NOTIONS PRÉLIMINAIRES
Trois hommes également recommandables par les services qu'ils ont rendus à la science, et qu'on doit placer au premier rang parmi les fondateurs de la Géologie moderne, MM. de Humboldt , Cordier et de Buch, ont visité successivement les îles Canaries en 1799, 1803 et 1815. Une description du pic de Teyde et quelques renseignemens généraux sur Ténériffe furent les résultats des explorations de M. de Humboldt. Quatre ans après, M. Cordier parcourut cette île plus en détail, et donna, le premier, une idée juste de la structure du volcan central et des deux grandes séries d'éruption qui l'ont précédé. Nous avons déjà eu occasion de citer dans la partie géographique les deux lettres que ce savant écrivit à ce sujet (1). Il précisa, par des observations importantes, les limites de l'immense cirque des Cañadas, et fit connaître l'emplacement de la montagne de Chahorra, dont le cratère ruiné (pico viejo ou pico quebrado) vomit de nouveaux torrens de laves vers la fin du dernier siècle. Enfin, M. de Buch séjourna plusieurs mois dans l'archipel des Canaries, et publia à son retour en Europe une relation complète de son voyage. Cet ouvrage, rempli de considérations d'une haute portée sur la géologie volcanique, a soulevé une de ces questions de théorie toujours difficiles à résoudre. Nous avons assisté à ces disputes chaleureuses : après huit années de discussions, les partisans du système des soulèvemens et leurs antagonistes soutiennent leurs opinions avec la même opiniâtreté, et de chaque côté le raisonnement n'est pas moins remarquable. Il faut pourtant l'avouer, souvent à demi convaincus,
(1) Voy. précédemment, pag. 52,53 et 54. |
puis ramenés bientôt à de nouveaux doutes, nous n’osons encore nous prononcer en faveur d'un des partis. C'est sans arrière-pensée que nous faisons cette déclaration : en conservant la neutralité, nous livrons à chacun indistinctement les résultats de nos observations, bien certains, toutefois, que le problème ne sera pas résolu de si tôt. Dans les sciences de faït , la solution des questions organiques appartent rarement aux hommes qui les ont formulées; ceux-là combattent jusqu'à leur dernière heure; à tort ou à raison, ils meurent sur la brêche en emportant leurs convictions dans la tombe; mais viennent ensuite d'autres hommes qui étudient sans discuter, observent sans prévention et jugent à froid ces théories débattues avec chaleur et pour lesquelles on ne voulut rien concéder. £xoriare aliquis ! |
Parmi les géologues qui nous ont précédé aux Canaries, nous devons faire une mention spéciale de Don Francisco Escolar, savant modeste et consciencicux, dont les travaux sont restés inédits et les collections oubliées dans les salles du Muséum d'histoire naturelle de Madrid (1). La copie d'un catalogue, contenant la description des échantillons de roches que cet observateur avait recueillis, nous servit de guide durant nos explorations : nous aurons plus d'une fois occasion de citer ce manuscrit. L'ouvrage de M. de Buch nous aurait été sans doute d'un grand secours pour l'étude que nous avions entreprise; maïs ce fut en vain que nous le demandämes à nos correspondans, lorsque les journaux nous annoncèrent sa publication; nous n'avons pu le consulter qu'à notre retour à Paris, grâce à l'extrême obligeance de l'auteur luimême, qui s’est empressé de, nous en offrir un exemplaire. La lecture de cet ouvrage nous a été profitable sous plus d'un rapport : nous avons pu juger de la justesse des remarques du géologue, dont l'expérience et les con-
(1) Voy. précédemment , pag. 55.
naissances profondes sont incontestables pour tout ce qui est relatif aux phénomènes volcaniques. Dans un pays où l'on ne trouve souvent aucun sentier frayé, la profondeur des ravins qui coupent le sol en tous sens, l'escarpement des berges, l'entassement des masses de roches présentent à chaque pas des obstacles insurmontables, et obligent le voyageur à de longs détours qui l'éloignent des lieux qu'il voulait explorer. Notre savant devancier a dû, par conséquent, visiter certains endroits que nous n'avons pu voir nous-mêmes, suivant les différentes directions que nous prenions; dans ces sortes de cas nous aurons recours à ses descriptions. Quant à la coordination de notre travail, nous adopterons le plan déjà tracé dans un mémoire que nous fimes paraître à notre arrivée en Europe (1). Ce simple aperçu de la structure des îles Canaries fut rédigé d'après des observations récentes et dégagées de tout esprit de système. Nous donnâmes alors une première idée des lieux que nous venions de parcourir : appelés maintenant à compléter cette description, nous le ferons encore en suivant la même marche; il nous suffira de dire ce que nous avons vu, nous raisonnerons sans hypothèses et laisserons le champ libre à ceux qui voudront se lancer dans une
autre voie.