I. —(1"e PARTIE.) (ETHNOGRAPH
C'était aussi vers le littoral de l'Afrique occidentale que Ptolémée plaçait sa Canaria extrema, le cap Bojador des géographes modernes. Glas rapporte à cette indication le nom de Ganar ou de C'anar que les Nègres du Sénégal donnent au pays situé entre le fleuve et les montagnes de l'Atlas (1). Cependant, en transcrivant le fragment de la relation des envoyés de Juba, l'encyclopédiste latin parle de l’île de la Grande-Canarie comme d'une nouvelle découverte à laquelle on imposa le nom de Canaria à cause des chiens qui s'y trouvaient en grand nombre (2), étymologie que le poète Viana n'a pas manqué de reproduire (3).
Les auteurs qui se sont occupés de l'histoire des Canaries ne disent rien de bien précis sur l'ancien nom de l'ile de Fer, la Hierro des Espagnols, dérivée de Heres (citerne) dans la langue des naturels de l'île, dont le nom n'a pas été moins défiguré. D'après l'observation de notre savant confrère M. d'Avezac, nous avons appelé Beny Bachirs le peuple que Galindo et Viera nommèrent Bimbachos.
L'île de Fortaventure fut ainsi nommée (Forte Adrenture) par les chapelains de Béthencourt (4); mais ils nous disent aussi que les naturels de la Grande-Canarie l'appelaient Erbania (5), dénomination dont nous ignorons l'étymologie. Au rapport de Galindo, Maxorata fut un autre nom imposé à cette île par ses anciens habitans, dont les descendans sont encore appelés aujourd'hui los Mazxoreros (Makjo-
reros). Ne pourrait-on pas retrouver dans ce nom de Maxorata celui
(1) .….. And the Blacks, who now live on the banks of the river Senegal, call the country between that river and mount Atlas, Ganar., Glas, op. cit., p. 64.
(D). Canariam vocari à multitudine canum..…. Plin. 6, cap. xxxir.
(3) Unos afirman ser por muchos canes
Que en la gran Canaria hasta hoy se crian.
Viaxa, ch. 1.
(4) Voy. 2° vol. 1"* part. (Géographie), p. 165. (5) …… L'isle de Fort-aventure que nous appelons Erbannie, ainsi font ceux de la grand’ Canare. Bont. et Le Verrier, op. cit, ch. 1xx, p. 129. Aïlleurs ils écrivent Forte-adventure, voy. op. cit., p. 13.
( 235 ) de Maghréouàh, d'une tribu berbère que Ebn-Khaldoun fait procéder des Zenetàh (1)?
Maïs de toutes ces étymologies que nous hasardons ici, la plus obscure comme la plus problématique peut-être est celle qu'on tenterait d'indiquer pour l'ancien nom de Lancerotte. Bontier et Le Verrier, qui appliquèrent à cette île la dénomination qu'elle porte ('£le de Lancelot) (2), prétendent que les naturels l’appelaient Tite- Roy-Gatra. D'autre part, Galindo assure que les habitans de Fortaventure la désignaient sous le nom de Torcusa. Nous ne saurions donner une explication un peu plausible de ces deux appellations, sans doute mal comprises et encore plus mal écrites par les auteurs qui nous les ont transmises, qu’en les alliant ensemble. Ainsi, en supprimant le Roy-Gatra, pour nous toutà-fait inintelligible, on pourrait composer l'expression berbère de Tü-n'Arcusa (source d'Arcusa), et supposer qu'on a voulu désigner l’île par la source de ce nom (Fuente d’'Acusa ou d’Arcusa), la seule qui fournisse de l'eau potable aux Lancerottains, et qu'on rencontre à la base des montagnes de Famara, vers le cap Farion. Maïs, nous le répétons, tout cela est fort conjectural et ne peut être que d'une importance secondaire dans la question qu'il nous reste à traiter.
DES CARACTÈRES PHYSIQUES DES ANCIENS HABITANS DE L'ARCHIPEL CANARIEN ET DE LEUR ORIGINE.
Nous avons vu précédemment que les différens dialectes parlés dans l'archipel canarien, avant la conquête, dérivaient tous d'une langue-mère qu'on devait rapporter, par ses formes et par la ressemblance d’un grand nombre de mots, à l’ancienne langue libyenne ou
. (4) Voy. Encyclop. nouvelle, t. 11, p. 607. Art. Berbers, par M. d’Avezac, (2) Voy. 2° vol. 1'° partie (Géographie), p. 179.
