‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 64 sur 93 · TERRAINS DE LEUCOSTINE ET DE BASALTE · texte numérisé non relu

TERRAINS DE LEUCOSTINE ET DE BASALTE

Quoique les leucostines aient été classées ordinairement parmi les laves, nous avons pensé devoir les réunir aux basaltes , à cause de leur liaison plus immédiate avec ces derniers. On trouve ordinairement les leucostines à la base des trachytes où elles forment presque toute la région subalpine de Ténériffe. Les terrains basaltiques occupent la partie inférieure de l’île où le trachyte et la leucostine ne sont pas à nu, et où le basalte lui-même n’a pas été recouvert par les éruptions modernes. Cette formation domine dans plusieurs endroits et embrasse, dans le nord-est, presque toute la chaîne de montagnes qui

s'avance jusqu'au cap d'Anaga, et celle qui s'étend au sud-ouest dans | ŒN les

la direction du cap de Teno. Dans la partie centrale elle atteint uné grande élévation, mais en général on la distingue difficilement des leucostines, car, malgré nos systèmes et les caractères qu’on a assignés jusqu'ici à ces sortes de roches, les basaltes de Ténériffe contiennent ‘presque toujours un peu de feldspath. On tombe dans la même incertitude lorsqu'on veut distinguer les leucostines ou les basaltes des courans de laves modernes, car ceux-ci renferment ordinairement les mêmes substances. M. de Buch, dont l'expérience et la sagacité ne sont Jamais en défaut quand il s'agit de juger de la nature des roches, a été le premier à reconnaître que les vrais basaltes des Canaries offraient la particularité d’être toujours recouverts par la Tosca (1). La roche à laquelle les habitans de ces îles ont donné ce nom est une pépérine ponceuse, blanchâtre, qui s'étend en nappe et contient parfois des cristaux de pyroxène et de feldspath. Elle est souvent mêlée de fragmens de basalte, et plus rarement de trachytes brisés en parcelles ou disséminés en blocs. Ces fragmens sont plus gros et plus nombreux dans les couches supérieures, du moins c'est ce que nous avons observé dans la vallée de Guimar. Sa pâte est aussi plus compacte, et dans certaines localités elle cimente à peine Îles parties hétérogènes qu'elle contient. Les blocs ou les fragmens basaltiques renfermés dans la tosca sontun peu altérés à leur surface, bien que leurs angles soient aigus. Les couches inférieures sont trèslégères et paraissent une agglomération de pierres ponces mêlées de débris de basalte. Ces terrains prennent alors une teinte jaunâtre et parfois légèrement rosée. La tosca est en général calcarifère , maïs ne fait effervescence avec les acides que pendant quelques instans. La facilité avec laquelle elle se dessaisit de son carbone est peut-être une des causes de son excessive fertilité dans les endroits où elle est plus ponceuse et par conséquent plus propre aux labours.

(1) Tosca provient sans doute de Tosco, grossier. En effet, cette roche a l'apparence terreuse et crevassée qui a fait donner le nom de calcaire grossier au calcaire inférieur du bassin de Paris.

Dans les couches supérieures, où elle est plus dure, son effervescénce est à peine sensible; aussi le sol qu'elle couvre est très-stérile. Toutefois les Canariens ont su tirer parti de sa compacité en la brisant par morceaux de toutes les dimensions et en l'employant pour les bâtisses et les murs de clôture. Ses couches varient d'épaisseur et d’étendue suivant leur éloignement de la région du pic et la position qu'elles affectent sur les versans des montagnes. Dans la vallée de Guimar, la tosca a une épaisseur de 20 à 30 pieds et couvre une grande étendue de terrain sur la bande méridionale de l'île. Elle monte aussi plus ou moins haut : à Chiñama, on peut la suivre jusqu'à 1,800 pieds (1); mais à la base du pic, du côté du nord, elle n'en dépasse guère 800 (2), tandis que plus loïn, près de Sainte-Croix, elle atteint à peine 150 pieds. Les Guanches recherchèrent les lieux où ses couches étaient plus épaisses, principalement le long des berges des ravins, pour s'y creuser des habitations. On montre encore dans le district de Guimar plusieurs grottes spacieuses appelées las cuevas de los Reyes et situées sur les bords du ravin de Chimisay. Ces excavations ont 18 à 20 pieds de long sur une hauteur de 6 à 8; quelques-unes sont divisées en plusieurs chambres qui communiquent entre elles. Les colons espagnols, à l'exemple des Guanches, se sont logés dans ces demeures souterraines, et en ont même creusé de nouvelles. IL en existe de très-vastes dans les environs d'Abona, maïs cest surtout à la Grande-Canarie que ce genre d'habitation est plus usité.

