‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 12 sur 72 · TV · texte numérisé non relu

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En 1509, d'après les ordres du roi, on pouvait armer pour le Nouveau-Monde aux îles Canaries comme à Séville, et cinq ans plus tard, Jean de Camargo, qui suivit la flotte de Pedrarias à la conquête du pays qu'on appela Castilla de Oro, prenait, en passant par la Gomère, 56 insulaires pour renforcer cetteexpédition, tandis que Guillen Peraza, seigneur de l’île, lui faisait compter une assez forte somme d'argent par les regidors de la ville de Saint-Sébastien.

L'Histoire générale des Indes, par le célèbre Barthélemy de Las Casas, est un autre manuscrit précieux qui nous a élé communiqué par M. Ternaux. Cet ouvrage contient aussi plusieurs chapitres relatifs aux îles Canaries. Le manuscrit original avait été conservé d'abord dans le couvent de Mont-Serrat, à Madrid. Las Casas, après avoir achevé ce grand travail, en fit don au collége de Saint-Grégoire, et le remit sous la sauve-garde du recteur, auquel, par une déclaration écrite, qu'on lit en tête de l'ouvrage, il enjoignit l'obligation de ne le publier que quarante ans après, à partir de l'année 1560. « Je ne veux » pas, disait-il, qu'avant cette époque il soit connu dans ce collége, » ni moins encore au dehors. La conscience de ceux auxquels je le » confie en reste chargée (sobre lo cual les encargo la consciencia) ; passé » quarante ans, si on le croit utile à l'intérêt des Indiens et de l'Es- » pagne, on peut le faire imprimer pour la gloire de Dieu et surtout » pour la connaissance de la vérité. Toutefois, il ne me paraît pas con. » venable de le laisser lire à tous les étudiants, mais seulement aux » plus prudents. (sino à los mas prudentes). »

Le collége de Saint-Grégoire fut au-delà des prévisions de l'auteur ; la Historia general de Indias, de l'illustre évêque de Chiapa, est restée inédite ; quelques extraits seulement ont été traduits (1).

(1) Le manuscrit original forme trois gros volumes, qui se trouvent actuellement, les deux premiers à la Bibliothèque de l’Académie d’histoire de Madrid, et le troisième dans celle du Roi.

La copie que nous avons consultée de la collection Ternaux est celle que fit prendre l’infatigable Muñor.

Las Casas était né en 1474: il avait déjà atteint l’âge mür lorsqu'il commença son manuscrit en 1527, et ce ne fut qu'en 1559, vers la fin de sa longue carrière, qu'il l'acheva complètement (1).Une étude approfondie des chroniques de son temps, et l’intime connaissance des hommes et des choses, lui acquirent cette expérience nécessaire pour écrire l'histoire et juger des faits sur lesquels elle se fonde. Bien 1informé, et souvent témoin de la plupart des événemens qu'il raconte, il nous dit les succès des premières navigations sous Henri IIT de Castille, nous parle de Jean de Bethencourt et de l'hommage que le baron normand fit au roi don Juan IL, des trois îles conquises. C'est à ce sujet que, se posant en défenseur du pauvre peuple dont on usurpait les droits, il plaide sa cause avec cette éloquence chrétienne qu'il employa ensuite si courageusement en fa veur des Indiens d'Amérique :

