‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 57 sur 93 · CARPAN CRI ON SES · texte numérisé non relu

CARPAN CRI ON SES

Le navigateur anglais avait bien compris l'importance de la station del Rio, quand il entreprit son exploration. Ce havre offre l'avantage d’une libre sortie, lorsque le vent est contraire vers une des embouchures du canal. Les bâtimens du plus fort tonnage peuvent y entrer, ce qui n’a pas lieu au port de Naos ni à Arrecife (1); ils y sont à l'abri des vents du nord-est, et tiennent sans déraper sur un

(1) Les bâtimens qui ont plus de 18 pieds de tirant d’eau ne peuvent entrer au port de Vaos qu’à

( 246 ) fond de sable blanc, mélé de rocaïlle, par 3,5, 7 et 9 brasses de profondeur. Îls peuvent s'amarrer très-près de l’île de Graciosa, dont le littoral ne présente aucun danger, car presque à toucher terre on trouve encore deux brasses. « Toutefois, il est prudent, dit Georges » Glas, d'avoir une bonne ancre et du câble prêt à filer, car les fortes » rafales qui descendent des montagnes de Famara, avec les vents » d'est et de sud-est, peuvent faire chasser les navires mouillés le long » de cette côte. » Dans toute l'étendue du Rio il n'existe qu'un seul bas-fonds, à droite en entrant, qu’on peui ranger sans crainte à la distance de quatre brasses. L'île étant inhabitée, et la côte de Lancerotte qui lui fait face n'ayant aucun point fortifié, un navire en temps de guerre peut mouiller en toute sûreté dans le canal, soit pour faire de l'eau ou bien pour se radouber. La mer, quoique moins calme qu'au port de Naos, y est assez tranquille tant que la brise ne souffle pas directement à l'est ou au sud-est; mais différemment on peut toujours sortir par la passe d'occident et venir mouiller sur l’autre bandede l’île, derrière la pointe de Montaña Amarilla (1).

Avec les vents d'ouest et de sud-ouest, peu fréquens du reste dans ces parages, les bâtimens ont leur libre sortie par la passe d'orient et trouvent à s'abriter derrière la pointe de Pedro-Barba, qui se prolonge au nord-est. 00 |

Si l’on se décidait à fonder une sècherie sur l’île de Graciosa, les salines de Lancerotte, situées sur la côte qui borde le canal, fourniraient aux pêcheurs tout le sel nécessaire à leurs préparations. La source d'Aguza n'est qu'à deux pas de là sur le même littoral, et peut donner par jour deux barriques d'eau potable (2). Le sol de la

la marée haute. Dans les mêmes circonstances, un navire jaugeant plus de 12 pieds ne peut franchir la barre du port d’Arrecife sans s’échouer. (Voy. G. Glas , op. cit., p. 184.)

(1) Dans le plan , page 245, lisez Amarilla au lieu d’Amadulla.

(2) Selon G. Glas, cette eau contient un principe sulfureux, mais se conserve parfaitement à la mer.

petite île se prêterait à tous les besoins de l'établissement, soit qu’on voulüt sécher simplement le poisson à l'air, sur les rochers exposés au vent du nord, à la manière des Islandais, ou bien qu'on préférât le saler comme à Terre-Neuve. Par la première méthode, l'expérience nous à démontré que la dessiccation s'achèverait en quelques jours , et par la seconde nous sommes presque certains que le poisson surpasserait en qualité la meilleure morue de Terre-Neuve. Il serait difficile de trouver un climat plus propre à ces deux opérations : l'humidité, ce principe de toute décomposition lorsqu'il est combiné avec le calorique, n'exerce ici aucune influence ; elle est tout-à-fait nulle tant que le vent souffle au nord-est, et, quoïque l'horizon apparaisse chargé de vapeurs quand la brise tourne à l'est, la pluie n’est jamais à craindre ; il faut pour cela le vent d'ouest, et celui-là semble fuir ces parages. L'est-nord-est, que les Isleños appellent brisa parda, brise brune, rafraîchit l'air sans humecter la terre; tout conserve sur le sol sa sécheresse habituelle, et cet état normal se manifeste au plus haut degré lorsque le vent passe au sud-est. Le long de la côte, dans les endroits abrités, où l'action du soleil est très intense, le thermomètre s'élève alors jusquà 35° 56° C.; mais sur les rochers découverts, en rase campagne, et dans tous les lieux baiïgnés par la brise, la température en été atteint à peine 33° C., et ne s'abaisse guère en hiver audessous de 18’. La sensation de la chaleur aux mois de juin et juillet, époque de notre séjour à Lancerotte et à Graciosa, en 1829, n'était pas en raison du degré de température, et nous nous trouvions parfaitement au milieu de cette atmosphère de fraîches brises ; souvent même nous préférions rester exposés au soleil et à tous les vents plutôt que de nous reposer à l'ombre dans un endroit abrité. Mais ce qui nous étonna le plus dans ce climat fut la prompte dessiccation de tous les objets que nous laïssions à l'air libre. La viande de boucherie que nous avions cru nécessaire de faire mortifier, parce qu'elle nous arrivait toule saignante, se durcissait au bout de deux

