‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 22 sur 72 · e PARTIE.) (ETHNOGRAPH · texte numérisé non relu

e PARTIE.) (ETHNOGRAPH

d'autrui pour m'en faire offrande; reconnais ton égarement, et souviens-toi que le prince ne doit pas se nourrir aux dépens de ses vassaux. Donne-moi de l’eau et du gofio : c’est la nourriture du pasteur. »

Alors Zebensui , tout confus, lui présente le gofio et l’eau, en s’excusant de manquer de sel. Le Mencey le délaie lui-même, et continue ainsi en savourant ce mets grossier : — «O Zebensuî, si tu savais apprécier le goût de la farine pétrie par des mains pures, et que les larmes du pauvre n’ont pas humectée! Les brebis grasses, cuites dans le lait, les tendres agneaux, arrachés violemment du sein de leurs mères et ravis au berger sans défense, sans te faire plus riche, misérable prince , te rendront l’opprobre des tiens et l’exécration de tes sujets: »

Le Mencey se lève en achevant ces paroles, et, s’élançant hors de jE grotte , il: reprend le chemin de la montagne et disparaît aussitôt. Zebensui n’osa lever les yeux ni faire un pas pour le suivre : le discours du noble vieillard avait touché son âme ; il croyait entendre encore cette voix sévère lui reprocher ses méfaits, et lorsque, revenu de sa stupeur, il voulut implorer son pardon en se précipitant aux pieds de Bencomo, celui-ci était déjà loin. Alors, dans l’espoir de le rejoindre, il vole sur ses traces, et arrive haletant dans le vallon de Tejeste , sans avoir pu le rencontrer. Le chef de ce district , auquel il raconta son aventure, le traïita avec bonté, s’offrit garant de son repentir et intercéda auprès du Mencey pour obtenir sa réhabilitation. Zebensui , dit-on, changea de conduite et mérita la confiance de son protecteur, qui lui con fia l’intendance de ses nombreux troupeaux » (1). (Voy. Viera, Noficias, t. 1, p. 215 et suiv. Viana, chant x.)

« Cette simplicité de mœurs des anciens Guanches, dit l’auteur des Notices, est digne d'attention, car elle rappelle ces coutumes antiques que le chantre de l’Iliade a tant célébrées dans ses vers. La visite du Mencey de Tahoro à Zebensui, le chevreau que le prince fait rôtir lui-même, le gofo pétri de la main du Roi, tout cela ne ressemble-t-il pas aux temps homériques, et ne croiraït-on pas voir Achille visité sous sa tente par le vieux Nestor (2)? »

Viana prétend que le prince de Tegueste, dont le domaine était limitrophe des possessions de Zebensui, n'avait pas le titre de Mencey. Aguauco (le bâtard), qui avait eu la plus petite part à l'héritage de

(1) Les troupeaux du prince de Tegueste étaient confiés à la garde de cent pasteurs. (Voy. Nuñez de la

Peña , lib. 1, cap. 15, p. 150.) (2) Noticias, t. 1, p. 218.

Tinerfe-le-Grand , et auquel on avait conféré le titre d'ÆAchimencery. laissa deux fils. L’aîné lui succéda dans la principauté du nord de l'île, et le second, nommé Tegueste, épousa la princesse Tegina, fille d'Acaymo, Mencey de Tacoronte. Celle-ci eut pour dot deux vallées voisines, dont une porta son nom, et l'autre celui de son époux. Ces deux noms ont été conservés dans les localités respectives. « Quelques auteurs, ajoute le poète, ont érigé gratuitement cette principauté en menceyat; mais le seigneur de ce territoire ne porta jamais pour sceptre le royal humerus, ni n'eut l'honneur de présider un #agoror (1). » Viana était fondé dans son assertion : il avait puisé ses renseignemens dans les traditions de son Mécène, le seigneur don Juan de Guerra y Ayala, possesseur du Val-de-Guerra , et auquel il dédia son poème. Ce fief, qui faisait partie de l'ancienne principauté de Tegueste, fut érigé en majorat sous Philippe IT. Il avait été acquis par le père de don Juan de Guerra, un des compagnons d'armes d'Alonzo de Lugo-le-Conquérant , lors de la répartition des terres entre les officiers de l’armée castillane, et Viana eut occasion de vérifier l'acte de possession.

