, afin qu'on püt saisir d'un coup d'œil le système orographique de cet archipel. C'est la seule part que nous réclamons dans ce travail. | Avant les expéditions de 1771 et 1776, dont nous avons rendu compte, aucune bonne observation n'avait été faite à l'est de Ténériffe; aussi les cartes antérieures à ces deux époques présentaient toutes des différences plus ou moins fortes sur l'espace qu'occupe le groupe des Canaries. Borda et Lopez n'étaient pas d'accord sur l'étendue en longueur : le premier l'évaluait à 4° 49° 30”, et le second à 5° 23 20”; ils différaient aussi de 22 minutes dans l'étendue en largeur. Nous avons préféré toutefois nous en tenir aux cartes françaises dont les positions furent établies dans des reconnaissances

( 40 ) hydrographiques, plutôt qu'à celles de Lopez, qui n'eut recours qu'à de simples renseignemens.

D'après ces données, les îles Canaries sont siluées entre 29° 26 30” et 27° 49 de latitude nord, en prenant pour points extrêmes Alegranza (pointe nord) et l'île de Fer (pointe rastinga). L'espace qu'elles embrassent en longeur s'étend depuis 15 41° 30” de longitude occidentale, comptée du méridien de Paris, jusqu'à 20° 30’, en prenant pour limites le rocher de l'Est (roguete del Este) et l'extrémité occidentale de l'île de Fer (/a dehessa).

D'abord se présente Alegranza, puis Montaña Clara, Graciosa et les deux rochers qui les avoisinent. Tous ces îlots déserts sont groupés au nord de Lancerotte. Séparée de celle-ci par le canal de la Bocaña, Fortaventure se prolonge au midi jusqu'à l'isthme de la Pared, mais à partir de ce point ses côtes sont tournées vers l'occident et dessinent la presqu'île de Handia qu'il faut dépasser pour découvrir la grande Canarie. Bientôt après, en poursuivant la route à l'ouest, apparaissent Ténériffe et son pic gigantesque; Gomère vient ensuite; enfm, Palma et l'île de Fer, situées presque sous la même latitude, terminent l'archipel.

La disposition de ces îles de lorient à l'occident, les unes à la suite des autres, et leur proximité du continent les ont fait considérer comme un chaînon détaché du grand système de montagnes de l'Afrique septentrionale. En effet, si, en suivant la direction du rameau ‘ de l'Atlas qui aboutit au cap de Geer, on tire une ligne jusqu'aux Canaries, elle passera par le rocher de l'Est, Lancerotte, Ténériffe et l'ile de Fer; Fortaventure et Canaria nes'en éloigneront guère, Palma restera un peu plus en dehors. (Voy. Arias, pl. 1) L'observation déduite de leur structure orographique, peut servir aussi à établir les rapports qui semblent les unir entre elles. Ainsi, par exemple, presque toutes leurs montagnes se prolongent dans le même sens: d'abord

CAT ) celles de Famara, au nord de Lancerotte, qui, bien que démantelées vers la partie centrale, parcourent l’île du nord-est au sudouest; ensuite le groupe de Æandia à Fortaventure, la chaîne d'Anaga à Ténérifte, et celle des Cañadas qui coupe cette île en deux bandes. Ce simple examen suffirait pour démontrer que ces monts, aujourd'hui isolés, ont fait partie autrefois d'un même système, si d'autres remarques ne venaient encore ‘confirmer une opinion déjà accréditée par Gosselin et d'autres géographes. Lorsquon fait attention au gisement des principaux caps, on s’aperçoit qu'ils sont tous tournés dans une direction réciproque. Ces saillies abruptes savancent en mer comme des lambeaux de terre et portent l'empreinte du déchirement qui eut; lieu à l’époque de leur séparation. Placée à la suite des quatre petites îlettes qui commencent l'archipel, Lancerote paraît se rattacher à Graciosa par le cap Farion et à Fortaventure par sa partie méridionale. Les pointes de Pechiguera et de Papagayo sont en regard de Coralejo et Punta gorda, extrémités septentrionales de Fortaventure, et nen sont séparées que par un détroit de deux lieues de large dont la petite île de Lobos occupe un des points intermédiaires. Depuis Punta Rasca jusqu'à l'isthme de la Pared, une suite de collines mamelonées semblent une continuation de celles de Lancerotte : elles s'étendent aussi au sud-ouest et vont se réunir aux montagnes de la presqu'île qui se projettent à l'occident pour terminer brusquement au cap de Handia. Ce promontoire se trouve ainsi le plus voisin de la Jsleta, autre presqu'île que l'isthme du Guanarteme joint à la grande Canarie. Si de Ià nous passons à Ténériffe, nous verrons la chaîne de montagnes d'Ænaga et le cap de ce nom s'avancer au nord-est dans la direction de la Isleta, ce même système de montagnes dominer encore à l’ouest et se prolonger jusqu'à la pointe de Teno qu'un bras de mer d'environ quatre lieues de large sépare 1. 6

(42) de Gomère. Les abords de cette île sont défendus de ce côté par un rempart de prismes basaltiques semblable à celui du littoral adjacent. Des analogies non moins frappantes se font remarquer aussi dans l'ile de Fer : mêmes rapports orographiques, même relation dans le gisement des caps. Enfin, Palma, située plus au nord, est traversée par une masse de montagne qui s'avance au midi jusqu'à la pointe de Fuencaliente, la plus rapprochée de l’île de Fer. Ce serait nous éloigner du plan que nous nous sommes tracé que d'entrer maintenant dans des considérations géologiques pour appuyer notre raisonnement; qu'il nous suffise de signaler l'identité qui existe dans les formations de premier ordre, dans ces basaltes qui entourent les côtes et parmi ces masses imposantes de trachytes qui dominent dans les principales îles du groupe; mais voulant réserver ce sujet pour une partie plus spéciale, nous poursuivrons notre analyse géographique. Les cartes particulières de chaque île et les observations qui ont servi à leur construction seront d'abord l'objet de nos recherches; nous terminerons cette revue par des

descriptions locales.

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