‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 7 sur 93 · TT · texte numérisé non relu

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concluantes : « La conquête de Palma, dit-il, suivit celle des autres iles, et Ténériffe ne fut envahie qu'après. Mais les habitans de la grande Canarie, ceux de Gomère surtout, qui furent soumis bien avant , devaient avoir aussi un nom pour désigner l’île du Pic, qu'ils apercevaient ordinairement dans les temps clairs. Comment expliquer alors cette préférence qu'accordèrent les conquérans à la dénomination empruntée aux Palméros? (1) Suivant une ancienne tradition (2), les neufs princes qui gouververnaient à Ténériffe, avant l'invasion étrangère, s'étaient partagé l'héritage de Tenerf ou Chenerf-le-Grand, et c'est dans ce nom vénéré qu'il faut chercher l'étymologie de celui de l’île. Le mot Guanche a lui-même rapport à ce nom, et nest que la syncope du mot Guanchenerfe, que les Espagnols adoptèrent des aborigènes, et par lequel ils désignaient collectivement tout ce qui appartenait à la nation guanche. Aïnsi, d'après l'ancienne langue, Guan signifiait homme, et CAenerf indiquait l'île : de à Guanchenerf, C'est-à-dire homme de Ténériffe (3). Cette opinion paraît d'autant plus plausible qu'on retrouve encore le mot Chenerife pour Tenerife sur plusieurs anciens manuscrits. |

À une époque où les voyages d'outre-mer n'eurent pour but que la piraterie, l'audace tint lieu du savoir; les excursions des aventuriers se bornèrent à quelques points de la côte, et la configuration des pays exploités resta long-temps inconnue. On ne s'attacha guère qu'à fixer la position relative des îles sur les routiers qui devaient guider les pilotes dans ces entreprises hasardeuses; on soccupa peu de la structure des terres, et tous les détails qui S'y rapportaient furent laissés au caprice des dessinateurs. Une

(1) Viera, Noticias de la hist. gen., tom. 1, pag. 68. (2) Nuñez de la Peña, cap. 5, pag. 39.

(3) Viera, Noticias de la ‘hist. gen., tom. 1, pag- 69.

échancrure dans les contours du littoral suffisait pour indiquer d'une manière plus ou moins approximative le gisement du port le plus fréquenté; le cap le plus apparent était le point vers lequel on faisait converger toutes les côtes, sans s'inquiéter si cette singulière projection reproduisait ou non la figure de l'ile. Chaque géographe modifiait à son tour et à sa volonté cette planimétrie naissante, et souvent augmentait les erreurs. Tels furent les élémens qui servirent à tracer les grossières ébauches de Ténériffe et des îles voisines sur les cartes manuscrites des xv° et xvr' siècles. En examinant cette bizarre chorographie, on reconnaît le cachet de l'époque; le trait qui marque les contours est raide et anguleux comme la lettre, comme toutes les délinéations du style gothique (1). Les descriptions consignées dans les ouvrages du temps sont aussi vagues et non moins erronées que les renseignemens graphiques. Écoutons les chapelains de Bethencourt : L'isle d'Enfer, qui se dit Tenerfis, écrivaient-ils en 1402, esf en manière de herche, presque ainsi que la grand'Canare, et contient environ dix-huit lieues Jrançoises de long et dix de large, en tout le meilleur a une grand'montagne la plus haute qui soit en toutes les isles canariennes, et S'estent la patte de la montagne de tous costez par la plus grand'partie de toute l'isle; et tout entour sont les baricaves garnis de grands bocages, et belles fontaines courantes. (2)

Après ces deux auteurs, Bordone ne donna guère, au commen-

cement du xvr siècle, de renseignemens plus étendus : Tenerife,

(1) Voy. à la Bibliot. roy. les cartes manuscrites de Beninchosa; Venise, 1466: et de Domingo de Villaroel , 1589, etc., etc.

M. Jomard, conservateur du dépôt des cartes et plans de la Bibliot. roy., a daigné guider nos recherches dans cette partie intéressante de la chorographie : c’est à sa bienveillance que nous devons d’avoir pu examiner en détail et avec fruit la précieuse collection des cartes manuscrites confiée à sa direction. Cette simple note ne saurait nous suffire pour lui témoigner toute notre gratitude. ,

(2) Bontier et le Verrier, Conquest. des Can. , pag. 195.

( 79 ) disait-il, à la più alta isola del mondo, dalla quale con tempo sereno sessanta leghe lontano in mare si pud vedere, et ha nel mezzo un monte, in modo d'una punta jfatto, altissimo, la quale continuamente arde ({).

Un passage du traité de navigation de Galien de Bethencourt (2) fournira un exemple des fausses notions qu'on avait encore en 1630 sur Ténérifle et son fameux pic : La terre est relevée en forme de costaux; au milieu d'icelle se voit une montagne grandement droite et ronde, qu'ils appelent Pico de Teiïthe, et contient en hauteur quinze grandes lieues : elle jette souvent feu et soufre.

Voilà en analyse ce que nous avaient appris les anciennes descriptions, lorsquen 1724 le P. Feuillée vint donner sur Ténériffe des renseignemens plus circonstanciés. La relation inédite de son voyage contient les résultats des observations qui l'occupèrent durant son séjour aux Canaries; pourtant l’on chercherait en vain dans ce journal des détails sur la structure des îles. Nous avons vu vers la fin du dernier siècle, et au commencement de celui-ci, les entreprises scientifiques se succéder pour augmenter nos connaissances sur le gisement des côtes et fixer la position des points principaux; mais parmi les divers explorateurs de ces deux époques, aucun, avant M. de Buch, ne sétait appliqué à étudier dans son ensemble le système de montagnes de Ténériffe. Toutefois, malgré l'importance des travaux de l'illustre géologue, sa relation laisse encore à désirer sous les rapports orographiques. Chacune de ses excursions dans l’intérieur de l'ile lui donne lieu à une narration détachée; le récit se trouve ainsi divisé en divers frag-

(1) Bordone, Jsolario, texte, fol. 17.