La tosca est extrêmement légère, sa pesanteur spécifique ne surpasse guère celle de l’eau dans les terrains où elle est plus friable et plus ponceuse ; le peu de cohésion de ses parties intégrantes et l'aspérité des fragmens basaltiques qu'elle contient sont autant de caractères qui doivent faire rejeter toute idée d'origine sous-marine. La puissance de

(1) Voy. de Buch, Phys. Beschr., pag. 217.

(2) Id. Id. pag. 209.

ses couches et leur multiplicité, à mesure qu'on se rapproche de la région du pic , feraient soupçonner plutôt qu'elle doit sa formation à des déjections boueuses sorties du grand cratère central. Quelle que soit du reste son origine, l'observation prouve qu'elle est toujours superficielle, car elle recouvre les basaltes et les leucostines, et ses couches agglomérées semblent s'être épanchées au-dessus de ces roches dures et compactes.

Avant de donner de plus amples explications sur les terrains compris dans la seconde zone, nous dirons un mot des ravins ou barrancos. Nous avons déjà parlé de ces gorges singulières qui ont entamé la formation basaltique en la déchirant de toute part (1), nous avons décrit et figuré les principales (2), nous complèterons maintenant ces premiers renseignemens par des observations d’un autre genre. Les ravins sont toujours coupés à pic, leurs berges sont très-rapprochées, ils pénètrent dans toutes les couches du sol en parcourant de grands espaces; quelques-uns coupent les pentes de l'île depuis les Cañadas jusqu'au rivage; les angles saillans et rentrans de leurs berges coïncident entre eux, et la même correspondance se fait remarquer de part et d'autre dans leur stratification. Vers la côte, leur embouchure prend beaucoup plus d'extension (Voy. Atlas, vue phytost., pl. 2). M. de Buch, dans sa description des Canaries, et M. Mouzinho, dans celle de l'île de San-Miguel des Açores, n'ont pas manqué de faire remarquer l'avantage qu'offraient les ravins pour l'étude géologique de ces pays; mais ce dernier est dans l'erreur lorsqu'il attribue leur origine à l'action des eaux (3). La plupart des ravins de Ténériffe, comme ceux de San-Mi-

(1) Voy. précédemment, Géog. descript., pag. 82.

(2) Id. 14. pag. 86; Atlas, vue phytost., pl. 3, et Part. hist., pl. 4, 32 et 46. L

(3) « Hum grande numero de ribeiras, que nos tempos chuvosos se tornäo caudalosas, tem retalhada » toda a ilha com ravinas profundas à que os naturaes chamäo grotas, cujas barreiras descarnadas, e » igualmente verticaes in muitos pontos, deixäo observar os stratos. » (Oéserv. sobre a ilha de San- Miguel, pag. 7.)

guel et des autres contrées, sont ordinairement à sec; les torrens ne les parcourent guère que dans la saison des pluies, et, parmi le petit nombre de ceux qui donnent issue aux eaux des sources, leurs ruisseaux coulent impuissans sur ün lit de basalte que les plus forts torrens ne sauraient entamer. Les masses d'eau qui se précipitèrent de la région du pic et emportèrent des villages entiers , lors du terrible ouragan de 1826, ouvrirent bien quelques ravines dans les terres meubles des vallées côtières et sur les pentes des montagnes, mais les barrancos conservèrent leurs formes primitives. Quelques-uns seulement restèrent encombrés de roches roulées et de gravier : dans le ravin de Quiguira , près de l'Orotava, ces dépôts s'élevèrent à plus de 50 pieds, et le barranco de las Cabezas fut comblé en partie par l'alluvion. Aïnsi, l'action des torrens les plus impétueux ne peut avoir creusé ces gorges profondes ; de plus grandes catastrophes semblent leur avoir donné naissance ; mais depuis long-temps les causes qui ont amené ces révolutions ont cessé d'agir.

La manière ingénieuse avec laquelle M. de Buch explique l'origine des ravins se lie à son système des soulèvemens. Nous la rapporterons ici. D'après les observations de ce géologue, presque tous les anciens cratères sont formés de trachytes : cette roche à été poussée à travers les couches de basalte et de diorite. Lorsque la force expansive des gaz comprimés a été assez puissante, de grands cratères se sont formés au milieu des matières rechassées au dehors. Quand cette force moins violente n'a pu percer la surface pour produire un cratère central, la masse s'est soulevée en forme de dômes ou de mornes tabulaires couronnant les sommets des montagnes, comme on en voit sur la crête des Cañadas (sombrerito), sur les hauteurs de Porto-Santo et ailleurs. Les basaltes (qui offrent toujours une stratification régulière) ont été soulevés en même temps que les trachytes et se sont adossés pour ainsi dire à cette formation en se fendani suivant leur inclinaison. De là ces longues crevasses qui rayonnent autour d'un centre

commun, Telle est la savante hypothèse qui a donné lieu à tant de discussions et qu'on a prétendu appuyer avec des chiffres. Les partisans de la théorie de M. de Buch ont été plus loin que leur maître; ils ont soulevé le globe dans tous les sens, et généralisant avant de préciser les faits, ils ont rapporté toutes les formations volcaniques à la même cause. Ainsi la question, de simple qu'elle était, est devenue complexe, et après bien des débats elle en est encore à son point de départ (1).