Habitations. — Le sol de Ténériffe, par sa nature volcanique et ses cavités souterraines, offrit aux primitifs habitans un grand nombre de grottes spacieuses dont ils firent leurs demeures habituelles. En hiver, ils préféraient celles qui étaient situées sur le littoral; mais, pendant l'été, ils allaient s'établir dans l'intérieur de l'île, sur les berges des grands ravins, pour y respirer l'air frais de la montagne. Ces grottes d'hier, qu'on voit encore à Ténériffe, ont été la plupart creusées de main d'hommes. Les Guanches les taillaient dans le tuf; les plus belles sont

celles du district de Guimar, connues sous le nom de /as cuevas de los

(1) Y aunque algunos afirman que era reyno, Se enganan, y es error, que solamente Fué senorio, y nunca jamas tubo Cetro de hueso antiguo, ni Tagorér.

(Viana, ch, x.)

reyes. On les trouve à la sortie du bourg, en descendant vers le ravin de Chimisay; elles sont toutes situées le long de la même berge; quelques-unes offrent, dans leurs compartimens, plusieurs" chambres carrées, dont la principale reçoit le jour par la porte d'entrée; les autres ne devaient servir que de chambres de repos ou de celliers à provisions. Des banquettes, taillées dans le massif de la roche, ont été ménagées tout le long des soubassemens de la première chambre, où l'on voit encore des espèces de niches creusées dans l'épaisseur des parois, et destinées sans doute à y placer des vases d’eau ou de lait.

Industrie. — Viera assure que les Guanches de Ténériffe vivaient aussi dans des maisons construites en pierre et recouvertes de paille et de fougère (1). Îls étaient très-habiles à tresser des cloisons en roseaux ; ils fabriquaient des filets de jonc, des nattes, des paniers et des espèces de havre-sacs en feuilles de palmier. Leurs autres ustensiles consistaient en vases d'argile ou en bois dur, en aïguilles et hamecons d'os ou d'épine de poisson, et de cordes de boyaux. Ils savaient mouler aussi des petits grains cylindriques en terre cuite d'une couleur brune, rougeâtre, qu'ils perçaient d'un trou pour les enfiler ensemble, et en faire des colliers. (Voy. pl. 1, partie ethnogr.)

Les Guanches excellaient encore dans le tannage et dans tout ce qui tenait à la préparation des peaux dont ils faisaient usage comme vêtemens, chaussures, tapis, couvertures, fourrures de meubles, siéges , etc. Les couleurs qu'ils employaient et la manière de travailler les peaux ne les rendaient pas moins estimables, par leur éclat et leur souplesse, que les meilleurs maroquins de Mogador et de Tafilet.

Quelques auteurs canariens ont assuré aussi qu'ils avaient certaines idées de l'art du dessin et de la peinture. Viera fait mention de plu-

sieurs ornemens peints avec de l'ocre rouge et d’autres terres colo-

(1) Moticias, tom, 1, p. 152.

és LA

rantes. (Pintores que pintaban en piedras bruñidas con almagre , gis, ocre yotras lierras de color, &. 1, pag. 158.)

Il est question, dans le poème de Viana, du portrait de la princesse Guacimara, fille de Beneharo d'Anaga , que les envoyés de ce Mencey offrirent à Bencomo. « Ce portrait, dit le poète, était peint sur bois avec du noir de charbon, de l’ocre, des sucs d'herbe et du lait de figuier sauvage. » (Ch. 3.)

Costume.— Leur costume était presque le même que celui des habitans des îles voisines. Viana a décrit dans les vers suivans celui du

Mencey Bencomo :

Un tamarco curioso gamuzado De delicadas pieles le vestia ; À los brazos las huirmas como mangas Y Guaicas en las piernas como medias.

