SYSTÈME DE VOLCANISATION MODERNE
Parmi les formations dépendantes du système de volcanisation moderne, nous placerons en première ligne le pic de Teyde, quiembrasse dans ses rapports tous les autres cônes d'éruption disséminés autour de sa base, sans en excepter ceux de Guimar , situés sur les pentes méridionales des montagnes des Cañadas (1). Il est probable que toutes ces bouches sont autant de soupiraux du volcan central. Les cratères du Teyde et du vieux pic (Pico viejo) s'étant obstrués, les feux souterrains se seront ouvert de nouvelles issues en communication avec le grand
(1) M. de Buch a observé avec raison que, malgré leur position isolée, ces volcans n'étaient guère plus éloignés du Teyde que d’une lieue en ligne directe.
foyer (1). Il n'existe donc qu'un seul et même volcan à Ténériffe, et ses ramifications s'étendent peut-être dans tout l'archipel canarien.
D'après les descriptions que nous ayons données du cratère des Cañadas, il est bien établi que toutes les roches comprises dans cette vaste enceinte appartiennent exclusivement à la série des trachytes anciens : en poursuivant maintenant nos observations sur les autres points de la région culminante de l’île, nous verrons que le vieux pic et le Teyde lui-même, qu'Escolar a si heureusement appelé Æ7 Aijo de las Cañadas, forment un même massif dont les produits rentrent dans la catégorie des trachytes modernes.
Les voyageurs qui tentent l'ascension du pic prennent presque tous la même route, celle de la vallée de l'Orotava, en remontant les pentes du nord-ouest. Lorsqu'en suivant ce chemin on est parvenu au sommet du pic, on découvre du côté du sud-ouest la grande Caldera de Pico viejo; mais de cette haute station l'œil ne saisit qu'à demi les formes géognostiques des terrains inférieurs, et l'on ne conçoit pas bien tout d'abord l'agglomération de cet énorme massif qui réunit aujourd'hui plusieurs cônes ensemble (2). La connaissance exacte du Pico viejo est due à M. Cordier: ce géologue, prenant une route nouvelle, monta au pic du côté d'Icod, et reconnut le premier l'emplacement d’un vaste cratère situé au sommet de la montagne de Chahorra. Nous avons consigné dans la partie géographique les intéressantes observations de M. Cordier relatives à ce volcan (3) ; M. de Buch en a donné après lui une description très-détaillée (4).
Pour bien comprendre les relations qui existent entre le Teyde et la grande éminence qu'on a appelée tour à tour Chahorra, Pico viejo,
(1) Cette opinion est devenue populaire aux Canaries : les habitans appellent respiraderos del Teyde tous les nouveaux volcans qui se sont formés aux alentours du pic. Ils ont aussi donné le nom de narices del Teyde à deux anciens soupiraux situés sur la montagne de Chahorra.
(2) Voy. les renseignemens que nous avons déjà donnés à ce sujet, Géog. descript., pag. 89.
(3) Voy. précédemment , pag. 52.
(4) Voy. Physical Besch., pag. 233.
Pico quebrado, etc. il faut se placer à l'ouest du pic. Alors les crêtes du massif central se dessinent distinctement, le Teyde apparaît au centre et domine d’un côté Montaña blanca et de l'autre le vieux pic (Vory. Atlas, pl. x1v, fig. x1). Ainsi, en partant des bords de l'immense plateau qui entoure le Teyde pour gravir jusqu'au sommet culminant de l'île (le Piton), on compte quatre cratères bien distincts. D'abord, le cirque primordial et gigantesque des Cañadas, auquel a succédé la Caldera du Pico viejo, puis le Teyde, ou le Pic proprement dit, qui sest élevé sur ses ruines, et dont le cratère obstrué (24 Rambleta) a vomi des torrens dans toutes les directions; ensuite , le Piton, qui couronne l'énorme cône, et dont la cime, creusée en solfatare, atteste encore par un dégagement continuel de vapeurs chaudes l’état d'incandescence du volcan central.
Il ne nous reste rien à dire sur les Cañadas et sur la priorité de cette formation : nous concentrerons maintenant toutes nos observations sur les trois autres cratères que nous venons d'indiquer.
En franchissant le défilé du Portillo de la villa entre l'extrémité méridionale du contre-fort de Tigayga et les pentes du Llano de Manja, on voit lout-à-coup surgir le Teyde dans la direction du sud-ouest. Il apparaît au loin comme une immense pyramide ; ses flancs sont sillonnés de torrens de lave noïre qui tranchent sur les nappes blanches et ponceuses dont il est revêtu. À cette distance on le croirait couvert de neige, et c'est probablement à cette apparence qu'il faut attribuer le nom de Nivaria que les anciens donnèrent à l’île du Pic, car la présence de la neige sur ce volcan est beaucoup plus rare qu'on ne le croit (1). De cette première station on aperçoit déjà distinctement l’assise de la Rambleta et le Piton qui la domine (Voy. Atlas, pl. xiv, fig. vi). A
(1) Pendant les hivers de 1828 et 1829, il n’est point tombé de neige sur le pic jusqu’au 12 janvier ; mais en 1830, qui fut pour l’Europe une année de grand froid , la neige séjourna long-temps sur les pentes du Teyde, et descendit même jusque sur la lisière des forêts de lauriers.
mesure qu'on pénètre dans le cirque des Cañadas, le Piton se dessine mieux au-dessus du cône inférieur (Voy. id. fig. vu) ; plus près encore le cratère de la Rambleta semble s'élargir et le Piton s'abaisser (Voy. id., fig. vin); enfin lorsqu'on arrive à la base du Teyde (/as faldas), le pyramidion disparaît ; la masse de la montagne et l'encombrement des roches qui bordent la Rambleta en interceptent la vue (Voy. id. , fig. IX).
La masse entière du Teyde s'élève à 3,030 pieds au-dessus du plateau des Cañadas. La hauteur relative du Piton, à partir de l’assise de la Rambleta, est de 438 pieds (1), Le cratère du sommet a 2 à 300 pieds de diamètre, et nous avons évalué sa profondeur vers le bord le plus élevé à environ 195 pieds (2). Sa forme est elliptique, et ses bords sont
(1) D’après les observations barométriques de Borda, calculées par Mathieu , la base du Piton serait de 11,352 pieds au-dessus du niveau de la mer, et le sommet à 11,856 pieds ; le Piton aurait dès-lors 504 pieds de hauteur relative ; mais il faut noter que, dans cette opération, l’observation barométrique donna au pic 426 pieds de plus que la mesure trigonométrique.
D’après les évaluations de D. Domingo Mesa , la hauteur absolue du plateau des Cañadas » prise à la base septentrionale du Teyde, serait de 8,400 pieds, et celle de l’assise de la Rambleta de 10,992. La hauteur relative de toute la masse du Teyde et celle du Piton ont été déduites de ces données en admettant le chiffre de 11,430 pieds , résultat de la mesure trigonométrique de Borda , comme le plus probable pour la hauteur absolue du pic. (Voy. dans la relation de M. de Humboldt, 7 0yag. aux régions équinox., tom. 1, pag. 275 et suiv., la note relative à toutes les déterminat. de hauteur qui ont précédé la sienne et ce que M. de Buch a écrit sur ce sujet, Physical. Besch., pag. 97.) — (Berrneror » Notes.)
(2) Les différens voyageurs qui sont parvenus au sommet du Piton ne sont pas d’accord sur les dimen-sions de son cratère.
