I. —(1"° PARTIE.) (ETHNOGRAPHIE
l'aimait passionnément, se montra prêt à la seconder, et les Canariens ne tardèrent pas à avoir un maître. Gumidafe, à la tête d'une petite armée recrutée par l'ascendant d'Andamana, et que de nouveaux partisans rendirent bientôt plus nombreuse, soumit successivement toutes les tribus de l'île à son obéissance , et remplaça l'oligarchie par le gouvernement d'un seul. |
Gumidafe et Andamana, proclamés premiers Guanartèmes de Canaria, fixèrent leur résidence à Galdar : ils réunirent autour d'eux les guerriers les plus illustres, et en général tous les hommes les plus distingués par leur naissance et le rang qu'ils occupaient. Leur règne fut pacifique; sa durée est restée inconnue; mais, d’après les renseignemens que nous fournit l'histoire à partir du règne de leur successeur, il paraît que Gumidafe et sa femme moururent vers la fn du quatorzième siècle.
Leur fils Artemi Semidan, qui les remplaça, avait hérité de la valeur de son père, et ne tarda pas à en donner des preuves en repoussant avec avantage les premières invasions des Européens ; car ce fut de son temps que lesaventuriers commencèrent leurs pirateries sur les côtes de l’île. Ce prince accrédita parmi eux le nom et le courage des Canariens. Il fut blessé, dit-on, dans le combat d'Arguineguin, en 1406, et mourut vers le milieu du quinzième siècle, laissant à deux jeunes princes l'exemple d'une vie qu'il avait entièrement consacrée au service de la patrie.
Tenesor Semidan et Bentaguayre Semidan, fils de l’Artemi, furent reconnus comme guanartèmes, et se partagèrent le gouvernement de l'île. Le premier conserva le pays de Galdar, depuis le bourg de Tamarasayte jusqu'à la vallée appelée aujourd'hui l’Ældea de San-Nicolas, y compris le district d'Arguineguin et de Tunte; le second prit possession du pays de Telde et des cantons d'Argones, de Cendro et d'Aguimez, Ces deux états, bien qu'indépendans, restèrent quelque
temps unis d'intérêt. Ils formaient chaque année, par la réunion de
( L4T ) l'élite des guerriers et des nobles, une espèce de diète sous le nom de sabor où tabor, dans laquelle on traitait des affaires publiques. Le sabor se tenait toujours dans l'ancienne principauté de Galdar:; il était présidé par le guanartème de Telde, assisté de ses guayres ou conseillers.
Cependant Bentaguayre, déjà possesseur de la plus belle partie de l'île, ne put modérer son ambition, et se crut assez fort pour s'emparer des districts qui obéissaient à son frère. Ce fut dans cette intention quil rassembla dix mille hommes, et envahit à leur tête la principauté de Galdar. Mais Tenesor fit bonne contenance avec quatre mille guerriers qu'il put réunir à la hâte, et, profitant de l'avantage du terrain, il mit son ennemi en déroute complète. Toutefois, cette victoire ne rétablit pas la tranquillité du pays, et les dissensions qui s'étaient élevées entre les deux ‘princes enhardirent un nouveau prétendant. C'était Doramas, antagoniste redoulable, qu'une ancienne querelle excitait à la vengeance, et qui attira dans son parti plusieurs guerriers non moins entreprenans (1). Retranché avec les siens dans une caverne de la montagne qui a conservé son nom (2), le fier Doramas bravait impunément ses ennemis de cetté position inexpugnable, lorsque la mort de Bentaguayre vint favoriser ses prétentions. Les fils de ce guanartème, soutenus un instant par leur oncle Tenesor, furent bientôt forcés de céder devant l'usurpateur, qui, appuyé par de nombreux partisans, fut reçu en triomphe aux acclamations du peuple de Telde. Cette révolution, dit l'historien, se fit sans effusion de sang, et les Teldiens, qui redoutaient alors l'invasion étrangère, virent avec joie marcher à leur tête un homme dont le courage héroïque leur offrait une puissante garantie
pour la défense de leur territoire.
(1) L'histoire a conservé les noms des principaux chefs qui embrassèrent le parti de Doramas: Viera, d’après Ab. Galindo, cite Gayfa, Tixandaste, Nayra et Guararaza. | (2) El monte de Doramas.
