‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 63 sur 93 · TERRAINS TRACHYTIQUES ANCIENS · texte numérisé non relu

TERRAINS TRACHYTIQUES ANCIENS

En abordant pour la première fois à Ténériffe, si l'on ne parcourt d'abord que cette partie de l’île devenue l'apanage de l'homme, et qui sétend depuis le rivage jusquà environ sept cents toises audessus, on se croirait dans une contrée entièrement basaltique, car la même roche se présente partout indistinctement, Mais à mesure qu'on laisse derrière soi le pays habité, les vallées pittoresques du littoral et les assises des premiers plateaux, pour s’avancer vers la haute région, on observe peu à peu la transition des basaltes aux trachytes; leurs masses noires commencent à se méler d'abord avec des cristaux de feldspath, les rochers deviennent de plus en plus grisätres et sont entrecoupés de tufs verts ou bigarrés qui décèlent les trachytes sur lesquels les basaltes reposent. En continuant cette ascension, On se trouve enfin au milieu de la vaste enceinte des Cañadas d'où est sorti le noyau trachytique de l’île.

Nous ne reviendrons pas ici sur les descriptions que nous avons déjà faites de la chaîne des montagnes centrales (1). Nous rappellerons seulement que le grand cirque qui entoure le pic de Teyde est rompu sur plusieurs points, d'abord au sud-ouest, dans la direction de la vallée de Saint-Yago, au nord-ouest, du côté d'Ycod et de l'Oratava, puis vers le sud, aux bouches du Tauze; qu'il embrasse, selon les données d'Escolar , un espace de quatre à cinq lieues de diamètre, et que les montagnes des Cañadas, dont la partie centrale

(1) Voy. Géog. descript., pag. 48 et 88.

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formait l'ancienne ligne de circonvallation, se prolongent dans le nord-est en une chaîne de sommités secondaires qui vient expirer sur les bords du plateau des Rodeos. Selon Escolar, ce cirque immense , dont il traça le premier la véritable démarcation, est évidemment un cratère de premier ordre qui apparut après la destruction d'un cône plus élevé que celui qu'on voit de nos jours. D'après M. de Puch, c'est un cratère de soulèvement. Les escarpemens de la chaîne centrale forment les parois intérieures de ce cratère primitif et font face au pic de Teyde, dont le cône sillonné par d'innombrables torrens de laves aux teintes variées s'élève vers l'occident du cirque. Les montagnes qui entourent ce grand système volcanique sont accidentées par de larges déchirures et présentent sur certains points une dislocation complète. Les inégalités de leurs crêtes forment différentes sommités que nous avons indiquées sur notre carte et dans nos descriptions géographiques; les versans extérieurs descendent graduellement vers la mer et viennent s'unir aux basaltes de la côte par des transitions souvent difficiles à saisir. De grandes masses informes, souvent arrondies, ailleurs irrégulières, reposent confusément sur des énormes couches de tuf avec lesquelles elles alternent. Tels sont les caractères généraux de ces roches tantôt amoncelées, tantôt superposées avec les tufs et traversées dans d’autres endroits par d'immenses filons (dykes) quelquefois trachytiques , mais le plus souvent basaltiques. Ces couches sont très-épaisses du côté des Cañadas; en s'amincissant vers la mer, elles deviennent cunéiformes, et cette observation ferait présumer qu'elles ont été produites par les débordemens du cratère central.

Si, après ce premier examen, on remonte vers les points culminans de ces montagnes ruinées pour observer l'enceinte qu'elles embrassent, on découvre au sud-ouest les Æzulejos (1) et los Roques de las

(1) M. de Buch désigne le col d’Ucanca par los Azuleos, qu’il écrit Adulejos. Ce nom est dérivé