En 1715, Édens évalua sa profondeur à 40 vares du côté du midi; il lui en assigna 140 dans sa plus grande largeur, et 10 seulement dans sa partie la plus étroite ; mais ce dernier chiffre ne peut être exact. (Voy. Transact. philos., année 1716.)
Le P. Feuillée, d’après le rapport de Varguin, son élève, dit que le grand diamètre est d'environ 40 toises et Le petit de 30. (Voy. sa relation manuscrite à la Biblioth. roy.)
Suivant la mesure d’O’Donnel, il aurait 550 vares de circonférence (environ 236 toises).
Lors du voyage de Lapeyrouse, Lamanon mesura aussi le cratère du Piton, le 17 octobre 1791, et d’après ce naturaliste le grand axe serait de 50 toises.
En 1799, M. de Humboldt évalua le plus grand diamètre à 300-pieds et Le plus petit à 200. Ce savant voyageur prit un dessin du cratère. (Voy. sa relation dans le V’oyag. aux régions équinox., tom. 1, pag. 215, et son Ailas pitioresque , pl. Liv.)
En 1803 , M. Cordier estima sa profondeur à 110 pieds. (Voy. Journal de Physiq., tom. vn, pag. 62.)
En 1815, M. de Buch dit que la circonférence entière du cratère ne dépasse pas une demi-lieue. Sa profondeur, vers le point le plus élevé, -est de 160 pieds, mais ailleurs elle n’est guère plus de 100 pieds.
comme démantelés, surtout vers le sud-ouest (1). Le côté occidental est le plus élevé. Les roches qui cernent le cratère laissent voir la substance dont le Piton est composé. C'est un trachyte gris ou jaunâtre ürant plus ou moins par la décomposition au brun rouge. Il est criblé de petits trous et parsemé plus ou moins de cristaux de rhyakolite. M. de Buch croit qu'il forme des couches qui plongent du nord-est au sud-est. Au fond du cratère, la roche est entièrement décomposée par les vapeurs chaudes qui s'exhalent de cette solfatare (2), et se fond en une substance humide, pâteuse et rougeâtre, sur laquelle on remarque une efflorescence de soufre cristallisé ; dans quelques endroits elle est blanche et moïns pâteuse. Elle ne brûle pas et peut se pétrir dans la main, mais elle se durcit bientôt dès qu'elle cesse d'être imbibée par les vapeurs. La couche paraît avoir peu d'épaisseur, car en enfonçant un bâton on rencontre souvent du vide; on le retire alors humide et fumant comme si on l'eüt plongé dans une chaudière d'eau bouillante ; dans les endroïts où la couche est plus épaisse et plus molle, il ressort couvert d'une croûte sulfureuse.
Il s'échappe d'épaisses vapeurs de cette solfatare, principalement par les nombreuses crevasses qui se sont ouvertes dans l'intérieur ou sur les bords du cratère ; elles s'exhalent par intermittence et sont accompagnées d'un bruit sourd. Les paroïs des crevasses sont tapissées de soufre cristallisé en aiguille ; la largeur de ces petits soupiraux varie depuis un jusquà six pouces de diamètre (3). Ces vapeurs, selon
Enfin , il est encore question de cette mesure dans plusieurs autres ouvrages. (Voy. J’oyage de la
Flore, tom. 1,,pag. 94, et le Voyage de l'Astrolabe, tome 1* de la Relation du capitaine d’Urville, etc.) (BertaeLzor, Votes.)
(1) A l’époque de ma seconde ascension, le 9 juillet 1827, je remarquai que les trombes d’eau qui s’étaient précipitées sur la région du pic pendant le terrible ouragan de 1896, avaient ruiné les bords du cratère du côté du sud-ouest. (BerrneLor, Notes.)
(2) La chaleur que l’on éprouve dans le cratère ne permet guère d’y rester long-temps ; toutefois l’état de sa température présente des variations notables en comparant entre elles les observations de différentes époques. Lorsque , le 4 juillet 1825, je parvins pour la première fois au sommet du pic, je traversai Le fond du cratère du nord au sud ; je m’arrêtai même pendant plus d’un quart d’heure près de
M. Cordier , ne se composent que de soufre et de l'eau parfaitement limpide. Elles ne contiennent ni acide sulfurique, ni soude, ni hydrogène. Ce géologue a observé en outre qu'à côté du soufre il se formait sur les paroïs des crevasses des croûtes minces d'opale.
L'extérieur du Piton est tout recouvert de pierres ponces qui ont été lancées probablement de son cratère. Elles sont très-blanches, et contiennent beaucoup de cristaux de rhyakolite. Lorsqu'après avoir atteint l’assise de la Rambleta, on veut gravir avec moins de difficulté les pentes inclinées du Piton, il faut éviter ces amas de pierres ponces, et choisir ses pas sur une des arêtes de trachyte qui partent du sommet et descendent en divergeant le long du petit cône. Elles sont pareilles à la roche des bords du cratère supérieur, et ressortaient en saillie au commencement du siècle passé, mais aujourd'hui elles sont recouvertes en partie par les éboulemens des pierres ponces. Le P. Feuillée, qui visita ces lieux en 1724 et fit un dessin très-exact du Piton (1),
la crevasse la plus large et dans laquelle j’enfonçai tout le bras pour en retirer des cristaux de soufre. La chaleur était alors très-supportable. Le 9 juillet 1827, à l’époque de ma seconde ascension , la chaleur était excessive; je ne pus rester long-temps au même endroit tant le sol était brülant dans l’intérieur du cratère , ies vapeurs en sortaient abondamment et sans interruption, l’odeur sulfureuse était
insupportable , et je fus obligé de me retirer sur les rochers qui bordent l'enceinte pour pouvoir respirer plus à l’aise. (BerrueLor, JVotes.)
(1) Voy. à la Biblioth. roy., Voyage aux les Canaries, mss., par le R. P. Feuillée, 1724.
Nous donnerons ici un extrait de la relation manuscrite du P. Feuillée, à partir de la Æstancia de Arriba , qu’il appela l'Union des Deux-Couronnes. Gette station est située à 8,673 pieds au-dessus du niveau de la mer, c’est-à-dire à 917 pieds plus haut que la Estancia de los Ingleses que le révérend père nomma la S'éation de Saint-François-de-Paule et où il planta une croix. Le vent, qui était au nord-est à son départ de l’Orotava, soufilait au sud-ouest à son arrivée à la Æstancia , où il passa la nuit. « L'air » était froid, dit-il, et le lit fort dur.
