DES GUANCHES DE TÉNÉRIFFE
Mais hâtons-nous d'arriver aux Guanches de Ténériffe pour connaître à fond ce peuple de braves, car ce fut dans cette île qu'il conserva le plus long-temps son indépendance, et avec elle ses mœurs pastorales et ses vertus guerrières.
Ténériffe (Tehinerfe où Chenerfe, selon les variantes de l’orthographe), offrit aux conquerans une organisation politique à peu près semblable à celle de la Gomère et de la Palma. Suivant la tradition, l'autorité d'un seul avait prévalu d'abord, et Tinerfe-le-Grand fut le dernier prince qui jouit du pouvoir souverain cent ans environ avant la conquête. Mais, à sa mort, ses neuf fils se partagèrent le royaume (2), et le divisèrent en autant de principautés indépendantes, auxquelles il faut ajouter une autre fraction de territoire concédée à un bâtard du roi nommé Aguahuco. Les enfans légitimes prirent le titre de Mencey ou seigneur, et Aguahuco reçut celui d’ÆAchimencey, c'est-à-dire de simple gentilhomme, d’après la version de Viera.
(1) Ab. Galindo, Mss., lib. 3, cap. 5. Viera, Noticias, tom. I, pag. 197. CORRE CN 5 Hay fama comun que antiguamente
Un solo Rey la isla sojusgaba ,
Y el ultimo Ilamado el guan Tinerfe,
Dejb, cuando murio, nueve 6 diez hijos ;
Los cuales, cadacual reynar queriendo,
Se alzaron cada uno con su termino :
Y asi fué el Reyno en nueye dividido.
(VIANA, cant. 4.)
Toutefois, il paraît que les différentes tribus de Ténériffe reconnurent de tout temps la suprématie du prince de Tahoro, un des neuf Menceys de l’île. Le titre de Quebehi, grandeur ou majesté, ajouté à son nom propre, le distinguait des autres (1). Quebehi Fmobach, qui régnait à Aurotopala (Orotava) en 1464, est le seul désigné dans l'acte de possession d'Herrera le Vieux, sous le nom de grand : el gran rey Ymobach de Tahoro (2); son fils Quebehi-Bencomo, qui lui succéda, est qualifié de très-puissant par l'historien de la conquête :
En Tahoro Bencomo el potentissimo.
( Viana, cant. I.)
Et dans un autre passage le poète a soin de faire remarquer qu'il était le plus redouté, qu'il jouissait de l'estime générale, qu'on avait pour lui la plus grande vénération, et que le nombre de ses vassaux et l'étendue de ses domaines lui donnaient sur les autres une prépondérance marquée :
Mas de todos Bencomo el de Tahoro Fué el mas temido, amado y estimado, De mas vasallos, tierras y distritos.
(Vrana, cant. I.)
Ce nom de Tahoro ou Taoro, par lequel les historiens de la conquête ont désigné le territoire du Mencey Bencomo, semble une corruption du mot Tagoror, qui signifiait le lieu où l'on se rassemblait pour tenir conseil, rendre la justice, et se livrer aux grandes réjouissances. La dénomination de Tahoro, particulièrement appliquée au domaine du Mencey, le plus puissant de Ténériffe, indique assez la suprématie que ce prince exerçait sur les autres districts, suprématie qui, du reste, acquiert de nouvelles preuves par les faits historiques. I est vrai qu'il existe vers la partie méridionale de l'île, dans l'enceinte
(4) Viera (ex Gallindo) tom. 1, pag. 210.
(2) Voy. Nuñez de la Peña, lib, 1, cap. 9, pag. 71,.et la 2° part. de notre 1* vol, Miscellances, p. 182.
du bourg de Guia, un petit espace de terrain envahi par la lave, et qu'on appelle le Tagoror. Ce même nom se retrouve aussi à la grande Canarie, où il sert à désigner une plate-forme entourée de grottes taillées dans le tuf. C'est le Tagoror de Galdar, ancienne résidence de Guanartèmes de Canaria ; mais nulle part dans l'archipel canarien, si ce n’est sur la Bande N. 0. de Ténériffe, où commandait en maître le Mencey Bencomo, cette dénomination est appliquée à tout un district. D'après Espinosa et Viana, c'était toujours au grand Tagoror d'Aurotapala, ou bien en d'autres termes dans la vallée de Tahoro ou du Zagoror, que se réunissaient les Menceys de l'île pour conférer ensemble. Les plus grandes solennités avaient lieu dans ce district, et ce fut là que se débattirent les grands intérêts de la patrie à l'époque de l'invasion étrangère.
Toutefois, les princes et les nobles de Ténériffe avaient leur Tagoror particulier, où ils siégeaient d'habitude (1). C'était là qu'ils tenaient conseil, réglaient les différends , assistaient aux réjouissances, et recevaient ceux qui venaient les visiter. « Un vieux Mencey assis à l'entrée » de sa grotte,-sur son banc de pierre, et présidant son Tagoror, dit » l'auteur des Notices, me rappelle les héros d'Homère. Je crois voir » Nestor, roi des Pyliens. Ce fut dans un lieu semblable que le ren- » contra Télémaque, fils d'Ulysse (2). »
« Quand la fille du matin, l’Aurore aux doigts de roses, vint annoncer le iour, » l'illustre Nestor se leva pour aller s'asseoir sur les pierres blanches et polies placées
» devant sa demeure. C'était là que s’asseyait autrefois le sage Nélée, son père... » Hom., Odyssée ( livre in, vers 404 ).
Couronnement du Mencey. — À l'avénement d'un nouveau prince,
dit Viera, la cérémonie de l'installation avait lieu dans le Tagoror.
(1) L’assertion de Viera, que nous rapportons ici, est contredite par Viana, qui nie ce droit aux chefs guanches, qui n'avaient pas le titre de Mencey. (Voy. plus avant ce qu'il dit, à ce sujet, du prince de Tegeste, p. 131.)
(2) Viera, Noticias, tom. I, p. 218.