DES PEUPLES QUI HABITAIENT LES ILES CANARIES AVANT LA CONQUÊTE
Les insulaires qui habitaient l'archipel canarien avant l'invasion des Européens et l'établissement de leur puissance dans cette partie de l'Atlantique, s'offrirent aux premiers explorateurs avec des mœurs et des usages divers; leur langage et leur physionomie présentèrent même des différences remarquables. Il nous importe de signaler ces dissemblances, car elles laissent entrevoir de prime abord deux races distinctes qui avaient conservé tous les traits de leur origine. Rameaux isolés de deux grandes souches, ces insulaïires ne formaient pas un même corps de nation, mais deux peuples séparés par démembremens et dont les migrations, vers les îles qu'ils étaient venusoccuper, s'étaient opérées probablement à différentes époques. Renfermés dans certaines limites, privés de relations inter-sociales, sans communication avec le dehors et presque ignorés du monde, des causes locales les avaient maintenus dans leurs circonscriptions respectives. Subdivisés en plusieurs tribus, les uns étaient gouvernés par des cheféligibles et indépen-
dans, les autres reconnaissaient un pouvoir absolu et obéissaient à des princes héréditaires. Chacun vivait dans sa loi et gardaït ses coutumes ; la plupart s'ignoraient entre eux, et dans les îles où les deux races se trouvaient réunies, un état de guerre permanent manifestait leur mutuelle aversion ; souvent même desdissensions intestines divisaient entre elles les différentes tribus.
Si ces peuples avaient pu faire cause commune, si un pacte fédératif
eût créé chez eux cette unanimité d'action qui seule garantit le succès,
(96 ) s'il leur eût été donné de se défendre en masse, alors ils auraient pu opposer aux Européens une plus longue résistance, et peut-être seraientils sortis triomphans de la lutte (1). Mais leurs ennemis tirèrent parti de leur isolement, et dans leurs différentes mvasions ils employèrent successivement les populations vaincues à la conquête des îles qui étaient restées indépendantes. C'est ainsi qu'en les entraînant tour à tour au combat, ils firent tourner à leur avantage leur caractère belliqueux. Les Lancerottains servirent contre ceux de Fortaventure et devinrent les auxiliaires de leurs vainqueurs. Après la reddition-de ces deux îles, les nouveaux seigneurs du pays prétèrent le secours de leurs vassaux pour soumettre la Grand’ Canaria, et dès que celle-ci eut passé sous le joug, Alonzo de Lugo, le conquérant de Ténériffe et de la Palma, enrôla sous ses drapeaux ces intrépides Canariens dont il avait éprouvé le courage et auxquels il fut redevable d'une partie de ses succès. Lorsque Ténériffe, ce dernier boulevard de la liberté guanche, tomba en son pouvoir, l'alliance du Mencey de Guimar et des autres princes qui se détachèrent de la ligue d'Orotapala, lui fut encore d'un grand secours. Même après la soumission du chef Bencomo, il eut besoin de son assistance pour en venir à une entière pacifcation et réduire un reste de braves qui voulaient mourir les
armes à la main.
TRADITIONS HISTORIQUES SUR LILE DE LANCEROTTE (1377).
Parcourons d'abord les îles les plus rapprochées de l'Afrique, et voyons quelles sont les notions recueillies par les historiens sur leurs
anciens habitans.
(1) Le poète Viana, en terminant son premier chant , a fait une réflexion analogue et s’est exprimé
en ces termes :
Si un solo Capitan los gobernase :
Siendo como éran todos tan valientes, Fuera muy mas dificil la conquista.
