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de leur seigneur et maître (1). Le premier était religieux de l'ordre de Saint-François de Saint-Jovin de Marne, et desservit à Lancerotte l'église de Saint-Martial de Rubicon, que Bethencourt avait fail construire dans le château du même nom. Le second, qui était prêtre, fut installé d’abord à Fortaventure, en qualité de curé, dans la chapelle de Sainte-Marie de Bethencourie, et retourna ensuite en France avec son seigneur, quil assista à son lit de mort comme chapelain. Le manuscrit où ils consignèrent tous leurs souvenirs paraît avoir été achevé par le F, Bontier, car il dit à la dernière page, en parlant de son compagnon : Messire Jean Le Verrier, son chappellain (de Bethencourt), qui l'avoit mené et ramené des isles de Canare, escrivit son testament , et fut à son trespas tout du long. Ce manuscrit fut commencé en 1402 et achevé en 1406, sauf le dernier chapitre, qui, d'après l'observation que nous avons déjà faite, nous semble une addition de Le Verrier. Il fut mis en lumière par Galien de Bethencourt, conseiller au parlement de Rouen, et publié à Paris en 1630 par Bergeron, dont l'opimion sur le mérite de cette œuvre se trouve formulée en ces termes dans son Traicté de navigation (2) : Pour ce qui est de ceste histoire, escrite selon l'ignorance et la simplicité du temps, on a trouvé plus à propos | de la laisser dans son langage rude et naïf, mais assez intelligible, que de la mettre en un plus élégant, aussi que cela fait plus de foy de la vérité, que tout ce que l’on en a voulu dire depuis. Elle a été tirée d’un ancien manuscrit fait du temps mesme, bien peint et enluminé , qui est gardé en la bibliothèque de monsieur de Bethencourt, qui en a voulu faire libéralement part au public, dont il mérite que un chacun lui en sçache bon gré,
pour l’intérest que la France y peut avoir.
(1) Voici le titre de cet ouvrage : Histoire de la premiere descouverte et conqueste des Canaries , faite dès l'an 1402 par messire Jean de Bethencourt, chambellan du roy Charles VI; escrite du temps mesme par F. Pierre Bontier, religieux de St-François , et Jean Le Verrier , prestre, domestiques du dit sieur de Bethencourt, etc., in-8°, Paris, M. DC. XXX.
(2) Edit. in-8v, imprimée à la suite de l’Æist. de la cong. des Canr., p. 283.
Si, sous le rapport du style et de l'exposé des faits, Bergeron s’est montré bon appréciateur de l'histoire, il n'a pas fait preuve de grand jugement en malière artistique, et nous devons croire que ses connaissances à cet égard étaient, sinon bornées, du moins fort restreintes. Les vignettes du manuscrit qu'il se chargea de reproduire, bien que faisant allusion quelques-unes aux événemens ou aux personnages dont il est question dans le texte, sont du plus mauvais goût et d'un dessin très-incorrect. Ces petites figures, en camaïeu brun rehaussé d'un peu de blanc, paraissent avoir été exécutées après coup pour l'ornement obligé du manuscrit original. Elles n'offrent aucun caractère précis et ne peuvent fournir aucune espèce de renseignement sur la race à laquelle appartenaient Îles anciens indigènes ni sur les productions du pays. On n'a pas même songé à rendre les costumes. Les rois guanches sont figurés nus avec des couronnes d'or, comme celles que portaient les monarques d'Europe au quinzième siècle. Une de ces vignettes, sans contredit la plus passable, et qui probablement aura été copiée sur quelque ancien missel, représente le Saint-Esprit descendant sur les apôtres. Sans doute que les bons chapelains ont voulu montrer par là qu'ils avaient été éclairés par la lumière divine pour écrire leur histoire. Cette idée prouve leur bonne foi, maïs, au lieu de ce frontispice, nous aurions préféré quelque chose de plus local. Quoi qu'il en soit, l'ouvrage publié par Bergeron est la reproduction fidèle du manuscrit original que possède actuellement M. de La Guchurie, juge de paix du canton de Clères, près de Rouen. Toutefois, l'auteur du Traité de Naeigation à jugé à propos desupprimer un chapitre relatif à une querelle de ménage qui eut lieu entre Jean de Bethencourt, sa femme et son frère, et tout-à-fait étrangère à la conquête des Canaries.
Les peuples qui habitaient l'ancien archipel des Fortunées à l'arrivée du conquérant sont dépeints dans cet ouvrage comme des hommes de belle race, courageux et rusés , à la fois pasteurs et guerriers, SOUMIS à des chefs héréditaires , reconnaissant une sorte d'aristocratie, parlant
divers dialectes, tous issus évidemment d’une langue - mère. {lez partout le monde, disent-ils, ef vous ne trouverez nulle part plus belles gens , ne mieux formez qui sont es isles de par deçà, hommes et femmes; et sont de grand entendement s'ils eussent qui leur monstrast (1). Dans le chapitre LXIX (de la Grand’ Canarie et des gens qui y sont), ils ajoutent: Ceux qui habitent cette île se disent gentilshommes , sans ceux d'autres conditions; ils portent leurs cheveux liez par derrière ainsi qu'en manière de tresses, et leurs femmes sont bien belles. XIs signalent la position des bourgs de Telde, d'Argoñes et d'Arguinegy, dont les ruines révèlent encore de nos jours le mode de construction des maisons canariennes. En traitant des naturels de Fortaventure, ils s'expriment en ces termes : C'e sont gens de haute stature; à peine les peut-on prendre vifs, car ils courent comme des lièvres. Xs parlent de ceux qu'ils convertirent à la foi chrétienne; mais ils ont soin d'observer qu'ils sont moult fermes en leur loy, et qu'ils ont temples où ils font leurs sacrifices. Dans différens endroïts de leur récit, les chapelains de Bethencourt nous montrent ces insulaires jaloux de leur liberté, et combattant souvent avec avantage des ennemis bien armés et aguerris. Aussi, disent-ils, 1/s nous renvoyèrent maintes fois les têtes sanglantes , les bras et jambes rompus de coups de pierres, car il semble que ce soit un carreau d’'arbalestre quand ils les jettent.
Nous aurons plus d'une fois occasion de recourir dans nos recherches ethnographiques aux renseignemens que nous avons puisés dans cette histoire si curieuse des entreprises du baron normand. Continuons maintenant à rendre compte des expéditions exécutées après la première conquête.
L'infant don Henri de Portugal, qui avait su apprécier la situation favorable des Canaries pour le progrès des découvertesen Afrique, s'é-
(1) Bont. et Le Verr., cap. 58, p. 107.