Tandis que la partie de Ténériffe qui renferme le noyau trachytique est toute découpée par les barrancos, il est un fait digne de remarque, c'est que les deux extrémités de l’île (nord-est et sud-ouest), qui sont presque entièrement basaltiques , n'offrent aucune de ces longues déchirures qui caractérisent si singulièrement les autres districts. Une chaîne de montagnes, soulevée peut-être comme la plupart de celles du globe, y donne naissance à des contre-forts qui séparent des vallées ou gorges plus ou moins étroites, maïs où l'on ne rencontre plus de véritables barrancos.

La grande vallée de l'Orotava, qui comprend tout l'ancien district de Taoro , quoique déchirée par plusieurs ravins, présente encore une autre apparence : elle est formée par deux longues montagnes qui descendent de la haute région, celle de la Resbala’ou de la Florida d'une part, et celle de Tigayga de l’autre. Les escarpemens de ces puissans contre-forts sont tournés vers l’intérieur de l'enceinte qu'ils embrassent. La vallée, selon M. de Buch, aurait été produite par l'affaissement de la partie du sol comprise aujourd'hui entre les deux berges mises à nu par suite de cette révolution, Ce géologue compare cet accident à celui du val del Bove sur les flancs de l'Etna. La vallée d'Ieod, bornée à l'occident par le /omo dé la Vega, celle de Guimar par

(1) Ceux qui voudraient approfondir cette question doivent lire attentivement la lumineuse exposition qu’en a faite M. de Buch à la suite de la géognosie des.îles Canaries. (Voy. Phys. Beschr., p. 323.)

( 303 ) la Ladera et les montagnes opposées, offrent une structure analogue, et leur formation serait due à un semblable phénomène. Ayant déjà donné une description orographique de ces localités (Voy. Géogr. descript.), nous n'ajouterons rien de plus à nos renseignemens, et reprendrons l'examen des roches de la seconde série.

La leucostine de Ténériffe est compacte et bleuâtre : elle couvre, comme nous l'avons dit plus haut, une grande partie de la région moyenne de l'île. Lorsqu'après avoir dépassé le Portillo, on s'avance vers les Cañadas, on trouve cette roche sur le versant des montagnes où elle s'étend en larges nappes. Sa surface, polie et glissante, sans cesse balayée par les vents:et la pluie, à pris dans certains endroits une apparence métallique. C'est dans cette formation qu'est située la caverne où s'abritent les voyageurs qui vont au pic (Voy. Part. hist. pl. 34). |

La leucostine est souvent parsemée de petits cristaux d'amphibole ; elle est parfaitement caractérisée à San-Nicolas, au-dessus de Garachico, où elle forme les grands escarpemens qui dominent la ville. On la rencontre aussi à la base des Roques de Guimar et dans beaucoup d'autres localités où il est facile de la confondre avec le basalte. Dans ces différens gisemens elle est accompagnée de la tephrine péridotique, belle roche à gros cristaux d'amphibole et toute criblée de cavités vésiculaires. Dans le ravin de Tamadaya, cette tephrine tire au noir ; dans celui de Badajos, elle est grisâtre, plus compacte et ressort en gros filons. À San-Nicolas, où nous l'avons trouvée aussi, elle se présente en masse et vient se mêler à la leucostine. Celle-ci est traversée en outre par des filons de basanite pyroxénique qui passent parfois à la dolérite vitreuse, mais dans laquelle pourtant le feldspath ne domine pas assez pour constituer une véritable dolérite.

