‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 6 sur 72 · PARTIE. ) (ETENOGRaPH · texte numérisé non relu

PARTIE. ) (ETENOGRaPH

tait empressé d'accepter les premières propositions que lui avait faites Maciot de Bethencourt de lui céder tousses droits sur les îles conquises par son cousin (1). Ce fut en vertu de cette cession qu'en 1424 le prince confia le commandement d’une flotte à Fernando de Castro, grandmaître de sa maison, et qu'il l'envoya aux îles Canaries, afin d'en prendre possession. Cette expédition, forte de 2,500 hommes d'infanterie et de 150 chevaux, n'ayant pu débarquer à Lancerotte, tenta une reconnaissance sur l'île de Canarie, alors encore indépendante; mais Fernando de Castro fut vivement repoussé par les naturels dès qu'il voulut mettre pied à terre avec sa troupe, et, contraint de se rembarquer précipilamment, il retourna en Portugal sans avoir retiré le moindre avantage de son entreprise. L'infant ne tarda pas à envoyer une autre expédition sous les ordres d'Anton Gonzales, l’un des officiers de sa garde-robe ,avec le titre de gouverneur de Lancerotte; mais il paraît que cette seconde tentative ne fut guère plus fructueuse. Viera, qui n'a pas manqué de citer tous ces faits dans ses excellentes Notices, a dit, à l'occasion de ces débarquemens malencontreux, que les Portugais purent alors se convaincre que la grande Canarie n’était pas une île déserte comme Madère et Porto-Santo (2).

Nous ne discuterons pas ici les prétentions de don Henri à la suzeraineté de ces îles, que Maciot n'avait peut-être pas plus de droit de lui vendre que Jean de Bethencourt n'en avait eu d'en faire hommage au roi de Castille. Les longs débats auxquels donna lieu la cession des Canaries tiennent à des intérêts politiques dont il n’est pas encore temps

(1) Quelques auteurs ont prétendu que Maciot était neveu de Jean de Bethencourt , né d’une de ses sœurs ; mais nous devons nous en rapporter à cet égard à Bontier et Le Verrier, dont l’autorité nous semble irrécusable. (Voy. Conqueste des Can., chap. Lxxxvn, p. 183.)

(2) « Entonces conoscieron los Portugueses que no estaba desierta la Gran-Canaria como la Madera y Puerto Santo. » (Moticias, t. 1°", p. 409.)

Le même auteur fait mention d’une troisième tentative des Portugais : « En 1466, l’infant don Fernando , faisant valoir à son tour les droits qu’il prétendait avoir acquis sur les îles Canaries, y envoya Dieso de Sylva, qui, ayant débarqué de nouveau à la Gran-Canaria, se vit forcé presque aussitôt de se retirer avec perte. » (Voticias, t. 1°, p. 459.)

de nous occuper; disons seulement que l'Espagne et le Portugal virent à cette époque plusieurs maisons puissantes revendiquer tour à tour le domaine dont messire de Bethencourt avait confié l'administration à son cousin Maciot, et celui-ci, s’autorisant du droït de conquête sur des îles à demi subjuguées, les vendre successivement à l'Espagnol don Pedro Barbas, seigneur de Castro-Forte, puis à l'infant de Portugal, et ensuite au comte de Niebla, don Henri de Gusman. Mais tous ces événemens appartiennent à une autre partie de l'histoire que nous discuterons en traitant de la conquête des Canaries. Pour le moment, il doit nous suffire de signaler, d'une part, la résistance opiniâtre de ces braves insulaires, qui défendirent avec tant de courage un dernier reste d'indépendance, et, de l’autre, les tentatives d'un prince qui, dans sa noble ambition, voulaitétendre au loin la gloire du nom portugais, et posséder à tout prix un groupe d'îles admirablement situées pour y faire stationner des forces navales toujours prêtes à soutenir au besoin l'hon neur de son pavillon, et favoriser ses entreprises sur la côte adjacente.

Dès le commencement de ce siècle géographique, dont l'immortel Colomb devait illustrer la fin par la découverte d'un nouveau monde, l'infant don Henrin'avait cessé d'exciter l'ardeur des navigateurs portugais. L'amour de la gloire, la passion des voyages et le désir d'acquérir des esclaves et de l'or, attiraient chaque jour vers le prince une foule d'aventuriers qui venaient s'offrir à lui pour tenter la fortune et pousser plus avant les explorations le long de la côte africaine. Don Henri habitait alors dans une maison de plaisance à l'extrémité du royaume des Algarves, près du cap Saint-Vincent. De ce promontoire élevé le génie entreprenant du prince navigateur planaït sur l'océan Atlantique et méditait sur les routes nouvelles que devaient sillonner ses vaisseaux. Sa résidence de Sagres, assise au pied du cap Sacrum (1).

était l'avant - poste des découvertes; et la petite ville de Lagos, située

(1) Le cap St-Vincent des modernes.

dans le voisinage, et qui comptait dans son port les meilleurs pilotes des Algarves, devint bientôt le rendez-vous des marins étrangers. Lagos était à cette époque le point de départ et le quartier-général de presque toutes les grandes expéditions que don Henri favorisait de son influence et soutenait de ses richesses ou de son crédit. En 1443, une nouvelle association se forma sous les auspices de l'infant. Elle était composée de six caravelles, qui explorèrent la baie d'Arguin et une partie des côtes du Sahara; mais il paraît que l’entreprise ne rapporta pas un bien grand profit, car Azurara raconte, à peu près en ces termes, l'excursion que deux de ces caravelles tentèrent, dans les îles Canaries, pour faire des esclaves en s'emparant des naturels du pays :

«Deux de ces bâtimens, à leur retour de Guinée , dit le chroniqueur (1), en rencontrèrent unautre , commandé par Jean de Castille , qui se rendait dans les mêmes parages , etles capitaines l’engagèrent à les suivre à l’île de Palma. Jean de Castille hésita d'abord , parce qu'il savait que les habitans de cette île ne se laissaient pas prendre facilement ; néanmoins, cédant aux insinuations de ses collègues, il suivit avec eux le rumb des Canaries, et les trois caravelles , naviguant de conserve , se présentèrent en vue de la Gomère. Un grand nombre de naturels s'étaient réunis sur le rivage dès qu'ils avaient été aperçus, et les équipages portugais jugèrent à propos de s’assurer de leurs intentions avant de mettre pied à terre; ce qu'ils effectuërent bientôt après sans le moindre empêchement de la part de cesinsulaires. Deux de leurs chefs vinrent même

(1) Gomez Eanez d’Azurara, premier archiviste de Portugal et un des hommes les plus remarquables de son temps, fut l’auteur de la Chronique de la conquête de Guinée. Ce manuscrit précieux , que possède la Bibl. du roi (voy. au n° 236 des suppl. français) et dont nous avons déjà indiqué l’origine et l’heureuse découverte dans notre Avant-Propos, fut écrit en 1458, par ordre d’Alphonse V, surnommé l’Africain ; il contient l’histoire complète de toutes les découvertes entreprises sous les auspices du célèbre infant de Portugal don Henri, le navigateur. (Voy. les renseignemens que M. Ferdinand Denis, bibliothécaire du ministère de l’instruct. pub., a insérés, sur ce sujet , dans ses Chroniques chevaleresques de l'Espagne et du Portugal, &. x1,p. 43-53.)

M. le vicomte de Santarem , qui s’occupe dans ce moment de la publication du manuscrit d’Azurara, a bien voulu, par anticipation, nous en communiquer plusieurs fragmens que nous reproduisons ici. Ils se réfèrent aux chapitres 68 , 69, 79, 80 et 81, et nous fournissent des notions fort curieuses sur l’état de civilisation dans lequel les navigateurs portugais trouvèrent les habitans des îles Canaries vers le milieu du quinzième siècle. Nous sommes heureux de pouvoir annoncer que M. de Santarem ajoutera une introduction à la Chronique de la conquête de Guinée, et l’accompagnera de notes dans lesquelles il pourra développer, sur un vaste champ, cet esprit de judicieuse critique qui l’a si bien guidé dans ses autres écrits.