« ….. Ne faut-il pas s'étonner d’un pareil aveuglement, s’écrie-t-il! Eh quoi! ils » portaient la guerre et l'esclavage ceux qui professaient la loi du Christ! Etait-ce là » marcher sur les traces de leur divin maître ? attirer vers lui par l'amour , la bonté, » Ja douceur et l'exemple de toutes les vertus? Etait-ce là faire aux autres le bien » qu'ils auraient voulu pour soi? Était-ce ainsi édifier le genre humain? Non, non, la » paix en tous lieux et pour tous les hommes, la paix sans distinction de race, car » il n’est qu'un seul Dieu, unique et bon pour tous les peuples. Indiens, Gentils, » Grecs ou Barbares, c’est pour tous qu'il s’est sacrifié... Soyez-en certains, la con- » quête de ces îles, aussi bien que celle d’autres terres lointaines, fut une injustice. Vous » vous assimiliez aux tyrans; vous alliez envahir pour mettre tout à feu età sang, pour » faire des esclaves et avoir votre part du butin, pour ravir la vie et le patrimoine à » ceux qui vivaient tranquilles sans penser à vous nuire... Et croyez-vous que Dieu » ait établi des priviléges parmi les peuples, qu'il ait destiné à vous plutôt qu'aux au- » tres tout ce que la prodigue nature nous accorde de biens ici-bas? Serait-il juste que » tous les bienfaits du ciel, que tous les trésors de la terre ne fussent que pour vous? »

(1) À la fin de son prologue, il s'exprime en ces termes : « Par la miséricorde de Dieu, je suis le plus » ayancé en âge, et celui auquel Les années ont acquis le plus d’expérience de tous ceux qui vivent au- » jourd’hui, si par hasard il en existe un ou deux de plus vieux que moi dans ces Indes occidentales. »

Las Casas mourut à Madrid en 1566, où il était retourné pour la sixième fois. Il avait atteint alors sa 92e année.

(2) Nous n’avons voulu donner ici qu’une idée sommaire de ce beau passage qu’on peut lire en entier dans la copie du manuscrit de l’Hist. de Indias, p. 116-117.

Ce simple fragment suffirait pour faire juger du caractère de cet homme de bien qui voua son existence à la défense de l'humanité, si l'histoire n'avait déjà proclamé ses vertus. |

Les chapitres xvin et xx du manuscrit de Las Casas sont entièrement consacrés aux débats qui s'élevèrent entre les rois d'Espagne et de Portugal pour la cession des îles Canaries. L'auteur discute les prétentions des deux couronnes, reproche souvent à Barros d'avoir omis dans cette affaire plusieurs faïts en faveur de Castille, et cite à l'appui des prétentions de Jean IT plusieurs lettres de ce monarque à Alphonse V.

Ces curieux documens, qu'il reproduit dans tout leur contenu, viendront éclairer une question que nous nous réservons de traiter plus tard. |

Enfin, dans les chapitres xx et xx1, Las Casas rapporte, avec quelques commentaires, tout ce que disent Azurara et Jean de Barros sur les mœurs et coutumes des Canariens, d'après la relation des explorateurs du prince Henri.

Divers ouvrages fort rares de la bibliothèque de M. Ternaux n'ont pas moïns servi nos recherches. La plupart appartiennent à des auteurs du seizième siècle qui ont consacré quelques pages aux îles Canaries.

Parmi ceux qui nous ont paru mériter le plus de confiance , nous citerons d'abord Antoïne de Lebrixa , docteur de Salamanque, plus connu sous le nom d'AElius Antonius Nebrissensis. Cet écrivain , un des plus savans de son époque , a résumé dans un chapitre tout ce qu'on savait, vers 1500, sur les îles Fortunées, c’est-à-dire quatre ans après que les conquérans eurent établi leur domination dans tout l'archipel canarien. Son récit est simple et rapide.

« [ya environ un siècle, dit:il, qu'on a connaissance de ces îles en » Espagne.