» À quatre heures du matin, le 4 août 1724, tout notre équipage fut alerte : après avoir pris le cho- » colat, nous commençâmes à grimper ce grand nombre de rochers entassés les uns sur les autres. Obli- » gés de marcher sur leurs pointes, combien de faux-pas ne se firent-ils pas? L’eau-de-vie ne nous fut » pas inutile, on en avoit porté provision ; sans ce secours, plusieurs de la compagnie auroient demeuré » entre deux roches. Plus de deux heures se passèrent avant d’arriver au pied du pain de sucre (c’est » ainsi que les guides nomment le Piton, e/ Par de azucar), où se termine ce grand amas de rochers qui » couvre la croupe de la montagne. Nous vimes bientôt sortir Le soleil sur la surface de la mer, nous » aperçümes aussi les îles Lancerotte à 45 lieues, Fortaventure à 30 et la Grande-Canarie à 10. Le » soleil ne fut pas à la hauteur de deux de ses diamètres au-dessus de l'horizon , qu’il se leya de gros
( 320 ) considère ces arêtes comme deux torrens de lave sortis du cratère supérieur. M. de Buch ne partage pas cette opinion ; il assure que ces roches n’ont pas l'apparence d’avoir coulé. Dans les torrens de lave les cristaux de rhyakolite sont posés sur le même sens et à la suïte les uns des autres, tandis que dans les trachytes qui entourent le cratère du Piton, ces cristaux se présentent de toutes les manières. Nos échantillons confirment, il est vrai, cette remarque; mais nous n'en avons pas des deux arêtes, et il serait à désirer, pour lever toute espèce de doute à cet égard, et confirmer peut-être une théorie dont nous n'avons eu connaissance qu'après avoir lu l'ouvrage de M. de Buch, d'examiner de nouveau ces roches sur place, car si l'on s'en tient uniquement aux
observations du célèbre géognoste prussien, on doit conclure avec lui,
» brouïllards qui nous cachèrent les îles, mais ces brouillards ne montèrent pas jusqu’à nous et se mon- » trèrent comme la surface d’une mer fort tranquille. »
Arrivé au pied du Piton, le P. Feuillée ne put continuer son ascension. « Je m’étois blessé dans une » chute, ajoute-t-il, en montant sur les rochers, ce qui ne me permit pas de pousser plus loin. Le » médecin qui connoissoit l’importance de ma blessure, m’assura que je risqueroïis ma vie si j’allois plus » avant. Enfin six des nôtres, plus courageux, montèrent le pain de sucre : M. Porlier fut du nombre, » les deux fils du marquis de la Florida et M. Varguin, mon élève, à qui je remis la caisse de mes » tubes et une bouteille de mercure dont je voulois me servir pour faire à la pointe du pic l’expé- - » rience du vuide. Ce jeune ingénieur, au fait de ces matières, à son arrivée au sommet, nettoya un tube, » passa son Inercure par un linge à plusieurs doubles et trouva que ce liquide se soutenoit constam- » ment à 17 pouces 5 lignes. Avant de monter le pain de sucre, leurs montres marquoient 7 h. 30’, ils » arrivent au sommet à 8 h. 42”, donc ils demeurèrent à monter 1 h, 12’. » |
Ce fut pendant l’opération de son élève que le P. Feuillée prit, de la base du Piton, le dessin dont nous avons parlé. M. Varguin descendit au fond du cratère, mais il ne put y rester long-temps à cause de la chaleur ; il évalua les dimensions de la solfatare et examina ses soupiraux. D’après l'expérience faite au pied du Piton , le mercure se soutint à 18 p. 7 1. 1/6. |
« Lorsque ces messieurs étoient sur les bords du cratère , ajoute encore le P. Feuillée , ils commencè- » rent à nous appeler et nous répondimes à toutes leurs demandes , mais ils ne répondirent jamais aux » nôtres et prirent cela pour un mépris. À leur arrivée au pied du Piton, ils nous firent de grands re- » proches sur notre silence, ce qui leur avoit donné de l'inquiétude, craignant qu’il ne nous fût arrivé » quelque fâcheux accident. Nous répondimes à ces reproches sur le même ton, car à force de leur ré- » pondre nous nous étions égosillés. Ils nous protestèrent ingénuement qu’ils n’ayoient entendu aucune » de nos paroles, quoiqu'ils eussent prêté toute leur attention pour savoir ce qui se passoit au pied du » pic. Cependant d’en bas nous ne perdimes pas une des leurs, alors même qu'ils parloïent familièrement » entre eux. »
Le P. Feuillée donne ensuite l’explication de ce phénomène d’acoustique que nous avons eu aussi occasion d'observer.
du manque de coulées et de la forme qu'affecte le Pilon, que ce cône a été produit par soulèvement. Dès-lors il serait difficile de croire que dans les temps historiques la solfatare du pyramidion ait jamais été en état de volcanisation. Toutefois nous citerons plusieurs renseignemens qui tendraïent à faire supposer le contraire.
Nous avons déjà observé que le nom d’Echeyde 7. dont Teyde semble un dérivé et par lequel les Guanches désignaient le Pic, est peut-être une preuve de l’activité du volcan avant la conquête de l'île , et que sur la plupart des cartes manuscrites du xive et xv° siècle, Ténériffe se trouvait toujours indiquée sous le nom de l’#e de l'Enfer ( Voy. précédemment Géog. descrip., pag. 24, 75 et suiv.). M. de Humboldt, qui a traité cette question, a fait le premier la remarque que les Périples d'Hannon et de Scylax, de même que les relations de Sebosus et de Pline, ne mentionnaient aucune montagne volcanique dans l’archipel des Fortunées , et déduit de là que le pic de Teyde était en repos au temps du roi Juba et même plusieurs siècles auparavant lors des voyages des Carthaginoïs le long des côtes occidentales d'Afrique. Depuis le commencement de notre ère, la navigation des îles d'occident fut interrompue. Du moins, rien de relatif à ces archipels n’a été consigné dans les livres jusqu’à l'année 1291 , que les Génois reprirent la route des Fortunées (1). Il est probable que le grand volcan de: Ténériffe ne resta pas dans l'inaction pendant cette longue période de douze siècles. Toutefois la relation d'un journal de navigation transcrit par Boccace, et découvert récemment à Florence, nous apprend qu'en 1341, lors d'un voyage aux Canaries exécuté par des Florentins et des Génois, le pic de Teyde était en repos (). Ce fait, sans intérêt en
(1) En 1291, deux capitaines génois, Tedice Doria et Ugolino Vivaldi, firent voile pour les îles Fortunées. Les résultats de cette expédition sont inconnus, mais le fait est cité dans plusieurs ouvrages (Voy. Foglietta Hist. Genuens., lib. v; Pietro d’Albano , Concil. dissert., 67, et Pétrarque, Fi. solt., Gb. x, sect. vi, cap. 111.)
(2) Monumenti d’un manoscritto autografo di Messer Gio. Boccacci da Certaldo trovati ed illustrati da
If. 41
( 322 ) apparence, devient très-important si on envisage les principaux volcans de notre hémisphère à la même époque. L'Etna eut alors une intermittence de plusieurs siècles , et le Vésuve, en repos depuis vingtcinq ans, ne recommenca à lancer des flammes que plus d'un siècle après. Nous verrons plus tard qu'ils se réveillèrent tous en même temps au quinzième siècle.
Sebastiano Ciampi. Florence , 1827. Le troisième article de cet intéressant recueil est intitulé De Canari et de insulis reliquis ultrà Hispaniam in Oceano noviler repertis , et renferme des renseignemens fort curieux sur ces îles et sur le langage et les mœurs des indigènes. Ces notices sont extraites de lettres écrites par des négocians florentins établis à Séville, et recueillies de la bouche de Nicoloso da Recco, Génois, alter ex ducibus navium illarum. Boccace a soin de nous informer que l'expédition était commandée par le Florentin Angiolino del Tegghia de Corbizzi, cousin des fils de Gherardino di Gianni. Nous aurons occasion de mentionner ce singulier document dans la partie historique ; en attendant, nous rapporterons ici le passage qui se mble indiquer que le pic était alors dans le même état où nous le voyons aujourd’hui. « Invenerunt insuper et aliam insulam , in quam non descenderunt, nam ex eâ mirabile quoddam apparet. Dicunt enim in hâc montem existere altitudinis, pro æstimatione xxx millia passuum, seu plurium, qui valdè à longè videtur, et apparet in ejus vertice quoddam album : et cum omnis lapideus mons sit, album illud videtur formam arcis cujusdam habere; attamen non arcem sed lapidem unum acutissimum arbitrantur, cujus apparet in summitate malus magnitudinis in modum mali cujusdam navis, ad quem apprehensa pendet antenna cum velo magnæ latinæ navis in modum seuti retracto , quod in altitudinem tractum tumescit veñto, et extenditur plurimum ; deinde paulatim videtur deponi, similiter malus in morem longæ navis; demüm erigitur et sic continué agitur ; quod undique circumdantes insulam fieri advertere. Quod monstrum cantatis fieri carminibus arbitrantes, in eamdem insulam descendere ausi non sunt. » Nous traduisons ce passage qui est un peu embrouillé.