(2) C’est à Galien de Bethencourt, conseiller du roi au parlement de Rouen, et issu de la famille

du premier conquérant des Canaries, qu’on doit la mise en lumière du manuscrit de Bontier et le “Verrier, qu’il fit imprimer à Paris en 1630. Get ouvrage est accompagné d’un Traicté de navigation et

des voyages de descouverte. Voy., pour notre citation, à la pag. 226.

mens, le dénombrement des produits volcaniques vient s'interposer trop souvent dans ses explications, et le lecteur, arrêté à chaque pas par des considérations nouvelles, ne peut suivre les ramifications du système de montagnes, ni distinguer les accidens isolés des principaux massifs.

Il est dans les groupes partiels des roches dont le gisement influe peu sur le relief du terrain; les grandes formations, au contraire, suivant leur nature et leur degré de puissance, caractérisent le pays et déterminent sa structure. D'après ces principes, nous avons pensé qu'une description orographique gagnerait en concision et en clarté, si elle était dégagée des détails géologiques trop spéciaux. C'est en suivant cette marche que nous espérons compléter les observations déjà si importantes de notre savant devancier. |

La forme de Ténériffe est très-irrégulière : l'île s'étend du nordest au sud-ouest sur une ligne de 21 lieues de côte et n'en à guère plus de 12 sur sa plus grande largeur; la totalité de sa surface occupe un circuit d'environ 54 lieues. La partie qui se prolonge vers le nord-est est la plus étroïte et a moins de quatre lieues d'une côte à l'autre; elle offre de chaque bord de hautes falaises et de profondes anfractuosités au débouché des vallées côtières. Du centre de l'île sélève un pic gigantesque dont le sommet pyramidal apparaît au-dessus des nuages; des montagnes secondaires se groupent autour de sa base, tandis quà lorient et à l'occident deux chaînes de sommités prolongent leurs contreforts vers la côte et lancent sur l'Océan deux promontoires escarpés, le Cap de Teno et celui d'Anaga.

La ville de Sainte-Croix (Santa- Cruz) est située sur la bande orientale de l'île, au pied d'un coteau dont la pente rapide est sil- Jonnée par plusieurs ravins. La côte s'étend d'une part vers le NE. et de l’autre vers le S.-0. : cette disposition du littoral donne lieu

à la baïe de Sainte-Croix. La rade, proprement dite, se trouve comprise dans le fond de cette enceinte entre le morne fortifié de Paso- Alto et l'embouchure du Barranco hondo que défend la tour de San Juan (1).(Voy. Part. hist., pl. 6, 16, 18: et Atlas, pl xi)

Depuis Sainte-Croix jusquà la vallée de Guimar, le talus de l’île est encore plus incliné, ses côtes sont plus abruptes, et la plage de Candelaria est le seul endroit où l’on peut aborder sans risque. Le fond de la vallée de Guimar s'élève en amphithéâtre et s'étend ensuite vers la mer en une plaine de tuf et de sable jusqu'auprès de trois grands mamelons volcaniques qui dominent la côte (2). La vallée est cernée par deux puissans contre-forts; celui d'occident, ou de la Ladera, est presque coupé à pic du côté de la vallée, et forme une des berges du grand ravin de Badajos qui circule à sa base (3). Il faut traverser le ravin vers son embouchure, et gravir le formidable escarpement par un chemin de corniche, pour sortir de cette enceinte. Alors le talus de l’île n'offre plus de larges dépressions ; c'est un terre-plein continu, entamé seulement par des Barrancos étroits quon ne distingue quau moment de les franchir. En longeant l'île par le sud, les escarpemens de la côte se succèdent sans autre interruption que celle des ravins. IL est encore plus dif-

(1) « Sur le plateau qui forme le mouillage, le fond est généralement d’une bonne tenue; les « navires y peuvent séjourner avec sécurité en s’affourchant E.-S.-E. et O.-N.-0., la grande touéé « au large ; ils peuvent ainsi résister à la grosse mer que LS vents du large A lorsqu’ ils « soufflent pendant quelque temps ; mais il est essentiel de faire flotter les câbles : sans cette pré- « caution ils courraient le: risque d’être dragués par les pense roulées sur le fond et par les ancres « perdues qui s’y trouvent en assez grand nombre. »

Ces excellentes observations sont extraites du plan de la rade de Sainte-Croix, par M. Givry; nous renvoyons les lecteurs, pour tous les autres renseignemens CR. sur ce point important , aux travaux exécutés en 1817, sous les ordres de M. le contre-amiral Roussin, pendant la campagne d’exploration de la corvette la Bayadire. Le plan de la rade de Sainte-Croix, levé à une grande échelle, donne les positions des quatorze batteries qui défendent la côte et les différentes profondeurs du fond dans toute l’étendue de la baie.

(2) Montaña grande, montaña de las Guirres et montaña de Alchaco. (Voy. Atlas, carte Rp°epRi que de Ténériffe, pl. n, et Part. hist., pl. 24).

(3) Voy. Atlas, vue phytost., pl. 3.

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