» Au commencement du règne de Jean second, un certain Bethen-

» court, de nation française, se présente aux tuteurs du roi, encore » enfant, et obtient la permission d'explorer la partie de l'Atlantique » qui baïgne la côte de l’Afrique occidentale. Guidé par la fortune ou » bien par les renseignemens de quelque navigateur, cet aventurier » aborde à Lancerotte et à Fortaventure; il civilise les habitans de » ces deux îles et les convertit à la foi chrétienne. Les héritiers de Be- » thencourt vendent ensuite sa conquête à des seigneurs espagnols, » qui la revendent à d'autres, et cet héritage , après avoir passé de » main en main, vient échoir à Fernand Peraza. Guillen du même » nom, dont les ancêtres conquirent les îles de Fer et de Gomère, » gouverne aujourd'hui ces contrées à titre de comte. Toutefois, Gran- » Canaria , Ténérifle et Palma , terres sauvages et sans arts, maïs ri- » ches des produits de leur sol et des bienfaits de la nature, restaient » encore indépendantes : une expédition est ordonnée, commandée » par des hommes actifs et exercés au métier des armes ; Canaria est » envahie sans coup férir, et les Barbares se préparent au combat. » Suivant leur coutume, leurs lances ne sont pas garnies de fer; mais » la pointe est durcie au feu ; ils n'attaquent pas avec des frondes et des » balistes, mais ils savent se défendre avec des pierres lancées d'un » bras vigoureux. Nullum oculis signum designabant, ajoute-t-il , quod » non telo contingerent. »

Pour preuve de cette adresse étonnante, Ant. de Lebrixa raconte les prouesses qu'il a vu faire à un des Canariens prisonniers à Séville (1) , puis il continue ainsi : « C'était à de tels hommes que nos capi- » taines avaient affaire. Il était difficile de les débusquer des rochers » accessibles où ils se tenaient retranchés; maïs la fortune en ordonna » autrement. Deux de leurs chefs se disputaient l'autorité, et les Es- » pagnols , profitant de leur querelle, en mettent un dans leur parti. » Alors, celui-ci leur prête son aide avec les siens, et bientôt tout le

(1) Voir au chapitre des Mœurs et Coutumes.

( 86 ) » pays tombe au pouvoir des rois catholiques. Ténériffe et Palma ne » tardent pas à compléter cette conquête; Alonzo de Lugo se charge » de les convertir à la religion et de les soumettre à la loi. »

Tels sont les principaux faits que cet habile écrivain expose sans commentaires dans un ouvrage publié en 1519 (1).

Antonio Galuao, qui écrivit en 1550 (2), n'a parlé des anciens habitans des Canaries que d'après des notions erronées (3); mais, en revanche, il paraît avoir été instruit des longs débats qui survinrent entre les cours de Castille et du Portugal pour le droit de possession de ces îles, dont plusieurs prétendans se disputaient la seigneurie (4).

Aux renseignemens quon peut tirer du vieux livre de Galuao, nous avons ajouté ceux extraits du manuscrit de Thevet, conserve à la Bibliothèque royale.

André Thevet est auteur d'une Cosmographie, in-4°, qu'il ne faut

(1) Ælu Anton Nebrissensis, Rerum hispanar. et Hispaniens. hist., decad. secund., lib. 2, cap. 1. De Canari insulâ Regis et Reginæ auspiciis à Pedro Vera duce expugnatä.

(2) Voici le titre de son ouvrage : Tratado que compos o nobre e notavel Capitäo Antonio Galuao, dos diversos e desvayrados caminhos, por onde nos tempos passados a pimenta e especearia veyo da India as nossas partes, e assi de todos os descobrimentos antigos e modernos, que sûo feitos ate a era de mil e quinhentos e cuncoenta, Obra certo muy notavel e copiosa. (Bibl. Ternaux. )

Cet ouvrage, imprimé à Lisbonne par Juan de Barreira, Fe du roi en 1550, fut publié par François de Souza Tavarez, et dédié au duc Daveyro.

(3) « Em tempos passados adoravà os ydolos, comià carne crua, por falta de fogo, nam tinham ferro, semeavà sem nada, lauravà a terra con cornos de bodes e cabras, etc. » (Op. at., p. 18.)