« Ils découvrirent ensuite une autre île où ils ne voulurent pas débarquer, à cause du prodige qui s’offrit à leurs regards. On y voit, disent-ils, un mont de trente milles de hauteur, ou encore plus haut, et qu’on aperçoit de fort loin, et on découvre quelque chose de blanc sur le sommet ; et comme cette montagne est toute pierreuse , cette blancheur paraît avoir la forme d’une forteresse ; toutefois ce n’en est pas une, mais bien un roc très-aigu dont le sommet est terminé par un mât de la grandeur de celui d’un vaisseau avec une antenne à grande voile latine. Cette voile, gonflée par le vent, affecte la forme d’un écusson tourné en haut et prend beaucoup de développement , puis peu à peu elle s’abaisse , et le mât aussi comme dans les galères ; ensuite , elle se redresse pour s’abattre et se relever de nouveau. Ils firent le tour de l’île, et de tous les côtés ils virent se renouveler le même phénomène : alors , croyant que c'était l'effet de quelque enchantement, ils n’osèrent pas descendre à terre. »
Cette description, toute merveilleuse qu’elle semble, a pourtant un fond de vérité: on ne peut douter que ce ne soit Ténériffe et son pic gigantesque qu’on ait voulu indiquer ; mais un phénomène qui se reproduit souvent au sommet du Teyde apparut aux yeux des navigateurs comme un prodige, et dès-lors l'imagination l’interpréta à sa manière. Toutefois il est facile d’en donner l'explication. La grande voile qu’ils croyaient attachée à un mât de vaisseau et que le vent faisait enfler, puis monter et descendre , n’était sans doute autre chose qu’un de ces gros nuages blancs qui enveloppent parfois la cime du Piton. Ces masses de vapeurs flottantes peuvent prendre toute sorte de formes ; la plus commune est la triangulaire, parce que le nuage qui couvre les pentes du pyramidion s’élargit alors vers sa
« De tous les témoignages écrits, dit M. de Humboldt, le plus ancien » que j'aie trouvé sur l’activité de ce volcan date du commencement du » seizième siècle. Il est contenu dans la relation d'Aloysio Cadamosto, » qui aborda aux Canaries en 1505. Ce voyageur ne fut témoin d'au- » Cune éruption ; mais il affirme positivement que, semblable à l'Etna, * cette montagne brülait sans cesse, et que le feu était aperçu par les » chrétiens retenus comme esclaves par les Guanches de Ténériffe (1).»
Il y a sans doute erreur de date dans cette citation de M. de Humboldt, car en 1505 Ténériffe était au pouvoir des Espagnols, sa reddiüon ayant eu lieu le 25 juillet 1496 (2); par conséquent, neuf ans après il ne pouvait y avoir aucun chrétien prisonnier dans l’île. C’est en 1444 qu'il faut rapporter le voyage de Cadamosto. Ce gentilhomme vénitien relâcha aux îles Canaries lorsque, par ordre de l'infant don Henri IT, il allait reconnaître, avec Vincent de Lagos, la partie de la côte d'Afrique qui avoisine le cap Blanc et les embouchures de la rivière de Gambie (3).
Dans l’/solario de Bordoni, imprimé à Venise en mpxLvn, on irouve une description des îles Canaries qui reproduit un passage de la relation de Cadamosto. Il y est dit au sujet de Ténériffe :
« Et ha nel mezzo un monte, in modo d’una punta fatto, altissimo, la quale continuamente arde. Et cost si aferma da chi quella ha veduta, et oltra accid dicono che questo monte havia d’altezza miglia sei. » Fol. xvrr.
« Et il y a au milieu une montagne, en forme de pointe, très-élevée
base et s’amincit vers le sommet. Les habitans de Ténériffe disent dans ce cas que 4 Teyde a le chapeau, indice certain de vent d’ouest et de temps pluvieux.
(1) Voy. la relation de M. de Humboldt, J’oyag. aux rég. équinox., tom. 1, pag. 386.
(2) Voy. Viera, Op. cit., tom. 11, pag. 250.
(3) Voy. la relation de Cadamosto : Nayigatio ad terras ignotas, dans Ramusio : Nopus orbis regionum ac insularum veteribus incognitarum ; Basiliæ , an. 1532.
La relation originale de Gadamosto a été écrite en italien et traduite ensuite en latin par Arcangelo
Madrignano.
Voy. aussi à ce sujet Navarette, Collecc. de los viag y descubrim., tom. 1, Introd., pag. xxvur.
( 324 ) et qui brûle continuellement. Et ceux qui l'ont vue l’affirment ainsi, et disent en outre que cette montagne a six milles de haut. »
Mais il existe des documens qui paraissent assigner encore deux autres époques aux éruptions du Teyde.
En 1393 (1), des aventuriers andaloux et biscayens se réunissent à Séville pour armer cinq bâtimens , avec la permission de l'infant don Henri LIT, et vont reconnaître la côte d'Afrique et les îles Canaries. Étant en vue de cet archipel, les flammes et la famée qui sortent du volcan de Ténériffe les effraient d’une telle manière qu'ils n’osent aborder. Ils la nomment l'#e de l'Enfer , et se dirigent sur Lancerotte qu'ils saccagent (2). |
En 1492, lors du premier voyage de Christophe Colomb, ce célèbre navigateur ayant d'abord relâché à la grande Canarie pour faire radouber le gouvernail d'une de ses caravelles, se dirige ensuite sur la Gomère. Le 9 août se trouvant en vue de Ténériffe, il aperçoit la chaîne des montagnes (Za Sierra) de l'île tonte en feu. Le passage de la relation de l'amiral, qui a rapport à ce fait, ferait présumer que l'éruption partait du cratère du Piton, bien que l'expression de Colomb, la montagne de Ténériffe qui est extraordinairement élevée, ne désigne pas présisément le sommet du pic de Teyde.
Nous transcrivons ici textuellement ce fragment de la relation : « Jueves 9 de Agosto. Despues tom el almirante à Canaria, y adobaron » muy bien la Pinta con mucho trabajo y diligencias del almirante, » de Martin Alonzo y de los demas; y al cabo vinieron a la Gomera.
(1) D’après Lopez de Ayala, dans sa Chronique de Henri III, cap. xx. Gonzales Davila, dans son Æistoire de Henri III, rapporte cette expédition à l’année 1399. Ortiz de Zuñiga, dans ses Annales de Séville, et Viera, dans ses Moticias , ont adopté Le renseignement de Davila.
(2) Voy- Collect. des voyag. et découv. des Espag., ad. de MM. Verneuil et de la Roquette, tom. 1, pag. 340, note ; et, pour plus de renseignemens, les Chroniques de Henri III de Lopez de Ayala et de Gil Gonzales de Séville ; l'Orbis maritimi, etc. ; Marian, Æist. gen. de Espar., lib. vr, cap. 14; Gomar, Hist. gen. de las Ind., cap. 223.