berbère. L'étude comparative des noms de lieux des îles Canaries et des contrées de l'Afrique septentrionale habitées par les Berbers, nous a servi à expliquer l'étymologie de certaines appellations et à reconnaître de part et d'autre l'homophonie d'une foule de localités. Ainsi, ces deux nomenclatures géographiques, qui, par dérivation, homonymie où paronomasie, s'identifient d'une manière si frappante, viennent renforcer les preuves de l'analogie de langage et nous dévoiler les rapports intimes qui durent exister entre les deux peuples homoglottes. Toutefois, malgré la valeur que les ethnographes ont attribuée jusqu'ici aux inductions d'origine tirées des rapports linguistiques , nous ne saurions rien trouver de bien concluant dans la question qui nous occupe, si le résultat de la comparaison des caractères physiques de l'indigène des Canaries et de l'habitant de l'Atlas venait contredire les analogies du langage. Heureusement que cela n'a pas lieu : « La communauté dans les langues, a observé avec raison Desmoulins, n'indique que la filiation politique; » maïs si, à ces rapports dans les relations sociales, viennent se joindre ceux de la physionomie, déduits des caractères typiques de race, « alors les ressemblances des langues, soit pour les vocabulaires , soit pour les formes grammaticales, seront significatives d’une double filiation politique et naturelle (1). » Voyons jusqu'à quel point l'étude consciencieuse des anciennes populations canariennes, fondée sur les renseignemens historiques les plus authentiques et les faits encore existans, peut fourair matière à cette double appréciation.
(1) Voy. Desmoulins, Hist. nalur. des Races humaines, pag. 349 et 350.
M. F. Edwards, dont l'autorité dans cette question est pour nous d’un grand poids, partage, à cet égard , l'opinion de Desmoulins , et s'exprime en ces termes, dans un écrit remarquable adressé au savant auteur de l’Æistoire des Gaulois :
« Le physiologiste doit s'intéresser à l’étude de la linguistique, parce que cette étude lui présente de » grands problèmes à méditer, et qu’elle lui sert de guide dans la recherche de la filiation des peuples; » et, quoique la filiation des langues ne coïncide pas toujours avec la similitude des races, elles s’accor- » dent souvent et dans une grande étendue. » Des caractères physiologiques des Races humaines considérés dans leurs rapports avec l'histoire, pag. 99. Paris, 1829.
Les chapelains de Béthencourt, contemporains et témoins de la conquête des trois premières îles, ne s'étendirent guère dans leur narration sur les caractères physiques des peuplades insulaires qu'ils tâchèrent de convertir à la foi. On peut cependant déduire de leurs renseignemens l'existence de deux variétés de races assez tranchées, dont les différentes tribus se trouvaient disséminées dans tout l'archipel canarien; fait important que semblent confirmer les notions recueillies par les autres historiens. D'après Bontier et Le Verrier les habitans de Lancerotte, et plus particulièrement encore ceux de Fortaventure, se distinguaient par leur haute stature de leurs voisins des äutres parties de l'archipel, dont la plupart étaient de moyenne taille. Les chapelains de Béthencourt assurent même qu'on tua à Fortaventure un homme d'une taille gigantesque. Ce fut à l'attaque d'un village où les naturels de l’île furent très-maltraités: 1/ en mourut en place dix, dont l'un étoit géant de neuf pieds de long; nonobstant que monsieur de Bethencourt avoit expressement défendu que nul ne l’occist, s’il leur étoit possible, et qu’ils le prissent vif: mais ils dirent qu'ils ne l’avoient pu autrement faire; car il estoit si fort et se combatioit si bien contre eux que s'ils l’eussent espargné, ils estoient en adventure d’estre tous desconfis et morts. » Bont. et Le Verr., op. cit., pag. 142. Il y a sans doute de l'exagération dans cette relation des chapelains. Abreu Galindo a parlé aussi du tombeau d'un autre géant de Fortaventure ; mais les proportions qu'il lui donne dépassent tellement celles de la taille la plus extraordinaire, qu'on ne peut guère croire que les dimensions du monument colossal eussent été réglées sur celle d'un corps humain (voy. Noticias, tom. 1, pag. 128). Quant à la taille des habitans des autres îles, les Haouârytes de la Palma passaient la plupart pour d'assez beaux hommes ( Norficias , tom. 1, pag. 127); les naturels de la Gomère et de l’île de Fer étaient petits (Galindo, ss. lib. 1, cap. 5), et les momies conservées nous prouvent que beaucoup de Guanches de Ténériffe ne les excédaient guère en stature. Pour
ceux de Canaria, rappelons ici les propres expressions des explorateurs d'Alphonse IV de Portugal, qui observèrent les habitans de cette île en 1341 : « Magnitudinem nostram non excedunt. » (Voy. précédemm., pag. 28.)