(4) « L’an 1424, dit-il, l’Infant (Don Henri) fit équiper une flotte pour aller conquérir les Canaries et en donna le commandement à Don Fernando de Castro; mais, comme les naturels de ces îles étaient belliqueux, ils opposèrent une vigoureuse résistance, et Don Fernando, prenant en considération les grandes dépenses qu’occasionnait cette guerre, s’en retourna en Europe. L’Infant céda alors les îles à la couronne de Castille pour l’assistance qu’elle avait prêtée à Bethencourt. Mais les Espagnols comptent les choses différemment, et prétendent que ni les rois de Portugal, ni l’Infant Don Henri, ne voulurent les céder, etqu'ilsen appelèrent au jugement du pape Eugène IV le Vénitien, lequel, ayant examiné la question, adjugea la conquête de ces îles au roi Don Juan de Castille, l’an 1431, et fit cesser ainsi cette dispute. « Mas o Gasteilhanos contan isto doutra maneira, que nem os Reys de Portugal nem o infante » Dom Inrique as quiser alargar, até chegarem a direito diante do Papa Eugenio IV Veneziano, ho qua » vedo isto deu a conquista daquelas ilhas por sentença a el Rey Dom Ioam de Castella no anno de 1431, » por onde cessou esta contenda. » (Op. cit., p. 17.)

pas confondre avec le manuscrit que nous citons (1). Ce voyageur visita les îles Canaries en 1555, avec Guillaume-le-Testu, un des plus célèbres pilotes de son temps. Les renseignemens qu'il se procura sur les mœurs et coutumes des Guanches nous ont semblé dignes d'être notés. Sa relation est en mauvais style, et s'appuie souvent sur de fausses citations; maïs le défaut d'érudition y est remplacé par beaucoup de naïveté.

«Il ÿy a une tradition en Afrique, dit-il, qu'un roi fit la descou- » verte de cesisles, et les peupla. Toutefois, celui qui les descouvrit à » bon escient, et qui y envoya ou y fut luy mesme en personne pour » Savoir Ce que c'estait (au moins que l'on sçache), ce fut un ancien Roy » de Fez, nommé Juba, qui n'y trouva pas ce que l’on disait, et si » croyons Pline, au trente-deuxième chapitre du sixième livre de » son histoire, ny vit autre chose que des dogues et des chevres...

» Le Roy castillan n'en prit entière possession qu'à la fin de l'an » 1486, et en jouit dès ce temps-là en paix, le tout par le moyen » de ceux qui les conquirent, et qui furent (comme j'ai dist), des sei- » gneurs de France, chose qui fait bien à noter, pour d'autant plus » surhausser la louange de nos Français, et qu’on ne donne la gloire » des conquestes à autres qu'à ceux à qui elle appartient, et qui en » ont eu la peine, apprestant le prosfit pour autruy. »

Pour ce qui concerne les anciens habitans, qu'il désigne comme es plus grands mangeurs de viande qu'on sçache trouver (2), il ajoute :

« Ils espoussaient plusieurs femmes, mais le Roy et seigneur en avait » la première pointe. Lorsqu'ils allaient en bataille, ils se peignaiïent » de diverses couleurs. Ils assaillaient de nuit leurs ennemis, afin de

(1) Sous le titre de GranD Insuzaire DE M. Anpré Tuever. Histoire d'André Thevet, Angoumotïsin, Cosmogr. du Roi; de deux voyages par lui faits aux Indes australes et occidentales, ete. (Bibl. roy., n°655 et 656, Mss. St-Germ. Franç.)

(2) « Car, dit-il, ils en dévoraient autant que six de l’Esclavonnie , qui étaient réputés fort grands » sarcophages. »

( 88 ) » les surprendre. C'était lorsqu'ils vivaient à la moresque et qu'ils » n'estaient chrestiens, non plus que ceux d'Afrique, qui leur estaient » voisins, etc., etc. » Nous reviendrons en temps et lieu sur ces renseignemens.

Le bachelier François Thamara, auteur d'une compilation sur les coutumes de toutes les nations du globe (1), a parlé aussi des habitans des Canaries. « C'étaient des hommes très-forts, écrivait-il, »et bien qu'ils manquassent d'armes de fer, ils se servaient de bâ- » tons, dont la pointe était taillée à l’aide de pierres tranchantes, » et avec lesquels ils traversaient les rondaches et les boucliers. [ls » lançaïent aussi les pierres avec une violence extrême... Ils adoraient » un seul Dieu, et le priaient en élevant les mains vers le ciel. Ils » avaient des endroïts pour accomplir leurs prières; et ces temples » (oratorios) étaient arrosés chaque jour avec du lait de certaines » chèvres, qu'ils appelaient animaux sacrés.

