e PARTIE.) (ETHNOGRAPH
lans que les guanartèmes de Canaria choisissaient leurs guayres ou conseillers. Chaque prince en avait six auprès de lui qui remplissaient les fonctions de ministres. |
Force et adresse. Parmi les guayres dont l'histoire a conservé les noms (1), {dargoma, aux épaules de rocher, fut un des plus célèbres. Cet Hercule canarien abattait, dit-on, d’un seul coup de pierre la palme qu'il avait prise pour but sur le daitier le plus élevé, et l'on sait la résistance que ces grandes feuilles opposent même à la hache la plus effilée. I pouvait lutter deux heures consécutives sans se reposer. Nul homme, disent encore les historiens qui nous fournissent ces détails, ne pouvait, de toute la force de ses deux bras, l'empêcher de porter à ses lèvres un vase rempli d'eau sans en verser une seule soutte, ni lui faire vaciller la main tandis qu'il buvait (2).
Dans un combat singulier qu'il soutint contre Gariraygua, un des plus vaillans guerriers de Telde, pour décider la querelle qui s'était soulevée entre les deux principautés de l'île, on raconte qu'il tomba sous son antagonisie au milieu de la chaleur de la lutte; mais en même temps, il l'étreignit avec tant de force entre ses bras nerveux, quon entendit presque aussitôt le craquement des os, et que le malheureux Gariraygua, prêt à rendre l'âme, se vit forcé de demander quartier. Ce redoutable athlète fut fait prisonnier par l'alferez Sotomayor, au combat de Giniguada, après avoir eu la cuisse traversée par la lance de Juan Rejon, général de l'armée conquéranie. Le robuste Adargoma, envoyé à Séville avec d'autres captifs, se fit admirer des Espagnols par sa force extraordinaire.
Guanhaven et Caytafa furent aussi deux guayres de Telde d'une in-
(1) Les guayres de Galdar les plus renommés furent Adargoma, Tazarte, Doramas, Tijama et Gayfa. Parmi ceux de Telde on cite Maninidra, Nenedan,, Bentaguaya et Gariraygua. (Viera ex Galindo,)
tom. 1, pag. 203.
(2) Galindo, mss., lib. 2, cap. 8. (Viera, Op cit.)
trépidité héroïque. Ces barbares, engagés ensemble dans une lutte, pendant des réjouissances publiques, combattaient depuis long-temps sans qu'il leur füt possible de remporter le moindre avantage l'un sur l'autre , lorsque Guanhaven, irrité de cet assaut sans résultat, dit à son antagoniste : « Tu es vaillant, j'en conviens; maïs serais-tu capable de me suivre? —Je suis prêt!» répond Caytafa; et les deux champions marchent ensemble d'un pied ferme jusqu'au bord d'un affreux précipice. Guanhaven, transporté de fureur, s'élance dans l'abime : Caytafa, possédé d'une égale exaltation, imite son exemple , et leurs corps vont se briser sur les rochers qui bordent la côte.
Parmi les combats gymnastiques, celui du pugilat était le plus usite à la Grande-Canarie les jours consacrés aux exercices du corps; mais de toutes les prouesses la plus audacieuse consistait à gravir des escarpemens presque inaccessibles pour y planter d'énormes poteaux de bois qui restaient fixés au rocher conime d'honorables souvenirs. Le P. Abreu Galindo assure avoir vu encore de son temps plusieurs de ces poteaux placés sur les plus hautes crètes de l’île et tellement enfoncés dansle roc qu'aucune force humaine n'aurait pu les ébranler (1).
Danses et chants. La danse était aussi un des exercices favoris de ces insulaires, et celle qu'on connaît en Espagne sous le nom de danse canarienne (bayle canario) fut introduite en Andalousie avec les captifs qu'on amena à Séville. | |
« Les îles Canaries, dit Gomara dans son Æist. des Indes, on1 fait » connaître au monde deux choses qui leur assurent la célébrité : ces » jolis oiseaux si estimés par leur chant et cette danse canarienne si » variée et si gentille.» Viera nous apprend que les anciens naturels s'accompagnaient parfois avec des petits tambours et des flûtes
(1) Galindo, mss. lib. 2, cap. 2.
de roseau ; mais lorsque ces instrumens leur manquaïient, les chants et les battemens de maïns suivaient la mesure en quatre temps. « La danse canarienne, (ajoute-t-il,) s'exécutait deux à deux ou plusieurs ensemble, et consistait dans une grande légèreté de pieds accompagnée de mouvemens de corps très-expressifs. »
Ce fut probablement cette même danse qui fixa l'attention des explorateurs partis de Lisbonne en 1841. « Leur chant est fort doux, » écrivaient-ils en parlant des naturels de Canaria ; ils dansent presque » à la mode francaise. » (Cantant dulciter et ferè more gallico tripudiant.)