à leur rencontre et les reçurent avec des démonstrations d'amitié non équivoques. L'un s'appelait Bruco et l'autre Piste. Les capitaines des caravelles, profitant des bonnes dispositions qu'ils venaient de montrer, leur demandèrent leur concours dans l'excursion qu’ils allaient tenter sur l’île de Palma , et un des chefs (Piste), qui s’offrit avec une troupe choisie pour prendre part à l'entreprise, fit embarquer aussitôt, à bord des navires, autant de monde qu'ils en pouvaient contenir. Alors, l'expédition ainsi renforcée, fit voile pour la Palma, et aborda sur une bande de l'ile qui paraissait trèsabondante en troupeaux ; mais les pasteurs prirent la fuite dès que les Portugais et les gens de Gomère voulurent sauter à terre. On se disposait à les poursuivre, lorsque les Canariens de Gomère conseillèrent aux Portugais de s'attacher platôt au bétail qu'on conduisait vers la montagne, afin de s'emparer des femmes et des enfans. Toutefois les aventuriers préférèrent courir après les pasteurs, qui étaient descendus avec leurs brebis dans un ravin d’une immense profondeur, et dont les barbares franchirent les escarpemens avec une telle audace et une légèreté si extraordinaire qu’ils ne pouvaient revenir de leur étonnement. Cependant les Portugais et leurs auxiliaires les poursuivirent avec tant d’ardeur que, lorsqu'ils arrivèrent dans le fond du ravin., ils furent sur le point de les atteindre; mais les pasteurs s’élancèrent aussitôt sur les rochers de l’autre berge, et les femmes qui les suivaient paraissaient si exercées à ces courses périlleuses, que les enfans à la mamelle ne quittaient pas leur sein durant ce pénible trajet.

» Un des nôtres et plusieurs de ceux de Gomère ( ajoute Azurara), entraînés par leur impétuosité, roulèrent au milieu des précipices, et, dans cette rude journée, le plus grand danger fut bien moins le combat que les nuées de pierres que les Palmeros lancèrent contre leurs ennemis, car ils sont en cela d’une telle adresse qu'il leur arrive rarement de manquer leur coup, tandis qu'ils évitent ceux de leurs adversaires par les mouvemens de souplesse et de contraction qu'ils savent imprimer à leurs corps. Enfin , après bien des fatigues, les Portugais parvinrent à s'emparer de dix-sept de ces insulaires, parmi lesquels se trouvait une femme d’une haute taille, qu'on disait être la reine du pays. Les capitaines des caravelles mirent ensuite à la voile pour retourner à la Gomère, où ils débarquèrent les gens de l'ile et le chef qui leur avait prêté son aide, etqu'ils remercièrent au nom du prince Henri. »

Telle est la relation circonstanciée qu'Azurara nous donne dans sa fameuse Chronique (chap. 68). Au 69° chapitre, il nous apprend que Piste, ce chef gomérite qui avait servi d'auxiliaire dans l'excursion à l’île de Palma, vint ensuite en Portugal avec d'autres naturels de l'île de Gomère. Le chroniqueur dit avoir éte témoin de l'accueil bienveillant qu'il reçut, avec les siens, de l’infant don Henri, et il s'exprime en ces termes :

« Jean de Castille ayant eu la témérité d'enlever de force et de conduire à bord de sa caravelle vingt-un habitans de cette île (Gomère ), le prince s’indigna de cet infäme procédé et se mit fort en colère contre les capitaines qui les avaient amenés (Foy muy iroso contra aquelles capitanes). 11 logea ces malheureux captifs dans son propre palais, les habilla somptueusement et les fit reconduire dans leur pays. »

Il paraît donc, d'après ces renseignemens, que ce Jean de Castille. qui s'était montré d'abord peu désireux de prêter main-forte à ses deux collègues dans leur coup de main sur la Palma , avoit fini par prendre goût à ces pirateries, et qu'il était retourné sur ses pas, afin d'agir pour son propre compte; mais, moins audacieux que ses compagnons, et craignant d'attaquer des insulaires toujours sur la défensive, il avait préféré s'emparer lâchement de ceux qui l'avaient reçu avec amitié et qui ne pouvaient le soupçonner de félonie.

Jean de Barros, qui a donné de longs extraits de la Chronique d’Azurara, a fait mention de cette excursion des Portugais dans les îles Canaries, au retour de l'expédition commandée par Lancerotte. page de la chambre de don Henri :

« Divers Portugais, dit - il, commandés par ce Lancerotte , allérent à ces mêmes côtes d'Afrique ( depuis le cap de Barbas jusqu’au cap Blanc) , où ils firent quelques esclaves; mais leur prise ne répondant pas au bruit et à la dépense de leur armement, ils voulurent tenter la fortune sur l’île de la Palma : ils n’en rapportèrent que dix-sept esclaves, et entre eux une nègre d’une taille surprenante par sa grandeur, qu’on leur dit être la reine de la meilleure partie de l’île. Ils retournèrent à l’île de Goméra, peu satisfaits de cette entreprise, se jetèrent sur les insulaires et en firent vingt esclaves , quoiqu'ils se fussent déclarés d’abord pour eux , et qu'ils les eussent même aidés à

faire la descente dans l’île de Palma. L’infant, à leur retour, châtia un procédé si malhonnête, et renvoya ces esclaves bien vêtus en leur pays (1). »

Ces pauvres Gomérites, enlevés si indignement à leurs foyers par Jean de Castille, et les malheureux Palmeros, qu'on jugea de bonne

prise, figurèrent sans doute parmi les captifs qui furent exposés sur la

(1) Voy. l'Asie de Barros ou l'Histoire des conqg. des Portug., p. 4, dans les Relations de div. voyag. curieux de Melch. Thevenot, t. 1.

plage de Lagos en 1444, après ces razia inhumaines exécutées en Afrique et dans les îles adjacentes. M. Ferdinand Denis nous à donné la description de ce premier jour de traïte dans ses Chroniques chevaleresques, et nous croyons faire plaisir à nos lecteurs d'en reproduire ici un fragment. Sous le rapport du style et de l'importance des faits, ce morceau, plein d'éloquence, servira à faire apprécier tout le mérite de l'œuvre d'Azurara , d'où il a été extrait. Dès le début de cet infâme trafic, auquel donnèrent naissance les premières entreprises des Portugais sur les côtes de l'Afrique occidentale, il est beau de voir un des grands écrivains du quinzième siècle déplorer ces actes de barbarie, invoquer le ciel au nom de l'humanité outragée, et faire preuve de cet ardent philantropisme qui, de nos jours, a fait la gloire des Clarkson, des Wilberforce, des Broglie et des Tocqueville :

« O toi , père céleste , qui de ta main puissante et sans mouvement de ton essence divine gouvernes l'innombrable compagnie de la cité sainte ; toi , qui retiens immobiles les essieux des mondes supérieurs, roulant dans les neuf espaces ; toi, qui donnes l'impulsion au temps, qui partages les âges rapides et les âges infinis à ton gré, je t'en prie, que mes larmes n’oppressent pas davantage ma conscience! J'oublie la loi qu'ils gardaient , mais ils appartiennent à l'humanité, et je me vois contraint à pleurer amèrement leurs souffrances ; et si les animaux, dans leur sentiment brutal, mais poussés par l'instinct, connaissent les maux de leurs semblables, que veux-tu que fasse mon humaine nature, quand j'ai devant les yeux cette misérable compagnie, et quand je sais que ces hommes appartiennent à la génération des fils d'Adam ?