Le système géologique qui domine dans la chaîne du nord-est ou d'Anaga a éprouvé des bouleversemens extraordinaires. Cette grande formation se compose de basaltes , de scories et de conglomerats diver-

sement stratifiés et entrecoupés par un réseau de filons basaltiques plus compactes que les couches qu'ils traversent. Il est résulté de cette disposition, et de la nature même des roches, que les massifs principaux, en se dégradant, ont découvert les filons qui ressortent en saillie, sillonnent les berges des vallées, traversent leurs thalwvegs et impriment à cette contrée l'aspect le plus bizarre. Quelques-uns descendent jusqu'à la côte et pénètrent assez loin dans la mer, où ils forment des récifs dangereux. M. de Buch pense que la crête de la chaîne n'est ellemême qu'un immense filon; maïs, pour admettre cette opinion, il faudrait supposer aussi une semblable origine à plusieurs autres lignes de sommités qui déterminent certains systèmes orographiques dans d'autres parties du globe. |

Les basaltes de Ténériffe sont ordinaïrement d'un noiïr plombé et contiennent toujours quelque peu de feldspath , mais les couches intercalées entre les massifs offrent plusieurs variétés. La plus remarquable est la stéatite blanche que nous trouvâmes, entre deux fortes couches de basalte, dans la vallée de los Batanes, en descendant vers la mer, à une lieue environ des falaises qui bordent la côte. On voit aussi des bancs de tripoli parmi les amas de scories et de tufs. D'autres couches semblent avoir été colorées en rouge-sanguin par le peroxide de fer, et cette variété, que nous classons parmi les rubrica est très-apparente sur le plateau de la Mesa de Tegina, où elle se montre en petits blocs prismatiques très-durs et fortement colorés. Ce rubrica est engagé entre deux couches de basalte amorphe, et ressort en quelques endroits en petites colonnes verticales d’un à deux pieds de haut, et de deux à quatre pouces de diamètre (1).

Au-dessus des basaltes, et non loin des rivages de l’île, on trouve un conglomerat de calcaire trèsmoderne, mêlé de fragmens basalti-

(1) Non loin de là, on trouve sur les collines de San-Roque un basanite lavique de la nomenclature de M. le professeur Brongniart, renfermant dans ses cavités des concrétions d’arragonite fibreuse.

ques. Ce calcaire, toul-à-fait superficiel, remplace la fosca dans ces localités : il contient près de la côte différentes coquilles marines ; mais plus haut il ne renferme que des hélices ou d’autres mollusques terrestres d'espèces actuellement existantes. Nous ne faisons qu'indiquer ici ce conglomérat, nous réservant d'en parler plus au long en traitant des formations modernes de Lancerotte et de Fortaventure. Lorsqu'en partant de Sainte-Croix, on monte vers la Laguna, on s'aperçoit que le système de montagnes du nord-est, qui embrasse toute la partie de l'île comprise depuis la pointe de Tegina jusqu'au cap d'Anaga , est entièrement isolé de celui du centre par le plateau des Rodeos. M. de Buch croit que cet isolement a été produit par des révolutions antérieures au soulèvement des Cañadas, et suppose un grand foyer volcanique préexistant dans l'emplacement de la vallée de la Laguna (1) et d’une partie de la belle plaine des Rodeos. Les caractères des roches qui forment la croupe de la montagne au pied de laquelle on a bâti la ville de Sainte-Croix sembleraient appuyer cette opinion. En effet , en montant la chaussée de la Cuesta, et après avoir dépassé les coteaux recouverts par cette {osca dure et stérile qu'on a rompue en divers endroits pour défricher les terres, on remarque sur le chemin des plaques de lave bleuâtre et toutes boursouflées. Ces laves ont l'aspect d’une pâte qui aurait pris différentes formes en se refroïdissant ; ses ondulations sont encore très-marquées, et pourtant les roches qu’elles ont produites ne sont pas modernes; la tosca les recouvre presque partout, mais il n'est pas possible de reconnaître leur point

(1) La vallée de la Laguna est ouverte du côté des Rodeos ; deux rameaux de collines escarpées , qui partent de la chaîne du nord-est , la bornent à l’orient et à l’occident ; vers le nord s'étendent les bois de Las Mercedes et toute la région forestière qui couvre les pentes des montagnes jusqu’au-dessus de Taganana. Un grand lac occupait autrefois le fond de la vallée ; Dampierre et plusieurs autres voyageurs en ont donné des descriptions ; il existait encore du temps du P. Feuillée , et ses eaux venaient battre alors contre les maisons de la ville qui porte son nom. Maintenant il est entièrement desséché par les défrichemens, et la vallée de la Laguna, couverte de petites maisons de campagne, rivalise déjà de fertilité avec les meilleurs terroirs de l’île.