On sait , en outre, que les naturels de ces deux îles avaient la peau très-brune, tandis que la plupart des habitans de Canaria , de Ténériffe, de Gomère, de Palma et de l’île de Fer étaient plus ou moins blancs, et même tout-à-fait blonds. À Lancerotte, et probablement aussi à Fortaventure (car les auteurs de la relation s'expriment souvent d'une manière collective sur les coutumes observées dans ces deux îles), une sorte de polyandrie existait parmi les naturels: la femme avait jusqu à trois maris. La pratique des mariages monogames avait au contraire force de loi dans les autres îles, et, s'il était permis de changer d'épouse, le second engagement ne pouvait être contracté qu'en vertu d'une répudiation formelle de la première femme, dont la stérilité avait motivé la disgrâce (1). Nous voyons, d'autre part, les habitans de Fortaventure ensevelir les morts dans des tombeaux de pierre (2), ceux de la Grande-Canarie renfermer les
(1) Viana assure même, d’après Espinosa, que le divorce n’avait pas lieu à Ténérifle : Licito fuè à una hembra un varon solo, Y al Varon una hembra permitido, Y el matrimonio entre ellos dependia De solo voluntad que los ligava.
Durando el si, otogardo hasta la muerte.
Sin que se pernutiese haber divorcio.
Ch. 1.
(2) Plusieurs tombeaux taillés dans le tuf volcanique , qu’on découvrit il y a une quinzaine d’années vers la partie septentrionale de Fortaventure , dévoilèrent d’autres usages chez les anciens habitans de cette île. Les ossemens renfermés dans ces sépulcres furent malheureusement détruits ou dispersés, mais on conserva des vases funéraires dont le travail indiquait des connaissances artistiques assez avancées. Nous ayons été assez heureux pour nous procurer le dessin de celui que nous figurons pl. 1, part. ethnog. Un autre de même forme, qu’on brisa imprudemment, était orné d’une guirlande en relief imitant des feuilles de figuier. Ces petits vases d’argile rouge se rapprochent un peu des urnes antiques, on en voit encore de semblables dans plusieurs provinces de l'empire de Maroc ; et cette même forme s’est conservée chez les Andalous, qui empruntèrent aux Arabes une partie de leurs arts et quelquesunes de leurs coutumes.
leurs dans des tumulus de forme conique ou pyramidale ; les Guanches de Ténériffe et ceux de la Palma embaumer les cadavres de leurs parens, ou déposer simplement leur dépouille mortelle dans des cavernes sépulcrales, La forme du gouvernement nous offre aussi des différences notables, Dans la partie orientale de l'archipel c'est le despotisme bien caractérisé, c'est-à-dire le pouvoir absolu. L'autorité souveraine est transmise aux enfans par droit d'hérédité, sans exclusion de sexe. Dans les îles du groupe occidental, où les femmes ne participent jamais au pouvoir, de vagues traditions nous parlent seulement d'une ancienne autorité souveraine, mais l'état politique du pays, à l'époque de la conquête, nous signale un gouvernement patriarcal concentré dans des espèces de républiques aristocratiques; une suprématie,en un mot, reconnue, consacrée et conservée dans certaines familles, mais assujettie, à chaque avénement, à la sanction d'un corps privilégié. Là les chefs de tribu exerçaient le pouvoir paternel sur toute leur filiation, distribuant les terres de leur domaine à chacun suivant son rang et ses besoins. Aïnsi le territoire de la tribu était une sorte de patrimoine commun, dont chaque membre cultivait sa part et retirait l'usufruit; la propriété et l'administration n'appartenaient qu'au chef. Le respect dû aux anciens se laisse apercevoir dans cette pratique : c'est la vénération qu'inspire l'expérience acquise par l'âge ; la soumission au chef de famille qui se concentre à la fois dans la personne du plus sage et du plus noble, par l'élection des principaux de la tribu. Ainsi, de prime abord, nous reconnaissons dans ces îles des hommes différens par l'aspect comme par les institutions. Peut-être appartenaient-ils les uns et les autres à la grande famille berbère et s'offrirent-ils aux premiers conquérans sous deux des nombreuses variétés du type qui distinguent la race libyenne ou atlantique; mais l'on peut admettre aussi que l'archipel canarien était peuplé, à l'époque de la conquête, par une nation composée de Berbers et d’Arabes , et que des tribus de ces derniers , en infériorité dans les îles
occidentales, avaient conservé la supériorité du nombre, et étaient même parvenues à conquérir la suprématie politique dans la partie orientale de l'archipel. Cette probabilité acquiert plus de valeur lorsqu'on se rappelle que , vers le douzième siècle, les navigateurs maghrourins rencontrèrent dans une des îles où ils abordèrent (probablement Lanceroite ou Fortaventure) des gens parlant leur langue (l'arabe), et conférant dans un autre idiome avec le prince qui les fit interroger (1). D'autre part nous voyons, au commencement du quinzième siècle, les chapelains de Béthencourt désigner, dans le chapitre Lxxvii de leur histoire, les princes indigènes de ces îles sous le nom de roys sarrazins (2). L'opinion de l'existence , aux îles Canaries, de deux types ou variétés de races, ou bien, en d’autres termes, de deux peuples distincts, déjà appuyée par les rapports que nous avons fait remarquer entre la langue arabe et certaines expressions de nos catalogues canariens prises dans les noms de personnes ou de choses et les noms de nombre ou de lieux, devient beaucoup moins conjecturale quand on se livre à l'examen des momies et des crânes qu'on peut encore observer.