» De ces insulaires, ajoute Thamara, il en reste peu. Destos isleños » pocos han quedado. »

Ces notions sur les mœurs et les usages des Canariens, que l'auteur des Coutumes des peuples iranscrivait vers le milieu du dix-huitième siècle, se trouvent reproduites presque mot à mot dans un fragment de Lucius Marineus, comme il est facile de s'en convaincre par nos citations (2).

Lucius Marineus, de Sicile, que les écrivains espagnols appellent Lucio Marineo Siculo, fut un autre professeur de Salamanque non moins recommandable par son savoir. Il exerça l'emploi de chapelain

(1) El libro de las costumbres de todas las gentes del mundo y de las Indias. Traducido y copiado por el Bachilles Francisco Thamara. Anvers, 1556. (Bibl. Ternaux.)

(2) « Eran de mucho esfuerço lors Canarios, los quales aunque no tenian armas usavan de varas que » aguzavan con piedras muy agudas, con lasquales como dardos pasavan las adargas y escudos, y tiravan » asi mismo piedras con grande fuerça.… Adoravan un solo Dios, Alçando las manos al cielo : tenian sus » oratorios, los quales cada dia rociaban con leche de cabra. Estos Ilamaben Animales santos. » (Op. cit.,

lib. nr, p. 151, verso.)

(89) du palais à la cour de Charles-Quint, et composa, sous le titre de Obra de las cosas memorables de España (1), un ouvrage fort estimé, dont Nicolas Antonio et Mongitorre ont fait mention dans leur Bibliothèque (2).

C'est au dix-neuvième livre, où l’auteur traite des droits acquis sur les îles Canaries par les rois catholiques, qu'il est question de la conquête de Canaria, de la manière de combattre de ses habitans, de leur caractère belliqueux et de leurs cérémonies religieuses. Quant à la description du pays, Marineus s'en tient à la narration de Pline, mais il faut croire quil avait obtenu ses autres renseignemens des conquérans espagnols, puisqu'il dépeint la physionomie des Canariens avec assez de détail (3). Nous reproduisons en note (4) un fragment de ce dix-neuvième livre, dont nous aurons occasion de rappeler plusieurs passages remarquables dans le cours de nos recherches.

Le Milanais Girolaneo Benzoni, qui parcourut plusieurs contrées de l'Amérique, et publia en 1572 (5) une Histoire du Nouveau Monde,

(1) L'édition originale espagnole fut imprimée à Alcalä en 1563. Cet ouvrage, comme la plupart de ceux des écrivains espagnols et italiens, fut ensuite traduit en latin.

(2) Voy. Bibliot. Esp., t. 11, p. 359, et Bibliot. Sic., vol. u, p. 16.

(8) « Los hombres no son de color blanco ni negro, la nariz llana y ancha, el ingenio alegre y sutil, »

Par nariz llana, Marineus n’a pas voulu désigner sans doute un nez plat et écrasé, mais un nez efilé, et sans cette protubérance qui distingue les nez aquilins. Nariz Ülana y ancha, en un mot, nous paraît un équivalent des expressions dont le poète Viana s’est servi plusieurs fois dans son poème historique ; telles que aftlada nariz proporcionada, nivelada nariz ; nariz en proporcion, ventanas anchas (chant 3), c’està-dire nez droit, à larges narines,

(4) «....Los naturales de esta isla (Canaria), aunque carecian de armas y de yerro para hazerlas, » usavan con todo eso de unos dardos que hazian de 16s ramos de los arboles y aguzavan con piedras » sutilissimas. Con ellos, como con dardos de yerro, y agudos, facilmente passavan de parte a parte qua- » lesquiera armas de yerro. Demas de esto, arrojavan piedras fortissimamente.... Adoravan à un solo » Dios levantadas las manos a el cielo. Tenian lugar cierto, y determinado de orar, a el qual rociavan » todos los dias con leche de cabras, y à las cabras con cuya leche hazian esto, las tenian escogidas, y » apartadas de las demas, y las Ilamavan : Los animales santos. »

Dans un autre passage, Marineus répète un des renseignemens erronés d’Ant. Galuao en parlant dela manière de labourer la terre avec des cornes de bœuf ( Cultivavan la tierra con cuernos de buey). On sait que le gros bétail ne fut introduit dans les îles qu'après la conquête.

