‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 19 sur 72 · DES HABITANS DE LÎLE DE PALMA · texte numérisé non relu

DES HABITANS DE LÎLE DE PALMA

L'ancienne population de l'île de Palma appartenait à la grande tribu des Haouarythes ( Beny haouarah), et cette filiation explique l'étymologie du nom primitif de l’île que le père Abreu Galindo a corrompu en celui de Benahoave, et qu'il a traduit par mon pays. Les anciens Haouarythes étaient subdivisés en douze tribus secondaires

(1) Viera dit : Adornaban sus cabezas con tocas de los pellicos mas suaves, ( Noticias, tom. 1, p. 148.) Ces fourrures délicates devaient être probablement en peau d’agneau.

( 115 ) qui obéissaient à leurs chefs respectifs (1). Des rivalités avaient souvent amené des querelles sanglantes entre ces différens cercles. Echentive, prince d'Æbenguarème, en était venu aux mains avec Mayantigo, souverain d'Aridane, et des attaques à l'improviste avaient eu lieu entre les tribus d'Hrscaguan et d'Acero (2). Toutefois, malgré l’esprit inquiet et turbulent qui portait ces insulaires à s'armer les uns contre les autres, Espinosa et Nuñez de la Peña les ont accusés de lâcheté (3); mais, mieux appréciés par les autres historiens, Galinde et Viera leur ont rendu pleine justice (4). En effet, les Haouarythes de la Palma surent résister à toutes les invasions jusqu à la fin du quinzième siècle, et si la plupart des tribus n'opposèrent à don Alonzo-le- Conquérant qu'une faible résistance, c'est que, séduites par des conditions avantageuses, elles comptèrent trop sur la foi des traités. Unies entre elles pour la défense commune, elles furent long-temps indomptables. Bethencourt et ses Normands ne purent gagner un pouce de terrain (5) ; plus tard, Guillen Peraza, comte de la Gomère et seigneur de l’île de Fer, qui envahit la Palma avec des forces considérables, fut battu à la première rencontre, et perdit la vie. Lorsque les Aerreños tentèrent de venger la mort de leur seigneur en pénétrant de vive force dans le territoire d'Abenguarène, le prince Echentive trompa encore toutes leurs prévisions, et la sœur de Guarchagua, le chef de Tigalate, qu'ils amenèrent prisonnière, leur donna un premier exemple de ce que pouvait la force et le courage chez les femmes de race guanche. L'herreño Jacomar ayant voulu la traiter en esclave,

(4) Voici les noms de ces douze tribus : bande occidentale de l’île, Aridane, Tihuya, Tamanca ; bande orientale, Abenguareme, Tigalate, Tedote, Tenagua et Adeyahamen ; bande septentrionale, Tagaragre, Galgen, Hiscaguan ; centre, Ecero ou Acero. Ces noms ont été la plupart conservés et correspondent aujourd’hui à douze districts ou paroisses. (Voy. tom. u, 1'° part., Geog. deseript., p. 125.)

(2) Viera, Moticias, tom. 1, lib. 2, 21, 5, pag. 199. Ab. Galindo, Mss., Lib. 8, cap. 5.

(3) P. Espinosa, Hist. de la aparic. ÿ milag., ib. 3, cap. 4, pag. 71.

(4) Viera ex Galindo, Moticias, tom. 11, liv. 8, (13, p. 148.

(5) Bontier et Verrier, Conqueste des Canaries, chap. 84, pag. 176.

la fière insulaire le saisit à la gorge et allait l'étouffer, quand celui-ci sauva sa vie en la poignardant. Maïs ce crime ne resta pas impuni. Jacomar , profitant d'une trève, était retourné à la Palma, et Guarchagua, auquel il racontait un jour sa tragique aventure, reconnaissant en lui l'assassin de sa sœur, lui traversa le cœur avec son javelot (1).

L'histoire fait aussi mention d'une autre femme célèbre, douée d'une force prodigieuse, et non moins résolue que la sœur du chef de Tigalate. Les Espagnols venaient de débarquer à Tazacorte : Guarynfanta se présente et les défie au combat. D'abord, forcée de fuir devant le nombre, elle les trompe par sa fausse attaque ; mais bientôt, revenant sur ses pas, l'intrépide amazone abat celui qui la suit de plus près, et l'emporte comme une proie. Les Espagnols s'acharnent à sa poursuite : déjà Guarynfanta a gagné les bords escarpés d’un ravin, lorsque entourée par huit combattans, elle tombe brisée de coups, au moment qu'elle allait se précipiter avec son ennemi (2).

Certes, de pareils traïts d'héroïsme témoignent assez de la bravoure de cette nation, et justifient bien l'opinion de l’auteur des Notices : « Ils étaient tous gens de cœur, dit-il; et les femmes palmaïses, douées » la plupart d'un courage viril, s'élevaient au rang des hommes par » leur force et leur audace (3). » Ce caractère résolu qui distinguait si éminemment les Haouarythes se retrouve à chaque page dans la relation de Galindo. Le mépris de la mort fondé sur des idées de fatalisme, la résignation dans la souffrance, et le courage poussé jusqu'à la témérité, telles furent le svertus stoïques qu'ils opposèrent à la barbarie des conquérans. Citons encore deux exemples : Victime d’une infâme trahison, Tanausu, prince d’Acero, ne rend les armes qu a-

(1) Viera ex Galindo, tom. 11, pag. 149.