( 283 ) Cañadas. Ce groupe de rochers, à en juger par sa disposition actuelle, a dû former une chaîne continue que les éruptions ont isolée. Placé au sommet du col d'Ucanca (degollada de Ucanca), on domine de neuf cents pieds environ le fond du grand cirque. A cette élévation, les vallées et les ravins creusés dans les flancs extérieurs des montagnes sont à peme visibles.: le voyageur, arrêté tout-à-coup par le spectacle qui se développe devant lui, contemple avec étonnement l'enceinte volcanisée ; au centre, s'élève le gigantesque Teyde, pic célèbre que des fleuves de feu ont sillonné de toute part. Ces torrens de laves noires et rougeâtres tranchent sur la couche blanche des scories et des ponces. De la station d'Ucanca on peut voir distinctement que les mamelons des Æzujelos s'unissent par des éminences intermédiaires au groupe de los Roques, et forment avec ces rochers un arc de cercle isolé qui cerne la base du pic du côté du sud-ouest. Tout semble indiquer dans cet endroït un autre cirque concentrique qui se forma à une époque où les laves en liquéfaction, dans l'intérieur du grand cratère, se refroidirent graduellement sur les points les plus éloignés du foyer. Alors cette immense fournaise dut se concentrer peu à peu en accumulant de nouveaux produits sur ses bords. Lorsqu'on contemple cette région en désordre, on est bien moins surpris de la désolation et du silence qui y règnent, de l'escarpement des montagnes et de leur prodigieuse élévation, que de l'idée qu'on se fait aussitôt de l'embrasement général de cet épouvantable cratère. Rien de nos jours ne peut lui être comparable : l'imagination ne se reporte qu'avec effroi vers cette époque de grande tourmente et flotte incertaine dans ses conjectures. Cependant un pareil volcan a pu exister , et ia relation d'un voyageur vient tout récemment de nous en fournir la preuve.

d’Azul, bleu, à cause de la couleur des tufs de cet endroit. Au milieu de la gorge d’Ucanca, on trouve aussi des terrains volcanisés d’une teinte bleuâtre, et cette circonstance a peut-être occasionné une erreur de localité qu’il était nécessaire de relever pour l’intelligence de ceux qui voudraient comparer nos renseignemens avec ceux de notre devancier.

( 284 ) M. Douglas a visité le cratère situé au sommet de Mouna-Roa, dans les îles Sandwich, et, à l'entendre , on croirait lire la description d'un contemporain des premières éruptions des Cañadas.

« Mouna-Roa, dit-il, dont l'élévation n'est pas moindre de 13,517 pieds au-dessus du niveau de la mer, est une des montagnes les plus extraordinaires du globe. Un volcan de vingt-quatre milles de circonférence couronne son sommet; au centre de cet immense cratère (1) on en voit un autre de forme presque circulaire, mais de moïns grande dimension. C'est un-lac de feu dans un état continuel d'effervescence, tantôt calme et tranquille, tantôt dans une agitation furieuse, roulant en tous sens ses vagues enflammées, et les lançant en colonnes depuis trente jusqu'à cent soixante-dix pieds d’élévation. Les laves, en se refroiïdissant, affectent mille formes bizarres; quelquefois elles imitent les arches gothiques d'un monument colossal, et les torrens de matières brûlantes se précipitent à travers ces noirs portiques avec une vitesse de trois milles et un quart à l'heure. Ailleurs les laves tombent de chute en chute dans des abîmes sans fond. Les bords intérieurs de cette fournaise ont une circonférence d'environ six milles et un quart. Le point culminant des crêtes du grand cirque, mesuré à la sonde, a 1,270 pieds au-dessus du fond, et, pourtant la base de l'escarpement se trouve encombrée dans cet endroit par les éboulemens de la montagne. Ce cratère a lancé des blocs de laves, des cendres et du sable volcanique à plusieurs milles à la ronde. La montagne a été déchirée jusque dans ses fondemens, et il est impossible de juger, même avec la meilleure lunette, de la profondeur des abîmes qui se sont creusés dans ce massif. Lorsque le grand cratère était en activité (sur toute son extension), il devait présenter un spectacle épouvantable. Les volcans connus jusqu'à ce jour ont

(1) Il ne faut pas confondre ce cratère avec celui situé sur les flancs de la montagne dont les missionaires et lord Byron ont parlé.

tous leur sommet terminé en cône; Mouna-Roa , au contraire, occupe un plateau élevé dont le large dôme paraît avoir été formé par les nombreuses couches de laves qui sont sorties de ses cratères (1). »

La description que nous venons de reproduire servira à faire apprécier les phénomènes qui eurent lieu à une autre époque sur le plateau de Ténériffe. Il nous eût été difficile, en effet, de donner une meilleure idée de l'origine des Cañadas et de l'aspect que dut offrir le grand cirque avant l'apparition du massif amoncelé au centre, et qui réunit aujourd'hui le pic de Teyde, la montagne de Chahorra et les débris du Pico-Fiejo.