» Un jour done, qui était le 8 d’août (144%), et de fort bonne heure dans la matinée, à cause des chaleurs, les matelots commencèrent à rassembler leurs bateaux et à en faire descendre les captifs, pour les conduire où il leur avait été ordonné. Ils furent donc tous réunis en une espèce de champ, et c'était chose merveilleuse à voir. Là donc, parmi eux, il y en avait de raisonnable blancheur, fort beaux et dispos, d'autres basanés, ou, pour mieux dire, presque jaunes, d’autres encore presque aussi noirs que les taupes de la terre. Ils étaient aussi divers par le vêtement que par le corps, et il semblait aux hommes qui les gardaient qu'ils avaient devant les yeux l'image de l'empire inférieur. Mais quel est le cœur si dur qu'il pût être, qui ne se fût point senti atteint d’une émotion de pitié en voyant ainsi cette multitude! Les uns avaient la tête basse, et leur visage était baigné de larmes quand ils se regardaient entre eux; d’autres étaient là à gémir fort douloureusement et regardant les hauteurs des cieux : ils y attachaient leurs regards en criant comme s’ils eussent demandé se-

cours au père de la nature; d’autres encore se frappaient le visage de leurs mains, en se jetant avec accablement au milieu de la plage. Il y en avait qui faisaient leurs lamentations en manière de chant , selon la coutume de leur pays; et, bien que les paroles de leur langage ne fassent pasentenduesdesnôtres, elles exprimaient parfaitement tout le degrédeleur tristesse. Etcommeleur douleur allaittoujoursaugmentant, survinrent ceux quiavaient la charge du partage, et ils commencèrent à les éloigner les uns des autres, afin de séparer les lots également; et en faisant cela, il fallait nécessairement arracher les fils aux pères, les femmes à leurs maris, les frères à leurs frères. Aucuneloine fut gardée à l'égard des parens etdes amis, chacun tombait où le poussaitle sort. Oh ! Fortune puissante ! toi qui montes et descends sur tes roues en diversifiant les choses du monde de la manière dont il te plait, ce fut ainsi que tu mis devant les yeux de ces êtres misérables certaines connaissances des choses dernières, afin qu'ils pussent recevoir quelque consolation en leur grande tristesse. Et vous, qui vous occupez de ce partage, regardez avec pitié tant de misères ! Voyez comme elles se lient les unes aux autres! c’est à peine si vous pouvez les envisager ! Mais qui aurait pu accomplir une telle séparation sans douloureux travail! Tandis qu’on avait mis d’an côté les enfans , et que de l’autre les pères allaient gisant, on les voyait se lever tout-à-coup , et ils s’élançaient les uns contre les autres. Les mères serraient leurs enfans entre leurs bras et s’enfuyaient avec eux ; elles recevaient des blessures en leur chair, et cela sans pitié pour elles-mêmes, afin que leurs fils ne leur fussent point enlevés, et ce fut ainsi que s’acheva le partage , avec un pénible travail, car, outre celui que leur donnaient les captifs, le champ était tout plein de gens venus des environs pour voir cette chose si nou-

» L’infant était là, monté sur son puissant cheval et accompagné de ses gens, répartis sant ses faveurs, comme un homme qui, pour sa part, se mettait peu en peine d’augmenter son trésor... (1) »

Dans le 79° chapitre de sa Chronique, Azurara décrit toutes les îles Canaries; il traïte de leur population, des mœurs et coutumes de leurs habitans, et d'autres particularités extraites de documens qu'il fait remonter au temps que régnait en Castille le roi Henri, fils de Jean [*, qui fut vaincu au fameux combat d'Aljubarrota; mais il paraît que le grand chroniqueur avait eu aussi connaissance de l'expédition portugaise envoyée aux Canaries, en 1341, sous Alphonse [V, bien qu'il n'en

parle pas, et tout nous porte à croire même qu'il a profité des renseigne-

(1) Voy. Chroniques chevaleresques de l'Espag. et du Portug., par F. Denis, t. 11, p. 45 et suiv.

mens de Cadamosto, comme il est facile de s'en apercevoir en comparant sa narration avec celle du navigateur vénitien, dont pourtant il ne dit rien non plus; car, bien que son manuscrit n'ait été commencé qu'en 1453, il est probable qu'il n'aura été achevé que quelques années plus tard, après le premier voyage de Cadamosto en 1455.

Azurara fait d'abord mention de la conquête de Bethencourt,de son retour en France, et des dispositions qu'il prit , avant son départ des Canaries, lorsqu'il laissa le gouvernement des îles à son parent Maciot.

« La population des trois premières, dit-il, se trouve répartie maintenant de la manière suivante : dans l’île qu’on appelle Lanceroile habitent 60 hommes, dans celle de Fortaventure 80 , et dans l'ile de Fer 12. »

Il est à présumer que le chroniqueur n'entend parler ici que des nouveaux colons, c'est-à-dire des aventuriers que le conquérant avait laissés dans les trois îles après leur entière soumission. En effet, il

ajoute ensuite :

« Ges îles sont celles qui ont été conquises par le grand seigneur de France, et tous leurs habitans sont chrétiens et célèbrent le service divin; ils ont des églises et des prêtres; maisil y a en outre une autre île, nommée Gomera, qui a été conquise par Maciot, bien qu'il n’ait pu la soumettre entièrement; et là vivent aussi des chrétiens. Sa population est de 700 âmes. »

« Dans l’île de Palma , continue-tl, il y aura environ 500 combattans, et dans celle de Ténériffe ou d'Enfer, qui est la sixième, on en compte 6,000. La septième, qui s'appelle /a Gran-Canaria, en contient 8,000. Ces trois îles n'ont jamais été conquises, mais on a eu connaissance des mœurs de leurs habitans par les Canariens qui ont été pris dès les temps antérieurs. »

Chap. 79. De l’île de Canaria et de la manière de vivre de ses habitans. « De toutes cesiles , la plus considérable est la Gran-Canaria. Elle aura trente-six lieues de tour ;

. ses habitans sont intelligens, mais peu loyaux; ils croient à l’existence d’un Dieu qui récompense les bons et punit les méchans. Ils ont deux princes auxquels ils donnent le titre de roi et de duc, mais tout le gouvernement de File est entre les mains de certains chevaliers dont le nombre ne peut être moindre de cent, ni dépasser celui de deux cents. Lorsque cinq ou six de ces chevaliers viennent à mourir, les autres se réunissent pour procéder à l'élection de ceux qui doivent remplir les places vacantes, et le choix doit tomber sur les fils des chevaliers, de manière que le nombre cent soit toujours

complet.

I,— (1e PARTIE.) (ETHNOGRAPH. — 8

» Ces chevaliers sont considérés comme appartenant à la première noblesse (la plus pure), n’ayant jamais contracté des alliances avec les classes inférieures. Eux seuls conservent et gardent les traditions des croyances religieuses, dont ils ne divulguent et ne laissent croire aux autres que ce qui leur plaît. Ils ont droit aux prémices des vierges, qui ne peuvent se marier sans avoir satisfait à cette loi ; mais, avant d'aller les offrir au seigneur, les parens les engraissent avec du lait, car les femmes grasses sont celles qu’on préfère le plus, et, lorsqu'elles ont acquis tout l’embonpoint nécessaire , on les présente au chevalier. Si celui - ci les trouve à son goût, les parens les conduisent sur le rivage de la mer pour qu’elles se baignent plusieurs fois, puis elles sont livrées à leur seigneur, afin qu’il en dispose.

