‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 16 sur 72 · DES HABITANS DE LÎLE DE FER · texte numérisé non relu

DES HABITANS DE LÎLE DE FER

Bontier et Le Verrier n'ont presque rien dit sur les mœurs et coutumes des naturels de l’île de Fer, ou Ben-Bachuir, dont les auteurs espagnols corrompirent le nom en celui de Bimnbachos (1). C'est aux ouvrages de ceux qui ont écrit d'après les traditions qu'il faut avoir recours, et tout ce que Viera lui-même rapporte dans ses ÂNofices est extrait du manuscrit de Galindo et de Garcia del Castillo. D'après ces historiens, les habitans de cette île étaient de moyenne taille, mais forts, agiles et audacieux (fuertes, agiles y animosos, selon l'expression de Galindo) (2). Naturellement enclins à la mélancolie, leurs poésies roulaient sur des sujets graves et tristes, qu'ils chantaient d'un ton plaintif en dansant en cercle, se tenant par la main, et sautant tous ensemble à divers intervalles de temps. Les pasteurs herreños (3) imitent encore de nos jours cette ronde nationale.

La polygamie n'avait pas lieu chez ces insulaires; ils ne pouvaient non plus choisir leurs épouses dans leur propre famille, mais, bien qu'ils reconnussent une sorte d'aristocratie de rang, les alliances entre les deux castes étaient assez fréquentes. Le prétendant obtenait ordinairement le consentement de la famille par un présent de quelques têtes de bétail.

Ce peuple obéissait à un prince pacifique qui, n'ayant personne à combattre, gouvernait paternellement sa petite principauté, et ne recevait de ses sujets qu'un tribut volontaire, selon la richesse de chacun. Armiche était le nom de ce prince que Jean de Bethencourt emmena en esclavage avec la majeure partie des habitans de l’île (4).

(1) Nous reviendrons plus tard sur cette expression dont notre savant confrère, M. d’Avezac , nous a indiqué l’étymologie.

(@) Gal. ms., liv. 1, chap. 1v.

(3) C’est le nom qu’on donne aujourd’hui aux habitans de l’ile de Fer.

(4) Viera ex Galindo. Moticias, t. 1, pag. 168, note.

Le costume de ces insulaires était presque identique avec celui des habitans de Fortaventure; leur manteau de peau de mouton, qu'ils portaient le poil en dehors pendant l'été, leur servait de fourrure en hiver. Armés de longs bâtons, pour s'aider à gravir les rochers, ils vivaient entre eux dans une parfaite union. Leurs maisons étaient des édifices circulaires, soutenus par une forte muraille et surmontés d'un toit en rotonde qu'ils consolidaient avec des Branches d'arbres recouvertes d'une couche de feuillage et de paille. Chaque habitation pouvait contenir une famille d'environ vingt personnes:; mais, vers le littoral, ils avaient établi leurs demeures dans des grottes spacieuses qui servent encore aujourd'hui pour renfermer les troupeaux. De grands tas de fougères, sur lesquels ils étendaient des peaux de chèvre, étaient leurs lits de repos. Lorsqu'ils tombaient malades, ils se couvraïent de peaux de mouton afin de transpirer, et se frottaient le corps avec du beurre. L'eau de leurs citernes (eres), et celle d’une source providentielle qui coulaït au pied du fameux Garoé, faisaient leur principale boisson. Toutefois, Garcia del Castillo assure qu'ils savaient extraire une liqueur fermentée du fruit du mocan (1).

Leur nourriture consistait en gofo et en viandes rôties, chevreaux ou moutons. Il est cependant un dicton populaire qui rendrait probable leur goût pour la chair de lézards (herreño come lagartos). On sait que ces animaux étaient très-communs dans l'île (2), et qu'ils y atteignaient presque la grosseur des iguanas d'Amérique, dont les Indiens sont si friands. Mais l'aliment le plus estimé des Ben-Bachirs était la chair des brebis grasses qu'ils appelaient juhaques. Is se réu-

(1) Viera, qui a rapporté le même fait, ne cite pas le fruit du mocan; il parle seulement, d’après Garcia del Castillo, «d’une boisson spiritueuse faite avec un certain petit fruil sauvage qui ressemblait à la cerise. (Voy. Noticias, tom. 1, pag. 139.) Cette explication indique assez le fruit du Visnea Mocanera, arbre très-commun dans l’île de Fer et dont les Guanches de Ténériffe et de Canaria tiraient leur chacherquen. Toutelois, il serait possible aussi que Garcia eût voulu désigner les fruits du dragonier qui abondent également dans les mêmes localités.

(@) Voy. Bontier et Le Verrier. (Conquest. des Can.)

nissaient dans des festins de famille, et se plaçaient autour de trois ou quatre juhaques rôties, qu'ils dévoraient en commun à l'époque des guatatives (1), fêtes nationales dont les historiens nous ont laissé ignorer l'anniversaire et le motif. Les coquillages étaient aussi très-goûtés parmi eux, et les amas de patelles désignés par les modernes herreños sous les noms de Concheros où de Lapas, signalent encore les endroits où leurs devanciers venaient autrefois s'aiguiser l'appétit. Les fruits du figuier étaient aussi une grande ressource pour ces insulaires, et la racine de fougère (Péeris aquilina), réduite en farine, rem-

plaçait le goño dans les temps de disette.

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