ET DE LEURS RELATIONS COMMERCIALES AVEC CE CONTINENT
Nous avons vu que ce groupe d'îles dont Christophe Colomb avaït apprécié l’heureuse position , où plusieurs fois il ravitailla ses vaisseaux dans ses voyages de découverte ; devint bientôt l'échelle obligée des autres navigateurs (1). Les Isleños, déjà à mi-chemin d'Amérique, s'élancèrent à l’envi dans la carrière ouverte aux aventuriers, et les entreprises auxquelles ils s’associèrent furent presque toujours couronnées du succès. Nous rappellerons ici les secours que tira des Canaries Nicolas Ovando, lorsqu'en 1502 il fut envoyé à l’île Espagnole pour pacifer le pays (2), et les services que rendirent les Isleños dans l'expédition de Davila (3).
Dès 1520, les îles Canaries commencèrent à armer pour leur propre compte : un bâtiment, chargé de munitions de guerre, fut expédié à Vera-Cruz; il était monté de volontaires qui débarquèrent sur cette plage avec les chevaux qu'ils avaient amenés, et prirent part à la conquête du Mexique (4).
En 1526, Francisco de Montejo envahit le Yucatan avec les renforts qu'il s'était procurés à son passage aux Canaries (5).
Les fils des conquérans de Ténériffe, qui avaient hérité de l'humeur guerrière de leurs pères, levèrent à leurs propres frais trois compagnies de soldats, et suivirent, en 1535, la flotte de Mendoza, destinée
(1) Voy. précédemment, pag. 146.
(2) Voy., id., pag. 148.
(3) Voy., id., pag. 148.
(4) Solis, Conquista de Mexico, lib. 5 , cap. 9, pag. 220. (5) Viera, op. cit., tom. 11, pag. 282.
pour le Rio de la Plata. Don Pedro Benitez était le chef de cette expédition à laquelle s'agrégèrent plusieurs nobles aventuriers (1). Ce fut à la même époque que Don Pedro Fernandez de Lugo, second adelantado de Ténériffe, obtint licence de Charles-Quint pour conquérir le royaume de Terre-Ferme et la partie de l'isthme de Panama, voisine du golfe de Darien, d’un bord à l’autre des deux mers. Cette concession embrassait presque tous les États qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Colombie. Les frais de l'entreprise étaient à la charge de l’adelantado, avec la promesse royale de conserver le titre de gouverneur perpétuel des pays conquis pour lui et ses descendans: en outre, le douzième des droits de la couronne lui était échu en toute propriété.
Lugo équipa une escadre portant mille cinq cents hommes d’infanterie et deux cents chevaux; cent Isleños de distinction, parmi lesquels il comptait plusieurs de ses proches parens, suivirent sa fortune. Cette petite armée débarqua près de Sainte-Marthe et eut à soutenir de rudes combats avec les indigènes. Le gouverneur général donna, dans toutes les occasions, l'exemple du courage et se montra digne de sa réputation. Il existe dans les montagnes voisines du fleuve de la Magdelaine un défilé appelé 7 paso del Adelantado, que Lugo franchit le premier à la tête de ses braves compagnons. Il fit bâtir la ville de Ténériffe, en mémoire de l'île conquise par son père Don Alonzo. Le nom de Sainte-Marthe, qui fut donné d’abord à une des provinces subjuguées, puis à sa capitale, était allusif à Santa- Martha de Oliguera, ancien patrimoine des Lugo en Galice, Les Isleños, guides par leur vaillant capitaine, soumirent le vaste territoire qu'on appela e/ Nuevo-Reyno (Nouvelle-Grenade) et les contrées
(1) Les contrats relatifs à cet armement furent passés, le 13 octobre 1535, devant Juan Navarro, notaire à l’Orotava, et au port de Santa-Cruz, le 21 septembre de la même année, devant Hernan Gonzales. Viera cite en outre plusieurs autres documens qui ont rapport à cette expédition. (Voy. Molicias , tom. 11, pag. 911.)
adjacentes. Ce fut pour consacrer leur triomphe dans cette riche partie de l'Amérique méridionale qu'ils fondèrent la ville de Las Palmas (1).
