‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 17 sur 72 · DES NATURELS DE LA GOMÈRE · texte numérisé non relu

DES NATURELS DE LA GOMÈRE

Les habitans de la Gomère différaient peu de ceux de l'île de Fer, quant à la taille et à la physionomie; mais en général leur temt était plus brun. Très-affectionnés aux exercices gymnastiques, et moïns pacifiques que les Ben-Bachirs, les Ghomerythes s'acquirent un grand renom par leur force et leur courage. La légèreté et la hardiesse qui les distinguaient étaient le fruit de l'éducation guerrière qu'ils recevaient presqu'en naissant. Dès l'âge le plus tendre, les jeunes Ghomerythes devaient faire leurs preuves. Placés à une certaine distance, sans écarter les pieds de l’espace qu'on leur avaït tracé, on leur lançait de petites boules d'argile qu'ils évitaient par des mouvemens de corps ; puis, une fois familiarisés à ce jeu, on commençait à leur tirer des pierres. Ces premiers exercices étaient remplacés par des essais plus dangereux: il leur fallait d'abord se garantir contre des javelots sans pointe, et en éviter ensuite d'autres acérés par le bout. Elevés à une pareille école, ils ne manquèrent pas d'acquérir bientôt l'adresse audacieuse, l’in-

(1) Viera (tom. 1, pag. 137) écrit guatativoas, sans doute avec la désinence castillane. Pour nous, : n’osant encore rétablir ce pluriel d’après la syntaxe , nous pensons que la terminaison française doit

être aussi admissible.

trépidité et la promptitude d'exécution qui les rendirent si redoutables dans les combats (1). Aussi ces insulaires conservèrent, longtemps après la conquête, cette humeur belliqueuse qui les assimilait aux Guanches de Ténériffe, leurs plus proches voisins. Jaloux de leur liberté, on ne les soumit qu'avec peine, et ils tentèrent plusieurs fois de reconquérir des droits usurpés, en se soulevant contre ces seigneurs féodaux auxquels Charles-Quint avait cédé leur île à titre de fief héréditaire. Du temps d'Abreu-Galindo, ils conservaient encore dans leur chant national la mémoire de ceux de leurs compatriotes qui s'étaient rendus célèbres par leur héroïsme. Tels furent Igualgim, Aguabarahezan, Agualeche, Aguacoramas, Amanhuy et Gualhegueya, qui léguèrent leurs noms à divers districts de l’île. I est surtout question de ce dernier dans une poésie dont Viera a donné le sens (2), et que nous traduisons ici d'après la version naïve de Garcia del Castillo (3).

« Un jour Gualhegueya , suivi de plusieurs compagnons , avait gagné à la nage un » rocher solitaire pour y ramasser des coquillages, lorsqu'une troupe de requins » affamés vint cerner le ressif.

» Les féroces poissons avaient coupé la retraite aux Ghomerythes (4) et se prépa- » raient à les dévorer ; mais Gualhegueya, se dévouant pour ses frères, se précipita » sur le plus grand de la bande et le saisit de ses bras nerveux.

» Le monstre se débat sous le fort qui le presse et frappe la mer de sa large queue. » La mer gronde, écume, bouillonne , et la bande vorace s'enfuit épouvantée.

» Alors les Ghomerythes profitent de la lutte pour traverser le détroit. Gualhe- » gueya redouble d'efforts, il tourmente son ennemi, le laisse à demi expirant, et » s'élance triomphant sur la plage.

» Gualhegueya vainquit le monstre et sauva ses frères. » Il fut brave ce jour-là. »

(1) Viera, Noticias , tom. 1, pag. 162.

(2) Viera , Noticias, tom. 1, lib. u, chap. xx, pag. 188.

(3) Antiguedades de la isla del Hierro, ms:

(4) Viera et les autres auteurs canariens ont écrit Gomeros, pour désigner les habitans de l'ile. Nous leur restituons ici le nom de leur tribu. (Voy. plus avant. )

Ainsi, comme l'observe l'historien (1), les Guanches n'admettaient pas de vertu constante, le plus vaillant pouvait foiblir; ils disaient seulement du guerrier : Tel jour il fut brave; maïs, en prenant date du service rendu, ils ne lui en tenaient compte que pour le lui rappeler dans l’occasion. Ce chevron de gloire, acquis sans garantie future, ne répondait pas de l'avenir ; souvenir d'un fait honorable, un fait contraire pouvait le ternir. Etre brave une fois ne suffisait pas à la réputation d'un homme ; l'opinion publique exigeait plus : Haï { uù cantanaja (2): Faites comme les braves! tel était le cri de guerre en commençant le combat, et cet appel au courage, qui réclamait de nouvelles preuves, s'adressait à tous indistinctement.

Les Ghomerythes étaient subdivisés en quatre tribus qui avaient reconnu une autorité suprême. Amalahuyhé conservait encore cette suprématie vers la fin du quatorzième siècle. Mais, à la mort de ce prince, les chefs des tribus se déclarèrent indépendans, et leurs dissensions accélérèrent les succès de la conquête. Déjà à demi vaincus par la guerre civile que leurs ambitieuses prétentions avaient soulevée, ils ne purent opposer aux étrangers qu'une faible résistance (3).

Les notions que l’histoire nous a transmises sur les mœurs et les coutumes des anciens habitans de la Gomère se bornent à peu de chose. On à prétendu qu'hospitaliers jusqu'à l'excès, ils faisaient à leurs hôtes et à leurs amis les honneurs du lit nuptial. De là, dit Viera, cette loi qui appelait les frères à la succession avant les enfans. Galindo est le premier qui aït fait mention de cette coutume; il en est question aussi dans un passage du Traicté des Navigations et des Voyages de Bergeron, édition in-8°, pag. 209. Cet auteur s'y exprime

(4) Viera, MVoticias, tom. 1, prologue.

(2) Ces mots ont été traduits avec des variantes. Viera, d’après la version du P. Sosa, Topog. des Can., dit: Hombres haced como buenos! Hommes, faites comme les braves! ( IVoticias, t. ur, prologue.) Viana et Galindo ont traduit : Mostranse con animo : Faïtes preuve de courage.

(3) Viera, Noticias, tom. 1, pag. 195.

Page 1