II
( 250 ) Que l'Espagne fasse donc un appel à ses marins , en les encourageant par des primes, en employant tous les moyens mis en œuvre par d’autres puissances pour donner l'élan aux grandes spéculations; alors seulement un autre avenir lui est réservé, ses flottes de pêcheurs sillonneront les mers d'Afrique , et pourront la consoler de la-perte de ses galions. Par sa position géographique, il lui sera facile d'exercer sa surveillance sur une pêche susceptible d'un développement illimité et capable d'atteindre, sous une bonne direction et la garantie de réglemens tutélaires, le plus haut degré de prospérité. Mais son intervention doit être toute paternelle; les progrès de l'industrie maritime , dont nous venons de faire entrevoir les résultats, dépendent de l’action des bonnes lois, et celles qui ont régi jusqu à ce jour les pêcheurs canariens ont été incomplètes, et souvent injustes. Cette industrie à besoin d'un système plus étendu; il lui fout, selon l'expression du savant qui a traité ce sujet avec autant de talent que de philantropie (1), il lui faut des réglemens qui se combinent avec le progrès des sciences , avec la marche des découvertes et des idées libérales, et se montrent favorables à toutes les améliorations qui tendraïent à faire fleurir une des branches les plus importantes de la richesse publique et de la puissance de l'État. Qu'il nous soit permis d'appliquer à l'Espagne les conseils que l'illustre Noël de la Morinière adressait à un monarque appelé à réparer de grands maux : « Augmenter le nombre de pécheurs, multiplier la masse des subsistances emprunter des étrangers leurs procédés de pêche quand ils sont plus productifs et moins dispendieux, en introduire, er propager l'usage, et accorder surtout des encouragemens qui en assurent le succès (2), telle est la tâche que sa position lui impose. Cette tâche, à la fois grande et noble, il est de son intérêt de la remplir; mais il est plus encore de l'intérét
(1) Noël de la Morinière , auteur de l’Hist. générale des pêches anciennes et modernes , ouvrage d’une profonde érudition, conçu sur un vaste plan , mais dont il n’a été publié qu’un volume. (2) Voy. id., id., la Dédicace au roi. ;
de l'administration des îles d'accélérer les progrès de la pêche en lui donnant une nouvelle impulsion.
Dès que le poisson salé devint pour les Isleños un aliment de première nécessité, les regidors déterminèrent d'en régler le prix dans les marchés de l'archipel, et retardèrent, par un zèle mal entendu pour les intérêts du peuple, l'industrie la plus profitable au pays. Il convient sous tous les rapports que les municipalités des îles réforment cette partie de leurs réglemens , en établissant des différences dans le prix du poisson suivant sa qualité, en accordant des primes pour encourager la pêche de certaines espèces plus estimées et de plus facile conservation. Ces réglemens sont susceptibles de modifications suivant les localités et les besoins des populations. La création de conseils de prud'hommes nous semblerait pour ces îles une des mesures les plus conciliatrices dans les cas relatifs aux opérations de la pêche et à la vente de ses produits. Ces conseils devraient se composer de membres choisis entre les pêcheurs, et délibérer sous la présidence d’un regidor nommé par la municipalité: les intérêts des vendeurs et des consomma- :eurs se trouveraient ainsi représentés. Les décisions de ces tribunaux de paix devraient être sans appel, attend u que les affaires seraient toujours jugées avecentière connaissance de cause, sans qu'il fût nécessaire de s'en rapporter à des arbitres, dont les avis sont souvent influencés par les parties qui les paient. Que l'administration des îles se le persuade bien , il faut qu'elle laisse aux pêcheurs le soin de régler tous les détails de leurs opérations; son intervention directe et absolue serait un obstacle aux progrès. Partout les pêcheurs ont reconnu le besoin d'une police librement consentie entre eux, et cette police maritime, qui se fonde sur le droit individuel et les intérêts réciproques, ils ont su toujours l'exercer avec justice, sans rixe et sans procédure. Ce que les municipalités des îles doivent bien comprendre, c'est d'améliorer la condition des pécheurs, de protéger leurs travaux et de ne pas rejarder le développement de la pêche par des entraves qui la concen-
treraient dans les limites du petit trafic (1) ; les associations fondées sur de larges bases et de bonnes garanties pourront seules la tirer. de son état actuel, lui ouvrir la voie des exportations et la placer en première ligne parmi les industries les plus lucratives. Puissent nos vœux être entendus et notre espoir se réaliser! le bien qui en résultera pour le peuple qui nous donna tant de preuves de bienveillance et de syÿmpathie nous acquittera envers lui de sa franche et loyale hospitalité.
(1) Le poisson salé se vend en détail dans les boutiques (lonjas) : les villes maritimes des îles Canaries possèdent un grand nombre de ces petits marchés qui remplacent nos poissonneries ; les halles sont a ffectées aux autres comestibles. Le poisson frais n’est vendu que sur la plage où on le débarque, et, malgré son excessive abondance, le peuple en fait fort peu de cas. Les côtes de l'archipel canarien sont pourtant fréquentées par une multitude innombrable de poissons d’espèces diverses , et nous ne croyons rien avancer de trop en assurant que les richesses ichtyologiques de ces parages n’ont rien de comparable dans les autres parties du globe. La petite pêche emploieun bon nombre d'hommes et ne se fait qu’à la ligne ; les filets, les nasses et les autres engins sont presque inconnus. Les pêcheurs de Sainte- Croix de Ténériffe, qu’on désigne vulgairement sous le nom de chicharreros , à cause de l'espèce de poisson qu’ils prennent plus communément , ne se livrent à leur industrie que pendant la nuit, à la clarté des flambeaux. Chaque soir, après le coucher du soleil, une trentaine de petits bateaux non pontés, et montés de cinq à six hommes, quittent le port et vont se poster au large vers l'embouchure des vallées côtières qui cernent la baie. La petite flotille allume bientôt ses feux; des faisceaux de bois résineux , faciles à s’enflammer , produisent une lumière brillante qui attire les poissons. Le foyer est placé de l'avant des bateaux , de manière à jeter son éclat sur la surface des eaux. Vue du fond de la rade , cette illumination , disposée sur une même ligne, est d’un singulier effet. Nous avons pu en juger aussi en venant du large par une nuit des plus obscures : le vent soufilait grand frais dans le canal qui sépare les deux îles (Ganarie et Ténériffe) ; mais , après avoir doublé le promontoire d’Anaga, nous nous trouvâmes tout-à-coup à l'abri de la bourrasque et au milieu de cette immense baie , dont les eaux plus tranquilles réfléchissaient mille fois les feux des pêcheurs.
Nous avons tâché de reproduire dans la pl. 59 (part. hist.) le croquis que nous primes à la hâte en présence de ce spectacle inattendu. La lithographie de M. Saint-Aulaire est accompagnée d’une vue de la grande pêche sur la côte d’Afrique.