La plupart des momies provenant de l'île Ténériffe, et qui ont été acquises par divers cabinets d'histoire naturelle, appartiennent à ‘des individus de taille moyenne, dont la tête présente les caractères de forme distinctifs de la race guanche ; caractères que nous rapportons à une des variétés du type berber désignée communément dans le Maroc sous le nom de race blonde, et qui distingue certaines tribus mais plus particulièrement encore les habitans de la province d'Er- Rif (les Riffins) (3). Presque toutes les momies que nous avons exami-
(4) Voy. précédemment, pag. 11 et 17.
(2) Hisr. DE LA PREMIÈRE DESCOUV. ET CONQUESTE. « Comment les deux Roys sarrazins de l'isle d'Erbanie
parlementèrent pour eux rendre et faire Chrestiens. » Ch, zxxvii.
(3) Voy. précédemment , pag. 213.
nées , et entre autres celle de la femme guänche qu'on peut voir à Paris, dans les galeries du Muséum , ont les cheveux plus ou mois roux, quelquefois d'un blond doré (cabellos dorados), selon l'expression de Viera (1). La forme du crâne et les traits de la face, bien qu'altérés par la dessiccation des chairs, offrent les mêmes caractères de forme que nous n’hésitons pas à considérer comme le type dominant aux îles Canaries. Nos observations, sous ce dernier rapport, se trouvent d'accord avec celles de M. Dubreuil, professeur d'anatomie à la Faculté de Médecine de Montpellier, qui a fit un examen approfondi des momies guanches rapportées par Broussonet en 1802. M. Flourens, un des secrétaires perpétuels de l’Académie des Sciences, qui, dans un rapport à l'Institut, rendit compte des observations du savant professeur et apprécia en habile anatomiste toute l'importance de ses Études ostéologiques , fit remarquer que les deux momies sur lesquelles M. Dubreuil avait fondé son examen, de même que celle du Muséum de Paris, étaient de taille moyenne ou même au-dessous de la moyenne : « Le crâne offre un bel ovoïde » dont la partie postérieure est beaucoup plus volumineuse que l’an- » térieure; ce crâne se fait remarquer encore par sa hauteur, par la » forme arrondie de sa voûte, par l'absence complète d'angles et de » saillies, par des reliefs symétriques et adoucis. Le front domine les » parties inférieures, les fosses temporales sont peu excavées; le trou » auditif se rapproche de la partie postérieure de la tête ou de l’occi- » put, le trou occipital est ovoïde comme le crâne. La face est légère- » ment arrondie, ovale; les fosses nasales, la voûte palatine ont peu » d'étendue:; les dents sont verticales (2). »
Ce type, dont nous venons de retracer les principaux caractères, se
retrouve sur la majorité des crânes des squelettes renfermés dans les
(1) Moticias, pag. 144.
(2) Voy. Comptes-rendus hebd. des séances de l Acad. des Sciences. 1837. Ne XVI, 17 avril, p. 575.
[. —(1'€ PARTIE.) (ETHNOGRAPHLE.) — 31
tumulus de la Grande-Canarie , aussi bien que sur les têtes qu'on rencontre parmi les débris d'ossemens accumulés dans les grottes de Ténériffe et de la Palma.
Mais à côté de ces restes d'un ancien peuple on remarque aussi, et principalement dans les cavernes sépulcrales de Ténérifle, certains crânes qui, par rapport aux autres, offrent des caractères de forme dont les différences ressortent de l'examen comparatif que nous allons détailler (1) :
Premier examen comparatif de deux crânes d'anciens habitans des îles Canaries, tirés des grottes sépulcrales de Ténériffe. (Voy. pl. 2, part. elhnog.)
(*) N° 1. à (Type guanche dominant). Tête moins oblongue et plus élargie que celle du n° 1 8 (Variété du type guanche , très-analogue au type arabe-bedouin), offrant quelque ressemblance avec cette dernière dans les contours de la voûte du crâne , dans la proéminence de la région occipitale, en exceptant cependant une dépression trèsprononcée sur le trajet des sutures sagittales et lambdoïdes. Les diamètres de la région moyenne temporale de la base au crâne du premier type (n° 1 x), étant plus larges que les diamètres bi-pariétaux , établissent encore une différence notable avec la disposition des mêmes parties dans la tête du deuxième type (n° 1 B); mais ces différences sont bien plus sensibles encore en comparant les autres parties de la face de ces deux têtes.