» Les Canariens défendent vaillamment leur pays ; ils ont l'habitude de combattre avec des pierres et des bâtons très - courts; ils sont fort courageux et d’une agilité surprenante. Ils vont tous nus etse couvrent les parties naturelles avec des feuilles de palmier. Ils n’ont ni or, ni argent , ne connaissent pas la monnaie, ni les bijoux, ni

les armes à feu. Ils fabriquent pourtant des coutelas de pierre, et savent construire les maisons. Ils estiment beaucoup le fer, qu'ils travaillent avec leurs coutelas de pierre, et dont ils fabriquent des hameçons. Ils cultivent le blé et l'orge , ne savent pas pétrir le pain, mais ils font de la farine qu’ils mangent avec la viande et avec le beurre. Ils possèdent des figuiers , du sang de dragon, des dattes qui ne sont pas bonnes. Ils ont aussi des brebis, des chèvres et des porcs. Ils se rasent avec des pierres tranchantes. Les Canariens méprisent les bouchers : ceux qui se vouent à cette profession sont très-mal considérés, et personne ne voudrait les admettre à sa table. C’est par le frottement de deux morceaux de boïs sec que ces peuples ont coutume de se procurer du feu. »

Chap. 79. De l’ile de Goméra. « Les habitans de l’île de Goméra combattent avec de petits dards, dont la pointe aiguë est durcie au feu. Ils vont tous nus et possèdent aussi de l’orge , des porcs et des chèvres, mais en plus petite quantité. Leur principale nourriture consiste en laitage , herbages et en racines de jonc (1). Ils mangent rarement de la viande et ne dédaignent pas les choses les plus dégoûtantes, telles que les rats, les puces, les poux et les tiques. Ils n’ont point de maisons et vivent dans des cavernes ou dans des huttes. Un des premiers devoirs de l'hospitalité chez ce peuple est d'offrir sa femme à son hôte; le refus serait regardé comme une insulte (2) : aussi les enfans n’héritent pas , et ce droit est réservé aux neveux (fils de sœurs). Les habitans de Goméra passent tout leur temps à chanter et à danser : vivre sans travailler, dans la joie et les plaisirs, est pour eux leur suprême bonheur (Em fornizio prem toda a sua Benaventurança ). Ils ne suivent aucune loi ; néanmoins ils croient à l’existence

(1) C'est plutôt la racine d’une foupgère, le Pteris aquilina.

(2) Marco-Paulo dit que dans le royaume de la grande Tartarie il y a des hommes qui ont les mêmes usages. (Note d’Azurara.)

Le chroniqueur rapporte à ce sujet tout le passage du célèbre voyageur.

d’un Dieu, L'ile contient 500 combattans , parmi lesquels on compte un duc et certains personnages d’un rang élevé. »

Chap. 80. De l’île d’Enfer ou Ténériffe. « On remarque une meilleure manière de vivre chez les habitans de cette île. Ils ont du blé, de l'orge en abondance, des légumes, des troupeaux de brebis, de chèvres et de porcs. Ils sont vêtus de peaux , mais ils n’habitent que les grottes ou les chaumières. Ils sont divisés en huit tribus ou peuplades , et chacune d’elles a son roi, qu’elle conserve toujours , même après sa mort, car, lorsqu'un autre prince le remplace, ils se trouvent avoir alors un roi mort et l’autre vivant , et, lorsque le second vient aussi à mourir, ils portent le premier dans un endroit où ils le déposent. Les hommes de Ténériffe sont très-robustes et très-hardis ; ils n’ont qu’une seule femme ; ils sont continuellement en guerre entre eux, et les combats les occupent sans cesse. Ils croïent aussi à un Dieu suprême. »

Chap. 81. De l’ile de Palma. « Les habitans de cette île n’ont ni pain ni légumes , et ne se nourrissent que de lait et d’herbages. Ils n’ont aucune idée de l'existence de Dieu. On ditqu'ils obéissent à certains chefs, auxquels ils donnent le titre de rois. Ils se servent de la lance pour combattre , comme font ceux de Ténériffe, mais la pointe, au lieu d’être en fer, est en corne très-aiguë. Ce peuple ignore l’art de la pêche et ne mange jamais de poisson , bien que ceux des autres îles aient su inventer divers procédés pour s’en procurer. »

On voit, d'après les renseignemens qu'Azurara a réunis dans cette suite de chapitres où il traite des mœurs et coutumes des Canariens, qu'il a compilé tout ce qui avait été dit ou écrit, à diverses époques, par différens explorateurs. En effet, lorsqu'il fait mention des usages des habitans de Canaria, dont on avait eu connaissance depuis longtemps par des esclaves du pays, il veut parler probablement des Canariens amenés à Lisbonne en 1341 (1). Ce qu'il dit des productions de l'île, des figuiers et des dattiers stériles, est bien conforme à la relation du pilote génoiïs Nicoloso da Recco : Ficus et arbores et palmas datilo steriles (2). Le pain, que les Canariens ne savaient pas pétrir et qu'ils mangeaient en farine, rappelle le passage que nous avons déjà cité de la même relation : Farinam conficiunt, quam et absque panis confectione aliqu& manducant. Et cette phrase : « Ils n'ont ni or,

(1) Voy. ut suprà, p. 25, (2) Voy. id.

( 60 ) ni argent, et ne connaissent pas la monnaie, » ressemble fort à celleci: Ostensa sunt eis aurea et argentea numismata , Omnind eis incognita (1). |

Mais la description de Cadamosto, en nous offrant bientôt d’autres points de comparaison, confirmera mieux encore notre opinion sur les différentes sources où Azurara paraît avoir puisé les notions consignées dans sa Chronique. Faisons observer seulement que l'expression de ducs, quil emploie pour désigner les chefs de la Canarie et de la Gomère, expression inusitée dans la langue portugaise comme synonyme de prince, nous paraît évidemment empruntée à l'italien. En effet , le Vénitien Cadamosto est le premier qui s'en est servi en parlant des insulaires qui tenaient le premier rang , et qu'il voulut qualifier sans doute du titre qu'on donnait dans sa patrie au chef de la république; c'est pour cela qu'il a dit : Hanno signori chiamati duchi (2). Faisons remarquer aussi qu'Azurara remplace cette expression par celle de rois, lorsqu'il s'agit des princes de la Palma, précisément celle des îles Canaries que Cadamosto ne put visiter , et sur laquelle il ne donna aucun renseignement : Ma in questa non dismontai per seguir il nostro viaggio. Enfin, cette espèce de droit de seigneur en honneur chez ces insulaires, et dont fait mention le grand chroniqueur portugais, se trouve rapporté à peu près dans les mémes termes par le voyageur italien : E non togliano femine vergini se prima non dormissero col signor suo una noïte, e questo lo reputano grande honore (3).

Aloise de Cadamosto, ou mieux Da Ca Da Mosto, naquit à Venise d’une famille noble, et quitta sa patrie en 1454, poussé par la passion des courses lointaines. La date de ses voyages, si souvent cités, à été indiquée avec de nombreuses variantes dans différens ouvrages.

(1) Voy. ut supra, p. 29.

(2) Voy. dans Ramusio la relation de Cadamosto , p. 98, verso. (3) Voy. id.

D. M. F. de Navarrete, dans sa Colecc. de viag. y descub., l'admet sous le millésime de 1444 (voy. t. 1°, Introd. ); dans la Biog. univers. (art. Cadamosto), M. de Rossel donne celui de 1455 ; Viera, dans ses Noticias , reproduit cette même date (1455 ), maïs il fait partir le navigateur vénitien le 2 mars au lieu du 22 du même mois (voy. t. 1°", p. 447); M. de Humboldi, dans son l’oyage aux régions équinoæ. (t. 1", p. 386), rapporte l'exploration de Cadamosto à l'année 1505, et nous - mêmes, dans notre second vol. (1* part., Géolog., p. 323), nous adoptàmes la fausse date de 1444, avant d’avoir fait sur ce sujet des recherches plus approfondies, Cadamosto, d'après son propre récit (Voy. Ramusio, Delle navigationi et viaggi del sig. Akise Da Cadamosto), partit de Venise le 8 août 1454; il relâcha au cap Saint-Vincent, après sa sortie de la Méditerranée ; et, ayant accepté les propositions que lui fit le prince Henri, il remit sous voile de Lagos le 22 mars 1455 avec une caravelle de l'infant. Ce fut durant ce voyage qu'il visita les îles Canaries et une partie de la côte occidentale d'Afrique , jusqu'au Sénégal. Il en fit ensuite un second en 1456 avec Antonioto Usodimare , doubla le cap Vert, reconnut les îles de ce nom et pénétra dans la rivière de Gambie. Les lettres Mss. d'Usodimare, qu'on a retrouvées aux archives de Gênes , et que cet aventurier écrivit une année environ avant sa rencontre avec Cadamosto (1), donnent la date de 1455 (12 décembre). (Voy. Ænnal. di geogr. e di statist. de Giac. Graberg ,t. 1, p. 286.) |