Don Pedro de Lugo mourut en 1539, à Sainte-Marthe, «riche de gloire, mais pauvre de biens » selon l'expression de Viera. Il avait aliéné son patrimoine pour soutenir la guerre et vendu jusqu'à son linge pour payer ses soldats. Dans ces temps chevaleresques, où les aventuriers rêvaient les trésors d'Eldorado, le noble preux ne songeait qu'à soutenir l'honneur de sa race; ses aïeux avaient écrit sur leurs armes :
Qui lance sait tenir A de quoi se nourrir (2).
Fidèle à son blason, et peu soucieux de sa fortune, Don Pedro n'avait complé que sur son courage. Arr
Son fils, Don Alonzo-Louis-Fernandez, troisième adelantado de Ténériffe, suivit la même carrière : plein d'ardeur et d'avenir, ce nouveau conquérant enrôla sous ses drapeaux les meilleurs soldats des armées de Charles-Quint, et entraîna à sa suite un grand nombre d'Isleños de Ténériffe et de Palma. Les autres îles lui fournirent aussi quelques hommes avec des chevaux, des armes, des plantes et tous les bestiaux qu'il voulait propager dans les colonies de Terre-Ferme. On vit s'achever, sous son administration, la ville de Sainte-Marthe,
(1) C’est sans doute la ville de Las Palmas de Tamalamèque , sur les bords de la Magdelaine; Viera dit, dans ses Noticias, tom. 11, pag. 314, « Llamada asi en obsequio de San-Miguel de la Palma, una de nuestras islas. »
L'historien Herrera cite les compagnons de Lugo comme les premiers colons qui s’établirent à Santa-Fé de Bogota; il leur attribue toute la conquête de la Nouvelle-Grenade et des provinces de Castilla del Oro, Mussos, Esmeraldas y Colinas. (Voy. Hist. del Nuevo-Reyno, part. 1, lib. vin, cap. 1.)
(2) Les armes de la famille des Lugo dataient de la bataille de Zas Navas de Tobosa; le timbre de l'écusson figurait un bras nu tenant une lance avec ces mots : « Quien lanza sabe mover, ella le dà de comer. »
Viera prétend que la légende ne fut ajoutée aux anciennes armoiries, par faveur spéciale de la reine Doña Juana, qu’en 1512, lorsque l’adelantado Don Alonzo-Fernandez de Lugo obtint la faculté de fonder son majorat de Ténériffe. ( Voy. IVoticias , tom. 11, pag. 303.)
et plus tard celles qu’on nomma la Nouvelle-Cordoue et la Nouvelle- Séville. Il jeta les fondemens de la Cuidad de los Reyes dans la vallée de Upar, située entre les lagunes de Maracaybo et le fleuve de la. Magdelaine; la Téneriffe d'Amérique se peupla de colons isleños, et les villes de Las Palmas et d'Ocaña commencèrent à s’'agrandir dans la province de Tamalamèque. Ses compagnons le secondèrent avec ardeur et montrèrent dans les circonstances les plus critiques une résolution au-dessus de tous les éloges (1). |
L'adelantado franchit, à la tête de ses troupes, les montagnes escarpées situées entre Ocaña et Alunja, pour venir prêter son aide à la cité naissante de Santa-Fé. La ville de San-Miguel de Tocayma date de cette même époque (1543); son territoire fut réparti entre les conquérans, qui y plantèrent les vignes apportées de Ténériffe. On doit aussi aux Isleños de cette expédition la découverte de la belle mine d'argent de Las Layas, et la première exploitation des mines d'or de Sabandija, de Pamplona et de Los Remedios, d'où l'Espagne tira ensuite cette immense quantité de numéraïre qu'elle répandit sur l’ancien continent, et enfin la fondation de onze petites villes comprises dans les états d'Antioquia ({).
Après tant de travaux, Don Alonzo de Lugo passa en Espagne pour rendre compte à Charles-Quint de ses heureux succès. Il avait conquis un territoire immense ; l'empire qu'il exerçait dans ces régions lointaines , ses alliances avec les lieutenans de son armée avaient accru sa puissance. Investi des pouvoirs civils et militaires par son titre d’ADELANTADO, son influence sur les populations pouvait un jour balan-
(1) Viera, sur la foi des historiens espagnols, rapporte que, pressés par la disette de vivres, les Isleños mangèrent leurs chevaux et firent bouillir leurs casques et leurs boucliers de cuir pour apaiser leur faim. (Voy. Noticias de la hist. gen. , tom. 11, pag. 315.)