Poursuivons maintenant nos observations sur les terrains de formation trachytique. En commençant par la partie du nord-est de l'île, que parcourt dans toute son étendue une chaîne de montagnes presque entièrement basaltique, nous trouvons le trachyte en grandes masses auprès de Taganana; le ravin qui descend de la crête des monts jusqu'au village en offre une excellente étude. Ce trachyte est recouvert par des tufs basaltiques et des couches solides de basalte. M. de Buch à intercallé dans son texte une coupe de cette localité (2). Plus bas, autour du village, le trachyte se montre à nu et se redresse en colonnes jusqu’à la hauteur de 16 ou 1,800 pieds. On remarque dans le bas de la vallée deux rocs isolés de forme pyramidale; la hauteur d'un de ces mornes (voy. notre atlas, Vue phytost., pl. 8, fig. 4) est de 1,400 pieds, d'après les évaluations de M. de Buch. Le contre-fort escarpé qui borne la vallée du côté d'occident présente des accidens bizarres; les aiguilles de Los hombres semblent posées sur la crête de la montagne comme deux énormes

(1) Extrait de la relation de M. Douglas. (Voy. Hooker, Comp. Bot, Mag., vol. 11, pag. 161 et 175.) Peu de temps après l’excursion de M. Douglas, ce zélé voyageur, auquel la botanique est redevable de tant de découvertes , périt misérablement , au milieu des bois, déchiré par un taureau sauvage, prove-

nant de ceux que Vancouver avait laissés à l’époque de son séjour dans l'ile. (2) Voy. Phys. Besch., pag. 249.

monolithes. Le trachyte monte jusqu'aux sommets qui séparent la vallée de Taganana de celle de Saint-André, située sur la côte opposée. Les couches présentent tous les caractères des vrais trachytes. N'ayant pu rapporter des échantillons de cette localité , nous aurons recours à la description de M. de Buch. La roche, de même que celle du cirque des Cañadas, est formée d’une pâte feldspathique de couleur plus foncée: elle se sépare en feuilleis minces, et renferme beaucoup de petits cristaux de feldspath blancs et luisans. On y trouve parfois de longs cristaux de horneblende et des dodécaèdres de fer magnétique oxydulé. Lorsque la décomposition a blanchi la gangue, les cristaux noirs de horneblende deviennent plus visibles, ceux de feldspath sont aussi plus brillans et ressortent en dehors. Dans les endroits où la roche est plus compacte et presque homogène, elle ressemble aux porphyres schistoïdes de Bohéme. M. de Buch compare les strates columnaires du littoral aux prismes basaltiques qu'on voit sur les rives de l'Elbe et près d'Aussie en Bohême.

Sur tous les autres points de la chaîne d'Anaga le trachyte est masqué par le basalte. Cette chaîne est séparée de celle qui domine dans l’autre partie de l’île par la plaine des Rodeos; les montagnes recommencent vers le village de l’Esperanza, mais ici les éruptions modernes ont recouvert le trachyte qu’on ne retrouve que plus loin. Après avoir franchi les crêtes scabreuses du Cuchillo, en suivant, par le chemin de la baute région (la cumbre), cette partie de la chaîne des Cañadas qui partage l’île en deux bandes (1), on arrive sur lc morne escarpé de Pedro-Gil (2), dont l'élévation est de 5,658 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le trachyte se montre alors de nou-

(1) Voy. Part. géogr., pag. 92 et 93.

(2) M. de Buch à sans doute été induit en erreur par la prononciation incorrecte de ses guides , lorsqu'il a désigné ce morne sous le nom de Perexil.