Selon Viera , les élégies que les Canariens déclamaïient en chantant, avaient été traduites en espagnol, et auroient attendri les cœurs les plus froids (1). Ces petits poèmes, dans lesquels les guerriers exprimaient leurs amours et leurs infortunes, rappelaient parfois des souvenirs historiques, et ressemblaient beaucoup aux Zambras moresques (2).
Armes. Les principales armes des Canariens étaient le nagado ou magote et la lance. Il ÿ avait deux sortes de magado : le premier était le javelot de guerre ; le second, qu'on trouve cité par Viana sous le nom de moca où mocaz, avait la forme d'une petite massue armée à l'extrémité de deux fortes boules garnies de pierres tranchantes. Ce fut d'un coup de magado, lancé d'une main sûre, que l'intrépide Doramas tua, en combat singulier, l'hidalgo Juan de Hazes, monté sur son cheval andaloux, et qu'il lui perça le cœur, après lui avoir traversé de part en part sa rondache et sa cotte de maille (3).
La hache, en jaspe verdâtre, faisait partie de l'armure des guerriers. Elle portait une pointe à l'opposé du tranchant, et figurait assez bien celle des anciens Gaulois.
(1) Noticias, tom. 1, pag. 161.
(2) « Asi como lo hacian los moros en sus Zambras. » Viera, Noticias, tom 1, ib. (3) Galindo, mss. lib. 2, cap. 18. Viera, Noticias, tom u, pag. 70,
L'usage du bouclier était commun parmi les Canariens. Il avait la forme d'un écusson décoré de dessins de différentes couleurs (1).
Costume. — Le costume des chefs se distinguait des autres. Dans la relation de Nicosolo da Recco, il est question de tabliers (fémoralia ) faits avec une espèce de natte dont ces insulaires s'entouraient les reins et de laquelle pendaïient un grand nombre de fils de palmier ou de jonc. Le narrateur,en parlant des Canariens qui furent amenés à Lisbonne, s'exprime en ces termes : « Le tablier du chef est de feuilles de palmier, tandis que les autres le portent en jonc peint en jaune et en rouge. » Hic femoralia palmæ habet, reliqui verd juncorum picta croceo et rufo (2). Nous retrouvons encore ce même tablier dans les annotations d'André Bernaldez (3), et nous avons vu que cette partie de l'habillement des anciens Canariens avait été décrite par les chapelains de Bethencourt (4).
Ces insulaires portaient aussi le tamarck. Viera, d’après les renseignemens de ses devanciers, parle en outre de bonnets de peau de chèvre faits d'une seule pièce, et qu'on portait le poil en dehors, de manière que les pattes de derrière de l'animal tombaient sur les oreilles, tandis que celles de devant se croiïsaient sur le cou (5). Les femmes faisaient usage de jupes courtes ; leurs cheveux étaient tressés avec des joncs en couleur et attachés par derrière.
À ces ornemens extérieurs, les Canariens ajoutaient une espèce de
tatouage qui représentait différens dessins. Bontier et le Verrier ont
(1) Voy. ce qui a été dit pag. 148, des couleurs qui distinguaient la rondache de Doramas.
(2) Ces mêmes couleurs, jaune-safran et rouge, servaient aussi à teindre les peaux de chèvre employées comme vêtemens. (Voyez la relation, pag. 25.)
(3) «… En la gran Canaria traian unas bragas de palmas como por pala ellos ï ellas , empero no cubrian bien los lugares inhonestos porque no eran cerradas por abajo, salvo una cuerda ceñida por las caderas, i de alli colgaban una hocadura de palmas ripiadas. » Fragm. mss. du P. Quesada, d’après A. Bernal. ch. 2. (Cap. 63 de l’Hist. de los Reyes Catol.)
(4) Voy. pag. 101.
(5) .… Las monteras de pellicos de aquellos cabritillos que desollaban sin romper, Y Cu yas garras unas caian sobre las orejas, y otras se afianzaban al cuello. » Noticias tom. 1, pag. 149.
les premiers signalé ce fait : « La plus grande partie d'eux, disent:ils, portent devises entaillées sur leur chair de diverses manières chacun selon sa plaisance (1) ,» et Viera n'a pas omis cette particularité (2).