( 325 ) » Vieron salir gran fuego de la Sierra de la isla de Tenerife que es muy » alta en gran manera (1). »
Toutes ces relations sont plus ou moins vagues; le fait le plus formel est celui cité par Cadamosio, quoiqu'il n'en parle que par ouï-dire. L'éruption de 1492, vue par Colomb (si toutefois elle a eu lieu de la cime du Piton), ne précéda que de quatre années l’époque de la conquête de l'île (1496), et depuis lors aucun document historique ne fait mention d'une explosion du pic par son sommet. Mais dans le cas même que le volcan du Piton n'ait pas lancé des flammes pendant les cent ans qui s'écoulèrent entre les deux époques que nous avons citées (1393-1492), il paraît certain, d'après ces mêmes documens, que presque tout le quinzième siècle fut remarquable par les éruptions continuelles qui incendièrent Ténérifte. D'après la tradition des conquérans, les Guanches d'Orotapala (Orotava) disaient avoir été témoins des éruptions qui formèrent les grands mamelons de scories du district de Taoro (2). Suivant leurs indications, cette catastrophe aurait eu lieu vers 1430, et il est probable que ce fut aussi dans ce laps de temps que les feux souterrains se firent jour par beaucoup d'autres soupiraux , et que plusieurs des montañetas et malpays ou coulées de laves, dont l'apparence est assez récente, doïvent leur origine à la recrudescence volcanique de cette époque. Nous avons déjà noté leur repos simultané, et cest un faït digne de fixer l'attention, que ce fut aussi pendant cette période que les forces volcaniques réagirent sur divers autres points de notre hémisphère. Le Vésuve, éteint depuis long-temps, reprenait sa fureur (3); quatre éruptions de l'Etna eurent
(1) Voy. Navarrete, Op. cit., Relac. del Alm., tom. 1, pag. 5.
(2) Voy. à ce sujet le renseignement de Borda dans un manuscrit du dépôt des cartes et plans de la marine portant pour titre : Résumé des opérations de la campagne de la Boussole, 1770. M. de Humboldt à cité le même renseignement dans son Voyag. aux régions équinox., tom. 1, pag. 246. Nous avons représenté les trois cônes volcaniques dont il est ici question, dans notre Atlas, pl. xiv, fig. xrr.
(8) Cette éruption eut lieu vers la fin du quinzième siècle et a été décrite par Ambroise Léon de Nole ; l'antérieure’, qui date de 1306, a été rapportée par Léandre Alberti.
lieu à cette même époque (1), et la plus terrible fut celle de 1444, qui forma le vaste cratère situé à son sommet. Le 5 février 1444, les bouches de Vulcano vomirent des torrens de feu après 1,300 ans de sommeïl. Ce fut encore en 1444 qu'un volcan épouvantable bouleversa l'île de Saint-Michel des Açores et fit voler en éclats un de ses pics les plus élevés (2). Il nous suffit d'indiquer ces coïncidences, maïs il est probable que des recherches plus spéciales conduiraïent à des résultats importans, et tendraient à confirmer l'opinion généralement reçue de la communication souterraine de tous les volcans avec ce qu'on est convenu d'appeler le feu central.
Nous ne pousserons pas plus loin cette digression, et concentrerons maintenant toutes nos observations sur le pic de Ténérifte. C'est du cratère de la Rambleta, dont nous avons déja indiqué la position, que sont sortis tous les courans de stigmites porphyroïdes (obsidianporphyr), surtout du côté du nord et de l'ouest, et vers cette
(1) Ce furent celles de 1408 , 1444, 1446, 1447. Elles avaient été précédées par l’éruption de 1381 et furent suivies par celle de 1536.
(2) L'île de Saint-Michel des Açores fut découverte par Gonçalo Velho Cabral le 8 mai 1444. Le pilote qui l’accompagnait releva la pointe de l’est par le 37° degré 48° 2” de latitude N. et par le 16° degré 57’ 4” de longitude O. du méridien de Coïmbre, la pointe de l’ouest restant par 37° 54 3” de latitude N. et par 17° # 5” de longitude O. du même méridien. Il observa en outre que ces deux pointes étaient dominées par des pics aigus et très-élevés. Avant de quitter l’île, Gabral y laissa plusieurs nègres. Il retourna un an après pour prendre possession de Saint-Michel comme capitaine donataire ( Capitéo donatario), titre que lui avait accordé l’infant don Henri, et pour y transporter des colons. En s’approchant des atterrages de l’île, il vit la mer couverte de pierres ponces, de plantes, et de troncs d’arbres qui paraissaient avoir été arrachés violemment et que les flots avaient entraînés au large. Mais ce qui surprit surtout son pilote, ce fut , après avoir relevé le pic de l’est, de ne plus retrouver le pic de l’ouest qu’il avait reconnu lors du premier voyage. Craignant d’avoir commis une erreur de route ou de relèvement, il commençait à croire que l’île qu’il avait en vue n’était pas celle qu'il avait relevée un an auparavant ; mais cette incertitude s’évanouit bientôt lorsqu'ils abordèrent sur la même plage où ils avaient débarqué la première fois et qu’ils retrouvèrent quelques-uns des nègres qu'ils avaient laissés. Ces pauvres gens reçurent Cabral avec des transports de joie. Ils avaient éprouvé toutes sortes d’infortunes pendant son absence, et voici ce qu'ils lui racontèrent. Peu après son départ, un bruit souterrain s'était fait entendre : de fortes détonations avaient été suivies d’un violent tremblement de terre et de l'explosion d’un volcan. Pendant cette grande catastrophe , le pic de l’ouest que Cabral n’avait pas retrouvé fut détruit de fond en comble et ses débris lancés au loin. Sept mamelons volcaniques et un large cratère avaient remplacé le pic démantelé. Cet endroit est appelé aujourd’hui 7alle das sete cidades (N. Observ. sobre a ilha de S.-Miguel, par L. da Silva Mouzinho de Albuquerque. Lisb. 1826 , pag. 4 et 5.)