veau. Le morne semble placé en contre-garde en avant du grand cirque, pour annoncer au géologue la formation puissante qui va bientôt dominer exclusivement aux alentours du Teyde. Pedro-Gil, que bordent de toutes parts des roches plus modernes, est formé d'un trachyte schistoïde mélé de cristaux de rhyakolite et de horneblende. En descendant vers la colonnade basaltique de /os Organos, où prennent naissance les belles sources d’Ægua-Mansa, on peut se convaincre que le morne, isolé en apparence, se rattache réellement à la formation trachytique des Cañadas ; car au-dessous des basaltes, on trouve des couches évidemment feldspathiques, bien qu'elles soient fortement chargées de cristaux de horneblende. Ces couches forment des assises pareïlles à celles qui flanquent le Sombrerito et les autres escarpemens du grand cirque. Cette formation, cachée ailleurs par des produits moins anciens, doit constituer, avec Pedro-Gil, toute la masse intérieure des montagnes dépendantes de ce système. Les éruptions modernes ont envahi la haute région jusque vers los roques de Guimar, où la montagne présente une grande déchirure. Les couches qui bordent ce défilé semblent provenir d’un soulèvement du sol. M. de Buch a donné une coupe idéale de ce phénomène ( Voy. son ouvrage, p. 239); nous avons tâché de reproduire l'aspect des lieux dans notre atlas ( Voy. pl. xiv, fig. xn, n° 4 et pl. 10 de la part. hist.). La déchirure qui accidente le revers oriental de la monlagne ne dépasse pas la crête. C'est en pénétrant par cette gorge qu'on arrive dans la vallée de Guimar ; à l'entrée du col, l'enceinte s’élargit en demi-cercle; on croirait voir un cratère de soulèvement ouvert du côté de la mer; le milieu est encombré par deux cônes d'éruption qui se formèrent en 1705. Nous y reviendrons plus tard. Si l'on admet l'action d'un soulèvement, on doit supposer que les couches de /0s roques furent d'abord horizontales ; dans l'état actuel elles présentent, de chaque bande, une inclinaison de 30 degrés, d'ouest à est pour les berges orientales et en sens inverse pour celles d'occident (Voy. Atlas,

pour l'aspect des berges orientales, pl. xiv, fig. 1v). M. de Buch a distingué ces roches de toutes celles qu'il observa dans les autres localités. En effet, elles diffèrent par le brun foncé de leur teinte des trachytes blanchâtres qui entourent le cirque des Cañadas. Les couches inférieures sont homogènes, faiblement marbrées, avec des cristaux de rhyakolite à peine visibles, mais qu'on retrouve plus apparens et disséminés dans les couches supérieures. Ces cristaux, d’une blancheur éclatante , sont mêlés avec d'autres de horneblende remarquables par leur grosseur. Les facettes extérieures des cristaux de rhyakolite, que l'action atmosphérique a mis à nu, donnent souvent à cette roche un aspect singulier : on croirait voir au premier abord des inscriptions persépolitaines à pointes de flèche. Toute cette masse est percée de petits trous de dimensions inégales, les uns vides et les autres saupoudrés de zéolithes d'un blanc plus ou moins azuré. Les strates supérieurs en sont criblés et contiennent en outre du péridot. Ces couches se décomposent dans différens endroits, et l'on trouve parmi les éboulemens, au pied des berges, de beaux cristaux de horneblende entièrement libres ou presque détachés de leur gangue. Le massif est traversé par de longs filons de basalte schistoïde, moins inclinés que les couches feldspathiques ; les prismes dont se composent ces espèces de dykes sont dus probablement à la pression de la masse qui les enveloppe.

Lorsque, de la vallée de Guimar , on s'avance vers la haute région par le ravin de Badajos ou celui del Agua jusqu'à la source del Malabrigo, on ne rencontre plus lé trachyte, même après avoir dépassé le basalte; tout est recouvert de scories modernes, et les eaux de la source s'échappent à travers un banc de tuf volcanique. Mais au-dessus des ravins, on trouve une immense couche de tuf jaunâtre avec du feldspath et des cristaux de horneblende. Cette formation est coupée par des filons d'une roche homogène remplie d'une infinité de petits cristaux de hyakolite. ( Voy. Atlas, pl. x1v, fig. 1.)

Depuis le point de départ du 3arranco del Agua jusque près du col - de l'Angostura (Paso de la Angostura), le sommet des montagnes est peu connu; M. de Buch n'en parle pas : il paraîtrait, d'après son itinéraire, qu'il suivit, comme nous, une autre route pour pénétrer dans le grand cirque. Cependant cette partie de /a cumbre mérite de fixer l'attention des naturalistes ; en s'internant par les barrancos qui sillonnent si profondément la vallée de Guimar, on peut visiter les sites les plus curieux de la contrée; les botanistes surtout doivent suivre cette direction de préférence à toute autre. Ce fut dans le ravin del Agua que nous trouvâmes en pleine floraison, au commencement de novembre, un des arbres les plus rares des Canaries, le Celastrus cassinoides, qu'on chercherait vainement ailleurs. Les bois d'arbousiers qui garnissaient les berges du ravin étaient alors chargés de fruits; de belles plantes se pressaient sur les bords des torrens et tapissaient les rochers des alentours (1); mais, plus haut, les anfractuosités de la montagne étaient sans végétation; un énorme massif se dressait au-dessus de nos têtes et cachait ses crêtes dans les nues. (Voy. Atlas, vue phytost., pl. 3, et partie