Tenesor donna asile à ses neveux. Trop faible pour rien entreprendre en leur faveur, il laissa le nouveau guanartème tranquille possesseur de l'État qu’il venait de conquérir. Cependant quelques anciens guayres de Telde, les plus marquans parmi les guerriers de race noble, ne voyaient pas sans dépit l'élévation de Doramas, qu'ils regardaïenti comme un parvenu dont ils méprisaient l'autorité. Bentaguaya, renommé par sa force et sa valeur, et un de ceux que l'orgueil de Doramas avait froissé davantage, voulut en avoir satisfaction. Un jour que le guanartème était sorti seul pour aller visiter ses troupeaux, Bentaguaya l'attendit dans un chemin étroit, et, dès qu'il l'eut reconnu à sa rondache écartelée de blanc et de rouge, il affecta de se tenir debout au lieu de lui rendre les honneurs dus à son rang. Le prince allait passer outre sans paraître s'inquiéter de ce mépris, lorsque le guayre audacieux lui jeta à la face une poignée de sable en signe de défi; et, comme Doramas relevait sa rondache pour éviter la poussière, Bentaguaya, profitant de ce mouvement, le saisit en dessous, el l'abattit à ses pieds. Doramas, se voyant à la merci de son ennemi et prêt à perdre haleine sous ses rudes étreintes, s'écria à demi-suffoqué : «Qui es-tu, toi qui me tiens sous tes serres comme l'épervier qui a saisi le faible oiseau? » — « Reconnais d’abord qui tu es, lui répondit le guayre, et tu sauras ensuite qui Je suis !» Alors le guanartème, tout confus, dit d'une voix défaillante : « Doramas, fils de Doramas, avoue qu'il n'est qu'un fondu, » voulant désigner par À les Achicaxna ou les roturiers qui portaient les cheveux courts. Cet aveu calma l'arrogance du guayre qui, satisfait d'avoir humilié un guerrier que son courage avait élevé sur le pavois, promit de garder le secret sur celte aventure. Mais Doramas avait le cœur plus noble que le sang, et, pendant la guerre qu'il eut à soutenir contre les Espagnols , on rapporte qu'il dit plusieurs fois à ceux qui vantaient sa bravoure « Ne me louez pas tant, car il en est parmi nous qui m'ont tenu sous
leurs pieds, »
Ce prince se montra digne de la confiance que ses compatriotes avaient mise en lüi, et fit preuve dans toutes les occasions de cette audace guerrière qui avait fait sa fortune. Son exemple ranima souvent le courage prêt à faillir, et sa mort priva le pays d'un de ses plus intrépides défenseurs.
Tenesor Semidan, moins heureux que le guanartème de Telde , eut un règne orageux dont il supporta avec résignation toutes les vicissitudes. Ses sujets l'avaient surnommé le bon prince à cause de ses vertus patriarcales, et les Espagnols, qui l'appelèrent du même nom (Guanartème-el-Bueno), purent apprécier sa franchise et sa loyauté. Un seul exemple suffira pour faire connaître toute la noblesse de son caractère. Ecoutons les historiens de la conquête :
« À la seconde invasion des Espagnols dans l'île de Canaria, le capitaine Diego de Silva pénètre avec deux cents soldats dans le district de Galdar, ravage le pays, s'empare des bestiaux, et enlève les femmes. Tenesor Semidan rassemble ses guerriers, attaque Silva avec des forces supérieures, et l'oblige à se retirer dans un édifice carré qui servait, dit-on, de lieu de supplice. L'Espagnol, investi de toute part, tâche de se défendre durant deux jours ; mais, privé de secours dans l'endroit qui lui sert de refuge, il demande à capituler en réclamant la générosité de Semidan. Ce prince s'avance suivi de ses guayres, les laisse en dehors des retranchements, et se présente seul devant son ennemi. Alors, touché du triste état où il le voit réduit, il lui adresse ces paroles : « Je te plains! car mes troupes sont décidées à ne point te faire quartier. Tu es venu nous faire une guerre injuste, ravager notre pays, et nous enlever notre bien; mais Alcorac (Dieu) nous venge, puisque tu t'es enfer mé toi-même dans un lieu destiné aux criminels. Jure-moi d'abandonner ton entreprise, et peut-être pourraije te sauver. »— Silva embrasse ses genoux, et promet de se retirer. Alors le bon guanartème fait appeler ses principaux chefs, et leur annonce du haut des retranchemens que les Espagnols l'ont pris par