Un front plus large, moins inégal, caractérise la première sur laquelle on ne remarque pas les grands sinus frontaux et les grosses bosses sourcilières de la seconde. La saillie nasale de la tête n° 1 « est beaucoup moins prononcée; l’espace interorbitaire diffère surtout de l’autre par son parallélisme: d’où il résulte entre les deux trous optiques une largeur presque égale à celle qui existe entre les angles orbitaires internes; tandis que dans le type n° 18, l'espace inter-orbitaire est beaucoup plus large en arrière qu’en avant.
Les fosses orbitaires, dans le premier type, ont aussi plus de profondeur ; les vottes sont beaucoup moins inclinées en avant et les angles externes beaucoup plus relevés.
(1) Nous avons été guidé dans cet examen, pour l'appréciation des caractères anatomiques, par M. Dumoutier, avantageusement connu par les éminens services qu’il vient de rendre à la science ethnographique , durant la belle exploration de l’Astrolabe et de la Zélée , sous le commandement de M. le contre-amiral Dumont d’Urville.
çt) Les numéros indicatifs par lesquels nous désignons les différentes têtes osseuses se retrouveront sur les dessins de notre planche 2 (part. ethnog..), de même que sur les têtes qui ont servi à nos examens
comparatifs.
Le nez, plus court et plus large , est surtout remarquable par l’étroitesse et la brièveté de ses os, qui produisent, près de leur extrémité supérieure, une saillie beaucoup moins prononcée que dans l’autre type, et rappellent assez bien la forme des nez camards. L’orifice antérieur des cavités nasales est plus large et plus court, ce qui semblerait indiquer que le nez était élargi à sa base. Les saillies malaires, beaucoup plus prononcées, sont aussi plus distantes l’une de l’autre; les arcades zygomatiques beaucoup plus arquées : d’où il résulte un élargissement de la face et une différence trèssensible de la forme de cette partie comparativement à l’autre type 1 £. Cet élargissement s’observe encore bien mieux dans l’arcade dentaire, qui est plus arrondie en avant-et qui présente aussi beaucoup moins de hauteur. 1l est bon d’observer toutefois
que cette dernière disposition peut tenir aux caries qui ont altéré les bords de l’arcade dentaire.
Enfin , à l'endroit des fosses canines , si prononcé dans le type 1 6, on trouve dans l'autre une saillie qui contribue au moins autant que les os malaires à faire paraître toutes les parties de la face presque dans le même plan, comme on l’observe sur des têtes de momies égyptiennes , chez les individus de race cophte; disposition tout-à-fait différente dans le second type, sur lequel l'examen des formes nous montre au contraire cette rudesse de modelé, et ces fortes saillies qui caractérisent le visage des Bedouins.
Nous avons eu occasion d'examiner un assez grand nombre de crânes des deux types dont la comparaison nous a offert les mêmes différences. Les caractères que nous indiquons dans l'examen antérieur comme distinctifs du type guanche dominant (n° 1 c), se retrouvent d'une manière tout aussi prononcée sur les crânes canariens tirés des tumulus de la Isleta (Grande - Canarie), de même que sur ceux quon rencontre dans les cavernes sépulcrales de Ténériffe , et vice versa pour ceux du type 1 6.
Nous citerons comme un autre exemple du type dominant une autre tête que nous possédons (n° 1 +), qui paraît avoir appartenu à une femme de cinquante à soixante ans, si l’on en juge du moins par la texture des os, qui sont minces, grêles, et dont les aspérités sont peu marquées, ainsi que par son volume qui est moindre qu'on ne l'observe ordinairement chez l'homme. Les sutures du crâne sont ankylosées, et les dents ont disparu en grande partie. Cette tête provient des tumulus de Canaria.
C'est au même type qu'appartient encore la femme guanche momifiée, rapportée par le chevalier de Borda , et déposée aux galeries d’anatomie du Muséum d'histoire naturelle. |
Le crâne canarien 1 B, que nous considérons comme une modification du type guanche en rapport avec le type arabe bedouïin ou avec une des variétés du type berber (schellouh), ayant été comparé avec deux têtes osseuses appartenant à des individus de ces deux derniers types (1), nous donnons ici les résultats de notre examen :
La forme générale de ces trois crânes n'offre aucune différence bien sensible : leur relief est presque identique , et les diverses parties de la face présentent les mêmes analogies ; le visage est oblong, étroit, comme dans la race caucasique , et presque en tout semblable dans l’ensemble comme dans les détails. Cependant, chez le Berber comme chez le Canarien , le diamètre bipariétal ou la distance entre les deux bosses pariétales est beaucoup plus marquée ou plus grande que chez l’Arabe , tandis que les proportions des diamètres de la base restent à peu près les mêmes dans les trois crànes. Il en résulte que la tête du Canarien , ainsi que celle du Berber, est un peu plus élargie que celle de l'Arabe dans ses parties latérales et supérieures, de même que dans sa région pariétale.