(2) D’après Herrera ,:les états d’Antioche (Gobierno de Antioquia) comprenaient un archevêché et deux évêchés. Les villes et les grands bourgs dont les Isleños jetèrent les premiers fondemens étaient les suivans: La Trinidad, Tunja , Pamplona, Merida, Velez, re Vague de la Victoria, San- Juan de los Llanos , San-Christobal, Zaragoza et Guamoco.
cer en Amérique la volonté du monarque Espagnol. Aussi l'astucieux Charles-Quint comprit que Lugo avait assez fait pour la gloire de la monarchie, et l'arrêta au milieu de ses triomphes. Il convenait à la politique d'un souverain jaloux de ses droïts d'employer ailleurs l'adelantado. C'etait ainsi qu'il en avait agi avec Fernand Cortez, en le récompensant par l'exil lorsqu'il achevait de conquérir un empire; car l'invasion de la Californie n'était qu'un prétexte pour l'éloigner du théâtre de ses exploits; la vice-royauté du Mexique fut adjugée à un autre. Lugo, accueilli avec distinction, acheva en Europe sa carrière militaire : celui qui avait dirigé des armées levées à sa solde, ce héros d'outre-mer, conquérant et fondateur d'un état plus vaste que la Péninsule ibérique, reçut le commandement d'un régiment de cavalerie. Quelque temps après, il fut envoyé au secours de la Corse avec le grade de général et défendit cette île contre les tentatives des Turcs. Don Francisco Baamonde de Lugo, qu'il avaït rappelé auprès de lui, se signala dans cette campagne par plusieurs actions d'éclat. Don Alonzo passa plus tard en Allemagne, puis, de À, en Flandre, et termina ses jours à Gand (1). |
Don Francisco Baamonde, capitaine des gardes de l'adelantado, s'était acquis une grande réputation dans la guerre contre les indiens Panches, la plus valeureuse de toutes les tribus indépendantes qu'on tenta de soumettre au joug espagnol; il avait été élu le premier au rang de régidor de Santa-Fé de Bogota, et avait soutenu, dans le Pérou, la cause du vice-roi Nuñez de Vela contre les entreprises de Pizarre. Après la mort de Charles-Quint, son séjour en Europe fut de courte durée; Philippe IT le fit retourner en Amérique et l'investit du gouvernement de Porto-Rico. Il présida aux premières fortifications de cette île et dispersa les hordes des Caraïbes qui étaient venues saccager le territoire de Guadiamilla. Ces Indiens, au nombre de cinq
(1) Viera , op. cit, tom. 11, pag. 318.
( 265 ) cents, furent vaincus par quarante hommes commandés par Baamonde , et laissèrent deux cents des leurs sur le champ de bataille. Le gouverneur eut le bras traversé d’une flèche empoisonnée et fut obligé de retourner en Europe pour se guérir de sa blessure. Renvoyé ensuite en Amérique avec le grade de capitaine général de Carthagène, il fit construire le château de Saint-Philippe et le défendit contre les attaques du célèbre Drack (1). |
L'adelantado Don Alonzo de Lugo avait laissé le gouvernement de la Nouvelle-Grenade à son parent Don Lope de Montalvo, auquel succéda Don Juan Benitez Pereyra de Lugo. Ce gouverneur général . était parti de l’île de Ténérifte avec plusieurs compagnies à sa solde et un grand nombre de nouveaux colons. Il mourut sur les bords du fleuve dela Magdelaine peu de temps après son arrivée.
Parmi les [sleños qui se distinguèrent le plus en Amérique, Viera mentionne principalement Juan de Santa-Cruz, lieutenant de Don Pedro de Lugo, Gonzalo Ximenez de Quesada, Miguel et Alonzo Lopez, et Benitez de las Cucvas. Juan de Santa-Cruz fut le premier gouverneur de Carthagène,et donna son nom à la ville de Santa-Cruz de Mopox. Quesada reçut le titre d'adelantado de! Dorado, pays imaginaire dont on médita la conquête. Les deux frères Lopez firent partie de l'expédition du Rio de la Plata, et Benitez de las Cuevas suivit Don Pedro de Lugo à la guerre de Terre-Ferme (2).
