‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 2 sur 72 · ÉTUDES BIBLIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

ÉTUDES BIBLIOGRAPHIQUES

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Rechercher l'origine des Guanches, faire connaître leur langage, leurs mœurs, leurs coutumes, leur religion et leurs lois; signaler les traces de cette société primitive sur le même sol qu’elle occupa, interroger les traditions et les comparer avec les enseignemens de l'histoire, telle est la tâche que nous nous sommes imposée. Ce peuple vertueux, confiant, humain, intrépide, habita les îles Fortunées dans ces siècles d’agitation et de tourmente qui virent crouler Îles états les plus puissans. Le souvenir des expéditions maritimes des Phéniciens et des Carthaginois s'était perdu au milieu du flux et reflux des conquêtes; les Romains avaient borné leur domination aux colonnes d'Hercule; l'irruption des Barbares s'était arrêtée devant les flots d'un Océan qu'on croyait sans limite, et les insulaires des Hespérides, libres et heureux dans leurs archipels, purent se réjouir de l'oubli du monde. Mais à cette époque de transition qu'on est convenu d'appeler la Renaissance, les Fortunées eurent leur tour, on se souvint des îles lontaines auxquelles les poètes de l'antiquité avaient attaché un merveilleux renom,

et l'amour des découvertes poussa vers ces contrées fameuses, visitées

se

| (6) jadis par les galères de Tyr et de Carthage, explorées ensuite sous l'empire d'Auguste par les envoyés du roi Juba, et connues plus tard des Arabes sous le nom d'Iles Heureuses (ET Djézayr el Khalydath).

Déjà dans le moyen âge, de hardis navigateurs, avant-coureurs de la gloire des Christophe Colomb et des Vasco de Gama, s'aventuraient sur la lisière orientale de l'Atlantique pour retrouver le chemin de ces îles dont l'existence était encore un mystère. Ces premières tentatives furent le prélude de plus grands travaux, et dès le commencement du quinzième siècle, un noble baron, messire Jean de Bethencourt, abandonnant son vieux manoir de Normandie, s'élançait dans la carrière ouverte aux aventuriers et abordaït aux Canaries. Alors, sous le prétexte d'aller convertir les nations idolâtres, des hommes, guidés par le fanatisme et la rapine, s'avancèrent sur la mer océane pour s'enquérir des pays nouveaux, alors aussi commencèrent ces croisades d'Occident, conquêtes sans pitié dans lesquelles les vaincus n’eurent d'autre choix que l'esclavage ou la mort.

Mais avant de parler de la courageuse résistance que ce peuple opposa à ces ennemis, nous le montrerons d'abord tel que l'observèrent les navigateurs aux différentes époques qui précédèrent l'arrivée des conquérans, puis dans son état politique et avec son ardeur belliqueuse pendant la lutte qu'il lui fallut soutenir. De ces différentes notions, que nous puiserons dans les relations du temps, en les comparant entre elles, résultera une masse de faits qui nous mettra à même de mieux apprécier l'histoire.

Aussi loin que nous remontions dans nos recherches, la relation des envoyés du roi Juba est le seul document un peu précis que nous trouvions sur les îles Fortunées. Nous avons déjà examiné, sous le point de vue géographique, ce voyage d'exploration dont Pline nous a transmis un fragment (1); mais le naturaliste romain ne fait pas

(1) Foy. tom. 1, ve part. (Géograph. descript.),p. 10. 7

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mention d'habitans; il n’est question que de ruines d'édifices (Æpparentque ibi vestigia ædificiorum). Ces constructions provenaient probablement de quelque établissement passager; peut- être étaient elles dues aux Carthaginois, lorsque, après avoir franchi le détroit de Gades , ils longèrent l'Afrique pour aller fonder des colonies sur la côte occidentale. Dans cette longue navigation d'Hannon, les îles adjacentes ne durent pas rester inconnues; les Purpuraires surtout (Lancerotte et Fortaventure (1) ), situées à une si courte distance du continent, et les grandes Fortunées, qui les avoisinent, attirèrent sans doute l'attention du chef de l'expédition carthaginoïise ; car leurs productions naturelles pouvaient donner lieu à un commerce important.

Du reste, cette hypothèse de la fréquentation de l'Archipel canarien par les Carthaginoiïs, ou du moins par les habitans des colonies atlantiques, semble confirmée par un fait digne de remarque: c'est ce pelit temple en pierre que les explorateurs mauritaniens virent encore dans l'île appelée Junonia, du nom de la divinité protectrice de Carthage. Ils ne découvrirent aucune habitation dans l’île que Pline désigne sous le nom d'Ombrios, et que nous avons reconnue pour celle de la Palma (2); mais l'intérieur du pays était-il aussi désert, et les autres îles ne leur

(1) Por. tom. 1, °° partie ( Géog. descript. Introd. de la Chorograph. des îles Fortun.), p. 17 et 18.

Nous avons pensé qu’il était important de reproduire ici Le texte de Pline.

Juba de Fortunatis ita inquisivit : « Sub meridie positas esse propè occasum à Purpurariis pexxv m. » passuum sic ut cez suprà occasum navigatur : deimdè per Lxxv. M. passuum ortus petatur. Primaun » vocari Ombrion nullis ædificiorum vestigiis ; habere in montibus stagnum , arbores similes Ferulæ, » ex quibus aqua exprimatur, ex nigris amara, ex candidioribus potui jucunda ; alteram insulam Juno- » niam appellari ; in eâ ædiculam esse tantüm lapide extructam. Ab eâ in vicino eodem nomine mino- » rem, Deindè Caprariam lacertis grandibus refertam. In conspectu earum esse Nivariam, quæ hoc » nomen accepit à perpetuâ nive nebulosam, Proximam ei Canariam vocari à multitudine canum ingen- » tis magnitudinis, ex quibus perducti sunt Jubæ duo : apparentque ibi vestigia ædificiorum. Cum » autem omnes copiâ pomorum, et avium omnis generis abundent, hanc et palmetis caryotas ferentibus, » ac nuce pineâ abundare. Esse copiam et mellis. Papyrum quoque et siluros in amnibus gigni ; infes- » tari eas belluis, quæ expellantur assiduè, putrescentibus.….» (Pun., Lib. vr, cap. xxxtr.)