( 150 ) ruse, et que sa vie dépend de la capitulation qu'il leur. accordera. Les guayres, irrités en apprenant cette trahison, voulurent donner l'assaut ; maïs les Galdariens aimaïent Semidan, et son salut l'emporta. Silva se vit libre, et le prince de Galdar lui prodigua sur-le-champ toute sorte de secours. IL fut convenu que l'on conduiraïit les Castillans jusqu'à un endroit de la côte, où étaient mouillées les caravelles qui les avaient apportés. Arrivés près de ce lieu, appelé aujourd'hui encore la Cuesta de Silva, le capitaine espagnol et ses gens, toujours suivis du guanartème et de ses troupes, aperçoïivent des falaises d’une hauteur effrayante. Une terreur panique s'empare de leurs esprits ; déjà ils voient la mort sous le plus horrible aspect, et s'imaginent qu'on va les précipiter du haut de ces rocs escarpés. Semidan lit sur leurs visages la frayeur qui les agite, et, se retournant vers Silva avec un sourire de pitié : « Ne crains rien, lui dit:il ; nous connaissons les sentiers qui conduisent au rivage... Donne-moi la main, je t'aiderai à descendre.» Chaque Galdarien ümite l'exemple du prince, et les Espagnols arrivent sans accident au pied des falaises. Silva embrasse son libérateur, lui remet son épée comme gage de ses sermens, et se rembarque pénétré de reconnaissance. Cependant, à peine les Espagnols se furent-ils embarqués, que les guayres de Galdar, moins généreux que leur prince, désapprouvèrent sa conduite. Mécontents d'avoir laissé échapper leurs ennemis en cédant aux instances du guanartème, ils l'accusaient d'abandonner les intérêts de la patrie et le soupçonnaïent d'intelligence avec les étrangers. Tels furent les motifs de la conspiration qu'ils tramèrent sourdement contre la vie de Tenesor , et dont l'exécution devait avoir lieu à la première réunion du sabor ou conseil d'état. Le sol de l'enceinte où se tenait l'assemblée était couvert ordinairement de feuillage, sous lequel les conjurés eurent soin de cacher d'avance leur magado ou massue de guerre. L'occasion paraissait bien choisie, mais le destin en ordonna autrement.
Un des affidés de Tenesor venait de dévoiler le complot; et le gua-
nartème, qui avait devancé l’arrivée des guayres en se rendant le premier au sabor, attendait les conjurés à la porte de l'enceinte, et, à mesure qu'ils entraïent pour prendre place, il les interpellait en leur disant : Où as-tu caché ton magado ? Eh bien, ramasse-le donc, et donne la mort au guanartème ! V'aïtitude noble et fière de cet illustre chef, le ton de franchise et de bonne foi avec lequel il accompagnait ces paroles, désarmèrent l'animosité des guayres, et les forcèrent à implorer la clémence de celui qu'ils avaient voulu sacrifier. Ce fut, dit-on, depuis lors que Tenesor mérita le surnom de bon prince (1).
Ces traditions, en nous faisant connaître les principaux événemens qui se rattachent à l’histoire politique de la Grande-Canarie, nous font apprécier en même temps le caractère des principaux chefs de l'ile. Nous trouvons en outre dans ces anciennes chroniques plusieurs indications importantes sur les mœurs et coutumes. De même qu'à Ténériffe, ce sont ici des chefs ambitieux et toujours habiles à profiter des dispositions belliqueuses d'un peuple prêt à courir aux armes à la première levée de boucliers. La même hiérarchie existe dans les rangs de la société ; d'abord les guanartèmes au lieu des menceys, puis les guayres qui remplacent les sigoñes, et ensuite les achicaæna, ou les roturiers qui portaient les cheveux courts. Le sabor ou tabor à une analogie remarquable avec le fagoror que présidaient les princes guanches. Comme à Ténériffe c'était l'assemblée des états, et peut-être aussi le lieu où chaque chef rendait la justice. Du reste, nous avons déjà fait observer que l'on désigne sous le nom de #agoror, dans la Grande-Canarie, une enceinte du district de Galdar. Enfin l’anecdote de Doramas et de Bentaguaya nous montre, chez cette nation, des mœurs pastorales unies à des habitudes guerrières, puisque le gua-
(1) Galind. Mss., lib. 1, cap. 26. Casull. Mss., cap. 31. (Viera, Noricias, tom. 1, Lib. 6, p ag. 462.)
CMS) nartème de Telde allait soigner ses troupeaux lorsqu'il fut défié avec tant de hardiesse par un de ses guayres.
Mais cherchons dans les écrits des historiens de la conquête les renseignemens qui nous manquent encore.
Noblesse. — Parmi les guerriers de race noble on comptaitenviron dix mille combattans. « Bethencourt, s'adressant à un de ses compagnons d'armes, disent ses chapelains, et voulant le détourner de l'entreprise qu'il lui proposait de tenter sur la Grande -Canarie, lui répondit en ces termes : « Je suis adverty qu'ils sont dix mille gentilshommes, et ne sommes pas gens pour eux (1).» Azurara ne porte ce nombre qu'à deux cents, maïs peut-être que par le titre de chevaliers ilna voulu désigner que les guayres.