(Ch. ur.)

« Le tamarck, dit-il autre part, était une sorte de chemise de peau légère, sans col et sans manches, cousue avec des courroies (1); mais, d'après Galindo et Viera, on doit entendre par famarck le manteau qui leur servait de surtout, et dont les manches étaient très-courtes. C'est le même vêtement que les chapelains de Bethencourt désignent sous le nom de houppelande.

Les huirmas étaient des manches ou mitaines longues, qu'ils portaient aussi aux jambes en guise de guêtres, car Viana, dans un autre passage, s'exprime ainsi :

Y en las piernas

Huirmas, que como medias sin plantillas

IT: à CR

Nous ne saurions bien définir la forme et le véritable emploi des guaicas ou guaicos, dont il est question dans la description du cos-

tume de Bencomo; mais, selon les apparences, on peut supposer qu'il

(1) Viana, ch. 1.

s'agit de bottines de peau. Ils portaient'aussi des xercos (1), espèces de sandales à peu près semblables à celles dont les Valenciens font usage en Espagne, et qu'ils ont imitées des Maures.

Les renseignemens de Viana sur le costume des femmes se rapportent à ceux des autres historiens de la conquête. On retrouve dans sa description les longues jupes de ‘fine peau, dont parlent Bontier et le Verrier, de même que le tamarck court et serré à la ceinture. C'est ainsi qu'il dépeint celui que portait la princesse Dacil (2). Le poète n oublie pas non plus les colliers de petites coquilles entremélées d’ambre, qui ornaient son cou :

De pequeñas veneras y conchillas, Pulidos caracoles y juguetes, Que cria o tiene el mar en su ribera, Llenos por dentro de olorosas âmbares, Una gran sarta le enlazava el cuello Como cadena de preciosas perlas.

( Ch. 10.)

Nourriture. — Les ressources alimentaires des Guanches de Ténériffe n'étaient pas moins abondantes dans cette île que dans les autres parties de l'archipel. Ils tiraient de leurs troupeaux leur principale nour- riture, préférant la chair de chevreau à toutes les autres; celle des lapins sauvages était aussi très-estimée, s’il faut en croire les auteurs canariens. Ils faisaient cuire ces viandes au four, en les renfermant, sous terre, dans une petite fosse sur laquelle ils allumaïent un bûcher. Ils ne la mélaient jamais dans leur repas avec les autres mets, afin de ne rien perdre de son goût. Le gofo se mangeait après, et on le pétrissait avec du lait, du miel de palme ou de mocan. Quelquefois aussi

(1) Viana, ch. 1.

(2) Id. Un curioso Tamarco 6 vaguernelo, Y de lo mismo un apretado cingulo, Haciendo delicada la cintura, Y otro que al modo de vasquiña 6 saya, Debajo le cubria hasta el tobillo.

(Ch. m1.)

(135) ils nemployaient que l'eau, dans laquelle ils jetaient alors un peu de sel.

Les terres qu'ils cultivaient leur fournissaient le grain nécessaire pour leur g0fo. Îls conservaient ce grain dans des silos, et après la récolte commençaient les réjouissances publiques, qui avaïent lieu à l'époque du beñesmen, c'est-à-dire en juillet. Les dattiers, les arbousiers (1), les figuiers, le mocan (2) et le vicacaro (3) leur donnaient des fruits savoureux. Ceux du mocan, qu'ils désignaient plus particulièrement sous le nom de Loya, étaient les plus recherchés; ils les mangeaient frais, ou bien ils les faisaient fermenter pour retirer de leur suc une boisson douce qu'ils buvaient pure, et avec laquelle ils pétrissaient leur farine. La liqueur astringente qu'ils appelaient chacherquen se faisait aussi avec le même fruit, et leur servait pour cicatriser leurs blessures.