Plusieurs indigènes des Canaries, qui avaient servi comme auxiliaires pendant la conquête de Ténériffe et de Palma, prirent une
(1) Viera , op. cit., tom. 11, pag. 319.
(2) A cette liste des anciens conquérans de l’Amérique, nous ajouterons les noms de plusieurs Isleños qui occupèrent de grands emplois dans les colonies :
Le comte Don Antonio de Roxas, capitaine général de Guatemala en 1635.
Don Pedro de Ponte, marquis du Palmar, gouverneur du royaume de Terre-Ferme et président de l’audience de Panama en 1681, puis commandant-général des îles Canaries.
Don Diego de Ponte, gouverneur de Porto-Rico.
Don Juan de Guisla-Boot , de l’île de Palma, gouverneur de la ville de Todos los Santos.
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part très-active dans les guerres d'Amérique. Castellanos a écrit l'éloge du canarien Augustin Delgado, dont Herrera a parlé dans ses Décades; cet auteur fait aussi mention de Gaspar de Santa-Fé et d'Anton le Guanche (1);il cite également Juan Canario, qui se rendit célèbre dans l'île Espagnole. L'auteur des Noticias n'a pas oublié de faire remarquer que Santo-Domingo fut d'abord colonisée par les Isleños, et que les cinquante premières familles qui s'établirent à Montevideo provenaient des îles Canaries (2). Nous trouvons encore.sur ce sujet un ancien contrat, passé l'an 1523 devant Sébastien Ruiz, notaire à l'Orotava, donnant les noms de douze indigènes de la Grande-Canarie et de Ténériffe qui senrôlèrent sous les ordres de Louis de Aday pour combattre les Indiens.
À mesure que l'Amérique se pacifait, les riches produits de cette terre vierge attiraient vers elle des colons Isleños qui allaient s'établir sur divers points du nouveau continent et dans les îles adjacentes. Plusieurs d'entre eux, après avoir amassé de grandes fortunes par leur industrie et l’activité qu'ils déployèrent dans toutes les entreprises, retournèrent dans leur patrie et employèrent leurs richesses à l'embellissement des villes et aux progrès de l’agriculture. On cite différens bourgs des Canaries qui ne doivent leur agrandissement et leur prospérité qu'à ces heureuses répatriations.
Toutefois, les relations que les Isleños entretinrent avec le nouveau monde dès les premiers temps de la découverte leur acquirent un renom d'opulence qui leur coûta fort cher. Les rois d'Espagne , mettant à profit la fidélité et le dévouement dont ces bons insulaires avaient donné tant de preuves, exigèrent souvent des secours en armes et en argent. Les demandes de la métropole furent toujours approuvées par le conseil de la province (Cabildo), influencé par les
(1) Ils furent employés contre les Indiens des bords de l’Orénoque. (Voy. Juan de Castellanos, Elegias de Varones lustres de Indias. ) (2) Voy. Viera , op. cut., pag. 311.
seigneurs qui espéraient par là appeler ‘sur cux les faveurs de la Cour. Mais ces dons volontaires (donativos) , quiflattaient l’orgueil des grands et favorisaient l'ambition des chefs de l'administration publique, pri- : vèrent le pays de ses principales ressources. Les donativos n'étaient, dans le fond, que des contributions forcées qu'on réclamait sous divers prétextes. Ces quêtes usuraïres, perçues contre la volonté des peuples et presque toujours arrachées avec promesse de compensation, se répétèrent dans tous les temps.
Lorsqu'en 1647, Philippe IV résolut de contracter alliance avec l’archiduchesse Marie-Anne d'Autriche, les îles Canaries furent obligées de contribuer, par un subside de dix mille ducats, aux frais de voyage de la nouvelle reine, qui était partie d'Allemagne pour se rendre à Madrid, où l’attendait son royal époux. Ce monarque exi-
geant avait déjà reçu des généreux Isleños plus de deux cent trente
mille ducats à son mariage avec Isabelle de Bourbon et à la naïssance de Don Balthazar, prince des Asturies (1).