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( 306 ) d'origine, Toutefois, on peut rapporter leur formation à peu près à l'époque des basaltes avec lesquels elles ont des analogies, bien qu’elles ne soient pas agglomérées par grandes couches, et qu'elles ne forment pas des massifs isolés. |

Les basaltes situés au dessous de ces laves, et qu'on peut si bien étudier dans les barrancos des alentours de Sainte-Croix, ne sont pas étendus en nappe; on les trouve toujours superposés par couches régulières et alternant avec les bancs de scories et de tufs. Vers le haut du Barranco santo, on voit une belle formation de basalte prismatique ; les cristaux de rhyakolite que contiennent ces roches. columnaires n'existent pas dans les laves des courans supérieurs. Ces différences dans les caractères des roches de cette partie de l'île, qui appartiennent à la série basaltique, démontreraient que la vallée de la Laguna et la plaine adjacente ont été le théâtre de grandes révolutions. La couche de terre argileuse qui domine dans ces deux endroits semble provenir en effet de quelque éruption boueuse ou bien devoir son origine à un tuf basaltique peu altéré par les feux. Cette terre argileuse remonte très-haut : sur les coteaux qui avoisinent les bois de las Mercedes , et dans le vallon, elle forme une couche de 20 à 30 pieds d'épaisseur, et en a presque autant sur le plateau des Rodeos. Plusieurs cônes volcaniques (montañetas) s'élèvent dans cette enceinte: les principaux sont ceux de Guamaza, d'el Boqueron, de Tacoronte et d'Agua Guillen ; maïs ces mamelons, la plupart cratériformes, ne semblent pas avoir produit des coulées de lave, si ce n'est celui qu'on appelle Monte Uredo, situé près de la chapelle de NS. de Gracia, d'où est sorti un ancien torrent que M. de Buch a suivi jusqu'à son cratère.

Le long de la bande orientale, en descendant vers San-Isidro, les pentes de l’île sont encore accidentées par d'autres cônes volcaniques : nous en avons indiqué plusieurs sur notre carte dans les environs de Greneto et de la Cuesta; le plus élevé (la Carbonera) est évasé à son

sommet.

Au sud de Sainte-Croix toute la côte n'est qu'un amas de basaltes. Les cristaux et les autres substances que nous avons déjà nommées (1) se trouvent mêlés à ces roches noires dont l'amoncellement va en augmentant à mesure qu'on se rapproche de la vallée de Guimar.

Il faut franchir les escarpemens de /a Ladera pour sortir de la vallée de Guimar. On entre alors dans le territoire de Las bandas; le sol devient plus uniforme; sa surface est moïns tourmentée; la tosca la recouvre presque partout, et l'on ne peut guère observer la stratification basaltique que dans les ravins qui coupent les talus (2).

Sur les versans du nord, après avoir dépassé les Rodeos, les basaltes reparaïssent de nouveau avec les mêmes caractères que sur la côte orientale dans les ravins de Goyonje, d’Acentejo et dans le Barranco Hondo, qui descendent vers les beaux sites de T'acoronte et du Sauzal. Deux cônes volcaniques, pareils à ceux de la plaine des Rodeos, dominent les villages de la Matanza et de la Victoria ; la forêt d’'Agua- Garcia couvre de ses arbres verts les collines des environs. Partout où les défrichemens permettent d'apprécier la constitution du sol, on reconnaît que cette végétation puissante a pris naissance dans une forte couche de tuf grisâtre, tendre, facilement perméable (3), et qui

“en se décomposant constitue un des meilleurs humus.

En se dirigeant toujours par cette bande de l'île vers les districts du

(1) On pourrait peut-être considérer ces roches comme des leucostines, car elles en ont toute l’apparence. Les cristaux de rhyakolite qu’elles contiennent sont très-petites, mais elles renferment en outre de grands et beaux cristaux d’amphibole.

(2) On trouve souvent dans ces ravins des pépérines rougeâtres bien caractérisées, Ces formations, de même que les leucostines, sont traversées par des filons de téphrine pavimenteuse remplie de bulles d’air. La coupe du ravin de Badajos, que nous avons reproduite (Voy. Atlas, pl. xrv, fig. 2), en fournit un exemple. La pépérine , dont l'inclinaison est de 25° vers l’est , est coupée par un filon de téphrine qui forme un angle d'environ 70°. Bien que l’amphibole indique le passage de ces roches aux vrais basaltes , nous devrions peut-être considérer toute cette section de l’île comme faisant partie de la série des leucostines.