(5) La historia del Mondo Nuovo di M. Grirolaneo Benzoni, Milanese, la qual trattu delle isole e mari nuo-

[.—(1"t PARTIE.) (ETHNOGApH, ) — 12

visita aussi les îles Canaries. Benzoni n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il entreprit ce voyage, en 1541, Sa relation se trouve consignée dans le troisième livre de son ouvrage (1). Après avoir traversé l’Espagne et s'être arrêté quelque temps à Medina del Campo, il fut s'embarquer à San-Lucar de Barrameda, et vint faire échelle à la Grande-Canarie, pour passer ensuite à l’île de Palma. S'il faut en croire le voyageur, un seul homme, dernier débris d’une nation valeureuse, traînait encore son existence sur cette terre conquise ; mais, abruti par les vices contractés au milieu d'une société d’aventuriers et de soldats, il avait perdu jusqu'au souvenir de ses malheurs. « Cet » insulaire, dit Benzoni, pouvait avoir environ quatre-vingts ans; » et, comme il descendait des anciens princes de l’île , le roi d'Espagne » lui faisait une pension. Je l'entretins plusieurs fois pour connaître » les coutumes et la manière de vivre de ses ancêtres; mais ce fut peine » perdue ; la passion du vin faisait ses plus chères délices, et il passait » tout son temps à s'enivrer. Je fus donc obligé de me contenter du » peu de notions que j'acquis par moi-même et par mes relations avec » les conquérans espagnols qui vivaient encore... (2). »

Toutefois, Benzoni aurait pu se procurer des renseignemens trèsimportans s'il eût prolongé son séjour dans l'île, Quarante ans s'étaient à peine écoulés depuis la conquête , et bien qu'Alonzo de Lugo, après

vamenle rürovaii e delle nuove città da lui propio vedule per aqua e per tierre in Quattordiet anni. In Venecia, M.D.Lxxn1 (in—12).

Urbain Calvet donna, six ans après, une traduction latine de cet ouvrage, avec des illustrations, sous le titre de Novæ nopt orbis listoriæ, etc. M.D.Lxxvirr.

Il existe aussi une traduction française du même livre, faite à Genève en 1600.

4) Lib. sr, Breve discorso di alcune cose notabile delle isole di Canaria. Op. cit., p. 176.

(2) ss 11 quale poteva essere di età ottanta, e per essere de” successori de’ principali dell’ isola, il » Re di Spagna gli dava un tanto all’anno per lo suo vivere. Raggionai io alcune volte con costui, » per intendere il modo del vivere, e ï costumi loro, ma non lo potei trovare sincero dal vino, perché » havendolo la prima assaggiato, tutta la sua dilettatione era nell’ ubbriacarsi. A tale, ch'io non posso » dar noticia se non di quel poco chio ho visto, e delle relationi ch’io ho havuto da aleuni Spagnuoli » anciani..…..» ( Benz., Op. cit., liv. nr, p. 176. )

sa vicloire, eût déporté en masse la majeure partie de l'ancienne population , la proscription n'avait pas été générale. La race indigène n'était donc pas anéantie, comme l'avance le jeune voyageur (1). Le nom de Mayantigo (2), que portent encore aujourd'hui quelques insulaires du district d'Aridane, en fournit la preuve évidente, et il est à regretter qu'un écrivain aussi consciencieux que Benzoni ail négligé tout ce qu'il pouvait tirer, à cette époque, des souvenirs traditionnels.