Si l'on peut prendre pour caractère distinctif la forme du front, celui du Berber serait plus saillant vers le milieu, plus arrondi à cause de la moindre distance entre les deux bosses frontales , et partant plus étroit, relativement à toutes les autres parties de la tête, que chez l'Arabe et le Canarien.
L’angle orbitaire-externe , chez le Canarien , est déprimé en bas et très-saillant comme chez le Berber, mais moins que chez l’Arabe. Chez le Berber, on remarque toutefois moins d’évasement dans les cavités orbitaires. Dans les trois têtes , la racine ou base du nez est étroite; l'os du nez est long , saillant , étroit comme dans les nez
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(1) La tête de l’Arabe , qui fait un des sujets de notre comparaison , est celle de Kadou-ben’ Yotto, chef bedouin de la tribu de Beni Moussa. Cet Arabe fut tué le 3 janvier 1836, sur les bords de la Chiffe, par un soldat des chasseurs d'Afrique. IL avait quitté sa tribu en 1833 ou 34 pour faire partie de celle des Hadjoutes. Kadou avait environ trente-six ans à l’époque de sa mort. Sa tête fut préparée par un des chirurgiens de l’armée et envoyée à la Société phrénologique de Paris, avec une notice fort curieuse du général Bro.
Quant à la tête du Schellouh , elle a appartenu à un jeune homme qui est.mort , ainsi que plusieurs autres membres de sa famille, pendant la grande famine qui désola, il y a quelques années, l’empire de Maroc. Les tribus montagnardes, pressées par la disette ; avaient poussé leurs émigrations jusqu'aux villes de la côte pour s’y procurer du grain; mais la misère les décima en grand nombre. La tête dont il est ici question fut recueillie, en 1826, aux environs de Tanger, par M. Webb, auquel un renégat avait indiqué l’endroit où les corps de ces malheureux Africains gisaient encore depuis leur désastre,
aquilins; l’orifice nasal-antérieur étroit et allongé de haut en bas; l'épine nasale-antérieure très-saillante. Les os de la pommette présentent aussi une disposition trèsanalogue dans les trois faces, d'où résulte l’étroitesse du visage , et par conséquent une grande ressemblance de forme qui a dû caractériser d’une manière remarquable la sécheresse des lignes et les saillies anguleuses des traits faciaux. Cette conformité est surtout très-apparente entre l’Arabe et le Berber, en ce qui concerne l’arcade dentaire supérieure. Chez le Canarien , les deux paraboles de cette arcade sont très-arrondies et un peu moins saillantes vers le milieu, les canines étant plus écartées l’une de l’autre et moins portées en dehors. Quant à la direction des dents, à partir de leur racine , elle est perpendiculaire dans les trois têtes , et ce dernier caractère suffirait presque seul pour établir une parfaite identité de type.
Ainsi les résultats de la comparaison de notre second type canarien 1 8 avec le type arabe, et le type berber (pris dans une de ses variétés) nous laissent dans l'indécision, et nous ne saurions déterminer auquel des deux on doit le rapporter, car on ne peut tirer de l'examen comparatif des têtes osseuses que des caractères différentiels fort vagues, à cause des nombreuses modifications que le type berber a dû subir suivant les alliances qui ont eu lieu dans les grandes filiations des tribus. Cette difficulté de bien déterminer, par l'examen analomique, les caractères du type berber primitif ou pur sang au milieu de ses variétés, nous est démontrée par les considérations qui ressortent des recherches de M. d'Avezac sur l'origine des populations africaines de l'Atlas. « Les différences sans nombre dans les traits du » visage comme dans les dialectes, dit-il, témoignent encore haute- » ment de cette hétérogénéité primordiale que la communauté de » demeure, d'habitudes et de langage n’a pu couvrir encore d’une » croûte assez épaisse d'uniformité..... Entre tant de débris de races » si peu homogènes peut-on reconnaître encore le type d'une race » spéciale, vierge d'altération, fortement caractérisée, que l'on ait » lieu de considérer comme le noyau aborigène de la population » atlantique? » |
M. d'A vezac croit la question presque insoluble pour nous, quelque profondément que l'on pénètre dans le chaos des origines berbères,
car il fait remarquer avec raison que « ni les généalogistes, ni les his- » toriens des Berbers ne savent rien de précis sur l’ethnologie ni les » annales primitives de ce peuple; les opinions variées, qui les ratta- » chent aux Cophtes, aux Cananéens, aux Amalécites et aux anciens » Arabes, prouvent seulement que des colonies plus ou moins impor- » tantes de ces différentes races sont venues se superposer au noyau » primordial, comme les couches rocheuses des âges secondaires se » sont assises sur le granit de l'Atlas (1). »
Nous pensons néanmoins, avec notre savant confrère, qu'au milieu du mélange confus des populations diverses qui se sont amalgamées à différentes époques aux anciens indigènes de l'Afrique septentrionale pour venir se greffer, pour ainsi dire, sur les rejetons de la souche autochtone, c'est peut-être chez les Schellouhs ou chez quelques Touàreks qu'on doit trouver dans sa plus grande pureté, parmi les populations actuelles, la primitive race des Mazygh (2), d'où sortirent probablement les anciens Gétules (3). Or, les preuves physiologiques, qu'appuient les rapports linguistiques, confirment la communauté d'origine entre les anciens habitans des Canaries et les Schellonhs. Nos
(1) Voy. Encycl. nouv., art. Berbers.