(3) Ce tuf, desséché et réduit en poussière, prend l’apparence de cendre volcanique ; mais, considéré dans sa compacité, nous n’hésitons pas à le ranger dans la série basaltique, attendu qu’il contient les mêmes minéraux que les roches de cette division.

nord-ouest, on atteint bientôt les coteaux de Saïinte-Ursule, et l’on descend alors le contre-fort qui borne à lorient h riante vallée de l'Orotava. Cette longue montagne part de Pedro Gil et se projette jusqu'à la mer. La coupe que M. de Buch a donnée de ce littoral (Voy. son ouvrage , p. 207) fournit de précieux renseignemens pour l'étude de la région basaltique de l’île (1). On peut sur ce simple croquis se faire une idée assez précise de toutes les modifications qu'affectent les roches de cette série, soit dans leurs élémens constitutifs, soit dans leur superposition relative. Tous les ravins du district de Taoro présentent un système de stratificalion analogue , et qu'on peut, pour ainsi dire, étudier sur place, mais l'énumération des innombrables couches que ces déchirures du sol ont mises à découvert n'apprendrait rien de bien nouveau. Pendant notre séjour à Ténériffe, MM. Auber et Alison suivirent le ravin de Zlarena depuis son embouchure jusqu'à son origine, pour recueillir des échantillons de toutes les couches et tenir compte de leur nombre dans l'ordre de leur superposition. Cette collection, que nous avons examinée, offrait un assemblage curieux de basaltes gris, noirs ou rougeâtres, compactes, homogènes, plus ou moins chargés de cristaux. La variété des tufs, scories et des autres produits argileux ou ponceux, n'était pas moins remarquable. M. de Buch a exploré de la même manière les berges escarpées du contre-fort de Tygayga, et en a classé les différens produits (2). Les résultats de son examen prouvent évidemment que la constitution géologique de ce district est par-

tout la même.

(1) M. de Buch décrit ainsi les couches qui forment les falaises de ce littoral en les suivant de bas en haut : 1, conglomérat basaltique; 2, basalte solide; 3, banc de basalte scoriforme divisé en plusieurs couches ; 4, gras blocs de basaltes peu cohérens ; 5, banc d’argile rouge de brique de trois pieds d’épaisseur. Toute cette masse a 63 pieds d’élévation et est recouverte au-dessus par la tosca.

(2) Voici l’ordre de ces couches en les suivant depuis le Realejo d’en haut (e/ Realejo de arriba) : 1, forte couche de conglomérat basaltique; 2, tuf basaltique ; 3, basalte très-compacte vers le milieu des falaises : 4, tuf ponceux ; 5, conglomérat ; 6, basalte compacte ; 7, tuf ponceux ; 8, conglomérat ; 9, basaltes avec soufflures et cavités. d

La montagne de Tigayga se prolonge jusqu'à la mer , où elle se termine en falaises. La série des basalies et des couches intermédiaires se fait aussi remarquer sur ces escarpemens; les fragmens éboulés de cette formation ont recouvert la plage de leurs débris. Le rivage a reçu le nom del Callado à cause des galets qui l'encombrent : à la marée basse, il faut passer sur cet amas de roches roulées pour aller à Garachico. Au pied de l'escarpement qui borde la côte, les couches inférieures se divisent en colonnes prismatiques très-compactes, tandis que dans les strates supérieurs les basaltes sont de plus en plus remplis de soufflures et de cavités. Ce dernier caractère domine plus encore dans les couches du haut des falaises ; les ondulations qu'elles forment sembleraient avoir été produites par une matière qui aurait coulé. M. de Buch a cherché à s'expliquer l'origine des basaltes columnaires du Callado, et en général de toutes les formations analogues : suivant cet habile géologue, la pression de la masse aurait dégagé des vapeurs chaudes, un vide en serait résulté, et la matière comprimée aurait pris, en se contractant, la forme de colonnes. La dilatation des vapeurs chaudes, comprimées dans les massifs basaltiques à l'époque de leur apparition, aurait produit en même temps toutes les cavernes situées dans les couches supérieures. Cette opinion nous semble très- vraisemblable, et il suffit pour s'en convaincre de visiter les nombreuses grottes naturelles que les Guanches choisirent pour demeure , et dont on se sert encore aujourd'hui dans quelques districts pour renfermer les bestiaux.

Depuis le contre-fort de la 7 ega, qui nes la vallée d'Icod du nord au sud , jusqu à la pointe de Teno, toute la côte est flanquée d'escarpemens pareils à ceux du littoral de l'Oratova et disposés souvent par larges assises (1). La route passe d'abord au pied des vertes falaises

(1) Dans la forêt de los Silos (monte del Agua), on trouve une roche qui diffère de toutes celles des environs. C’est un basanite compacte péridoteux ; les peridots-olivines sont d’un jaune-orangé très-remarquable. La roche contient en outre quelques petits cristaux de rhyakolite.

(310 ) du Guicho, de las Aguas et de los Batanes (Voy. Part. hist., pl. 22), puis après avoir traversé Garachico et sa plage hérissée de récifs (Voy. même part., pL 21 ), on remonte les coteaux du Daute pour arriver à Buenawista, bourg le plus important de ce littoral (1).