L'alliance de Philippe V avec la princesse de Savoie fut encore le motif de nouvelles exigences. Le conseil de Ténériffe, d'accord avec l'audience de Canarie, avaït devancé l'élan des populations pour féliciter le jeune monarque sur son heureux avénement. Un envoyé extraordinaire venait d'être nommé pour aller déposer au pied du trône l'expression de la fidélité des Isleños, lorsque, le 22 juin 1701, Sa Majesté fit écrire au Cabildo par l'intermédiaire du marquis de Campo-Ilanos, «qu'appréciant les sentimens que ses bons et fidèles vassaux des îles Canaries manifestaient pour sa personne, et prenant à cœur les embarras et les dépenses du voyage du gracieux messager , elle avait jugé convenable de l'en dispenser. » Toutefois, le roi terminait en demandant un nouveau donativo pour payer ses frais de noce.
(1) La reine Doña Isabelle de Bourbon mourut en 1644, et son fils, Don Balthazar , en 1646. L'archiduchesse d'Autriche, que Philippe IV épousa ensuite , avait été promise d’abord au prince des
Asturies.
Une quête générale, publiée par les corps municipaux (ayuntamientos), produisit la somme de 20,486 écus d'argent que le capitaine général s'empressa d'expédier à Madrid (1). |
Certes, les Isleños avaient droit d'espérer des concessions et des franchises après tant de sacrifices onéreux. Ils avaient défrayé les rois, leurs conquêtes dans le nouveau monde avaient accru leur puissance; ils avaient fourni des troupes pour les guerres de Flandre et des Pays-Bas; mais ni leur dévouement à la cause de la monarchie, ni leurs services en Amérique, ni leur généreuse adhésion aux exigences de la Cour, ne purent leur faire obtenir le libre commerce avec les Indes occidentales. Cette licence, si souvent réclamée, n'avait été d'abord accordée qu'avec de grandes restrictions. En 1678, le roi d'Espagne permit, par grâce spéciale, la navigation marchande des îles Canaries à certains ports d'Amérique jusqu à la concurrence de mille tonneaux, imposant l'obligation aux navires isleños de transporter annuellement cinquante familles de cinq personnes chacune pour coloniser l'île Espagnole et de payer un droit de 17 réaux et demi par tonneau. Les revenus de cet impôt devaient être affectés au collége de marine de Séville (2). Moyennänt ces royales dispositions , il était accordé dix places à autant de jeunes Canariens destinés aux études de pilotage. Mais le voyage des élèves eût entraîné d'autres sacrifices, et tout se réduisit à payer l'impôt. Au reste, en renonçant à une faveur qu'il fallait acheter, les îles Canaries ne manquèrent pas pour cela de bons marins : leurs annales peuvent citer plusieurs Isleños qui réunirent à une pratique consommée les connaissances théoriques les plus étendues (3).
(1) Voy. Viera, op. cit., tom. 111, pag. 349.
(2) S'eminario de San-Telmo de Sevilla. (Voy. Viera , op. cit., tom. ur, pag. 341.)
(3) L’amiral Don Joseph-Cabrera Bueno , de Ténériffe, auteur de la Navegacion especulativa y practica. Don Joseph-Fernandez Romero, de la Palma, id. Instruccion de las derrotas.
Don Louis Sabala y Moreno, de la Palma, id. Derroteros de Poniente.
Le capitaine Tomè Cano, de la Grande-Canarie, id. Arte para fabricar y aparear Naos.
En 1718 on prorogea la licence moyennant un nouveau droit de 1 p. 0/0. Cependant le commerce avec l'Amérique fut toujours précaire :entravé par des restrictions, limité à quelques points et régi par des lois vexatoires, il ne prit jamais un bien grand développement ; la métropole, toujours prête à réclamer sa part dans les bénéfices, ne le protégea que dans des vues intéressées. Ténériffe fut l’île privilégiée, et Garachico devint pendant quelque temps le rendez-vous des bâtimens destinés à la navigation de long cours; mais, après le désastre qui bouleversa cetle ville de fond en comble (1), les ports de Sainte- Croix et de l'Orotava obtinrent la suprématie sur tous ceux des autres îles et l'ont conservée jusqu'à ce jour. Malgré leurs justes réclamations, les imdustrieux Palmeros (2) n'ont jamais pu jouir des avantages des expéditions directes dans leur commerce avec les colonies et ont été forcés d'en passer par le contrôle de la douane de Ténériffe.