En 1377, le capitaine biscayen Martin Ruiz de Avendaño croisait sur la côte de Portugal avec plusieurs galères du roi de Castille, lorsqu'une tempête, qui dura plusieurs jours, l'entraîna vers les îles Canaries. À vendaño, séparé de sa flotte, aborda à Lancerotte, où Zonzamas, qui régnait dans cette île, l'accueïllit avec bonté. Durant son séjour sur la terre hospitalière, le capitaine biscayen s'éprit des charmes de Fayna, l'épouse du prince. La belle insulaire ne dédaigna pas l'amour du jeune étranger, car neuf mois après elle mit au monde une fille quon nomma /co, et à laquelle on nia le noble titre de Guayre, «attendu, dit l'historien, que la blancheur de sa peau et ses blonds cheveux ne laissaient aucun doute sur son origine. »
Après la mort de Zonzamas, Tiguafaya (1), son premier fils, lui succéda; mais ce nouveau chef, ayant été enlevé par des pirates espagnols qui envahirent la contrée, fut emmené en esclavage avec sa femme et cent soixante et dix des siens (2). Un autre fils de Zonzamas, Guanarame, qui avait épousé la blanche Ico, sa sœur, vint remplacer le roi captif. Mais les vicissitudes que ce prince éprouva pendant la guerre qu'il lui fallut soutenir pour résister aux invasions des aventuriers, accelérèrent sa mort. Guadarfia, fils de Guanarame et d'Ico, allait faire valoir ses prétentions, lorsqu Æfchen, son parent, et un des chefs les plus puissans de l’île, revendiqua pour lui les droits que l’adultère de la reine Fayna avait rompus. Le conseil des Guayres s'étant assemblé pour décider cette question de légitimité, soumit Ico à une épreuve barbare en usage dans ces sortes de cas. On la conduisit dans un caveau, où elle fut enfermée avec trois femmes du peuple, et dans lequel on introduisit une fumée épaisse el continue. Ico devait supporter cette épreuve si sa descendance n'était pas équi-
(1) Viera l’appelle indistinctement Timanfaya, ou Tiguafaya. (Noticias, tom. 1, pag. 191.) (2) Cette invasion des pirates espagnols, qui eut lieu en 1399, et dont nous avons déjà fait mention, est rapportée par plusieurs historiens. Voy. p. 44. I.—(J"e PARTIE. ) (ETENOGRA PH.) — 13
voque, tandis que ses trois compagnes devaient succomber. Une vieille femme la sauva, dit-on, de cette cruelle alternative, en lui conseillant de tenir dans sa bouche une éponge imbibée d'eau. Un résultat aussi inespéré salisfit les Guayres ; les trois innocentes victimes moururent suffoquées : Ico seule sortit triomphante de cette espèce de jugement de Dieu. Estimée dès-lors de noblesse pur sang, on ne contesta plus son origine; s0n fils Guadarfia fut proclamé, et Atchen, abandonné de ses partisans, se vit forcé de le reconnaître pour son souverain légitime. Plusieurs faits importans ressortent de cette histoire rapportée par Viera (1), d'après les mémoires inédits du père Abreu Galindo. D'abord la forme du gouvernement de Lancerotte se trouve bien indiquée : l'ile était sous la dépendance d'un roi, dont le pouvoir héréditaire devait se transmettre au premier né de ses fils. Ce droit, auquel les femmes ne pouvaient prétendre, passait au second en cas de mort du premier. Les alliances entre frères el sœurs étaient permises parmi les grands. Des castes bien tranchées existaient chez ces insulaires : les Guayres, ou les nobles, exerçaient une grande influence et jouissaient de certains priviléges, puisqu'ils pouvaient contester au prétendant son droit de succession. Le reste du peuple, au contraire, était esclave ; “les grands disposaient arbitrairement de son sort; nous en avons une preuve convaincante dans les trois jeunes filles qu'on enferma avec co et qui périrent victimes d'une loi barbare pour une cause qui n'était pas la leur. Une physionomie nationale distinguait cette race d'homme; la couleur brune de la peau et des cheveux formait sans doute son principal caractère : de là les soupçons qui s'élevèrent à la naissance de la blanche Ico sur son origine bâtarde. Enfin l'épisode d’Avendaño nous fournit encore matière à une autre remarque relative à l'hospitalité qu'on lui accorda. Accueilli avec confiance par le chef de l’île où la tempête lui avait fait chercher un refuge, l'auda-
(1) Voy. Noticias, tom. 1, Gb. 11, $ xx1, pag. 191 et suiv.
(99 ) cieux étranger n'eut aucun respect pour les mœurs patriarcales de son hôte, et viola impudemment les droits sacrés de l'asile. Maïs laissons pour le moment les traditions de l'histoire, et cherchons, à l'appui de nos inductions, des renseignemens authentiques dans la relation des chapelains de Bethencourt.