Usages. — La méthode en usage à Ténérifle pour faire le beurre était fort simple : une outre, à demi remplie de lait, était suspendue à l'extrémité d'une petite corde, tandis que deux femmes, placées à huit ou dix pas de distance, se la renvoyaïient alternativement en la faisant balancer, jusqu'à ce que la partie butyreuse eût acquis le degré de consistance nécessaire. ;

Pour fournir à la grande consommation de laïtage, les pasteurs ne laissaient prendre aux jeunes chevreaux que fort peu d’alimens, en les empêchant de teter les chèvres mères, lorsqu'elles étaient au pâturage. À cet eflet, ils remplissaient un plat d'euphorbe douce (Euphorbia balsamifera), dont le suc, en se figeant, formait une pâte gluante qu'ils étendaient sur de petites bandelettes de peau souple ,

(1) Arbutus Canariensis. Les fruits orangés de cet arbre sont plus gros et beaucoup plus sucrés que ceux de l’arbousier d'Europe.

(2) Visnea Mocanera.

(3) Canarina Campanula. Les fruits de cette plante ont un goût assez semblable à celui des figues

fraîches.

( 136 ) pour les coller ensuite autour du mamelon des chèvres nourricières. De cette manière, les chevreaux qui essayaient de teter ne pouvaient rien tirer des mamelles, et chaque soir, en ramenant les troupeaux au bercail, les pasteurs enlevaient les bandelettes après les avoir humectées avec de l’eau , pour en extraire tout le lait dont ils avaient besoin , et abandonner le reste aux petits chevreaux.

Les Guanches n'eurent aucune idée de la navigation; ils ne pensèrent jamais à construire des barques ou des pirogues, et ne s’adonnèerent à la pêche que le long du littoral. Cette industrie, bien que fort peu avancée, dut leur offrir cependant de grandes ressources dans une mer caillée de poissons (1), selon l'expression originale de l'auteur des Notices. Viera décrit plusieurs sortes de pêches : premièrement , la pêche à la ligne, qui n'a pas besoin d'explication ; secondement, celle au flambeau, que les pêcheurs faisaient la nuit sur le bord du rivage. Ils entraient dans l'eau avec des torches enflammées, puis, avec les dards dont ils étaient armés, ils harponnaïent les poissons que l'éclat de la lumière attirait autour d'eux. La troisième espèce de pêche était celle à la tabaïba, qui consistait àempoisonner, avec du suc d'euphorbe (Euphorbia piscatoria), les flaques d'eau que la mer formaït dans les anfractuosités de la côte, en se retirant à la marée basse. Le suc caustique de cette plante sauvage, appelée fabaïba par les naturels, étourdissait le poisson , que les pêcheurs faisaient ensuite détremper dans l'eau claire, après l'avoir retiré des mares où il était resté renfermé.

Viera parle d'une quatrième méthode; mais il paraît qu'elle n'était propre qu'aux habitans de la Grande-Canarie et de la Gomère, qui avaient, sur les Guanches de Ténérifie, l'avantage d'être excellens

nageurs (2). L'auteur des Notices la décrit en ces termes : « Aussitôt que

(1) « Mar casi cuajado de peces. » (Viera, t. 1, p. 138.) (2) Les Guanches de Ténériffe ignorèrent l’art de la natation. Ce fait est confirmé par l’histoire : à la bataille d’Acentejo, ceux d’entre eux qui s’acharnèrent à la poursuite d’un détachement de l’armée

ces insulaires apercevaient sur l'eau une de ces grandes bandes de sardines, de bogues ou de tassards qui s’'approchent de la côte pour y déposer le frai, ils se jetaient tous à la nage, afin de cerner le poisson en agitant les flots de manière à le faire fuir vers la côte. Alors, une autre troupe de pêcheurs postés sur le rivage saïsissaient la proie dans des filets de jonc, dont les extrémités étaient garnies de pierres. »