Telles sont les relations que les Isleños ont conservées avec les pays qu'avaient conquis leurs ancêtres. L'accroissement de la population, les nouvelles alliances, les droïts des lignes collatérales sur les anciens patrimoines, ont subdivisé les fortunes puissantes acquises les armes à la main. Un nouvel ordre de chose, fondé sur des intérêts mercantiles, a donné une autre impulsion aux rapports qui existent entre les îles Canaries et les possessions hispano-américaines ; dès-lors, les classes moyennes ont été appelées à jouir des avantages dont le monopole ne fut octroyé jadis qu'aux grandes maisons.
Réunis sous les bannières des adelantados, dans ces temps de glorieux souvenirs où la monarchie espagnole prit tout-à-coup un si vaste agrandissement, on vit les Isleños envahir aussitôt les contrées que le génie de Colomb venait de signaler. La résistance opiniâtre des hordes indiennes, les obstacles que la nature semblait devoir opposer aux
(1) Voyez précédemment, pag. 85.
(2) On désigne ainsi les habitans de l’île de Palma.
conquérans, ne firent qu'accroître leur audace ; ils supportèrent avec résignation toutes les privations et les souffrances inséparables d'une guerre sans ressources ; d'éclatans succès furent le prix de leurs efforts. Et lorsqu'après trois siècles de tutelle, l'Amérique émancipée réclama son indépendance, les Isleños, toujours fidèles à la métropole, donnèrent de nouveau l'exemple du dévouement. Prodigues de leur sang et de leur vie pour une mauvaise cause, on doit les louer toutefois de leur courageuse persévérance. L'histoire appréciera les faïts dans ces combats acharnés qui ensanglantèrent le Venezuela : ce fut pendant cette guerre à mort, acceptée par les deux partis, qu'un berger canarien, arrivé des montagnes d'Aguimez, se présenta à l'armée espagnole pour prendre part à la grande querelle. Ce brave Isleño était Morales (1), son caractère résolu le fit bientôt distinguer; porté par acclamation au commandement des troupes royales à la retraite du comte de Carthagène (2), le général Morales ne capitula qu'à la dernière extrémité.
Charles-Quint avait concédé la conquête de Terre-Ferme à l'adelantado de Ténériffe; Ferdinand VII donna le gouvernement des îles Canaries au pâtre d'Aguimez, dont la défense héroïque avait sauvé l'honneur espagnol dans les domaines qu'il venait de perdre. Ainsi, les Isleños, qui, au seizième siècle, avaient été les premiers à envahir le nouveau monde, abandonnèrent les derniers leur ancienne conquête, lorsque les colonies, devenues puissances, levèrent l'étendard de la liberté.
Deux ans après cette mémorable lutte, le roi Ferdinand voulut tenter un dernier effort, et ce fut encore à un Isleño qu'il confia sa cause dans les provinces insurgées. L'expédition du brigadier Barradas a eu trop de retentissement en Europe pour qu'il soït nécessaire de la
(1) Voy. Géogr. botanig., pag. 142.
(2) Le général Morillo.
retracer ici; disons seulement que le chef de cette entreprise désespérée aurait dû inspirer moins de confiance. Né sans génie et plein d'un ridicule amour-propre, il n'avait reçu aucune éducation; son ambition désordonnée le poussa à conseiller au roi un projet qui entraîna la perte de plusieurs centaines de Canariens enrûlés sous ses drapeaux (1). Depuis cette fatale épreuve, l'Espagne à paru se désister de ses prétentions; mais le s/atu quo dans lequel elle s'est maintenue envers les nouvelles républiques à empêché les Isleños de reprendre leurs anciennes relations avec le continent américain.