À partir de là commence un autre groupe de montagnes basaltiques, celui de l'ouest dont nous avons déjà fait connaître la constitution géologique (Voy. précédemment Géogr. descrip., p. 94 et suiv.). Il serait donc superflu de revenir sur nos descriptions au sujet des filons qui traversent les différens massifs. Nous ne nous étendrons pas davantage non plus sur les Bufaderos de la côte de Teno. Ajoutons seulement que les basaltes columnaires qui bordent cette partie de l'île sont les mieux caractérisés de tous ceux de Ténériffe (2).

Les principales sources de l'île se trouvent dans la série de roches que nous venons de décrire. Elles sortent ordinairement des couches interbasaltiques de scories et de pépérines. Leurs eaux contiennent en général très-peu de matières étrangères en dissolution; toutefois les sources de la bande méridionale présentent à cet égard quelques différences, et cette circonstance a fixé plus particulièrement notre attenlion; nous en avons essayé plusieurs au moyen des réactifs, mais il reste encore beaucoup à faire.

Donnons d'abord une idée générale des eaux de ce système.

Les sources de la chaîne du nord-est où d'Anaga paraissent être alimentées en grande partie par les vapeurs aqueuses que les vents alisés tiennent amoncelées autour des forêts. Chaque vallée a son ruisseau, le territoire de Tegina est un des mieux arrosés. Le val du Bufadero, ceux de San- Andrès, de T'aganana, de los Batanes et des deux T egueste, sont parcourus par des torrens qui coulent sur des lits de basalte. Les

(1) Les caboteurs ne peuvent aborder sur cette côte qu’au port d’e/ Buen-Jesus , petite anse située au débouché d’un ravin et entourée de toute part d’escarpemens dangereux.

(2) Ces basaltes ressemblent beaucoup à ceux de l'Irlande et ne contiennent pas de cristaux de hyakolite.

eaux des fontaines de Sainte-croix ont été amenées à grands frais de cette même chaîne par le barranco de Æ/media. Celles de Laguna proviennent des sources de las Mercedes situées dans ce groupe de montagnes; mais dans tout le bassin de l'ancienne capitale on trouve l'eau à une certaine profondeur, non-seulement sous l'emplacement de l’ancien lac, mais encore dans les jardins de la ville. L'industrie des Canariens et l'usage croissant des noriahs rendront bientôt cette plaine aussi fertile que les Auertas d’Alicante et de Valence.

Sur les bords des Rodeos on trouve les sources d’Ægua-Guillen et de l'Esperanza , et plus loin celles de la forêt d’Ægua-Garcia. Les villages de Matanza, Sausal, Victoria et Santa-Ursula, ont aussi leurs fontaines. naturelles, et la source de Martianez sort du même massif, tout près du littoral. |

La source la plus importante de la vallée de l'Orotava, celle de l'Agua-Mansa appartient probablement aux trachytes, mais la chaîne de Tigayga fournit plusieurs sources dont la plus importante est celle qui en sortant du vallon de la Laura (Voy. Atl., vues phyt., pl. 5) va porter ses eaux aux Éealejos. De cette chaîne surgissent aussi las Aguas del rey, utilisées pour le service du port de l'Orotava, les sources du Burgado, de la Gordejuela (Voy. Part. hist., pl. 5 et 17) et de la Rambla de Castro. Beaucoup d’autres filets d'eau moins considérables sortent des berges des ravins : à l'extrémité du grand contrefort de Tigayea, les nappes d'eau qui ont suivi les couches intercalées entre les basaltes, jaïllissent des falaises et viennent tomber inutilement sur la plage du Callado.

Les eaux qui s’échappent du contre-fort de la Vega baïgnent la jolie vallée d’Icod de los Vinos (Voy. Part. hist. pl. 30); vers la côte se trouvent les belles cascades del Guincho et de las Aguas de Garachico (Voy. Part. hist., pl. 22). Plus loin, des sources abondantes arrosent la campagne del Daute ; celles de la forêt de los Silos s'écoulent par le ravin de las Cuevas Negras ; elles filtrent au Monte de Agua d'un haut

talus de tufs basaltiques que couronne une masse du basanite compacte péridoteux dont nous avons déjà parlé. Buena Vista reçoit ses eaux de la vallée du Palmar et possède en outre la fuente del cuervo, qui surgit au milieu du basalte de la côte et arrose la belle propriété du comte de Siete Fuentes. A l'occident de ce bourg, la vallée de Bujamè et le Fincon ont aussi leurs petites sources.

Les montagnes basaltiques de la partie occidentale ne versent pas leurs eaux du côté de Teno; le petit ruisseau qui filtre du ravin d'Itoba suffit à peine aux besoins de la population, tandis que le versant oriental est assez bien arrosé. Un torrent impétueux s'échappe de la base du Taroucho et va porter la fertilité dans la vallée de Masca.

