‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 59 sur 93 · ET DES REPRÉSAILLES DES MAURES · texte numérisé non relu

ET DES REPRÉSAILLES DES MAURES

Cette grande pêche que font les Isleños sur la côte occidentale d'Afrique fut souvent inquiétée par les Maures, vers la fin du seizième siècle ; ils tentèrent à plusieurs reprises d'éloigner de leurs frontières ces hardis brigantins dont les nombreux équipages les rendaient soupçonneux. Le souvenir des agressions qu'ils avaient souffertes justifiait leurs craïntes et palliait en quelque sorte leurs avanies. Dès le commencement du quinzième siècle, Bethencourt, déjà maître de Lancerotte et de Fortaventure, avait poussé ses excursions en Afrique, explorant la côte depuis le cap Cantin jusqu’au-delà du cap Blanc : dans une seconde expédition, les historiens Bontier et le Verrier le font débarquer vers le cap Bojador et pénétrer dans l'intérieur du pays, d'où il revient ensuite aux Canaries, chargé d'esclaves et de chameaux (1). Les seigneurs de Lancerotte et de Fortaventure, héritiers de la conquête de l’aven-

Ro )

(1) « Et quand M. de Bethencourt eust esté une pièce de temps au pays, il print journée d’aller à la » grand'Canare. Il ordonna que ce seroit le sixiesme jour d'octobre 1405. Et en icelle journée il fut » prest pour y aller avec tous les nouveaux hommes qu’il avoit amenés et plusieurs autres, » en mer, et se partirent trois galères, dont les deux estoient au dit seigneur, et l’autre estoit venue » du royaume d’Espagne que le roi lui avoit envoyée. Fortune vint dessus la mer que les barges furent » départis, et vinrent tous trois près des terres sarrazines, bien près du port de Bugeder, et là » descendit M. de Bethencourt et ses gens, et furent bien huict jours dans le pays, et prindrent » hommes et femmes qu’ils emmenèrent avec eux, et plus de trois mille chameaux ; mais ils ne les » peurent recueillir au navire , et en tuèrent et jarèrent, et puis s’en retournèrent à la Grand”

etse mirent

Canare, » comme M. de Bethencourt l’avoit ordonné ; mais fortune les print en chemin , que des trois bar | ges

» l’une arriva en Erbanie et l’autre deuxiesme en l’isle de Palme, et là demeurèrent jusqu’à tant que » l’autre barge , là où estoit M. de Bethencourt , fust arrivée en faisant guerre à ceux du pays. » (Bont. et le Verr. Hist. de la première descouv. et conqueste de Can., p. 172.)

turier normand, imitèrent son exemple en se jetant avec audace dans la carrière ouverte à leur ambition. Diego de Herrera fit construire, en 1476, le château de Santa-Cruz de mar pequeña, sur l'extrême frontière du royaume de Maroc. Cette forteresse devint aussitôt le point de ralliement de toutes les expéditions destinées contre les Sarrasins : c'était de ce quartier-général que partaïent ces croisades canariennes dont on dissimulait le véritable but sous un prétexte religieux. La conversion des infidèles à la foi chrétienne n'était qu'illusoire, et l'intérêt lucratif entrait en première ligne dans la masse des avantages qu'on retirait de ces entreprises à main armée. Enlever des esclaves, s'emparer de chevaux de bonne race, faire maïn-basse sur tous les troupeaux et prêcher ensuite l'Évangile aux mécréans qu'on amenaïit en captivité, telle est l’histoire de ces invasions légalisées par les bulles de Rome pour justifier le droit du plus fort. Le pape Alexandre VI, en confirmant les prétentions du roide Castille sur l'antique héritage des Pelage (1), autorisa une guerre qui n'eut d'autres résultats que le pillage et l'extermination. Don Pedro Hernandez de Saavedra, seigneur de Fortaventure, et ses successeurs, se distinguèrent dans des attaques réitérées , que les adelantados, ou gouverneurs conquérans de Ténériffe, continuèrent ensuite jusqu'en 1541, toujours pour la plus grande gloire de Dieu et l'honneur de la chrétienté. S'il faut en croire les historiens (2), Augustin de Herrera, petit-neveu de don Diego, exécuta quatorze descentes sur la côte d'Afrique, avec des troupes levées à ses frais, et montra dans toutes les rencontres un courage digne des temps chevaleresques : Athomar, un des principaux chérifs, ayant été vaincu dans un combat singulier par l'intrépide Canarien, acheta sa libertépar la rançon de cinquante esclaves (3). Don Augustin amena dans

(1) Bulle du pape Alexandre VI expédiée le 23 février 1494. { Voy. Viera , op. cit., tom. u, p. 175.) (2) Viera , op. cit., tom. 11, p. 177, p. 420 et suiv.