historique , pl. 32 et 46.) À partir du col de l'Angostura, le trachyte du cirque se montre tout-à-fait à découvert par énormes couches grisätres qui reposent sur des assises irrégulières de tuf amorphe, mêlé de gros blocs de trachyte. Ces roches feldspathiques sont parsemées de cristaux, de ryakolite et d'autres plus petits de fer oxidulé. Les basaltes, qu'on ne retrouve plus ensuite sur les crêtes adjacentes, masquent encore la partie supérieure du massif. Toute la montagne est traversée par des filons schistoïdes de même nature que la masse principale, mais d’une couleur plus foncée, et qui se fendillent en plaques horizontales. Un

. (4) Voyez nos explications sur les circonstances atmosphériques qui ont contribué à développer dans la vallée de Guimar cette riche végétation, (Géog. bot., vol. nr, 1'° part., pag. 63.)

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( 290 ) de ces filons, décrit par M. de Buch , se dessine comme un long ruban sur les pentes de la montagne.

Les bords du grand cirque s'élèvent de plus en plus à mesure qu'on s'avance vers le col de Guaxara, où le trachyte se présente par grandes masses , et continue à dominer jusque vers les gorges d'Ucanca. Il est alors beaucoup plus blanc, et cette différence de couleur provient sans doute de l’action des vapeurs acides. La chaleur volcanique doit avoir agi avec plus d'intensité dans cette partie de la chaîne, il est même probable que les principaux sommets des Cañadas, et quelques mamelons qu'on aperçoit dans l’intérieur du grand cirque, auront formé autant de solfatares (1) après le refroïdissement du volcan central ; maïs les feux souterrains concentrés dans ces montagnes ne se seront pas éteints de suite, et pendant long-temps il y aura eu dégagement de gaz par divers soupiraux. :

Sur les pentes extérieures du cirque, partout où la profondeur des ravins et les escarpemens des berges laissent voir la stratification des massifs jusqu'à une grande élévation, le trachyte est toujours recouvert par le basalte. IL est alors très-compact et sans altération sensible : le gisement qu'il affecte dans ces localités démontre son existence sur les montagnes où il est caché sous d’autres roches plus modernes. En remontant le beau ravin de Tamadaya , situé dans le district d Arico, on traverse une masse de trachyte d'un gris verdâtre, très-dure, parsemée de cristaux de ryakolite, brillans, non geminés, de trois à quatre lignes de long sur une à deux de large. Cette grande formation a toute

(1) Les divers endroits où ces solfatares ont pu exister sont les hauteurs de Guaxara et du Sombrerito, les gorges d’Ucanca et du Tause, le pic d’Almendro, les talus de Vilma et d’Icod, les rocs de la Fortaleza, le portillo de la Villa, le défilé de las Arenas-Nepras, le Ilano de Manja et la montagne d’Izaña ; tous ces escarpemens accidentent les bords du cirque et forment les crètes du pourtour. Dans l'intérieur de l'enceinte des Cañadas , les Azulejos , los Gorros , le Monton de Trigo , Fuente de la Piedra , los Roques, la Retama, los Cedros, Estancia de la Cera, Narices del Teyde, Chahorra, Pico- Viejo, etc. , sont autant de maämelons et de cratères isolés où , pendant long=temps, les gaz concentrés

paraissent avoir exercé leur action.

l'apparence d’une phonolite trachytique et repose sur une bréche irrégulière , grisâtre, mélée de fragmens anguleux, très-durs et d’une couleur plus foncée. Les cristaux de ryakolite, engagés dans cette Brêche, sont minces, luisans et la plupart geminés; on en trouve aussi de mica noir.