(2) Ab. Galindo, Mss., lb. 3, cap. 6.

(3) Viera, Nouicias, tom. 11, pag. 149.

près une défense désespérée, et avoir vu tomber autour de lui ses plus braves compagnons. Fait prisonnier au mépris des traités, on l'envoie en Espagne pour être présenté aux rois catholiques comme un trophée de la victoire de l'Ædelantado. Maïs le malheureux prince ne veut pas survivre à sa disgrâce ; il refuse toute espèce d'aliment, et se laisse mourir de faim (1). Mayantigo, le chef de la tribu d’Aridane, reçoit en combattant une grave blessure, et bientôt la gangrène attaque son bras fracassé. Alors le guerrier, voulant prévenir les ravages du mal, s'arme de son tafrigue, et opère lui-même l’'amputation par la désarticulation du coude (2).

Mais il était des maux contre lesquels ils ne connaissaient pot de remèdes, et pour ceux-à ils s'abandonnaïent au destin. Bien pius affectés des peines de l'âme que des douleurs du corps et naturellement enclins à la mélancolie, ils avaient recours à la mort pour terminer leurs souffrances. Dans les cas désespérés, lorsque le malade ou le vieillard pressentait sa fin prochaine , il convoquait ses parens et leur faisait ses adieux en prononçant le fatal : Faca guaré : « Je veux mourir! » Cette volonté dernière était religieusement observée ; on le transportait dans la grotte sépulcrale, et là, étendu sur un lit de peaux, un vase de lait au chevet de sa couche, le moribond s'éteignait dans son agonie (3).

Ce n'est donc pas sans raison que Viera appelle les insulaires de la Palma , les Spartiates des Canaries. Si en effet, sous certains rapports, leur intrépidité dans les combats, et cet amour de la patrie dont ils donnèrent tant de preuves, les égalaient aux héros de l’ancienne Grèce, nous retrouvons aussi dans leurs mœurs certaines habitudes qui les rapprochaïent encore davantage des Lacédémo-

(1) Viera, Noticias, tom. 17, pag. 162.

(2) Galindo, Mss., lib. 8, cap. 5.

(3) Viera (ex Galindo), Nouicias, tom. 1, pag. 181.

niens. Celui qui savait le plus adroïtement piller son voisin, lui enlever ses bestiaux ou lui dérober ses armes, recevait des éloges; on le proclamait le plus hardi (1).

L'ancienne population de la Palma s'était établie dans des grottes ; celle de Carias, qu'habita le prince de Tedote, était une des plus spacieuses. Après la conquête de l’île, les officiers de l'armée espagnole. présidés par l’Ædelantado, y tinrent leur premier conseil (cabildo). On avait cru reconnaître des caractères gravés sur un rocher taillé en forme de sépulcre, qui avoisinait une autre grotte située dans le ravin de Velmaco; mais nous n'avons rien trouvé dans cet endroit qui ressemblât à une inscription.

Parmi les usages décrits par les historiens, il en est un qui paraît particulier aux Haouarythes de la Palma. Ces insulaires avaient utilisé la semence d’une espèce de Chenopodée qu'ils appelaient Æmagante, et qu'ils faisaient bouillir dans du lait. Ils se servaient, pour manger cette pâtée liquide d'un goupillon nommé Æguamante , qu'ils fabriquaient avec des racines de mauve réduites en filamens par la macération (2). Ils en faisaient aussi avec des racines de fougères qu'ils imbibaïent de lait ou frottaient dans du beurre pour donner ensuite à sucer aux petits enfans (3). Ces sortes de biberons, qu'on employait pareillement à l’île de Fer et à la Gomère, sembleraient indiquer que les femmes de cette partie de l'archipel canarien, comme celles de Lancerotte et de Fortaventure, ne pouvaient non plus allaiter leurs enfans, et qu’en général, dans ce climat, elles avaient recours pour les nourrir à des moyens artificiels, lorsqu'elles ne les confiaient pas à des chèvres.

Les Haouarythes de la Palma portaient le même costume que les

(1) Viera (ex Galindo), Noucias, tom. I, pag. 182. (2) Viera, tom. 1, pag. 135.

(3) Viera, tom. 1, pag. 133.

Ghomerithes : ils étaient grands et robustes de corps; leur visage n'avait rien de disgracieux ; les traits en étaient réguliers, et le prince Mayantigo fut appelé, dit-on, morceau de ciel, à cause de sa belle physionomie, Quant à la couleur de leur teint , il paraîtrait qu'elle était généralement assez blanche, puisqu'un des princes d'Abenguarème avait été surnommé Æzuquahé, qui signifiait le brun (1), sans doute pour le distinguer des autres.

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