parte orientale du cône qu'on désigne communément sous le nom de Malpays del Teyde , et qu'il faut traverser pour arriver au sommet du pic. Au milieu de cet amas de laves se trouve la fameuse grotte appelée Cueva de la Nieve ; glacière naturelle qui approvisionne toutes les villes de la côte, Quand on arrive sur l’assise de la Rambleta, le Piton qui s'élève au milieu de l'enceinte bouleversée absorbe tellement l'attention qu'on ne peut saisir tout d'abord la cause de ce désordre; mais après un moment d'examen les caractères du terrain deviennent plus frappans, et décèlent un cratère antérieur à la formaüon du pyramidion et bien plus puissant que celui de la cime. Ce n'est que de la plaine des Cañadas, et à une certaine distance du cône, qu'on peut apercevoir ce cratère tel que nous l'avons représenté dans la planche xiv de notre atlas, fig. x, 2. Lorsqu'on atteint cette station et qu'on parcourt les bords de l’assise , on ne peut guère distinguer les bouches d'où sortirent les torrens de lave qui sillonnent les flancs de la montagne du côté de l'orient et du midi : les coulées paraissent provenir de la base du Piton, et il est probable que, pour la plupart, ces éruptions eurent lieu avant la formation de ce dernier cône, bien que quelques-unes peuvent s'être manifestées après son apparition. En général, les matières accumulées en si grande quantité sur les versans du Teyde ont débordé à la fois du même cratère, mais n'ont pu atteindre toutes jusqu à la base du grand cône, et l'examen géognostique des lieux tend à démontrer que le volcan épuisa plutôt ses forces du côté du nord et de l’ouest que du côté opposé. Le courant de lave qui arrive jusqu à l'Estancia de Abajo est un des plus forts de cette bande: sa pâte d'obsidienne est d’un noir foncé, parfois un peu verdâtre, et contient des masses qui affectent la forme de sphères à couches concentriques, dont les diverses parties rappellent la pierre ponce : ces masses de lave sont remplies d'une multitude de cristaux de rhyakolite disposés dans tous les sens. M. de Buch a fait l'observation, et nous l'avons aussi constatée, que ces cristaux abondaient davantage
dans le bas des coulées, sans doute parce qu'ils auront été entraînés par leur pesanteur spécifique qui est plus grande que celle de l'obsidienne. Cet amas de cristaux donne à ces sortes de lave l'apparence de roches primitives. |
Avant ces éruptions, et probablement à une époque antérieure à la formation du Piton, le volcan de la Rambleta a inondé les Cañadas de pierres ponces qu'on commence à rencontrer peu après le passage du Portillo, bien qu'en plus petite quantité et de moindre dimension, vu la distance du foyer qui les produisit. C’est sur cette couche que les stigmites ont coulé : toutefois, il paraît que le Teyde en a vomi d’autres auparavant, et M. de Buch en a reconnu un ancien torrent recouvert par les ponces sur un escarpement qui domine l'Estancia. I] est assez singulier de ne point trouver de cristaux de rhyakolite dans les pierres ponces, tandis que les stigmites en contiennent une si grande quantité. Cette circonstance, qui est due peut-être à la grande fluidité de l’obsidienne, les rend faciles à distinguer de celles dont nous avons déjà parlé et qui ont été rejetées postérieurement par le cratère du Piton. M. de Buch, en remarquant leur volume aux alentours de . l'Estancia de los ingleses, suppose que le foyer qui les a produites n'était pas très-éloigné de cette station. Nous sommes portés à croire qu'elles doivent leur origine au grand cratère obstrué de la Rambleta. Bien avant d'arriver à l'Esfancia, on rencontre de gros blocs de stigmites qui reposent sur la couche de pierres ponces et qu'on pourrait croire avoir été lancés par le volcan. M. de Buch ne pense pas que des produits de ce calibre soïent sortis tout d'un coup de la bouche du cratère : aucune éruption, selon lui, ne peut avoir eu assez de puissance pour les soulever isolément. Ce géologue émet l'opinion que les blocs épars de stigmites se sont séparés des torrens de lave vitreuse, comme ces grosses lames de la même matière quil a vues se détacher de courans analogues.
Avant de décrire les torrens de stigmites qui ont débordé du cratère
de la Rambleta par les versans du nord-ouest, nous parlerons d'un troisième volcan, celui de Chajorra. Il est adossé au Teyde et situé à l'occident de ses deux autres cratères, à 2,148 pieds plus bas que celui du Piton et à 2,076 au-dessous de la Rambleta. Selon M. de Buch , ce volcan, d'une existence plus ancienne , fait partie d'un massif composé de plusieurs cônes ou mamelons, les uns superposés, les autres agelomérés autour de la base. M. Cordier, qui a parcouru le Chajorra , le considère comme le principal cratère du Teyde, et les dimensions de cette bouche volcanique justifient l'opinion du savant professeur. D’après ses observations, la circonférence seraït d’une lieue et demie : il a fallu plus d'une heure à M. de Buch pour en faire le tour, et ce géologue a estimé sa profondeur à 140 pieds. Vers l'occident, la montagne présente un autre gouffre de 500 pieds, mais dont le circuit est moins vaste. Des torrens de stigmites ou laves vitreuses, plus ou moins chargés de cristaux de rhyakolite, ont envahi toute cette contrée, maïs il est difficile de constater leur vrai point de départ, car ils peuvent être sortis de la base du Teyde et avoir débordé aussi des cratères de Chajorra. Ces épouvantables coulées se sont précipitées dans les vallées inférieures et sur les talus adjacens par une des brêches des Cañadas (1). Le torrent le plus formidable, et qu'on doit considérer peut-être comme plusieurs torrens réunis, à pris naissance sur le bord de la Rambleta , et, après avoir sillonné rapidement les flancs du grand cône, s'est répandu en nappe sur un terrain moins incliné. C'est à partir de là que commence la forêt de Pins (eZ Pinar) qui domine la vallée d'Icod de los Vinos (Voy. Part. hist., pl. 29). L'entassement des laves est prodigieux sur ce point : lorsque le soleil frappe de ses rayons ces roches vitreuses, on croirait voir de loin une mer tourmentée, dont les vagues seraient hérissées de glaçons. Des pins séculaires, qui ont pris racine dans les
(1) Au-dessus du talus d’Icod , entre Le contre-fort de la Vega et la montagne de la Fortaleza, sur un des points où la chaîne circulaire se trouve démantelée.
crevasses du sol, ajoutent encore à la bizarrerie du tableau et attestent l'antiquité de ces terrains volcaniques. Combien d'années n'a-t-il pas fallu dans cette région sèche et aride pour que la végétation ait commencé à se montrer sur des laves vitrifiées ? Quel immense intervalle entre l'apparition des premiers lichens (1) et celle des grands arbres! Le fameux pino santo, qui croît sur les versans de la montagne, a probablement plus de mille ans d'existence. Beaucoup d’autres plantes rares se sont réfugiées dans cette haute combe dont les arêtes tranchantes présentent à chaque pas de nouveaux obstacles au voyageur. Le torrent d’obsidienne qui s'est étendu depuis le ravin de Za Fuente de la Guancha jusqu'à la moitié du Pinar, sur une largeur d'une demilieue environ, a parcouru le pays jusqu à la mer: il a envahi dans sa course presque toute la vallée d'Icod, les districts de Buenpaso , de la Guancha, de Santa Catalina et une partie du terroir de San Juan de la Rambla. M. de Buch indique l'espace compris entre le Teyde et le’ vieux pic comme le point de départ d'une autre grande coulée de lave vitreuse qui s'est jointe à celle que nous venons de décrire. La bouche de ce torrent, dit-il, est plus basse que toutes les autres, bien qu’elle soit située à 9,200 pieds au-dessus du niveau de la mer. Les coulées inférieures sont formées en général de laves basaltiques ou plus proprement de basanites et quelquefois de leucostines feldspathiques. Escolar avait déjà fait cette observation. Selon M. de Buch, la pression que ces coulées ont éprouvée les a empêchées de se vitrifier.
Après que les produits des éruptions eurent comblé les soupiraux du Teyde et du vieux pic, les forces volcaniques se frayèrent un nouveau passage du côté de l'ouest. Nos savans devanciers furent frappés comme nous de la multitude de cônes d'éruption qui accidentent le talus de Vilma : M. Cordier en à compté plus de quatre-vingt, mais dans ce nombre il faut distinguer ceux qui ne constituent que de sim-
(1) S'tereocaulon botryosum , Ach.