Art militaire.—Un peuple prèsque toujours sur la défensive à cause des fréquentes querelles que soulevaient entre eux les chefs de tribus, des guerriers doués d'un courage à toute épreuve , d'une légèreté sans exemple, d'une force corporelle que les exercices gymnastiques rendaient encore plus puissante, prompts à se soustraire à tous les coups avec cette rapidité de mouvement et cette hardiesse qui leur faisaient braver le danger, de pareils hommes ne devaient s'assujettir à aucune tactique régulière lorsqu'il s'agissait d'entrer en campagne pour avoir raison d’une insulte ou se défendre contre un agresseur. Aussi leurs attaques se faisaient -elles toujours à l'improviste, en poussant de grands cris, et c'est ce que Viana a exprimé dans ces vers :

Hacian en la guerra un fiero estrépito Con voces , silvos, gritos y alaridos.

(Ch. 1.)

L'avantage du lieu pour engager l'action était ce qu'ils recherchaïent le plus. Ingénieux en stratagèmes, ils disposaient leurs embuscades. se divisaient en plusieurs bandes pour tomber sur l'ennemi à un signal convenu. En iemps de guerre, les tribus confédérées se communiquaient les avis au moyen de feux quelles allumaïent au sommet des montagnes, et des vedettes, placées de loin en loin, s'avertis-

saient par des sifflemens qui se faisaient entendre à une grande dis-

espagnole, et voulurent imiter leurs.ennemis, en franchissant un bras de mer pour atteindre le rocher sur lequel ils s’étaient réfugiés, périrent victimes de leur inexpérience.

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tance (1). Les prisonniers étaient toujours respectés, et chaque parti les échangeait contre ceux des siens qui avaient eu le même sort.

Les armes étaient la massue ou magado; la hache, dont un morceau d'obsidienne formait le tranchant; la lance, de huit à dix pieds de long, et faite de bois durcei au feu; le javelot, qu'ils lançaïent avec une grande adresse; le banot, espèce de dard très-redoutable et disposé de manière qu'une de ses entailles restait dans la blessure à mesure que le manche pénétrait dans les chaiïrs (2). Ils se servaient aussi comme défense de rondelles en écorce de dragonnier; mais, dans le combat, avant d'en venir aux mains avec leurs ennemis, les pierres étaient leur premier moyen d'attaque et leur principale ressource pendant la durée de l'action , soit qu'ils les lançassent d'abord avec des frondes, comme Viana le prétend, ou qu'ils n'employassent que la force du bras, en se fiant à leur adresse. Ils combattaient ordinairement presque nus, et ceux qui ne se servaient pas de bouclier avaient coutume de rouler leur tamarck sur le bras gauche pour se garantir des coups qu'on leur portait.

Batallavan desnudos las mas veces,

Con una sola piel por la cintura,

Rodeando el tamarco que vestian

En el siniestro y valeroso brazo.

(Viana, ch. 1.)

Les luties et les combats simulés, qui fimissaient souvent par devenir très-sanglans, étaient le programme de presque toutes les réjouissances publiques. Les lutteurs se frottaient le corps avec de la graisse, et se roidissaient les membres en embrassant le tronc d'un jeune arbre! afin de se donner de la souplesse et de se disposer à l’action. Le pugilat, à la manière des Grecs, nétaït guère en usage qu'à la Grande-

(1) Viera, Noticras, t. 1, p 187 et 188. Où lit dans une relation de 1650, insérée dans les Transactions de la Soc. roy. de Londres, qu'un voyageur anglais, ayant invité un Guanche (ou plutôt un des descendants de cette race) de siffler à son oreille, éprouva une surdité qui dura plus de quinze jours.

(2) Viera, Noticias, t. 1, p. 187.