Mais c'est principalement dans les environs de Chasna que la constitution géologique des montagnes centrales se montre plus distinctemen. Bien que le terroir de ce village ait été envahi par les éruptions modernes, il suffit de monter sur une éminence située à l'occident de l'église pour y rencontrer aussitôt le trachyte. Cette roche que nous avons considérée jusqu'ici comme la plus ancienne de l’île, vient alors céder le pas à une autre de primitive formation. Des blocs de différente grandeur, que le volcan central a évidemment rejetés, sont épars çà et là sur les versans des montagnes; plusieurs paraissent appartenir aux vrais granits et contiennent du feldspath blanc, quelque peu de quartz, du mica noir à reflets et de l’amphibole ; d'autres semblent des fragmens de gneiss gris, peut-être des diorites graniioïdes compactes à feldspath grenu. Enfin, il en est qui constituent un agrégat caverneux de ryakolites dont les cristaux se croisent dans tous les sens et forment des vides hérissés d'amphibole aciculaire. Tous ces blocs, que nous retrouverons ‘plus tard à Fortaventure et dans l’île de Palma, sont visiblement altérés par les feux ; l'action puissante des forces volcaniques les à disséminés de loin en loin comme pour servir de points de repaire au milieu d’un sol en désordre. Seuls restes d’une grande catastrophe, ces vieux débris font remonter la géogonie des îles Fortunées à la première ère de notre globe.

La vallée de Chasna est arrosée par deux sources situées derrière le village : a fuente del Traste où de Doña Beatriz, et celle del Encage qu'on rencontre un peu plus haut. Les eaux de la première sont abondantes , très-pures et d’une agréable saveur ; celles de la seconde, au

contraire, sont acides et piquantes. En se rapprochant des hauteurs qui dominent la vallée, on traverse une coulée de lave moderne sortie des gorges d'Ucanca. Le trachyte apparaît de nouveau à l'entrée du défilé, et la fameuse source d'eau acidulée, connue sous le nom d’Agua- Ægria, bouïllonne à la base des escarpemens.

Aux alentours de la source, la roche est blanchâtre et décomposée, mais sur les berges du défilé elle est d'un vert grisâtre, extrêmement dure et compacte, tantôt clairsemée de petits cristaux de ryakolite et d’'amphibole, tantôt presque homogène d'un vert tirant au noir avec quelques cristaux qui se perdent dans la masse. En savançant sur les bords du cirque, les accidens volcaniques deviennent plus apparens, surtout lorsqu'on descend par les sentiers escarpés de la Degollada. C'est après avoir franchi ces précipices qu'on arrive dans l'intérieur des Cañadas. Les Æzulejos se présentent d'abord flanqués de trachytes ; cette roche prend ici l'apparence d'une brêche qu'on pourrait appeler Eurite porphyroïde; elle est de couleur isabelle, passe à l'état vitreux, et renferme alors de grands blocs de retinite noire.

Cette formation repose sur des amas de tuf bleu-verdâtre , que nous classons parmi les argilophyres terreux de M. AL Brongniart ; ce savant professeur, qui a bien voulu nous aider de ses conseils et auquel nous sommes redevables de la détermination de nos roches les plus importantes, a comparé celle dont il est ici question à l'argilophyre de la montagne de l'Esterel , près Fréjus (département du Var).

En longeant le groupe des Æzulejos et de los Roques, on reconnaît que la masse de tufs colorés, qui tranche sur les laves noires des Cañadas, est identique à l'argilophyre du col d'Ucanca, bien'qu'elle soit plus bleuâtre et simplement tachetée de vert. Le trachyte ressemble aussi beaucoup à celui d'Ucanca et paraît avoir été altéré par les acides. Une source, moins (1) acidulée que celle d’Ægua- Agria , et qu'on

(1) Du moins lors de notre passage en décenrbre 1828.

trouve dans les environs de /os Roques, vient établir encore un point de comparaison entre ces deux localités. On ne saurait douter que les Æzulejos et los Roques n'appartiennent à la même formation par l'identité des produits soulevés où accumulés dans cette partie de l'enceinte. L'argilophyre est surtout très-caractérisé vers l'endroit appelé las Escaleras. Plus loin, à la base des rochers, on découÿre un tuf rouge de brique, à cassure mate, très-ressemblant au grès rouge. Le trachyte qui domine au-dessus de ce tuf est brun, trèsdur, fendu en blocs prismatiques, homogènes et remplis de petits cristaux de rhyakolite. Faut-il considérer ce massif comme une continuation de l'argilophyre bigarré et des trachytes du groupe de Los Roques et des Æzulejos , ou bien doit-on le regarder comme une formation à part? Telles étaient les questions que nous nous fimes en présence de ces rochers, et qu'il eût été important de résoudre sur place, si la naït qui s'avançait ne nous eût forcés de nous éloigner de ces lieux de désolation pour aller chercher un gîte de l’autre côté des montagnes. Toutefois l'analogie qui existe entre les roches du groupe des Æzulejos et celles de la chaîne des Cañadas, la disposition cratériforme qu'elles affectent de part et d'autre, les signalent au premier abord comme des modifications d'un même système.