Le commerce des îles Canaries avec les Indes occidentales se trouve concentré maintenant dans les deux grandes îles restées fidèles à la métropole, Cuba et Porto-Rico. Les exportations consistent principalement en eau-de-vie; on embarque aussi quelques pipes de vin et des soieries fabriquées dans l’île de Palma. Chaque navire amène un grand nombre de passagers qui vont tenter la fortune; le prix du passage est d'une once d'or. Avant l'indépendance des colonies, les Isleños fréquentaient plusieurs points de la côte du Venezuela : ils étendaient même leur trafic jusqu'au Rio de la Plata, quand ils en obtenaient la licence. Aujourd'hui la plupart des expéditions se dirigent à la Havane et quelques-unes seulement à Montevideo, encore celles-là n'ont d'autre but que l'émigration et se font ordinairement sous pavillon étranger. |
La Havane est devenue pour les Isleños une mine inépuisable qu'ils exploitent à l'envi. Depuis une vingtaine d'années, l'émigration vers cette terre de prédilection, l'unique but de tous leurs vœux, la pensée de tous leurs rêves, va toujours croissant. Cette belle colonie est maintenant leur seule ressource; mieux qu'aucun autre peuple, ils savent
les moyens d'y gagner de l'or. À peine arrivés de la veille, la bourse
(1) Barradas avait obtenu la permission , quelques mois avant son expédition , de lever aux Canaries un régiment de douze cents hommes qu’on fit partir pour la Havane et qui fut agrégé ensuite au corps
d'opération.
vide, mais le cœur plein d'espérance et de bon vouloir, leur réputation de probité et leur activité bien connue les font rechercher aussitôt. En peu de temps, guidés par l'instinct du commerce et une persévérance à toute épreuve, de serviteurs qu'ils étaient , on les voit passer maîtres, se placer dans les positions les plus avantageuses, diriger les établissemens agricoles, ou bien se lancer dans les grandes spéculations. Alors, quand ils sont parvenus à s'enrichir, la nostalgie les attaque; ils veulent revoir ces îles qu’ils abandonnèrent dans leur pauvreté, ces parens qu'ils n'oublièrent jamais dans leur opulence, et le mal du pays les ramène vers la terre natale. Le tableau que nous traçons est exact; mais il ne faut pas cependant en faire une application trop générale, car toutes les émigrations ne produisent pas les mêmes résultats. Sur cent Isleños qui vont chercher fortune à la Havane, beaucoup périssent victimes du climat; il en est un certain nombre qui s’y fixent pour toujours, les autres s'en retournent au pays, et, parmi ces derniers, quelques-uns se contentent de rentrer chez eux après avoir réalisé de petits profits; il est vrai que ceux-là reviennent à la charge lorsque leurs fonds sont épuisés. Ces répatriations, souvent répétées, sont d'une grande importance dans la masse des avantages que les Canaries retirent de l’île de Cuba; le numéraire en circulation provient en grande partie des rapports que nous signalons: si ces rapports cessaient d'exister, les îles Canaries ne pourraient trouver aucune compensation équivalente, toutes les classes de la société se ressentiraient du déficit, et la misère serait à son comble. Le retour d'un bâtiment de la Havane est toujours regardé à Ténériffe comme un heureux événement ; on s'informe moins de la nature de la cargaison que du nombre des passagers ; on s'inquiéta peu de ceux qu'il conduisit, mais on compte ceux qu'il ramène et surtout les onces d’or qu'ils rapportent. «Cest le Triton de la Palma, dira-t-on, 4 a dix Indianos à son bord! » La valeur du chargement est toute dans ces expressions : ces émigrans, lors de leur départ, étaient de pauvres
(273 ) Tsleños , aujourd'hui ce sont des /ndianos et à l'avenir ils seront classés parmi les hommes fortunés qui ont acquis leurs richesses dans les : Indes d'occident. Rentrés dans leurs foyers et réunis à leurs compatriotes, on les distinguera toujours ; maintenant, il est vrai, tout les fait reconnaître, ils portent le costume colonial, fament constamment leur fabaco, ne marchent qu'avec un jonc à pomme d'or, affectent des airs d'importance; mais peu à peuñces allures étrangères disparaîtront, ils achèteront des terres et reprendront l'andar du pays.
Alors les habitudes les auront retrempés aux coutumes nationales et pourtant le nom d’/ndiano leur restcra.