« Je voulais acquérir à tout prix, dit Cadamosto en commençant sa relation, le bien et l'expérience qui devaient m’ouvrir plus tard la porte des honneurs et des emplois dans notre république. J'étais jeune et capable de résister à toutes les fatigues des voyages ; je désirais courir le monde pour voir des choses qu'aucun de mes compatriotes n’eût vues, et je pris la résolution de partir sur la caravelle que le prince Henri avait fait armer à Lagos, et que commandait Vincent Diaz. Nous appareillâmes

(1) C’est aussi par erreur typographique qu’en référant l'exploration d’Usodimare au voyage de Cadamosto on a inscrit six ans avant: c’est un an auparavant qu’il faut lire. (Voy. pag. 21, lig. 21.)

le 22 mars 1455 avec le vent du nord en poupe, et nous arrivames le 25 mars à Porto- Santo. Le 28 du même mois , nous fûmes mouiller à l’ile de Madère , puis nous continuâmes notre route en nous dirigeant sur les îles Canaries. Ces îles sont au nombre de sept, dont quatre au pouvoir des chrétiens ; savoir : Lancerotte , Fortaventure , Gomère et Fer; les idolätres habitent les trois autres, c’est-à-dire la grande Canarie, Ténériffe et Palma. Le seigneur des quatre îles chrétiennes se nomme Herrera, gentilhomme et chevalier de la cité de Séville, et sujet du roi d’Espagne. Leschrétiens qui vivent sous son gouvernement se nourrissent d'orge, de viande et de lait , qu'ils ont enabondance , surtout de celui de chèvre. Ils ne récoltent pas de vin ni de froment , et ne peuvent s’en procurer s’il ne leur en arrive pas du dehors. Ces îles possèdent peu d’arbres fruitiers ni ne produisent rien autre chose; mais on y voit des ânes sauvages en grande quantité, principalement dans l’île de Fer. Elles sont éloignées les unes des autres de quarante à cinquante milles, et sont toutes situées les unes à la suite des autres, de manière que le gisement de la première, relativement à la dernière, est d'est à ouest. On y recueille beaucoup d’herbe appelée orseille , avec laquelle on teint le drap, et qu'on expédie à Séville, puis de là au Levant. Elles fournissent aussi bon nombre de peaux de chèvres d'excellente qualité , quantité de suif et d'excellents fromages. La population de ces quatre îles conquises se compose en grande partie de naturels du pays , qui ne peuvent s'entendre les uns les autres, à cause de la différence des dialectes. Il n'existe dans le pays aucune ville fortifiée, mais des villages et des redoutes sur les sommets des plus hautes montagnes, et des défilés difficiles à franchir : toutes les forces du monde ne pourraient suffire pour débusquer les naturels de ces retranchemens , à moins qu’on ne les prit d’assaut. Les trois îles habitées par les idolâtres sont plus grandes et beaucoup plus peuplées , surtout deux, la grande Canarie , qui renferme environ 9,000 âmes, et Ténériffe, la plus importante des trois, qu’on dit contenir de 14,000 à 15,000 habitans. Quant à la Palma, c’est une belle île à ce qu'il paraît, mais sa population est peu considérable. En général, les escarpemens de la côte et l’aspérité du terrain ont retardé la conquête de cette partie de l'archipel. Je vais d’abord faire mention de Ténériffe, qui est la plus peuplée des Canaries et l’île la plus haute du monde, car on l’aperçoït de très-loin en mer par le temps clair, et des marins m'ont assuré l'avoir vue , d’après leur estime , à la distance de 60 à 70 lieues d'Espagne, qui valent 250 milles des nôtres. Du milieu de cette île s'élève jusqu'aux nues une montagne en pointe de diamant , qui brûle sans cesse, et les chrétiens qui ont été détenus prisonniers à Ténériffe affirment que ce mont a 15 lieues portugaises depuis la base jusqu’à la cime, c’est-à-dire 60 milles d'Italie. L'île est gouvernée par neuf seigneurs, appelés ducs, qui ne sont pas élus par droït de succession ou d’hérédité, mais par celui de la force ( non sono signori per natura , che succeda il figliuolo al padre, ma chi piu puote signore ) : c'est pour cela qu’ils sont toujours en guerre et qu’ils se tuent comme des bêtes. Leurs armes sont des pierres et des espèces de javelots ou lances d’un bois aussi dur que le fer, et dont la pointe est armée d’une corne aiguë ou bien durcie au feu. Les uns vont tout nus, hormis quelques -uns, qui sont

vêtus de peaux de chèvres par devant et par derrière. Ils s’enduisent le corps de graisse de bouc, mélée de sucs de certaines herbes pour se défendre du froid, bien qu'il soit peu rigoureux dans ces climats méridionaux. Ils ne construisent pas de maisons et n’habitent que les grottes des montagnes; ils se nourrissent d'orge, de chair et de lait de chèvre, qu'ils ont en abondance. Ils mangent aussi des fruits, mais plus spécialement des figues; et, comme les chaleurs sont plus fortes dans ce pays, ils récoltent leur blé en mars et avril. Ils sont idolâtres et vénèrent le soleil , la lune , les étoiles et diverses autres choses. Ils prennent autant de femmes qu’il leur plaît, mais ils ne touchent à leurs épouses vierges qu'après qu'elles ont passé une nuit avec leur seigneur, ce qu’ils considèrent comme un honneur insigne. Les habitans des quatre îles conquises , à ce qu'on m'a dit, ont fait souvent, à la faveur de la nuit, des incursions dans les îles libres, afin de s'emparer des naturels et de les envoyer en Espagne pour être vendus comme esclaves. C’est dans ces entreprises que plusieurs chrétiens ont été faits prisonniers, et les idolâtres, au lieu de les mettre à mort, se sont contentés, pour leur prouver leur mépris, de les employer aux travaux les plus avilissans : ainsi, ils leur ont fait tuer, écorcher et dépécer les chèvres, et remplir d’autres soins encore plus vils. 11 existe chez ces insulaires une coutume des plus barbare : à l'avènement d’un de leurs princes, il arrive souvent qu’un de ses sujets se dévoue en son honneur. Le peuple se rassemble alors dans une vallée profonde, et après certaine cérémonie, accompagnée de quelques paroles, celui qui s’est offert comme victime se précipite du haut des rochers qui dominent le vallon. On dit que le nouveau prince , sensible à cet acte de dévouement, ne manque pas de récompenser les parens du mort.

» Ces Canariens sont des gens rusés et alertes, accoutumés à courir au milieu de rochers inaccessibles , et à franchir les précipices les plus dangereux avec autant de légèreté que les chevreaux : les sauts qu'ils font surpassent tout ce qu'on pourrait croire. Ils lancent une pierre avec une force et une adresse étonnantes, et ne manquent jamais leur but : la vigueur de leur bras est telle que quelques coups leur suffisent pour mettre un bouclier en mille pièces. J'ai vu dans l’île de Madère, continue Cadamosto , un Canarien converti qui pariait de se placer à huit ou dix pas de distance de trois hommes ayant chacun douze oranges, ainsi que lui, et de leur tirer les siennes successivement sans manquer un seul coup, tandis qu’il parerait avec ses mains toutes celles qu’on lui tirerait; mais personne ne voulait parier avec lui , parce qu’on savait bien ce dont il était capable. Je conclus de là que cette race d'hommes est la plus adroite et la plus leste qui soit au monde. Hommes et femmes, ils sont dans l’usage dese peindre le corps avec des sucs d'herbes de diverses couleurs, verte, rouge et jaune. J'ai visité deux de ces îles , dit en terminant le narrateur, celle de Gomère et celle de Fer qu'occupent les chrétiens; j'ai abordé aussi à Palma , mais sans y débarquer, afin de continuer mon voyage (1). »

(1) Voy. dans Ramusio la relation originale Delle sette isole delle Canarie, e delli loro costumi, p.98.