Gallindo, mss., lib. r, cap. 40.

(3) Viera , op. cit., tom. 11, p.327.

son domaine de Lancerotte plus de mille captifs; ces Mauritaniens, dont il avait composé sa garde, formaient alors plusieurs compagnies connues sous le nom de erberiscos. L'île de Fortaventure eut aussi ses milices africaines ; et lorsque Philippe LIT lança contre les Maures de la Péninsule son décret d'expulsion, les îles Canaries furent exceptées de cette mesure et conservèrent encore long-temps leurs esclaves. Mais à cette époque la civilisation marchaït déjà vers le progrès et avait. mis fin à la guerre d'outre-mer ; les prouesses des Herrera, des Lugo et des Saavedra n'étaient plus de mode, les mœurs avaient changé, et l'esprit d'association, dirigeant les Isleños vers un autre but, était venu remplacer l'humeur chevaleresque de leurs aïeux. Le gouvernement, ne se régularisant, s'occupa plus directement des intérêts du pays, et dès le commencement de la découverte du Nouveau-Monde, on vit l'activité des Canariens se tourner vers des entreprises plus lucratives et moins périlleuses. Les échecs qu'ils avaient éprouvés en Afrique les dégoütèrent d'une conquête que de nouvelles disgrâces rendirent bientôt impossible ; le château de Santa-Cruz de mar pequeña, attaqué plusieurs fois par des forces supérieures et long-temps défendu avec opiniâtreté, leur fut enlevé en 1524, par le roi de Fez, après un siége des plus meurtriers. L'empereur Charles-Quint tenta vainement de ranimer l’ardeur des Isleños par des concessions et des franchises, maïs les licences qu'il actroya pour armer contre les Maures ne produisirent aucun résultat (1). Les maisons seigneuriales de Lancerotte et de Fortaventure, en perdant une partie de leurs priviléges, ne purent plus entraîner à leur suite des vassaux devenus sujets du roi de Castille et dégagés d'un honteux servage. Aussi, à peine abandonna t-on le poste avancé qu'on avait établi sur le continent, que les

(1) Par décret du 3 août 1525, l’empereur concédait au cabildo de Ténériffe le cinquième des prises faites sur les ennemis et déclarait en outre que ceux qui passeraient en Afrique pour faire des prisonniers ( que salieren a cautivar moros) seraient exempts du droit de quint. (Nuñez de la Peña, op. cit. lib. 2, p. 219.) k

Maures, devenus agresseurs, se vengèrent par de sanglantes représailles de toutes les invasions qu'ils avaient souffertes.

En 1569, une escadrille de neuf galères, portant sept étendards et six cents hommes de guerre, vint attaquer Lancerotte. L'expédition débarqua sans coup férir, mit le pays à feu et à sang, et amena en esclavage plus de neuf cents Isleños (1).

Quatre ans après, une nouvelle tentative jeta l'épouvante dans la grande Canarie.

En 1586, Lancerotte fui encore le théâtre d'une invasion : l'Algérien Amourat, commandant une croisière de sept galères, débarqua à la tête de quatre cenis Turcs et huit cents Barbaresques, marcha sur le château de Guanapaya qui défendait Teguize , la capitale de l’île, et l'enleva d'assaut. Le gouverneur, don Diego de Cabrera-Leme, se fit tuer sur les remparts. Les Africains victorieux pénétrèrent ensuite dans la ville, brûlèrent les principaux édifices publics et continuèrent leurs déprédations pendant un mois. Cette campagne valut à Amourat deux cents captifs (2), un immense butin, et 15,000 ducats que le marquis de Lancerotte fut obligé de lui payer pour la rançon de son épouse et de sa fille. Les malheureux habitans eurent à déplorer la perte de dix mille fanègues de blé, et les précieuses archives de la maison capitulaire devinrent la proie des flammes dans l'incendie de Téguize (3).

L'irruption des Barbaresques, en 1618, ne fut pas moins désastreuse : Lancerotte ayant été envahie de nouveau par des forces considérables, la plupart des habitans se réfugièrent à Fortaventure. Ceux de la partie septentrionale de l’île, an nombre de neuf cents, qui s'étaient tenus cachés dans la caverne de los V’erdes, pour se sous-

(1) Viera , op. cit, tom. 11, p. 182.

(2) Quelques historiens portent ce nombre à 478. (3) Nuñez de la Peña , lib. 3, cap. 9, pag. 492.

( 2b7 ) traire à la fureur des ennemis, furent découverts par la trahison d'un des leurs et conduits en esclavage (1).

Pendant près de deux siècles, les Maures vinrent désoler le pays à plusieurs reprises; Canaria, Fortaventure, Gomere et Palma éprouvèrent successivement leur vengeance (2).