(2) La ville de Mazigh’an (Masagan des géographes), située sur la côte occidentale de l’empire de Maroc, un peu au-dessous d’Azamor, où débouche une des rivières les plus importantes du Maghrebel-Acsà, porte un nom qui nous révèle peut-être le berceau de l'antique race des Mazygh, et c’est précisément dans cette contrée, qu’arrose l'Umm er-Ribieh (la Mére de la verdure) , qu'on commence à rencontrer les tribus de Schellouhs.
(3) L’ancienne dénomination de Gétules se retrouve dans celle de Kezulah ou Gezzulah , une des pro-
‘vinces frontières de l’empire de Maroc, sur le versant occidental de l'Atlas, en s’avançant vers le désert. Les tribus berbères qui habitent cette province appartiennent à la branche des Schellouhs. C’est encore à cette filiation qu'il faut rapporter les Amazygh-Oloths des bords du Sebù , dans l’ancien royaume de Fez, qui nous rappellent les Gétules Autolotes (les Autoles de quelques auteurs), de même que la tribu schiläh spécialement nommée Ait Oloth , qui habite les montagnes de Sus , et peut-être aussi les O/elei de Græberg de Hemsæ, démembrement des Schellouhs qu’on trouve établis dans les plaines du Cairoan de ia régence de Tunis. L'auteur du Tableau géog. et statis, de l’emp. de Maroc faït observer, à ce sujet, qu'il n’est pas étonnant de rencontrer des fractions d’une même tribu disséminées à de grandes distances dans toute la région atlantique, C’est ainsi queles Zuaghah , les Ssanhagiah , les Zenetah et plusieurs autres, qui se fixèrent de temps immémorial dans la partie la plus occidentale de l'Atlas, se retrouvent aujourd’hui dans les régences de Tunis et de Tripoli. (Voy. Græb. de Hemsæ, op. cit., p. 78.)
recherches ethnographiques se trouvent donc circonscrites dans des limites moins étendues et mieux déterminées. Quant aux différences qui ont pu exister dans la physionomie des populations canariennes, nous n'oserions assurer si elles caractérisent réellement deux races distinctes,ou simplement deux variétés; mais, en admettant cette seconde supposition, ce serait encore parmi les tribus aborigènes du Maroc occidental qu'il faudrait chercher des ressemblances avec notre second type, car là aussi nous retrouvons des hommes d'une taille au-dessus de la moyenne, aux formes athlétiques ; des visages aux traits anguleux, au teint basané, à la chevelure noire et flottante.
Pour ce qui concerne le premier type, que nous avons considéré comme le dominant, rappelons ce que disait, en parlant des Canariens, le narrateur de l'expédition portugaise envoyée aux îles Fortunées sous Alphonse IV : « …. Et crines habent longos et flavos usquè ad umbilicum ferè, et cum his teguntur (1). » Or, ces cheveux longs et blonds dont ils se voilaient, doivent faire supposer une peau blanche. Viera, qui n'eut aucune connaissance de ces renseignemens, assigne la même couleur aux hommes de la Grande- Canarie; mais il nous apprend, d'après Cairasco, que beaucoup de femmes de cette île étaient brunes et avaient les yeux noirs et fendus : « Aunque las personas del otro sexo eran trigueñas, no dexaban de ser hermosas, y tenian los 0jos negros y rasgados. » (Noticias, p.126.) L'examen des momies guanches nous fait voir quil n'en était pas ainsi pour les femmes de Ténérifle, dont la couleur blonde (à en juger du moins par les cheveux) s'assimilait en général à celle des hommes Toutefois l'auteur des Notices fait observer que les Guanches de la partie méridionale de l’île avaient acquis une teinte plus foncée, comme cela a lieu aujourd'hui pour les habitans de cette contrée, qui sont plus bruns que ceux des vallées et de la côte septentrionale.