Nous ne saurions mieux terminer cette intéressante relation de Cadamosto, qu'en empruntant à M. de Rossel un fragment de l’excellent article qu'il a donné, sur ce voyageur, dans la Biographie universelle : « La relation de ses voyages, dit-il, la plus ancienne des » navigateurs modernes, est un véritable modèle : elle ne perdrait » rien à être comparée à celles des plus habiles navigateurs de notre .» temps. Il y règne un ordre admirable ; les détails en sont attachans, » les descriptions claires et précises : on reconnaît partout l'observa- » teur éclairé. Parmi les choses qu'il a entendu dire, ils'en trouve à

» la vérité qu'il est difficile de croire, maïs il a la bonne foi d'en » convenir lui-même. IL rend un compte exact de l'apparence des » côtes et de tout ce qui peut être utile à la navigation. Enfin, il s'ex- » prime avec tant de propriété et de précision que, d'après son récit :

» l'on peut le suivre sur les cartes construites plusieurs siècles après » Jui. » |

Mais arrivons à Fray Alonzo Espinosa, qui écrivit quatre-vingts ans environ après la reddition de Ténériffe. Ce moine dominicain , originaire d'Alcala de Henares , était prédicateur de son ordre au couvent de Candelaria, vers la fin du seizième siècle. IL avait connu les Guanches de la tribu de Guimar, qui, s'étant faits les auxiliaires des conquérans , furent épargnés après la soumission des autres districts. L'ouvrage qu'il fit imprimer à Séville en 1594 est consacré en grande partie à l'Histoire de la miraculeuse apparition de la Vierge de la Chandeleur (1) ; cependant il contient aussi le précis des événemens de la conquête de Ténériffe, avec plusieurs renseignemens curieux et authentiques sur les anciens habitans de cette île. Fray Alonzo décrit la

manière d'embaumer, et nous apprend qu'une sorte d'infamie pe-

(1) Del origen y milagros de la S'anta imagen de Nuestra Señora de Candelaria, que aparecid en la isla de Tenerife, con la descripcion de esta sla; por el R. P. Fr. Alonzo de Espinosa, etc. (Sevilla , en casa de Juan de Leon, año de 1594.)

sait sur ceux qu'on employait à vider les cadavres. La forme du gouvernement de Ténériffe, les neuf principautés ou Menceyats qui subdivisèrent l'héritage de Tinerf, l'ordre de succession, la formule du serment à l'avènement des Menceys et les cérémonies en usage dans ces grandes solennités, tout cela se retrouve dans son livre. Espinosa nous parle aussi de la force prodigieuse de ce peuple, dont il nous dépeint les coutumes avec tant de naïveté. On montrait encore de son temps, dans les environs d’Arico, une énorme pierre qu'aucun Européen ne pouvait remuer, et que les Guanches élevaient au-dessus de leur tête (1).

Arrétons-nous ici pour résumer les notions que nous avons déjà acquises, et interrogeons encore l'histoire pour y chercher de nouveaux enseignemens.

Les chapelains de Bethencourt , qui virent l'ancien peuple des îles Fortunées combattre pour son indépendance, purent l'apprécier lorsque , tout à ses coutumes, il n'avait pas encore éprouvé l'influence d'une autre civilisation. Les navigateurs portugais, qui visitèrent les Canaries un demi-siècle après l'invasion des aventuriers normands, observèrent ce même peuple régi par d’autres lois. Toutefois, à cette époque, les explorateurs du prince Henri ne virent le pays libre que très superficiellement , et Cadamosto n'en parla que sur le rapport de quelques prisonniers chrétiens échappés à l'esclavage. Le fief que Bethencourt s'était adjugé par droit de conquête avait passé en d’autres mains .et la moitié de l'archipel reconnaissait don Diego de Herrera pour son seigneur et maître. Ténériffe, Grand-Canaria et Palma, qui tenaient encore pour les Guanches, avaient su défendre leur liberté contre d'injustes agressions : mais quarante ans plus tard, la domination étrangère étendaït sa puissance, les trois dernières îles subissaient le joug, et Fernandez de Lugo plantait l'étendard de Castille jusque

(4) P. Espinosa; lib. 1, cap. 8, pag. 26.

[1 —(1"e PARTIE.) (ETHNOGRAPH. ) — 9

dans les derniers retranchemens de ce peuple de braves, qui lui avait disputé le terrain pied à pied. Un siècle s'était écoulé depuis cette victoire, lorsque Fray Alonzo, transporté d'un saint zèle, vint prêcher l'Évangile aux malheureux débris de la nation guanche , et recueillir des anciens pasteurs de Guimar les traditions de leurs aïeux

Après les écrivains de ces trois époques , plusieurs autres s'occupèrent des primitifs habitans des Canaries ; mais ce n'est qu'avec beaucoup de réserve qu'on doit admettre , à titre de renseignemens, cette foule d'ouvrages, imprimés ou inédits, qui, dans le cours du dixseptième et du dix-huitième siècle , vinrent grossir les annales d'un peuple que la guerre et l'esclavage avaient décimé. Ces différentes productions ne méritent pas toutes la même confiance, et il n'est pas facile de reconstruire tout un passé avec des matériaux puisés à des sources obscures. Pour arriver à la connaissance de la vérité avec ces élémens hétérogènes . il faut faire la part à chacun des notions traditionnelles qu'il a pu recueillir , de ce qu'il a tiré des actes notariés , des archives des premières municipalités (ayuntamientos) , des registres des conseils - généraux (cabildos) ou des écrits de ses devanciers ; car , à partir de la conquête , et après ceux qui racontèrent ce qu'ils avaient vu, nous n'avons plus, pour nous servir de guide, que les livres ou les manuscrils de ceux qui compilèrent les auteurs contemporains. Or, les compilateurs procédèrent tous de la même manière : ils se copièrent successivement en admettant tout sans examen , et souvent sans citations.

Il est cependant plusieurs distinctions à faire parmi ces écrivains : nous nommerons d'abord le bachelier don Antonio Viana, auteur d'un

poème historique sur les antiquités canariennes (1), dans lequel :l

(1) Antigucdades de las islas Afortunadas de la gran Canaria; en verso suello y octava rima: Dirigido al Capitan Don Juan de Guerra de Ayala; Señor del Mayorazgo del Valle de Guerra, por el Bachiller Don Antonio de Viana, natural de la Ciudad de la Laguna en Tenerife. Impreso en Sevilla por Bartholome Gomez de Pastrana. Año de 1604.

(67 ) traite plus spécialement de la conquête de Ténériffe, sa patrie. Cet ouvrage, qu'on imprima à Séville en 1604, est devenu aussi rare que le manuscrit. L'auteur le dédia à don Juan Guerra de Ayala, seigneur du Val de Guerra et noble descendant d'un des compagnons de l'A- DELANTADO don Alonzo Fernandez de Lugo. Viana puisa la majeure partie de ses renseignemens dans le livre du Père Espinosa et dans les archives de la famille des A yala. Nous devons à ses recherches un grand nombre de noms propres qu'ila sauvés de l'oubli, quelques phrases de l'ancienne langue transmises en rimes, et les traditions des conquérans embellies du charme de la poésie. S'il n’y avaït trop de danger pour l'historien à croire un poète sur parole, l'ouvrage de Viana pourrait nous fournir les renseignemens les plus variés. Cependant, à part ses nombreuses licences, on doit lui tenir compte de ce qu'il a écrit d’après des témoignages authentiques.