( 331 ) ples mamelons de scories et de rapilli, des cônes qui ont un cratère à leur sommet. Les torrens de lave, sortis de ces bouches, ont débordé par le talus de Vilma dans la vallée de Santiago (NVoy. Part. hist., pl. 48). Le torrent qui traverse le bourg, vers le manoir seigneurial, est fort ancien : sa surface inégale est blanchie par les lécidies et les verrucaires , et ses anfractuosités abritent des végétaux ligneux parmi lesquels dominent plusieurs espèces rares (1). Plus haut le torrent est recouvert dans quelques endroïts par des coulées plus modernes de basanites. Au-dessous de Santiago, d'immenses nappes de téphrine se sont précipitées aussi du talus de Vilma pour s'étendre jusqu'à la mer. Ces laves semblent plus modernes que celles de Santiago et couvrent les districts d’ÆArguayo, de Chio et de Guia. Les alhulagas (2), les balos (3), les tabaybas (4) et d’autres plantes frutescentes de la côte s'y développent avec vigueur. Vers l'ouest, dans l'enceinte des Cañadas, plusieurs torrens de téphrine, qui présentent les mêmes caractères minéralogiques, sont sortis des bases du vieux pic : un d'eux arrive jusque sur les bords des gorges du Tauze (/as bocas del Tauze), et a été envahi en partie par l’éruption de 1798. Un autre torrent, d'un aspect moins rougeûtre, est venu se heurter contre les escarpemens du cirque, non loin des rochers de /as Escaleras de los Roques. À mesure qu'on s'éloigne des bases occidentales du Teyde, pour s'avancer vers l'orient, les bouches volcaniques deviennent plus rares, et les laves qu'elles ont produites contiennent du péridot et du pyroxène au lieu de la rhyakolite, bien que ce minéral manque rarement, même dans les coulées les plus modernes. La côte méridionale de l'île au contraire est tellement parsemée de cônes
d’éruption (montañetas) qu'il serait fastidieux de les énumérer tous et
(1) L’Euphorbia atropurpurea , le Spartium monospermum et le Dichroanthus cinereus. (2) Prenanthes spinosa.
(3) Plocama pendula.
(4) Euphorbia piscatoria et balsamifera.
d'indiquer les divers torrens de lave sortis de leurs flancs ou de leur base : une pareille description nous entraînerait dans de trop longs détails, et nous bornerons cette statistique volcanique à quelques points qui ont fixé plus particulièrement notre attention.
Un grand torrent de téphrine à colonnes prismatiques est sorti d'un cône de moyenne grandeur qui s'élève à l'entrée de la vallée d'Ucanca (district de Chasna) , près des bords du cirque des Cañadas, à 6,800 pieds au-dessus du niveau de la mer. Sa surface est raboteuse, et la téphrine bleuâtre, dont il se compose, est presque identique avec celle du courant de las Escaleras de los Roques. Entre Chasna et la mer on voit aussi une multitude de cônes: le principal est celui qu'on appelle montaña de Xama. Sur la route d'Adexe, après avoir franchi le ravin de Bisechi, le talus offre un enfoncement cratériforme, qu'on désigne sous le nom de Wena : le fond de cette combe volcanique est devenu un champ productif. C'est sans doute celui qui est indiqué sous le nom de Caldera dans la carte de M. de Buch. Un autre cône d'éruption s'élève au milieu du Llano de Trebejo, plateau incliné couvert de pierres roulées et d'éboulemens ; on en rencontre ensuite plusieurs en descendant vers la mer, et. dans ce nombre le plus remarquable est Monte-Mahon, d'où est sorti le courant de lave qui est venu déborder sur la côte méridionale, près de Puerto de los Cristianos.
Dans le district de la Grenadilla, entre le bourg et la mer, sur un espace d'environ une lieue et demie en largeur, nous avons compté plus de douze mamelons ou cônes volcaniques. Le plus apparent de cette série est sans contredit celui de Montaña roja qui forme le promontoire du même nom. Ce cône, comme tous ceux du littoral, est assis sur une ancienne couche de leucostine pyroxénique, et présente du côté de l'ouest une brêche grise à pâte de trachyte, D’autres cônes, pareils à celui qui avoisine la petite chapelle de NN. S. del Pino, sont composés de téphrine solide en nappes concentriques et
superposées. En s'avançant à l'est sur la route del Rio, on traverse
(333) une grande coulée de leucostine porphyroïde d'un gris verdâtre, mais dont nous n'avons pu constater le point de départ. Un courant semblable se retrouve dans le ravin de Tamadaya, près d’Arico, et repose sur une brêche remplie de pierres ponces de la même couleur: Depuis Arico jusqu'à Guimar, le talus qui descend vers la mer est déchiré par plus de quarante ravins, et ne présente aucun autre indice de l'action volcanique, si ce n’est plus haut, au-dessus du hameau de Fasnea. Mais après avoir franchi le contre-fort de la Ladera, on découvre sur le littoral de la vallée de Guimar deux cônes jumeaux, et un troisième moins élevé (Voy. Part. hist., pl. 24). Le principal, appelé Montaña grande, est situé au milieu des deux autres ; sa forme est régulière et son accès difficile. Un sable fin, noir et brillant, couvre ses pentes et semblerait au premier abord être un produit du volcan, mais en l'examinant avec attention on s'aperçoit qu'il est formé entièrement de petits cristaux de pyroxène et de péridot jaunes et rougeâtres provenant de fragmens basaltiques décomposés et que la mer à rejetés sur la côte (1). Montaña grande n'a pas moins de 900 à 1,000 pieds de hauteur; le cratère du sommet , dont les bords sont intacts, mesure 1,400 de nos pas: nous avons évalué sa profondeur, du côté le plus élevé qui est celui d'occident, à 500 pieds. L'intérieur du cratère est composé d'un basanite compacte coloré en brun rouge. Des couches horizontales de péperine friable s'étendent aux alentours du cône et semblent le produit d'une éruption boueuse. On trouve aussi sur les pentes extérieures des bombes volcaniques pareilles à celles des autres volcans. Du côté du nord, un grand courant de basanite, à cristaux de péridot, est sorti de la base de la montagne et a suivi SON Cours jusquà la mer. Cette coulée à un quart de lieue de large, sa teinte générale est bleue foncée, et sa surface, tourmentée en tout sens, est remplie de soufflures. La lave, en recouvrant les anfrac-
(1) Ce sable envahit continuellement les champs de tosca des environs et les rend stériles.
tuosités du terrain, a formé une caverne semblable à celle d'Icod (1), mais de moindre dimension. Ce courant doit être très-ancien : les plantes de la côte sy sont multipliées et les lichens crustacés y poussent de toute part. Du côté oriental, le cône de Montaña grande avoisine celui d’Æchaco où d’Alchaca et s'unit à l'occident par une colline basse à la montagne de los Guirres (2) ou des Vautours. Ce troisième mamelon est moins élevé que celui du centre; son sommet, sans cratère, offre deux buttes de même formation que la colline intermédiaire : un courant de basanite prend naissance sur sa pente occidentale et s'est arrêté à quelques toises en dessous.
Les échantillons de roches que nous avons recueillis dans les terrains que nous venons de décrire, nous ont offert les caractères suivans :
(1) Parmi le grand nombre de cavités souterraines qu’on trouve dans les torrens de lave moderne , la plus remarquable est celle qui est située dans la vallée d’Zcod de los V'inos. L'entrée en est très-étroite et perce à travers la coulée de lave qui déborda du grand cratère des Cañadas et vint envahir la vallée. Cet immense torrent, dont il serait difficile d’assigner le vrai point d’origine, se compose d’une téphrine bleuâtre, tirant au noir ou au gris, toute remplie de petits trous et entremélée de cristaux de rhyakolite et d’amphibole. La lave, en se répandant jusqu’à la mer, s’amoncela en talus le long du rivage, et forma les deux pointes qui cernent la cale de Saint-Marc (caleta de San-Marcos). La grotte d’Icod, comprise dans ce massif, se divise en plusieurs galeries souterraines , plus où moins tortueuses >etqui s’élargissent en voûtes spacieuses à leurs divers embranchemens. Dans quelques endroits, le sol est uni et couvert de sable noir ; dans d’autres, il est scabreux et accidenté par les soufflures de la lave. Cette matière volcanique , en se crevassant de toutes parts, a pris des formes bizarres : suspendue à la voûte, en Sstalactites, elle est enduite d’une incrustation de chaux‘carbonatée et amalgamée à une autre substance assez semblable à la croute qui recouvre les nodules siliceux de la craie , €t que l’action des acides ne peut détruire. Une heure ne suffit pas pour parcourir toutes les ramifications de ces gorges ténébreuses. M. Auber, qui y pénétra aussi, n’est sorti qu’après quatre heures d'exploration. Il résulte de son examen et du nôtre, que les principales galeries remontent la vallée, dans la direction du Teyde, et passent sous la ville d’Icod. Il en est une qui se prolonge vers la mer et se fait jour à travers la falaise de la cale de Saint-Marc ; mais la hauteur de cet escarpement , et les éboulemens qui ont eu lieu , ne permettent pas de pénétrer par cette ouverture. Toutefois, il paraît qu’anciennement la caverne était accessible de ce côté, si on en juge par les ossemens humains entassés à son entrée. Le grand nombre de squelettes qu’on retrouve dans les grottes sépulcrales de Ténériffe démontre que la méthode des embaumemens n’était pas générale parmi le peuple guanche, ou, du moins, que vers l’époque de la conquête de l'île cet usage n’était plus en pratique.