Casteillanos, auteur d’un ouvrage connu sous le titre d'Elegias de V’arones ilustres, dans lequel il traite des entreprises des Espagnols aux Indes occidentales, nous a donné quelques notions intéressantes sur les Canariens qui prirent part à ces conquêtes. Les descriptions de cet écrivain servent à faire apprécier le caractère belliqueux des braves insulaires que les aventuriers espagnols sempressèrent d'enrôler sous leurs drapeaux, pour aller porter la guerre dans le Nouveau- Monde. Le premier volume des Élégies de Casteillanos est le seul qui ait été publié en 1589; le second et le troisième, restés en manuscrit, font partie de la collection de M. Ternaux; les bibliophiles ignorent encore le sort du quatrième, qui complétait ce curieux recueil.

Toutes les fois que Casteillanos trouve l'occasion de parler des Canariens, il les dépeint comme des hommes d'un grand courage et dignes d'éloges pour les services qu'ils rendirent en Amérique, Cest ainsi qu'en traitant de ceux qui partirent de Canaria, sous les ordres des trois frères Silva, dans l'expédition de Diego de Ordas au Paria, il s'exprime en ces termes :

Isleña gente, suelta, bien granada,

Qu’ en peligros ocultos y patentes Salieron todos hombres excelentes (3).

(1) «...Questi Canari sono ormai quasi che spenti affatto. » ( Op. cit., Liv. mr. )

(2) Mayantigo, nom d’homme qui signifiait morceau du ciel. C'était celui du chef de la tribu d’Aridane qui se soumit le premier à Alonzo de Lugo. (Voy. plus avant l’histoire de la conquête de la Palma.)

(3) Eleg. de Var. ilus., 1"° part., pag. 165.

Un autre écrivain du seizième siècle, Pierre de Medina, nous a fourni quelques bonnes notes sur l’histoire de nos îles, bien que son livre (1) ne soit en grande partie qu'une compilation des œuvres d'Antoine de Lebrixa et de ses contemporains. Nous rangeons aussi dans cette catégorie Lopez de Gomara, Antoine de Herrera et Mariana, dont les travaux (2) ont tant contribué à l'illustration de la grande époque des découvertes et des conquêtes des Castillans.

Désireux de connaître tout ce qui a été écrit sur le sujet que nous traitons, par les auteurs espagnols et portugais des siècles suivans, nous ayons consulté leurs ouvrages; mais, dans cette dernière série, nos recherches n'ont pas été aussi fructueuses.

Lope de Vega, qui fut le Scribe de son époque, trouva dans la con quête de Ténériffe le sujet d'un drame héroïque, et sa verve facile ne recula devant aucune difficulté. Préférant le prestige du merveilleux aux réalités de l'histoire, le poète dévot (3) a recours à l’intercession de la Vierge et de l'archange saint Michel pour assurer la victoire aux conquérans, et le miracle qui termine sa fameuse comédie (4) vient mettre fin à la résistance opiniâtre des Guanches.

Esteban de Garibay confirme, dans son Æbrégé des chroniques espa-

gnoles (5), plusieurs faits que d'autres écrivains nous avaient déjà

(1) Voy. Primera Y SEGUNDA PARTE DE LAS GRANDEZAS Y COSAS NOTABLES DE ESPANA, compuesla primeramente por el maestro Pedro de Medina, vezino de Sevilla y agora nuevamente corregida y muy ampliada por Diego Perez de Meza, cathedrätico de mathem. en la univers. de Alcalé de Henares, cap, XIV, p. 117. Alcala, 1595.

(2) Voy. Primera, segunda ÿ tercera parte de la historia de las Indias, etc. por Francisco Lopez de Gomara. In-f. Medina, 1552. Herrera, Hist. gen. de Indias, etc. Madrid, 1601-1615. Mariana, His! gen. de Esp.

(3) Lope de Vega était familier du Saint-Office.

(4) La Famosa Comedia de los Guanches de Tenerife y conquista de Canaria. DEciu. PART. DE LAS coMEpras DE LOPE DE VEcA, f° 128, ano 1621.