(1) Voy. précédemment, pag. 28.
Nous n'avons aucune donnée historique sur la couleur des anciens naturels de la Gomère; maïs en admettant la probabilité de leur filiation avec les gens de la tribu de Ghomérah dont la souche primitive, fixée en Afrique de temps immémorial dans les montagnes de la province d'Er-Rif, appartient à la variété du type berber qu'on désigne sous le nom de race blonde , il est probable que les Ghomérytes des îles Canaries, leurs descendans naturels, avaient hérité de la même couleur. Les Haouâryies de la Palme étaient dans le même cas que les Ghomérytes par rapport à leur provenance, et nous avons déjà fait remarquer que le sobriquet d’Æzuquahé (le brun), donné à un de leurs princes, semblait indiquer assez que la couleur de sa peau était une sorte d’anomalie qui le distinguait de la majorité de ses compatriotes. Un autre fait, non moins concluant, vient à l'appui de notre opinion sur la couleur cutanée des naturels de ces deux îles (la Gomère et la Palme). Azurara, en rapportant dans sa Chronique les excursions que les navigateurs du prince Henri exécutèrent dans les Canaries (voy. précédem. pag. 54 et 55), fait mention de dix-sept insulaires de la Palme et de vingt de la Gomère qui furent faits esclaves et conduits en Portugal. L'illustre archiviste, s'apitoyant sur le sort de ces malheureux qu'on allait vendre avec des nègres de Guinée dans la ville de Lagos, et décrivant de la manière la plus touchante ce premier jour de traite, s'exprime en ces termes : « Il y en avait là parmi eux de raisonnable blancheur, fort beaux et dispos; d'autres moins blancs et qui paraissaient bruns... (1) » Ainsi, la blancheur cutanée et la teinte blonde ou rousse des cheveux de la plupart des insulaires du groupe occidental , que nous rapportons au type guanche dominant, ne peut être contestée; maïs il paraît qu'il existait aussi dans ces mêmes îles,
(1) « Ca antre elles avya alguñs de razoada brancura, fermosos et apostos ; outros menos brancos, que queryam semelhar pardos... » Ch. xxv, p. 133. Chronica do descobrim. e conquista de Guiné, mise en lumière d’après le manuscrit original par le vicomte da Carreira et illustrée par le vicomte de Santarem. Paris, 1841 (voy. aussi précédem. la traduction du passage de la Chronique, pag. 52 et 53).
comme dans le reste de l'archipel canarien, des hommes et des femmes à chevelure noire, au teint plus ou moins brun, peut-être olivätre, à la physionomie distincte , comme semblent l'indiquer les historiens qui ont écrit d'après les renseignemens traditionnels, et les inductiions que nous pouvons tirer nous-même de l'examen anatomique des crânes, dont les uns, identiques à ceux des momies guanches à cheveux roux, nous offrent tous les caractères de ce type, et les autres , analogues à une des variétés du type berber ou au type arabebedouin, nous semblent avoir appartenu à des hommes différens par les traits du visage et la couleur de la peau.
Mais toutes ces indications ne sauraient nous suffire pour nous faire une idée juste de la physionomie des anciennes populations. Nous ne pouvons tirer de la couleur et de la nature des. cheveux que des inductions sur la teinte de la peau, ef vice versé. D'autre part, l'examen anatomique des têtes osseuses ne nous donne que l'appréciation des caractères typiques primordiaux , car le développement, la proéminence ou l'abaissement des surfaces des os crâniens, les saillies et les distances relatives des os faciaux, la profondeur, la largeur ou le rétrécissement des cavités faciales, tout cela ne peut guère servir qu'à nous guider dans les distinctions de races ou de variétés de races. En nous bornant à ces considérations générales, nous n'avons encore qu'une idée imparfaiïle des peuples que nous désirons connaître au physique comme au moral. Pour arriver à une connaissance à la fois plus physiologique et plus philosophique, il nous faut des données beaucoup plus précises. Nous voulons parler, d'après les renseignemens de l'histoire et nos propres observations sur les descendans d’une nation qui ont conservé les traits de leur origine, de tout ce que la tête osseuse ne peut plus nous dire, de la figure par rapport à ces traits frappans et reconnaissables qui caractérisent chaque peuple, de ce type national que les dissemblances individuelles ni les alliances
étrangères ne sauraient déguiser, de ce facies dont le profil du visage