( 248 ) jours, perdait tout son suc et devenait pour ainsi dire inaltérable. Le poisson frais se séchaït en quelques heures. Du reste, cette propriété dessiccative du climat de Lancerotteet de Graciosa est commune aussi aux autres îles suivant les expositions. Sur la bande méridionale de Ténériffe la décomposition des cadavres n'a presque jamais lieu dans le cimetière de Guia. Cet endroit, situé au milieu d'une nappe de lave, est-exposé à toutes les ardeurs du soleil; nous y avons vu des morts qu'on avait adossés contre un mur de pierre ; ces corps ressemblaient à des momies desséchées; tous les traits du visage, bien qu'altérés par la tension des muscles, étaient encore assez bien marqués ; l'action du soleil avait seulement noirci et presque carbonisé la peau.

La seule précaution qu'il y aurait à prendre à Graciosa seraït d'élablir des hangars bien ventilés, où le poisson füt à couvert des ardeurs du soleil, afin que sa chair ne noircit pas (1). Cette île nous semblerait donc réunir toutes les conditions nécessaires à une sècherie, si les pêcheurs Isleños, abandonnant leur vieille routine, ne faisaient subir d'abord au poisson qu'un commencement de préparation, en le conservant à mi-sel, pour prévenir toute avarie jusqu'au moment de leur arrivée à l'entrepôt général.

Tant d'avantages doivent fixer l'attention et réveiller le zèle des Canariens influens dont la position sociale peut être profitable aux intérêts publics. Du succès de cette entreprise dépend l'avenir des îles; mais il faut que le poisson salé de la côte cesse d'être une simple denrée de consommation; il faut, par une préparation bien entendue, le mettre en état d'être exporté en Espagne et en Amérique. Alors la marine canarienne franchira les bornes restreintes du cabotage, et la pêche sera pour elle une pépinière de bons matelots qui, après

(1) L'expérience a démontré que le soleil et le vent combinés constituaient le temps le plus propice pour sécher le poisson ; mais le soleil seul le brûle et accélère la décomposition de la chair : les morues qui sont restées trop long-temps exposées à son action sont désignées , par les pêcheurs de Terre-Neuve,

sous le nom de morues cuites.

( 249 ) avoir contribué à la prospérité du pays, pourront accroître un jour la puissance de l'Etat. Il importe à la métropole de hâter cet avenir par tous les moyens dont elle peut encore disposer, si, malgré sa priorité, elle ne veut se voir disputer par d'autres nations son droit de pêche sur la côte d'Afrique. L'Espagne aujourd'hui ne peut plus envoyer ses bâtimens à Terre-Neuve (1) : par le traité conclu avec l’Angleterre en 1763, $. M. Catholique a renoncé à ses prétentions sur le Grand-Banc et les côtes adjacentes. Depuis cet acte de désistement, la pêche qu'exploïtent les insulaires des Canaries a acquis pour l'Espagne une plus grande importance; et lorsque, de tous les points de ses anciens domaines, les peuples émancipés, brisant les liens qui faisaient sa force, livrent la métropole à elle-même, les provinces ultra-marines, qui lui sont restées fidèles au milieu de la défection générale, ont acquis de nouveaux droits à sa sollicitude. La métropole ne peut plus compter sur les riches tributs que l'Amérique venait chaque année déposer à ses pieds ; mais d'autres grandes ressources lui restent encore; l'Océan qui baïgne les Canaries peut devenir pour elle une mine plus productive que celles du Mexique et du Pérou , car celle-là est inépuisable. C'est vers son exploitation directe que le gouvernement de la Péninsule doit diriger toutes ses vues. La pêche, appelée à bon droit l’agriculture de la mer, lui donnera plus de profit que toutes ces plantations qui trompent trop souvent les espérances du cultivateur : car ses produits sont toujours assurés, et les bénéfices qu'on en retire surpassent tous ceux qu'on peut obtenir du sol. Il est une vérité triviale que Franklin a popularisée dans ses argumens philosophiques :

« Tout homme qui pêche un poisson tire de la mer une pièce de monnaie. »

(1) En 1578, l'Espagne , réunie au Portugal , expédiait 150 navires à la pêche de la morue sur le banc de Terre-Neuve. À cette époque la France en armait un pareïl nombre pour la même destination , et l'Angleterre ne pouvait y envoyer alors que 50 navires. (Voy. dans la Collect. de Hackluit la relation du capitaine d’un vaisseau de Bristol. } Aujourd’hui l'Espagne ne possède pas seul bâtiment pêcheur, et , d’après les.certificats transmis au ministère de la marine par Rens des douanes , le commerce français lui a fourni , en 1826 , 114,954 ns de morues d’exportation.

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