Canarie (1). Avant de commencer le combat, les athlètes demandaient licence au chef des sigoñes, espèce de juge de camp, puis ils se présentaient dans l'arène accompagnés de leurs parens et amis, qui devaient rester spectateurs impassibles. L’arène était ordinairement un petit tertre relevé en forme de plateau, d'où les combattans pouvaient être aperçus de toute la multitude. À chaque extrémité de ce champ d'honneur, on plaçait deux grandes pierres plates d'environ deux pieds de large. Après la lutte, les deux champions, armés de plusieurs cailloux, de la longue lance, et de leur hache bien affilée, se postaient à chaque bout de l'arène, et à, sans remuer les pieds de la même place, ils devaient d'abord parer réciproquement les coups de pierre. Il était rare qu'un des deux fût touché dans ce premier essai d'adresse, tant ils mettaient l’un et l’autre de légèreté dans leurs mouvemens. Après ce début, ils commencçaient à se rapprocher pour s'atiaquer avec la lance et la hache. Alors ce n'était plus qu'un combat à outrance, et souvent de graves blessures venaient mettre fin à leur fureur guerrière. Dans ce cas, le chef des sigoñes interposait son autorité en criant: Gama! gama! (assez! assez!) Une lance brisée suffisait parfois pour terminer le combat ; ou bien, si aucun accident n'était survenu, et que les champions parussent fatigués, on faisait suspendre l'attaque; leurs amis leur apportaient de l'eau et des vivres; puis après qu'ils s'étaient rafraichis et reposés un instant, on leur donnait encore le signal pour recommencer de plus belle (2).

Morale des Guanches.— Après avoir décrit les coutumes guerrières de ce peuple célèbre, examinons ses vertus morales, et rapportons ici, d'après Abreu-Galindo, les préceptes de cette doctrine si simple et si pure que les Guanches enseignaïent à leurs enfans :

(4) Viera, Nouicias, t. 1, p. 161.

(2) Viera, Moticias, tom. 1, p. 162. L’auteur des Motices décrit ce combat à outrance comme particulier aux Canariens ; il cite le chef des Guayres et le faycan comme les juges du camp, mais Viana (chap. 1) assure que ces sortes de tournois avaient lieu aussi chez les Guanches de Ténérifte.

« Fuyez celui que ses vices rendent méprisable aux yeux du monde, si vous ne » voulez devenir le scandale et la peste du genre humain.

» Soyez bons, pour qu'on vous aime ; méprisez les méchants , et méritez l'estime » de tous les hommes de bien qui honorent le pays par leurs vertus et leur cou- » rage. » (1)

Funérailles et embaumemens.— Aussi les princes guanches, doués la plupart d'une grande valeur, et élevés dans ces principes de justice et de haute sagesse, surent s'attirer le respect et l'amour de leurs sujets. Le peuple vénérait le Mencey, et après sa mort il conservait pour sa mémoire ces sentimens d'affection sincère dont il lui avait donné des preuves durant sa vie. Son corps, soigneusement embaumé et cousu dans plusieurs peaux, était renfermé dans un sépulcre de genévrier ou de pin qu'on déposait dans une grotte escarpée (2).

Ce respect pour les morts et le soin que l'on prenait de leur conservation s'étendaient presque sur toutes les classes de la société. Les plus pauvres étaient simplement enveloppés dans leur tamarck; on les entassait dans des cavernes où l'on retrouve encore leurs ossemens que le temps a blanchis.

Les Guanches possédèrent le secret des embaumemens, et leurs momies, qu'ils appelaient xaxos, étaient préparées d'après une méthode analogue à celle des anciens Égyptiens. Suivant la tradition, il existait à Ténériffe une classe d'hommes et de femmes qui exerçaïit le métier d'embaumeurs. « Ces gens-là, dit le père Espinosa, ne jouissaient d'aucune considération ; ils vivaient isolés, on fuyait leur contact, car on les regardaït comme immondes, n'élant employés qu'à vider les cadavres (3). Ceux, au contraire, qui se chargeaient spécialement d'embaumer le corps avaient droit au respect de leurs conci-

toyens. »

(1) Galindo, Mss., lib. 2, ch. 3.