Durant cette guerre de piraterie, les pêcheurs isleños eurent aussi à se défendre contre les corsaires barbaresques ; bien des fois la brusque apparition des croiseurs de Maroc vint troubler leurs travaux et les obliger à abandonner leurs parages accoutumés. Plusieurs brigantins canariens soutinrent de vifs engagemens avec des galères de Fez, et furent contraints de céder devant des équipages bien armés et toujours supérieurs en nombre.

Les îles, ruinées par un ennemi implacable dont l'impunité semblait chaque jour accroître l'audace, voyaient leur avenir compromis; la pêche avait perdu toute son activité, et le pays allait être privé de sa principale ressource. Dans des conjonctures aussi graves, le conseil de la province avait demandé à la métropole une frégate garde-côte pour la protection de ses pêcheries. En 1698, le roi d'Espagne, sollicité de nouveau par le gouverneur-général, rendit l'ordonnance si longtemps désirée; mais le royal décret ne changea rien à la question, il autorisait seulement les îles Canaries à maintenir pour leur compte un bâtiment de guerre qu'elles devaient équiper à leurs frais. C'était exiger l'impossible; le trésor public ne put jamais fournir les fonds nécessaires à cet armement. Enfin, la paix conclue entre $S. M. Catholique et l'empereur de Maroc vint mettre un terme à ces calamités, et les prétentions de la couronne de Castille sur l'ancienne Mauritanie se réduisirent au droit de pêche exercé par les Canariens le long de la côte adjacente. Dès lors les pêcheurs cessèrent d'être inquiétés; des re-

(1) Viera , op. cit., tom. 11, p. 185.

(2) Casull., mss., lib. 3. .

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lations fondées sur des besoins réciproques entretinrent la bonne intelligence entre les deux peuples. Mais si la force des circonstances a fait perdre aux Isleños les possessions qu'ils avaient conquises en Afrique , ils n'en conservent pas moins tout l'avantage de leur position, et ne sauraient voir sans ombrage une nation étrangère venir s'installer dans le voisinage de leur pêcherie.

En 1764, Georges Glas, qui avait su apprécier tout le parti qu'on pouvait tirer d’un établissement situé dans ces parages, tenta d'exécuter un projet que la vigilance de l'Espagne fit échouer presque aussitôt, malgré la protection que le ministère anglais paraissait accorder au chef de l'entreprise. Il s'agissait de créer un comptoir au port de Guader, sur les ruines du château de Mar pequeña. Après avoir exploré les lieux et s'être mis en rapport avec trois Maures influens, qui devaient diriger les opérations en qualité de facteurs, Glas passa à Lancerotte dans l'intention d'y acheter un brigantin propre à la navigation de la côte. Mais l'ambassadeur d'Espagne à Londres, instruit de cette affaire, en avait donné avis à la cour de Madrid, Le gouverneur des îles Canaries reçut ordre de surveiller toutes les démarches de l'aventurier écossais et de sévir contre lui. Arrêté à son début comme spoliateur des deniers de l'État (defraudador de la Real hacienda), Glas paya par une dure captivité sa téméraire entreprise. Après un an de détention dans le château de Saint-Christophe, à Sainte-Croix de Ténérifle , il fut réclamé par le gouvernement anglais, et n'obtint sa liberté que pour périr, quelques semaines plus tard, victime d’une affreuse catastrophe.

L'établissement de Guader avait été bientôt abandonné après le départ du chef pour Lancerotte. Les Maures, toujours soupçonneux, profitèrent d'une rixe pour massacrer les Anglais qui devaient fonder la nouvelle colonie. La femme et la fille de Glas, aidées d’un serviteur fidèle et de quelques matelois, parvinrent à s'échapper dans deux chaloupes et se réfugièrent aux Canaries. Au sortir de sa prison , Glas

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rejoignit sa famille et s'embarqua pour Londres à bord d'un bâtiment richement chargé qui fit voile du port de l'Orotava ; mais, pendant la traversée, les gens de l'équipage formèrent le complot de s'emparer de la cargaison et d'égorger tous ceux qui pouvaient s'opposer à leur dessein. L'intrépide aventurier reçut la mort au moment qu'il s'apprétait à venger celle du capitaine; son épouse et sa fille furent jetées à la mer, et le navire arriva en Irlande, où un jeune mousse, que les matelots avaient épargné, révéla à la justice du pays cet horrible attentat (1). |

Telle fut la fin déplorable de cet homme qui, par ses connaissances nautiques, son esprit observateur et une expérience acquise dans de longs voyages, réunissait toutes les qualités nécessaires à la direction des grandes entreprises.

(1) Viera , op. cit., tom. 1r, pag. 191 et suiv.

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