En continuant à passer en revue les auteurs canariens dont les ouvrages peuvent servir à éclairer nos recherches, nous citerons en second lieu Cayrasco de Figueroa, né en 1540 dans l'île de Canaria, et contemporain de Viana. Cet écrivain célèbre, qui mérita le nom de divin poète, fut l'inventeur des Esdrujulos, nouveau rhythme auquel Cervantes rendit hommage dans une de ses pastorales (1). Mais ce n'est pas seulement à des poésies fugitives que le Cayrasco doit sa renommée ; des écrits plus sérieux le placent au rang des premiers

poètes de son siècle (2), et c'est dans sa traduction manuscrite de la

(1) C’est dans sa Galatée que l’auteur de Don Quichotte adresse au chantre canarien ce gracieux éloge qui commence ainsi :

« Tu que con nueya musa extraordinaria, » Cayrasco , cantas del amor el animo.

(2) Le Temple militant (Templo militante, triumfos de virtudes , festividades y vidas de santos) mit le comble à la gloire de Cayrasco. Parmi les nombreuses éditions qui ont été faites de cet ouvrage, celle de Lisbonne, imprimée en 1612 par Pedro Crasbeeck, est ornée du portrait de l’auteur avec cet éloge en latin :

« Donni Bartholomæi Cayrasci de Figueroa, insulæ Canariæ oriundi, nobilis genere , ipsiusque

(68) Jérusalem délivrée (4) qu'il faut chercher ses plus belles inspirations. Dans un passage de ce poème où il est question des îles Fortunées, le chantre de Ferrare avait dit :

« Elles sont fécondes, riantes et belles; mais, en lonant ce séjour enchanteur, le mensonge a trop souvent caché la vérité (2). »

Et le poète canarien s'arrête à ces deux vers du Tasse ; il trouve son jugement trop sévère , et fait appel à ses sentimens patriotiques pour l'honneur des îles où il reçut le jour. Alors, oubliant sa traduction, le pays parle seul à son cœur, et son âme ardente s'épanche comme un fleuve débordé. C'est que lui aussi ressent le feu sacré : de nobles pensées , de tendres affections, des idées de bonheur et de gloire exaltent sa verve; il se laisse entraîner à tout le charme des beaux lieux où il rêva ses Esdrujulos ; il chante la forêt de Doramas, ses superbes lauriers et leurs frais ombrages ; il s'enflamme au souvenir des héros de la conquête et de tous les hommes qui honorèrent la patrie par leurs vertus et leur courage ; il raconte leurs actions, signale les

plus dignes de ses éloges ; puis, après cette poétique digression , qu'on

» insulæ sanctæ cathedralis Ecclesiæ Prioris , et emeriti Canonici, sacræ et humanæ doctrinæ sapien- » tissimi, musarumque tubæ , et novi Hispani saphici (esdrujulos vocant) inventoris, eloquiique oratoris » eloquentissimi , Minervæ filii, de Sanctorum laude preconis , perpetuæ famis, laudis et gloriæ dignis- » simi, ab invido Zoylo ob ingenii claritatem , et præstantiam laudati, catholicæ fidei amantissimi, » hæresis persecutoris accerrimi, virtutis doctoris, et stimuli vera efligies : 1600. Ætatis suæ » anno LX.»

Viana, dans un sonnet remarquable, que nous avons reproduit dans nos Miscellanées canariennes, a aussi rendu hommage au talent de son compatriote. Voy. tom. 1‘", 2° partie, p. 206 et 207.

(1) Le manuscrit original de sa traduction de la Jérusalem délivrée porte le titre suivant :

« GorREDo ramoso. Poema Héroico de Torcato Tasso, Caballero Ferrarès, do se trata la conquista » de Hierusalen : traducido de lengua Toscana en Castellana por Bartolome Cayrasco de Figueroa, » cénonigo de la santa iglesia catedral de Ganaria. Dirigido al ilustrisimo y reverendisimo Señor » Don Rodrigo de Castro, por la divina miseracion, Presbytero Cardenal del titulo de los doce Apostoles » y Arzobispo de la santa iglesia de Sevilla, del conejo deS. M., etc. »

Don Joseph Miguel de Flores, secrétaire de l'académie d’histoire de Madrid , possédait, du temps de Viera, le manuscrit autographe de l’auteur.

(2) « Ben son elle feconde, e vaghe e liete ;

» Me pur molto di falso al ver s’aggiunge. »

Gerusal. liber, can. xv.

( 69 ) croirait écrite de volée sous une influence improvisatrice , Cayrasco revient au Tasse, et poursuit la description de cette île enchantée où le plus vaillant des croisés s'enivrait de volupté et d'amour.

Mais il faut le dire, le poète de Canaria à tout sacrifié à l'histoire contemporaine, il a peint les hommes de son époque et a. décrit le pays tel qu'il le voyait alors. Rien de ce qui a rapport à l'état de chose avant l'invasion ne se retrouve dans l'épisode national dont il à enrichi sa traduction du Tasse : il a laissé à Viana le soin de chanter la vie pastorale de l’ancien peuple , et n’a parlé de la guerre dans laquelle il succomba que pour célébrer la victoire des conquérans.

Parmi les écrivains espagnols qui ont traité des anciens habitans des Canaries, on doit placer aussi en première ligne Fray Juan de Abreu Galindo, dont le manuscrit, conservé dans l’île de Palma, à été reproduit presque textuellement en 1764 par l'Ecossais Georges Glas (1). Galindo, qui écrivit en 1632, a donné un grand nombre de renseignemens sur les mœurs et coutumes, sur le culte, le langage et l'organisation politique du peuple dont nous allons retracer l'histoire. Les mémoires inédits de ce moiïne franciscain doivent être considérés comme les documens ethnologiques les plus précieux, et Viera, qui partageait notre opinion (2), s'en est servi avec succès dans la rédaction de ses Notices.

Nous aurons aussi plus d'une fois occasion de citer le savant historiographe Nuñez de la Peña, qui naquit à la Laguna, dans l’île de Ténériffe, et publia en 1676 une histoire de la conquête et des antiquités de sa patrie (3). Cet ouvrage, que l'auteur dédia à la vierge

(1) The history of the discovery and conquest of the Canary islands : Translated from a spanish manuscripl, lately found in the island of Palma, etc. By Gcorge Glas. London. mpcezxiv.

(2) « Pero ninguno que yo sepa ha tenido estrella tan extraordinaria como el P. Fr. Juan de Abreu de Galindo, religioso de S. Francisco » Viera, Noticias , tom. 1, prologo.

(3) Conquista y Antiguedades de las islas de la gran Canaria y su descripcion, con muchas adver-

de la Chandeleur, patrone générale des îles Canaries, manque un peu de critique, car Nuñez ne confronta pas ses documens avec ceux de ses devanciers. [l paraît avoir ignoré la relation des chapelains de Bethencourt et les mémoires mss. de Galindo; mais on lui doit pourtant plusieurs bons renseignemens sur les généalogies des anciennes maisons et les alliances contractées réciproquement entre les indigènes et les premiers colons. Il profita de la visite pastorale de l'évêque Ximenez pour explorer toutes les îles de l'archipel, et procéda, dans les différentes municipalités, au dépouillement des archives qui pouvaient lui fournir des matériaux pour son histoire ; il porta ses investigations dans les bibliothèques des couvents, examina tous les registres des presbylères et les actes notariés conservés dans les familles des conquérans. Ses laborieuses recherches lui valurent le titre de CAroniste général de Castille et de Léon , auquel il ajouta encore celui de familier du Saint-Ofice. Bien que son style se ressente du scolasticisme qui dominait alors, on doit lui savoir gré du zèle et du patriotisme qui lui dictèrent ses annotations; mais il faut se tenir en garde contre ses assertions, car Nuñez, n'appréciant pas toujours les faits à leur juste valeur, en à souvent déduit de fausses conséquences. Toutefois Viera a porté peut-être un jugement trop sévère sur son compatriote en l'accusant d'ignorance et d'incapacité (1). La lecture de l'ouvrage de Nuñez de la Peña nous a prouvé au contraire que l'auteur était loin de mériter ce reproche.