En remontant vers les crêtes qui forment le pourtour du cirque, on parvient jusqu'au Sombrerito (1). Ce morne escarpé s'arrondit en cylindre et s'élève, sur plusieurs assises, à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Un plateau de 400 pas de diamètre couronne son sommet : les pentes de la montagne sont coupées à pic du côté des Cañadas, et présentent un précipice de 8 à 900 pieds de profondeur. Tout le massifest composé d'un trachyte grisâtre, très-dur, et schistoïde dans certains endroits. Cette roche, qu'on peut considérer comme le type de la formation trachytique des Cañadas, joue aussi

(1) Ce morne a été ainsi nommé à cause de sa ressemblance avec un chapeau, sombrero.

un rôle important à la grande Canarie. Nous avions déjà constaté son existence dans l'île de Madère, à Porto-de-Cruz, sur le petit promontoire qui abrite cette anse, et à Porto-Moniz, où elle surgit au milieu des basaltes. À Porto-Santo, elle apparaît sur Pico-de-Facho, point culminant de l’île; on la retrouveencore au sommet de Pico-Branco et d'Anna-Ferreira, ainsi que sur la croupe des principales montagnes.

ous ne vimes pas sur les strates du Sombrerito le trachyte verdâtre d'Ucanca, mais vers les escarpemens des Cañadas nous trouvâmes l'eurite porphyroïde dont nous avons parlé précédemment. En suivant la crête des montagnes, on atteint bientôt le pic d’Æ/mendro, où la retinite noïre d'Ucanca reparaît de nouveau disséminée, avec de gros blocs de trachyte brun, homogène , au milieu d'immenses couches de tuf blanc, tendre, passant à l’état de tripoli.

Plus bas, le massif de la montagne est coupé par une gorge profonde (las bocas del Tause); ensuite la chaîne continue à suivre la ligne de circonvallation jusque vers la grande brêche de Vilma, où elle est toutà-fait démantelée. Les mornes appelés &iro del Guancheet Roque de Chabado n'offrent rien de particulier dans leur constitution géologique. Ce sont les mêmes roches que nous avons décrites et qu'on retrouverait probablement dans les autres lambeaux de la chaîne, si elles n'étaient recouvertes par les éruptions modernes. Dans la partie septentrionale du cirque, le trachyte reparaît sur le roc de /a Fortaleza ; mais 1l n'existe pas sur les sommités du nord-ouest. Ce groupe de montagne, entièrement isolé du système central, appartient à la formation basaltique: M. de Buch en le comparant à Madère ne savait pas que cette île renfermait des trachytes dans deux différens endroits.

Nous terminerons cette revue des trachytes de Ténériffe en parlant des sources qui se trouvent comprises dans cette formation. On en distingue de deux sortes : celles qui fournissent des eaux potables, pures et limpides; et celles dont les eaux sont acides et salées. La question de l'origine des sources a été long-temps débattue entre les physi-

ciens ; les uns les attribuent aux vapeurs atmosphériques qui se dissolvent en rosée, où tombent en pluie et en neige; les autres, les faisant provenir des réservoirs souterrains, supposent que les vapeurs d'eau se refroïdissent graduellement en passant par les couches supérieures jusqu'à ce qu'elles jaïllissent en fontaines à la surface du sol. La température des eaux minérales tend à confirmer cette dernière opinion, que nos observations sur les sources de la région trachytique appuient encore de nouvelles preuves. La source del Traste, dans les environs de Chasna, est la plus abondante de celles qu'on rencontre dans cette région (1); elle s'échappe à travers une couche de tuf intercalée entre deux massifs de roches dures, parcourt d'abord le beau verger du marquisat de las Palmas et va porter la fertilité dans les autres jardins de Villaflor.

Dans l'intérieur du cirque des Cañadas, entre les Æzulejos et los Roques, on trouve une petite source d'eau douce, connue des bergers sous le nom de Fuente de la piedra : la température de ses eaux était à 9° 22 C. le 21 décembre à onze heures et demie A. M., et celle de l'air marquait 11° 11, l'atmosphère étant chargée de brouillards. D'après les observations de M. de Buch, la température de la source de l’4ngostura, située à 6,400 pieds au-dessus du niveau de la mer, était au mois de mai à 5° 7 C., tandis que celle de l'air s'élevait à 12 3.