(@) Viera, Noticias, tom. 1, p. 177, 219 et suiv. (3) P. Espinosa, lib. 1, chap. 9, p. 27. (Viana a rapporté cette même tradition dans le premier chant

" de son poème )

Voici ce que cet auteur rapporte sur la manière d'opérer :

« Le corps du défunt était placé sur un banc de pierre pour procéder d’abord à sa dissection par l'extraction des intestins. On le lavait deux fois par jour avec de l'eau froide mêlée desel, en ayant soin de bien imbiber les oreilles, les narines, les doigts des mains et des pieds , et toutes les parties délicates; on l'oignait ensuite avec une composition de beurre de chèvre, d'herbe aromatique, d'écorce de pin pilée, de résine, de poussière de bruyère et de pierre-ponce, et d'autres matières astringentes el dessiccatives, puis on le laissait exposé au soleil pendant quinze jours. Pendant cet intervalle les parens du mort chantaïent ses louanges et se livraient à la douleur. Lorsque le corps était bien desséché , et qu'il était devenu très-léger, on l'enveloppait dans des peaux de brebis et de chèvres tannées ou crues, suivant son rang, et on lui faisait une marque pour le reconnaître au besoin. Après cette opération, il était porté dans une des grottes sépulcrales destinées à ce pieux usage et situées dans des endroits presque inaccessibles. Les corps qu'on enfermait dans des sépulcres étaient placés debout contre les parois de la grotte, les autres étaient disposés les uns à côté des autres sur des espèces d'échafaudage en branches de genévrier, de mocan, où d'autres bois incorruptibles.» Quelquefois les momies ne reposaient que sur de simples couches de petites bûches, et c'est ainsi que nous les avons retrouvées nous-mêmes dans une caverne que nous visitèmes durant notre séjour à Ténériffe (1).

Viana , qui a décrit la manière d'embaumer d'après les renseignemens d'Espinosa, suppose que la pâte aromatique et astringente qui servait à oindre le corps extérieurement était aussi introduite dans l'intérieur; mais il a omis les bains d'eau saline qui rapprochent si essentiellement la méthode des Guanches de celle des Egyptiens, dé-

crite par Hérodote.

(1) Voy. tom. 1, 2 part. Méscell. can., p. 103.

L'auteur des Notices croit que l'ouverture des cadavres se faisait au moyen de pierres tranchantes qu'on tirait de ces obsidiennes désignées sous le nom de fabona par les anciens habitans, ce qui rappellerait en quelque sorte les pierres éthiopiques employées pour ouvrir le corps sur le côté, et dont il est aussi fait mention dans Hérodote On a observé en effet l'incision pratiquée sur le flanc dans plusieurs momies qui ont été ouvertes.

On lit dans les Transactions de la Société royale de Londres une relation d'un voyageur sur les momies guanches, écrite peu d'années après la conquête. Quelques anciens habitans de Ténériffe voulant témoigner leur reconnaissance à ce voyageur pour les services qu'il leur avait rendus en sa qualité de médecin (1), et lui donner en même temps une preuve de confiance, lui firent visiter une grotte sépulcrale où étaient ensevelis leurs aïeux. La caverne était située dans le district de Guimar, encore peuplé à cette époque par les Guanches qui avaient été épargnés après la pacification de l’île. Les momies entassées dans cet antre étaient toutes disposées par couches : les chairs, en parfait état de conservation, étaient recouvertes d'une peau aussi sèche que du parchemin. Il y en avait environ trois ou quatre cents, les unes debout, les autres étendues sur des brancards d'un bois aussi dur que le fer. Les pieds et la tête restaient en dehors de l’échafaudage, et deux pierres, placées à l'extrémité, servaient à les soutenir. On voyait à côté de ces momies des vases de terre qui avaient été remplis de lait ou de beurre. Les Guanches qui accompagnèrent le voyageur dans cette visite funèbre, luidirent qu'il existait à Ténériffe plus de vingt grottes où l’on conservait les corps de leurs princes et d’autres person-

nages de distinction, mais qu'ils ne connaissaient pas eux-mêmes

(1) Bergeron, qui a traduit la relation anglaise d’après le recueil d'Hakluit et de Purchas, nous apprend que le voyageur dont il est ici question était Thomas Nicols, qui visita les Canaries en 1526,

l'entrée de ces catacombes, attendu que le secret en était gardé par des vieillards d'une discrétion à toute épreuve.