Le jésuite don Louis d Anchiela, compatriote de Nuñez et parent du vénérable P. Joseph d'Anchieta, surnommé l'Apôtre du Brésil, écrivit aussi un ouvrage intitulé Excelencias y Antiguedades de las islas Canarias, qu'on imprima à Xerez de la Frontera en 1679, et qui

tencias de sus privilegios, conquistadores , pobladores y otras particularidades en la muy poderosa isla de Tenerife : dirigido à la mulagrosa 1magen de nuestra Señora de Candelaria, in-4°. Madrid, imp. roy, 1676.

(1) Voy. Noticius, tom. 1, Prologue.

(7) a été faussement attribué au docteur Christoval Perez del Christo (1). Le P. Anchieta possédait une vaste érudition, mais ses savantes recherches n'ont guère ajouté que des conjectures nouvelles sur plusieurs questions historiques qui nous jetteraient hors de notre sujet, si nous entreprenions de le suivre dans ses dissertations.

Discutant d’abord les différents noms que reçurent les îles Fortunées, à partir des temps fabuleux, et l'origine de leurs habitants d'après. les opinions erronées de Denis d'Alexandrie (2), de Nuñez de la Peña, de Pierre de Medine (3), et de quelques autres, il énumère tous les. auteurs qui ont parlé de ces îles, et cette longue légende, qui commence à Homère et finit à Nuñez, ne contient pas. moins de cent seize noms! Le savant jésuite, réfutant tour à tour les objections qu'on pourrait lui faire, s'attache à prouver ensuite que les Canaries sont à la fois les îles Fortunées, les Champs-Elyséens, et les Gorgades. Le rêve de Platon sur la trop fameuse Atlantide ne pouvait manquer de séduire un esprit naturellement porté vers la haute antiquité, et qui se plaisait à retrouver sur ses pas tous les souvenirs des anciens. mythes. Aussi les riantes vallées de Ténériffe furent pour le P. Anchiéta le jardin des Hespérides, et le pic de Teyde devint à ses yeux l'Atlas des poètes. Cette thèse en faveur des Canaries, où l’auteur a accumulé tant de vieilles citations, se trouve élaborée dans une brochure d'une centaine de pages, que terminent, comme par complément, des descriptions poétiques tirées de Virgile, d'Horace et de Tibule, quelques fragments historiques pris dans les écrits du moyen-âge, et plusieurs. relations modernes de peu de valeur.

Il existe aussi un manuscrit d'un autre membre de cette famille des Anchieta , qui a tant contribué à l'illustration des îles Canaries ; ce:

(1) Voy. id., tom. 1v, pag. 528.

(2) Dion. Alexand., Geographia, vers. 554.

ed. de Med., De las graändezas y cosas memorables de España, cap. 52, fol, 47. 3) Ped. de Med., De las grandezas y bles de Esp p. 52, fol, 4

sont les Notices historiques de don Joseph Anchieta d'Alarcon (1), rédigées, par ordre alphabétique, en plusieurs cahiers que le docteur Saviñon voulut bien nous communiquer. Cet ouvrage, fruit de longues recherches, a été écrit vers le milieu du siècle passé, et nous a fourni quelques bons renseignemens sur l'administration du pays, l'organisation judiciaire, et la marche de la civilisation dans les deux premiers siècles qui suivirent la conquête; maïs nous n'y avons rien trouvé d'important sous les autres rapports.

Garcia del Castillo (don Bartholomé), originaire de Ténériffe . d'abord capitaine de milice, puis curé bénéficier, est auteur d'un manuscrit sur les Antiquités de l’île de Fer (2). Cet ouvrage, écrit au commencement du dernier siècle, ne justifie pas son litre; car, en fait de choses anciennes, il n'y est guère question que du vieux Garoé, ce fameux arbre distillateur mentionné par tant d'hisioriens, et auquel l'auteur des Notices à consacré tout un chapitre (3).

Viera, dans son catalogue des auteurs canariens, cite en outre plusicurs ouvrages que nous n'avons pas eu occasion de consulter (4), et dans ce nombre, nous regrettons surtout la Topographie de fray Joseph de Sosa; et les Dissertations historiques du savant don Antonio Porlier.

« Fr. Joseph de Sosa, dit l'auteur des Notices, était religieux de l'or-

(1) Voticias historicas pertenescientes à las Canarias. Mss.

(2) Antiguedades de la isla del Hierro. Cet ouvrage est dédié au comte D. J. B. de Herrera.

(3) Viera, Noticias, tom. 1, lib. 1, 6 var, pag. 140.

(4) Descripcion hisiorica y geografica de las islas de Canaria. Manuscrit in-4 divisé en trois livres renfermant 67 chapitres, par Castillo Ruiz de Vergara (D. Pedro Augustin), naturel de Canaria. : L'ouvrage est dédié au prince des Asturies , sous la date de 1739.

Representacion historico-politica por la villa de la Orotava, par D. J°.-B" Franchy-Lugo, de Ténériffe, Ce manuscrit, du milieu du dernier siècle, traite de la fondation de la ville de l’Orotava, des premiers colons qui s’y établirent , de la répartition des terres qui leur furent faites et des alliances qu’ils contractèrent. (Voy. Viera, MNoutcias , t. 1v, pag. 549.)

Historia natural, y moral de las islas de Canarix, par P. Alonzo Garcia, jésuite. Get ouvrage fut écrit vers la fin du xvi siècle, durant la résidence de l’auteur aux îles Canaries ; il est cité dans Ja Biblioth. du P. Philippe d'Alegambe, 35. Voy. Viera, Noucias, t. 1, prolog. not.

» dre de Saint-François et originaire de la grande Canarie. Écrivain » laborieux, passionné pour l’histoire, et jaloux de la gloire de sa patrie, » il composa un excellent ouvrage (1), qu'il dédia au P. Fr. Diego Gri- » maldo, dignitaire de l'ordre. L'auteur assure avoir extrait les rensei- » gnemens relatifs à l'arrivée des Espagnols dans l’île de Canaria, d'un » ancien manuscrit du commencement du seizième siècle, et rédigé » d'après les notions obtenues de plusieurs chefs indigènes contempo- » rains de la conquête (2). »

Don Antonio Porlier, chevalier de l'ordre de Charles IE, et premier fiscal du suprême conseil des Indes, avec titre de Protecteur des Indiens, naquit à la Laguna de Ténériffe. Ses succès à l'université de Salamanque, où il étudia plusieurs années, le portèrent bientôt au premier rang dans la carrière de la magistrature. Nommé membre des deux Académies de Madrid (San Fernando et de la Historia), 1 fut chargé, avant son départ pour l'Amérique, de rédiger divers mémoires, dont voici les titres :

4° Dissertation historique sur l’époque de la première découverte, expédition et conquête des îles Canaries, 1695 (3) ;

2 Discours sur les premiers habitans des îles Canaries, sur l’état du pays avant la conquête, et sur la question de l'existence de l'île Aprositus, San Brandon, ou l'Enchantée (à) ;

3° Addition à la fameuse question de l’ Arbre de l’île de Fer (5).

(1) Topografia de la isla Afortunada de gran Canaria, Cabeza de toda la provincia, comprehensiva de las siete islas llamadas vulgarmente Afortunadas , su antiguedad, conquista è invasiones ; sus puertos, playas, murallas , y Castillos, con relacion de sus defensas 1 tom, in-4°, 1678.

(2) Voy Viera, JVoticias, tom. 1v, pag. 574.

(3) Disertacion historica sobre la época del primer descubrimiento , expedicion J conquista de las islas Canarias.

(4) Discurso sobre los primeros pabladores de las islas de Canaria, y què pais era en los tiempos primie tiyos , con la question de la existencia de la isla Aprositus, San Brandon à Encantada.

(5) Adicion sobre la famosa question de la existencia del arbol de la isla del Hierro. (Voy. Viera, Notcias , tom. 1V, pag. 568 et suiv.)

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