Les eaux aiïgres et piquantes de Ténériffe doivent contenir une

grande quantité d'acide carbonique (2) et plusieurs sels en dissolution;

(1) Nous n’avons pas cru devoir ranger la source del Malabrigo parmi celle de cette région, attendu qu’elle filtre au travers des terrains d’éruptions modernes, bien qu’elle prenne naissance peut-être dans la formation trachytique.

@) M. L. deS. Mouzinho d’Alburquerque, durant son exploration de l'ile de San-Miguel des Açores , a fait l'analyse des eaux acidulées de Ja source d’Agua azéda, située dans la vallée das Furnas. D’après les observations du savant portugais , ces eaux se soutiennent constamment à 17° C. et contiennent un volume d’acide carbonique égal à celui du liquide, plus les substances suivantes :

Carbonate de fer. . . . .. FU 00007.

id. eTGhAUX EE 0; 035:

id. desoude ee Fr 0,140.

leur température, qui diffère de celle des eaux douces, fait supposer qu'elles ont à peu près la méme origine que les vapeurs aqueuses du Pic, dont nous parlerons bientôt. 11 n'est pas probable qu’elles proviennent des eaux pluviales qui, selon l'opinion admise, alimentent les autres sources, car leur température est beaucoup plus élevée. L'hiver, lorsque les eaux des pluies viennent se mêler aux eaux des sources acidulées, celles-ci se refroidissent et perdent une partie de leur aigreur. Ce fut dans cet état que nous trouvämes la Fuente del Encage,en décembre 1828, tandis que la source d’AÆgua Azria, située au-dessus de la région des nuages et hors de l'influence des vents pluvieux, conservait toujours son acidité et paraissait fort peu altérée par la saison.

L'observation que nous fimes à cette station , le 21 décembre 1828 à dix heures du matin, donna les résultats suivans : |

Température de l'air, à l'ombre. . . . . 8, 33 C. id. id. ausoleil es 7 15°, 56 td. de EAU. 22 rte: 13°, 33

Nous trouvâmes cette eau constamment à la température indiquée à toutes les heures du jour et de la nuit, car notre ami D. José Naudd bivouaqua aux alentours de la source, depuis le 21 jusqu'au 23 décembre, malgré le froïd qu'on éprouvait alors dans cette haute région après le coucher du soleil. La nuit, le thermomètre descendait audessous du point de congélation, et pourtant les eaux de la source conservaient le même degré de chaleur. |

Suléites desoude HE NERe 0,016.

Hydrochlorate de soude. . . . . 0,048.

et quelques vestiges de matière organique, probablement de la barégine. (Voy. Observac. sobre a Itha de San-Miguel. Lisbonne , 1826, pag. 42.)

Nous regrettons beaucoup de ne pouvoir donner à la suite de cette analyse celle de l’ Agua A gria de Ténériffe. Nous avions fait transporter sur les lieux, et à grands frais, tous les instrumens nécessaires à cette opération qu’un jeune physicien espagnol avait voulu entreprendre, mais qu'il ne put réaliser. Trop confiant dans la réussite de cette analyse, nous négligeâmes nous-mêmes d’examiner l’eau avec les réactifs.

La source de Fuente salada, située dans le grand cirque, nous offrit le même phénomène le 28 décembre, à deux heures après midi; la lempérature de l'eau était à 16”, 67 C., tandis que celle de l'air environnant ne sélevait pas au-dessus de 13°, 34. Aïnsi, la chaleur de cette source était à peu près celle de l’Ægua- Azéda de San-Miguel, et il est probable que l'observation de Mouzinho sur l'égalité constante de température des sources de la vallée das Furnas peut s'appliquer aussi aux eaux minérales des Canaries.

Plusieurs autres fontaines naturelles, douces ou acides, jaillissent des terrains trachytiques ; mais la quantité d'eau qui émane de ces dernières est fort restreinte, el la différence de leur température, comme nous l'avons déjà observé, semble indiquer une autre origine, bien qu'elles soient peu éloignées des sources d'eau douce. Ces différens spécifiques ajoutent de nouveaux faits à l'histoire physique du globe, et seront appréciés, sans doute, par ceux qui s'occupent de considérations générales sur cette partie de la science.

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