Les nobles, dit Viera , se reconnaissaient à des distinctions particulières et jouissaient de certains priviléges. Îls portaient la barbe et les cheveux longs. Le faycan ou le grand-prêtre, dont l'autorité balançait celle des princes (2), avait seul le droït de conférer la noblesse et d'armer les chevaliers. La loi exigeait que l'aspirant fût reconnu possesseur de terres et de troupeaux, descendant de noble, et en état de porter les armes. Le jour de la cérémonie, il se présentait devant l'assemblée des guayres, les cheveux flottant sur les épaules. Le fay-
(1) Hist. de la prem. desc. et conqueste, pag. 171.
(2) Dans les fragments historiques recueillis par F. Pedro de Quesada, sur le manuscrit d’Andrès Bernaldes, il est question de l’autorité des faycans que le chroniqueur appelle Fagzanes. Nous traduisons littéralement ce singulier passage qui établit la distinction entre les grands-prêtres et les guanartèmes, ou guadartèmes, d’après l’orthographe du copiste ; « Dans la Grande-Canarie il y avait deux gua- » nartèmes et deux faycans ; les guanartèmes étaient rois, exerçant la suprématie sur le temporel; » l'autorité des faycans s’étendait sur le spirituel, comme celle des évêques. Aïnsi, l’un était roi et » l’autre évêque de Galdar ; l’un était roi et l’autre évèque de Telde. L'île se trouvait donc divisée en » deux royaumes : celui que gouvernait le roi de Telde était plus étendu et comptait un plus grand » nombre d'habitants. » En la Grand-Canaria havia dos Guadartemes é dos Fagzanes, los Guadartemes eran Reyes en lo seglar é en todo mayores : los Fagzanes eran ansi como en lo espiritual como obispos. El uno era Rey, t'elotro obispo de Gualdar, iel otro Rey de Telde, i el otro obispo de Telde, que erar dos parcialidades é dos Reïnos en toda la isla, i era maior el Rey de Telde de mas gente queel otro... (Fragments mss. du P.
Quesada, d’après A. Bernal., chap. 4, chap. 65 de l’Æist. de los Reyes Catol.)
can, interpellant l'assemblée, disait à haute voix : « Vous tous qui » m'écoutez, je vous conjure, au nom d’Æ/corac (Dieu), de déclarer » si vous avez vu {el, fils de tel, entrer dans une bergerie pour traire » où tuer des chèvres (1), si vous l'avez vu préparer lui-même son re- » pas, commettre des rapines en temps de paix; s'il s'est montré dé- » loyal ou insolent par paroles ou par actions, surtout envers les fem- » mes. » Lorsqu'on répondait négativement à toutes ces questions, le faycan faisait approcher le récipiendaire et lui coupait la pointe des cheveux un peu au-dessus des épaules, l'armait du magado ou javelot de guerre pour qu'il s'en servit à la défense du prince. Dès cet instant le jeune guerrier pouvait s'asseoir parmi les nobles; mais s'il se trouvait parmi les assistans un seul témoin qui prouvât qu'il avait manqué à une des conditions exigées par la loï, le faycan lui coupait toute la chevelure, et il rentraït dans la classe plébéienne des achicaxna où des tondus (2). Il paraît qu'Azurara eut connaissance de ces réceptions chevaleresques par les renseignemens des navigateurs portugais, puisqu'il s'exprime en ces termes dans sa Chronique : « Lorsque les chevaliers viennent à mourir, les autres se réunissent pour procéder à l'élection de ceux qui doivent remplir les places vacantes, et le choix tombe toujours sur les fils de chevalier, afin d'en compléter le nombre. Ces chevaliers, ajoute Azurara , ne s'allient Jamais avec les classes inférieures et appartiennent à la noblesse la plus pure. Eux seuls conservent et gardent les traditions des croyances religieuses, dont ils ne divulguent et ne laissent croire aux autres que ce quil leur plaît (3). »
C'était toujours entre les guerriers les plus nobles et les plus vail-
(1) C’est sans doute cette disposition de la loi qui a fait dire à Azurara : « Les Canariens méprisent les bouchers : ceux qui se vouent à cette profession sont très-mal considérés ; personne ne voudrait les admettre à sa table. (Voy. nos citations, pag. 58.)
(2) Viera, Noticias, tom. 1, pag. 154.
(3) Voy. nos citations, pag. 57.