Les eaux du midi de l’île sont généralement considérées comme lourdes par les habiïtans de las bandas, mais celles des barrancos de Badajos et de las Aguas n'ont pas ce caractère, elles ruissellent abondamment des berges escarpées de ces ravins et ont été mises à profit par les populations agricoles de Guimar. Lx fontaine de Taco, située dans le barranco de ce nom, entre le village d'Arico et la mer, sort d'une berge ainsi stratifiée : 1" couche supérieure, la tosca ; 2°, péperine ; 3°, forte masse de basalte compacte; 4°, pépérine ; 5°, autre couche de basalte compacte ; 6°, conglomérat basaltique assez dur. L'eau sort à la jonction de la deuxième couche de-basalte avec le conglomérat de la sixième. Elle est réputée tiède. Le 9 décembre 1828, à 2 heures p. m., l'air à l'ombre marquait 19° 44 C., tandis que l'eau à la source marquail 20° 55 C. Essayée avec des réactifs, elle donna par l’acétate de plomb un précipité blanc et épais montrant la présence de beaucoup d'acide carbonique; par le nitrate d'argent, un précipité laiteux indiquant une certaine quantité de sel commun. L'expérience faite avec un sel de baryte après le précipité obtenu par l'atétate de plomb, ne donna aucun résultat ; il en fut de même avec l'acide oxalique et avec le prussiate de potasse. Aïnsi, cette eau ne contient ni acide sulfurique, ni chaux, ni fer. L'absence de ces deux dernières substances est remar-

quable, puisque le basalte contient beaucoup de fer et que plusieurs sources voisines sont éminemment calcaires. La fontaine de Ciperchi, entre Fasnea et Arico, et celle de Chaxane, située dans ce Voisinage , donnèrent les mêmes résultats, mais les eaux de Chaxane étaient plus limpides. La source de Fasnea, au contraire, contient une quantité très-considérable de carbonate ‘de chaux qu'elle dépose sur ses bords et sur tous les objets environnans. Elle forme aussi dans son courant des véritables pisolites parfaitement rondes, si dures et si luisantes qu'on les croirait d'abord formées en grande partie de silex, mais elles se dissolvent entièrement dans les acides. Nous n'avons pas fait d'expériences sur les eaux de Tamadava, del Rio, et de la Juente de los Sauces (Voy. Part. hist., pl. 35). Nous n'avons pas essayé non plus celles de la Grenadilla qui ont la réputation d'être légères et très-pures. Les belles nappes d'eau qui tombent des berges du ravin de l'Enfer couvrent les roches d'une forte incrustation calcaire, colorée en dehors par quelque substance végétale à nuances de pourpre. Réunies en torrent, elles vont arroser le marquisat d’Adexe et servent aux usages journaliers, mais les habitans ne les boivent qu'avec appréhension.

M. de Buch a fait les observations suivantes sur quelques-unes des sources de la série basaltique.

6 mai 1815, source de Martianez, 140 2 Réaum., température constante, 8 mai, las Aguas del Rey, 14 3 id.

7 juin et 8 septembre, même source, 14 8 id.

1# juin, source de la Gordejuela, 13° 3 id.

6 septembre, même source, 14 1 Ts

De ces résultats, en ajoutant la température d'une source de l'île de Palma et d'une autre de Lancerotte, M. de Buch déduit que la température moyenne du sol étant de 14° 4 Réaumur, et celle de l'atmosphère à Sainte-Croix étant, selon Escolar, de 17° 3 Réaumur, la température moyenne de l'air surpasse celle du sol de près de 3 degrés. Ce qui confirmerait l'opinion de M. de Humboldt, émise pour la pre-

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mière fois dans les Annales de Gilbert, tom. 24, pag. 46, que dans les basses latitudes, la température de l'atmosphère surpasse toujours celle du sol. Cette observation est du plus haut intérêt pour l'histoire physique et géologique de notre globe; maïs il nous semble que pour ce qui concerne les îles Canaries, on ne saurait encore rien avancer de bien positif, car les données ne sont pas suffisantes. Il est surtout dans cette question une remarque importante, c'est que les trois sources de Ténériffe citées par M. de Buch sont toutes situées sur la côte nordouest de l'île, tandis que la température moyenne de Sainte-Croix, placée sur la. côle sud-est , est considérablement plus élevée que celle . du port de l'Orotava, en même temps que les températures moyennes de Santa-Cruz de la Palma et de l'île de Lancerotte diffèrent de toutes les deux. Ainsi, quoique la probabilité soit en faveur de l'opinion de M. de Buch, la question ne nous paraît pas encore tout-à-fait résolue.

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