(2) Au lieu du mot espagnol Buytre, les habitans des Canaries emploient le mot guanche Guirre pour désigner le Vultur perenopterus. L. Ces oiseaux se rassemblent, le soir, sur la montagne volcanique dont il est ici question, et y attendent le retour des pêcheurs pour se repaître des intestins de poisson que ceux-ci abandonnent sur la-plage.
VALLÉE DE SANTIAGO (Voy. pag. 331). Dans le torrent de lave derrière le manoir seigneurial : téphrine feldspathique brune, à cristaux de pyroxène, avec d’autres de rhyakolite géminés et très-nombreux, toute criblée de bulles d'air.
TaLus DE Virma (Voy. pag. 331). Dans les nappes de lave qui ont envahi les terrains inférieurs : téphrine variant du noir au brun rouge, trèsscoriée et tachetée de teintes bleuätres, texture presque vitreuse.
MonTANA Rosa (Voy. pag. 332). Ce cône est composé d’un amas de téphrine noire, scoriacée et oxidée à l'extérieur. On trouve du côté de l’ouest une brêche à demi décomposée avec fragmens de téphrine rougedtre, passant à la réténite, et remplie de'‘cristaux de rhyakolite.
Ravin DE TAmapayA (Idem). Bréche ponceuse avec cristaux de rhyakolite remarquables par leur éclat perlé. |
MoxTAxA GRANDE (Idem). Dans l'intérieur du cratère : basanite compacte rougedtre, avec cristaux de péridot et de pyroxène d’un beau noir.
MonTANA DE Los GuiRREs (Voy. pag. 334 et 335). Téphrine scoriacée, rougedtre, presque vitrifiée à l'extérieur, et dont les couches plongent vers l’orient. Cette lave forme presque toute la masse du cône et des collines
adjacentes.
Lorsqu'en remontant la Cumbre on embrasse d’un coup-d'œil l'enceinte de Guimar, cette vallée se présente sous l'aspect d'un grand bassin semi-circulaire envahi par la fosca et sillonné de courans de lave, dont la teinte plus ou moins noire indique le rang d'ancienneté. Deux de ces torrens ont été recouverts en partie par l'éruption de 1705 : l'un, supérieur et très-rapproché de la haute région , se compose d'un basanite rempli de péridot; l’autre, très-noir et beaucoup plus moderne (1), commence à peine à se couvrir de végétation. Au-dessus
(1) Ce torrent de lave ne contient pas de péridot.
des ravins de Badajos et del Agua, près de la source de Malabrigo , il existe un petit cône cratériforme de basanite rougeätre , dont la base a produit un courant de même nature, très-chargé de pyroxène et de péridot. On trouve sur les bords du cratère une pépérine terreuse, toutà-fait identique à celle de Montaña grande.
Plusieurs autres cônes s'élèvent aux alentours du Llano de Manja et dans le cirque des Cañadas, près du Portillo de la Villa; ces différentes bouches volcaniques n'ont pas été encore assez étudiées. Une d'elles a produit la grande coulée de basanite qu'on rencontre en montant vers Aguamansa ; d'autres courans ont débordé par le passage du Portillo. Le col de las Arenas negras, qui donne accès dans le Zlano de Manja, justifie son nom : les scories et les laves noïres qui encombrent ce défilé semblent appartenir à un volcan moderne, et les flammes que les navigateurs du quinzième siècle virent sortir de la montagne de Ténériffe avaient peut-être leur foyer dans cet endroit.
Les cônes d’éruption sont moins nombreux sur la bande septentrionale de l’île : parmi les plus apparens , celui de Taco mérite une mention particulière. Îl est situé dans les environs de Buenavista, près de la pointe de ce nom; le cratère profond qui occupe son sommet retenait autrefois les eaux pluviales, formait un lac pendant l'hiver; mais depuis qu'on l'a coupé d’un côté pour ouvrir une écluse, l'intérieur a été mis en culture, et l'on y sème maïntenant du blé et des légumineuses. Un grand nombre de plantes sauvages croissent aussi dans la nappe de lave qui, des bases du cône, s'étend jusquà la mer. On trouve sur ce Malpays (1), outre les lichens habituels, des euphorbes, des kleinies et plusieurs autres plantes recherchées des botanistes (2).
Vers le cap de Teno, la pointe de l'Æguja est formée par plusieurs
(1) Gette nappe de lave a beaucoup d’analogie avec celle de Montaña grande par ses crevasses , ses grottes et ses autres accidens.
(@) Tenerium heterophyllum, Convobulus scoparius, Echium aculeatum, Lithospermum apulum, Matthiola parviflora, etc.
buttes de scories noires et rougeâtres qu'on dirait avoir été produites par un volcan sous-marin.
Deux cônes d'éruption, d'une apparence moderne, s'élèvent à l'entrée de la vallée circulaire du Palmar : ils se composent aussi de scories noires à reflets brillans. Les nuages qui flottent sans cesse sur les bois des alentours entretiennent la fraîcheur dans ces terrains volcaniques, et les habitans de la vallée ont profité de la fertilité du sol pour étendre les cultures jusqu'au sommet des montañetas. Le cône le plus au nord a son cratère ouvert du côté de la mer, et un torrent de basanite, qui paraît être sorti de sa base, s'est dirigé vers la côte par le défilé qui conduit à Buenavista.
La belle vallée de l'Orotava a aussi ses mamelons volcaniques (Voy. Atlas, pl xiv, fig. xm,15, 15, 15): celui que l’on désigne sous le nom de montañeta de las Arenas ou del Puerto est situé entre la ville et le port. C'est un cône de rapilli de 400 pieds d'élévation qui rappelle ceux du Palmar: le courant de téphrine qu'il a produit a suivi son cours jusqu'à la mer, s'est répandu en nappe au pied des falaises et a formé l'emplacement sur lequel on a élevé les constructions du port de la Cruz. Ce torrent a coulé sur les anciennes couches de #osca et de basalte à pyroxènes ; toutefois on aperçoït encore de beaux prismes de ces derniers à peu de distance du rivage. Le cône qui borde le littoral de la vallée (eZ pico de los Frayles), à l'occident de la montañeta del Puerto, a donné naissance à un autre torrent qui s'est précipité dans la mer. Enfin, au-dessus des villages de los Realejos domine un troisième mamelon dont la lave n’a parcouru qu’un très-court espace sans
occasionner de grands changemens sur le sol.