Ce n’est plus que de loin en loïn qu'on parvient à découvrir de nos jours ces anciennes cavernes dont les Guanches muraient l'entrée avec tant de soin dans la crainte des profanations. Viera fait mention de la fameuse grotte du Baranco de herque, située à Ténériffe, entre Arico et Guimar, qui fut explorée en 1770, et qu'il eut occasion de visiter lui-même. « Elle était très-vaste à l'intérieur, dit-il, bien que son entrée fût fort étroite. Les parois offraient plusieurs niches creusées dans le roc. Plus de mille momies y avaient été déposées. Je pus admirer pour la première fois l'art avec lequel nos Guanches embaumaient les morts qu'ils voulaient rendre éternels, et j'étais peut-être en présence de ces anciens habiïtans des Fortunées, contemporains du roi Juba (1). »

Au commencement de ce siècle, des orseilleurs firent la découverte d'une autre caverne située dans un des ravins de la côte, entre les bourgs de Tacoronte et du Sauzal. Ces catacombes ont fourni des momies à presque tous les cabinets d'histoire naturelle de l'Europe. Nous fümes nous-mêmes assez heureux pour visiter une ancienne grotte sépulcrale; mais cette exploration ne répondit pas entièrement. à notre attente (2). |

Nos observations sur des momies retirées de diverses cavernes nous portent à croire qu'il existait chez les Guanches des différences dans la manière d'embaumer, suivant le rang et la richesse des individus. On a trouvé des momies qui avaient jusqu'à six enveloppes, tandis que d'autres n'étaient cousues que dans une seule peau de chèvre. Ces peaux tannées paraissaient avoir été appliquées humides sur le cadavre, car quelques-unes avaient si bien pris les formes de l'indi-

(1) Moticias, tom. 1, pag. 127. (2) Voy. tom. r, 2 part, Miscellan. can., pag. 108.

vidu, qu'après la destruction du corps elles étaient restées moulées comme des cuirasses. Dans les momies d'une classe supérieure, les peaux mortuaires sont très-finement tannées, fort souples , cousues de plusieurs pièces, et avec une délicatesse admirable ; leur couleur tire au brun rouge; les bandelettes qui les entourent et les tiennent liées ensemble, sont aussi de la même matière; quelquefois un crochet, en corne de chèvre ou en os, est noué à l'extrémité de la bandelette, et sert à la fixer autour du corps. On peut de prime-abord distinguer les deux sexes à la position des bras : les hommes les ont étendus le long des cuisses, et les femmes les tiennent croisés sur le ventre. Parmi les momies que l'on retira de la grotte de Tacoronte, il s'en trouva une dont le corps avait appartenu à une vieille femme, et qui avait été disséquée dans une position accroupie, les jambes repliées aux genoux, à la manière des momies péruviennes. La tête était aussi recouverte d'un capuchon, et paraïssaït assez bien conservée; les pommettes des joues étaient très-saillantes, le front étroit et ridé, le nez petit et la bouche très-fendue. En général, on retrouve les momies guanches dans un parfait état de conservation ; les chairs seulement ont acquis une couleur brune, mais sans une grande altération des formes; les dents sont toujours d'une extrême blancheur; les sourcils existent encore; le visage à conservé les principaux traits; la tête porte ses cheveux et le menton sa barbe; chez plusieurs individus la chevelure est assez longue et d'un châtain clair tirant sur le roux. Viera dit avoir vu des momies avec des cheveux d'un roux doré : « Hé visto algunos esqueletos d momias de estas Guanchinesas en cuyos craneos se conservaban los cabellos dorados (1) ».

On trouve dans les cavernes qui ont servi de catacombes un grand

nombre de ces petits grains cylindriques en terre cuite dont les

(4) Noticias, tom. 1, pag. 127.

( 145 ) Guanches faisaient des colliers, et qu'on a faussement assimilés aux Quipos des Péruviens.

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