Canizares, autre auteur dramatique du théâtre espagnol, cherchant aussi dans les annales de la conquête des Canaries un sujet digne de sa plume, à mis en scène un descendant de Bethencourt, dans sa comédie du Picarillo en España.

(5) Compendio hüstorial de las Chronicas ÿ universal historia de todos Los reynos de España, por Est. de Garibay y Camalloa de nacion Cantabro, t. 11, cap. 1, p. 385, ano 1698.

(93 ) signalés au sujet de l'invasion des aventuriers biscayens el guipuzcoans, dans l'ile de Lancerotte, en 1399, et des esclaves qu'ils enlevèrent.

Don Christoval de la Camara, évêque des Canaries en 1628, a donné une description statistique des sept îles dans ses Constitutions synodales (1), et nous à transmis quelques nolions sur un édifice qui existait encore de son temps à Canaria, et qu'on appelait le palais du prince de Galdar, E7! Alcazar del Guanarteme (2).

Ortez de Zuniga, dans ses Annales de Séville (3), traïte des îles Canaries sous l'administration de Diego de Herrera, bien qu'à cet égard Viera nous fournisse des renseignemens plus étendus.

Le jésuite Cordeyro, dans son Histoire insulaire (4), a rappelé les droits de la couronne de Portugal sur l'archipel Canarien; mais sa description des îles, qu'il a divisée en cinq chapitres, ne nous à rien appris de nouveau.

Enfin, le père Joseph Freire, de l'Oratoire, qui publia à Lisbonne, en 1758, sous le pseudonyme de Caxpino EwsirAno, la 7’ie de l’infant don Henri de Portugal, à reproduit en d’autres termes tout ce qu'Azurara et Jean de Barros nous avaient déjà dit.

Îl serait donc inutile de pousser plus loin cette nomenclature bi-

(1) Constituciones sinodales del obispado de la gran Canaria y su santa iglesia, por D. Ch. de la Camara y Murga. Madrid, in-40, 1634, 2° éd. ( La première édition de cet ouvrage fut imprimée en 1631.) Les renseignemens statistiques que l’évêque de Canaria consigna dans cet ouvrage ont été reproduits par Me Gil Gonzales Davila dans son Histoire de Henri III (Häst. de la vida y hechos del rey D. Henrique III de Castilla).

(2) « En este lugar (Galdar) viven muchos en cuevas a donde moravan los Canarios. Dizen estä alli la » Casa del que solia ser su Rey antes de la conquista, y estä labrada con sola piedra, sin cal : Ilamése Don » Fernando guanarteme. (Murga. Op. cil., p. 339 verso.)

(8) « Llamose señor y aun Rey de las Canarias (como ya adverti) Diego Garcia de Herrera, marido de » Dona Ines Peraza, señora proprietaria de ellas ; pero destituido de poder y fuerças para su conquista - » y para su defensa, casi con solo señorio en la apariencia, y el titulo con que la afectava, era ofensivo a » los reyes y le dañava para su comercio. » (Anales de Sevilla, ib. xu, p. 387, ano 1677.)

(4) Historia insulana das ilhas à Portugal sugeytas no Oceano occidental, composta pelo padre Antonio

Cordeyro, da companhia de Jesus. Lisbonne, 1717.

(94) bliographique, car nous n'aurions à citer dorénavant que de faibles autorités. Nous avons recherché toutes les notions et les documens que l’histoire avaït conservés sur un peuple trop long-temps méconnu: l'étude des auteurs contemporains, et de ceux qui ont écrit d'après une tradition récente, nous a guidé dans l'appréciation des faits rapportés par les commentateurs d'anciennes chroniques. C'est en nous aidant de ces matériaux que nous espérons remplir notre tâche, et, sans nous attacher à réfuter ce qui a été avancé par d'autres, il nous suffira de citer les sources où nous puiserons nos renseignemens, toutes les fois qu'ils révèleront quelque fait important, ou qu'ils contrediront des opinions admises sans examen sur une nation que les conquérans traitèrent en barbares, et dont les vertus héroïques

et les mœurs patriarcales méritaient un autre destin.

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