(2) Foy. la première partie du second vol. de cet ouvrage, p. 12.

(8) offrirent-elles que des ruines comme la grande Canarie? Les populations du littoral s'étaient-elles enfuies dans les montagnes à l'approche de la flotte mauritanienne? Et que doit-on conclure à cet égard du silence de l'historien? Telles sont les questions qui se présentent naturellement à l'esprit quand on lit le passage de Pline. S'il n'a pas fait mention d'habitans, rien ne prouve cependant qu'il n’en exista pas; du reste, le peu de lignes qui sont parvenues jusqu'à nous ne résument pas tout le livre du prince numide (1), et l’on doit considérer ce passage comme un fragment d'une relation plus étendue. Cet argument ne saurait suffire, il est vrai, pour résoudre la question d’une manière affirmative, mais d'autres inductions nous portent à croire qu'à cette époque les îles de l'archipel canarien avaient déjà reçu des colons, et que plusieurs même étaient encore habitées. Le nom de Capraria, imposé à l’une d'elles (l’île de Fer (2) }, était allusif aux troupeaux de chèvres qu'on y trouva, et ces troupeaux devraient avoir leurs pasteurs. Les chiens étaient en grand nombre à Canaria (Canariam vocari à multitudine canum ingentis magniludinis, ex quibus perducti sunt Jubæ duo), et l'on sait que ces animaux, essentiellement domestiques, ne se rencontrent presque jamais à l'état sauvage et suivent toujours l'homme dans ses migrations. Les dattiers chargés de fruits (Palmetis caryolas ferentibus) croissaient en abondance; or, il est peu probable que le dattier soit d'origine spontanée aux Canaries, et aujourd'hui que sa culture est généralement négligée dans ces îles, il est rare de trou-

ver des arbres fructifères; par conséquent, leur remarquable fécondité

(1) Juba, fils du roi de Numidie du même nom, qui vit son empire envahi par les armées romaines, fut élevé à Rome, où il s’instruisit dans toutes les sciences qu’on cultivait alors. Il s’appliqua plus spécialement à l’étude de la géographie, dont il avança les progrès; et après avoir obtenu le royaume de la Mauritanie, qu'Auguste lui céda en échange des états que l'empire venait de conquérir, il se concilia l'affection de ses sujets par sa modération et sa sagesse. De toutes les œuvres qu’il écrivit, il ne nous est resté que quelques fragmens de ses Commentaires sur la Libye. Foy. Pline, lib. vu, cap.57. Vossius, Hist. gr. 2, 4.

(2) Fey. tom. 11, °° part., p. 14, (Géogr. descript.)

(9) à l'arrivée des Mauritaniens indique assez que ces îles n'étaient pas entièrement dépourvues décultivateurs. En se bornant à ces réflexions, ne peut-on pas penser avec quelque vraisemblance qu'au temps de la puissance de Tyr et de Carthage, la partie de l'Archipel la plus rapprochée d'Afrique ait servi d'échelle de relâche ou de station commerciale à des expéditions parties des ports voisins dü détroit de Gadés et que la colonisation des îles Fortunées ait commencé avec ces premières entreprises? S'il faut en croire Diodore (1), il convenait aux intérêts de ces nations ambitieuses de laisser ignorer les avantages qu'elles retiraient de leurs établissemens lointains, afin de s'en assurer le monopole. Plus tard, lorsque la puissance de Carthage fut anéantie, quand les Romains étendirent leur domination jusqu'aux colonnes d'Hercule et qu'ils prirent possession des ports de la Bétique, les conquérans du monde ne se hasardèrent pas plus loin; leurs trirèmes n osèrent sillonner ces routes inconnues que les galères carthaginoises avaient explorées pour arriver aux îles Atlantiques. Le récit séduisant des navigateurs lusitaniens firent bien désirer à Sertorius d'aller finir ses jours dans ces heureux climats, mais les vicissitudes de la guerre et la part qu'il avait prise dans les dissensions politiques qui agitaient la république ne lui laissèrent pas le temps d'exécuter son projet (2); et quand vingt ans plus tard Statius Sebosus entreprit de faire connaître ces îles oubliées, dont le beau nom avait traversé les siècles, il n'en parla que sur de vagues renseignemens (3). Cette ignorance expliquerait en quelque sorte l'état d'abandon dans lequel les envoyés de Juba trouvèrent des établissemens fondés probablement à une époque

(1) Diod., lib. v, cap. xvr.

(2) Plutarq. 2n Sertorio, t. 11, p. 407-408. Sallust. ist. fragm. Voy. aussi notre première partie du t. 1, p. 6-8.

(3) Stat. Seb. ap. Plin., lib. vr, cap. 36. Gosselin, Recherches sur la géog. syst. et posit. des anciens, tom. 1, p. 146-151. « Les erreurs de cet écrivain, dit-il, ont influé pendant plus de quatorze siècles sur la situation des côtes occidentales d'Afrique. » /’oy. aussi notre premiere partie du tom. "1, p. 8-9.

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