Habitations et Monumens.— Les Canariens, comme les Guanches de Ténériffe et les naturels des autres îles, eurent en général une grande prédilection pour les grottes; mais ils se distinguèrent aussi dans l’art des constructions civiles et surpassèrent, dans ce genre, les habitans de Lancerotte et de Fortaventure, leurs plus proches voisins. Il existe encore dans l’île quelques-unes de leurs maisons, principalement dans le ravin d'Arguineguin, où l'on retrouve les restes de la petite ville citée par les chapelains de Bethencourt. Ces habitations sont placées sur plusieurs rangs autour d’un grand cirque ,au milieu duquel on voit les ruines d'un édifice plus considérable que les autres et présentant, devant la porte d'entrée, un énorme banc demi-circulaire, avec son dossier, le tout en pierres sèches, ce qui a fait présumer que celte maison avait été la résidence d'un chef et que le conseil des guayres s'assemblait dans cet endroit. De longues et fortes solives en laurier (barbusano), bois presque incorruplible, recouvrent encore quelques-unes de ces habitations, dont la forme est elliptique et qui offrent intérieurement trois alcôves pratiquées dans l'épaisseur de la muraille, qui a de huit à neuf pieds de largeur. Ces alcôves paraissent a voir été destinées à recevoir des lits. Le foyer est placé près de la porte d'entrée, qui fait face à l'alcôve du fond. La muraille est sans ciment, en pierres brutes et très-grosses à l'extérieur, mais parfaitement taillées et alignées à l'intérieur. Ces pierres blanches sont aussi bien unies que pourraït le faire le meilleur de nos maçons. Les na vigateurs d'Alphonse IV, qui visitèrent un village canarien pendant l'exploration de 1341, furent étonnés de l'art qui avait présidé à la con-
struction de ces édifices: « A5 verd intrantes domos eas videre ex lapidibus
(1) Hist. de la prem. descouv. et conqueste, pag. 127. (2) « Su cutis adornado de diferentes dibuxos y figuras impresas, » (Nozicias , tom. 1, pag. 149.)
quadris compositas mirabili artificio, et lignis ingentibus ac pulcherrimis tectas, » dit la relation que nous avons traduite (1). D'après le même document, il paraît que les portes qui fermaient ces habitations étaient des plus solides, puisque les aventuriers furent obligés de les briser à coups de pierre pour pouvoir passer outre : (Et cùm ostia clausa incenissent, cupientes introrsèm videre, lapidibus infringere ostia cæpere.…..» La description de l'intérieur est tout-à-fait d'accord avec ce que nous avons vu nous-mêmes : « Les maisons étaient toutes fort belles (ajoute le narrateur), couvertes de très-beau bois, et d'une telle proprete en dedans qu’on eût dit qu’elles avaient été blanchies avec du gypse (2). >
La petite ville d'Arguineguin pouvait contenir environ quatre cents maisons de la forme indiquée plus haut ; mais dans la partie occidentale de Canaria et non loin du bourg d’Agaeta, nous avons visité deux autres édifices parfaitement conservés et qui nous ont offert quelques différences dans leur mode de construction. L'extérieur est plutôt carré qu'elliptique, bien que l'intérieur soit semblable aux édifices d'Arguineguin. Ces deux maisons sont habitées aujourd'hui par de pauvres familles; le toit s'est conservé intact depuis plus de trois siècles, et la charpente qui le soutient ne paraît pas devoir s'ébranler de sitôt. Les grandes solives sont d'un beau poli, et l'équarissage semblerait avoir été fait avec un instrument tranchant. Le plafond est formé de traverses que croisent avec régularité de petites pièces de bois.
On retrouve dans l'intérieur de l'île quelques monumens qu'on prétend avoir été destinés à l’ancien culte. Le premier est situé à deux lieues environ de Telde, au sommet d'une montagne volcanique désignée sous le nom des Quatre portes (r#sco de las cuatro Puertas). C'est une grotte spacieuse, ouverte dans le rocher, longue de quatre-
vingts pieds et large de quarante. On y entre par quatre grandes
(1) Voy. pag. 25.
(2) Voy. le texte latin, pag. 26.
ouvertures de quatorze pieds de haut, larges de plus de six et séparées entre elles par des piliers dont la largeur varie depuis sept jusqu'à neuf pieds. Devant chaque pilier, sur une esplanade taillée dans le roc et servant Comme de péristyle à la grotte, l'on voit des espèces de niches, les unes rondes et les autres carrées, qui paraissent avoir été destinées à renfermer des objets du culte. Ces niches sont à plus de cinq pieds du sol. Plus loin, le rocher à été entamé sur un espace circulaire de onze pieds de diamètre. Un autre cirque, beaucoup plus grand, existe sur le revers de la montagne, du côté du sud. Le sol, dans cet endroit, est creusé en sillon demi-circulaire de huit pouces de longueur sur dix de profondeur. Deux autres fossés, beaucoup plus larges, ont été pratiqués dans la même enceinte.
Don Pedro del Castillo à donné, à sa manière, la description d’une grotte assez semblable à celle des Quatre-Portes, que Viera appelle le couvent des vestales de Canaria (convento de las harimaguadas que eran como unas virgenes vestales). Cette caverne est située sur les rochers escarpés du ravin de Valeron; « Son entrée présente un grand portique qui communique dans une vaste salle où l'on aperçoit de chaque côté des petites cellules placées les unes au-dessus des autres, ayant chacune une fenêtre du côté du ravin. Sur le devant de la grotte, on voit deux grosses tours avec un escalier intérieur. Les filles des nobles étaient élevées dans ces sortes de séminaires jusqu'à l'âge de vingt ans, et en sortaient alors pour se marier (1). »
La demeure de l’ancien guanartème de Galdar, dont l'évêque Don
Christoval de la Camara nous à transmis quelques renseignemens (2),
(1) « La entreda es un grande arco, al que sigue un largo salon, y a uno y otro lado se ven con per- ’fecta simetria ciertas celdillas, 6 aposentos, calocados unos sabre otros, cada qual con su ventana al barranco. Estân en la misma entrada dos torreones, à los quales se sube por dentro. Las hijas de los nobles se educaban en estos seminarios hasta los veinte años , de donde no salian sino para casarse. (D. P. del Cast. cap. 20.)
(2) Voy. nos citations pag. 93.
( 161 ) était, à ce qu'il paraît, un édifice fort remarquable. C'est sur son emplacement qu'on a bâti la belle église de Galdar.
Les Canariens avaient encore, pour les exigences du culte, des monumens en pierre sur les sommets vénérés de Tirma et d'Umiaya; les traditions historiques nous apprennent en outre que l'enceinte murée dans laquelle se réfugia Silva était destinée aux exécutions (1).
Ressources alimentaires. — Les habitans de la Grande-Canarie, comme ceux des autres parties de l'archipel, retiraient de grandes ressources de leurs troupeaux ; maïs ils se livraient aussi avec ardeur à l'agriculture. Bien avant la conquête, la bande septentrionale de l'île présentait un aspect des plus rians, et les navigateurs d’Alphonse IV trouvèrent là d'abondantes provisions : des figues sèches aussi bonnes que celles de Césènes, du blé beaucoup plus blanc et plus beau que le nôtre, de l'orge et plusieurs autres céréales (2). La mer fournissait aussi aux Canariens d'excellens poissons, dont ils savaient s’emparer d’après le procédé que nous avons décrit (3); cependant, au rapport des historiens, ces insulaires préféraient la viande à toute autre nourriture, Viera cite les petits cochons rôtis, dont ils étaient si friands, les grillades de chair de chèvre frottées de graisse de porc et saupoudrées de goño, les tamaranonas où fritures au beurre de chair de brebis, enfin la viande de petits chiens châtrés qu'ils estimaient par-dessus tout (4). Le même auteur assure que les Canariens ne buvaient que de l'eau. et cette assertion semblerait confirmée par la narration du pilote Da Recco, dont Viera pourtant n'eut jamais con-
naissance : Ÿ’inum omnind renuunt, aquam potantes (5).
(1) Voy. pag. 149.
(2) « Circumdantes verd insulam invenere eam longè melius à septentrione, quäm ab austro cultam, videntes ibidem casas plurimas, ficus et arbores palimas et hortos et caules et olera.…. ficus siccas in sportulis palmeis bonas, uti Cesenates cernimus et frumentum longè pulchrius nostro....»
(3) Voy. pag. 137.
(4) Noticias, tom. 1, pag, 137.
(5) Voy. la relation pag. 28.