‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 57 sur 72 · e PARTIE.) (ETRNOGRAPH · texte numérisé non relu

e PARTIE.) (ETRNOGRAPH

dessine les contours, dont le modelé des chaïrs fait sentir les formes, de cette physionomie, en un mot, dont le pinceau le plus habile ne saisit que bien rarement l'expression. Nous voulons:parler encore des inductions qu'on peut tirer du regard qui décèle la pensée, du maïntien et de l'allure qui donnent à l'homme et sa pose et sa démarche.

Viana est le seul des auteurs canariens qui se soit attaché à décrire, dans son poème de la Conquête de Ténériffe, la physionomie des Guanches. Si, dans le drame intéressant dont il nous a retracé les différens épisodes, on n'envisage que la partie historique, dégagée du merveilleux et de l'enthousiasme poétique, on peut retrouver bien de naïves vérités dans le récit du spirituel bachelier. Ainsi, sans prendre à la lettre le portrait qu'il nous fait de Bencomo, si nous ramenons à de plus simples expressions tout ce qu'il nous dit du vieux mencey d'Orotava , nous en déduirons encore un assez bon type. Malheureusement le poète, s'autorisant d'un conte populaire auquel il était loin sans doute d'ajouter foi, a laissé au héros guanche sa taille gigantesque de sept coudées et ses quatre-vingts dents.

« Bencomo, dit-il, était bel homme, grand et robuste de corps; les » rides de la vieillesse et les soucis de la guerre sillonnaïent son front » chauve, bien qu'il eût encore de longs cheveux. IL avait l'air riant, » malgré son aspect sauvage et son teint brun. Son coup d'œil était » rapide, ses yeux vifs et noirs , armés de grandes paupières et d'épais » sourcils; son nez bien fait, quoiqu'à larges narines; sa moustache, » bien fournie, n'ombrageait qu'en partie deux grosses lèvres qui laïs- » saient voir l'ivoire de ses dents. Sa barbe blanche lui descendait pres- » que jusqu'à la ceinture, et ses bras nerveux étaient couverts de cica- » trices. Encore leste et actif, plein de hautes pensées, il était sévère. » modeste, grave, prudent, et surtout d'une arrogance extrême (1). »

(1) De cuerpo era dispues y gentil hombre, Robusto, corpulento , cual gigante !

La beauté des femmes sert. souvent de texte aux inspirations poétiques du bachelier. Parmi celles dont il dépeint les traits figurent Dacil, Rosalva et Guacimara. « La princesse Dacil , au port noble et » gracieux , à la blonde cheveluze, était fille du mencey Bencomo. »

Tiene douaire, gracia, gentileza, Frente espaciosa, grave, a quien circuye Largo cabello mas que el sol dorado.

Viana (canto nt).

«Ses joues étaient colorées d'un vif incarnat, et quelques légères

» taches de rousseur parsemaïient son beau visage. »

Cual bello rosicler las dos megillas.

Y como à cielo claro las estrellavan Algunas pecas como flores de oro.

(Can. 111.)

« Nez effilé, bouche gracieuse, dont les grosses lèvres paraissaient

Frente arrugada, calva y espaciosa , Partida la melena, poca y larga.

Rostro alegre y feroz, color moreno, Negros los ojos, vivos y veloces, Pestañas grandes de las cejas junto, Nariz en proporcion, ventanas anchas, Largo y grueso el bigote retorcido, Que descubria en proporcion los labios Encubridores del monstruoso numero De diamantinos dientes ; larga, espesa La barba cana de color de nieve, Que Ilegava casi à la cintura.

Brazos nervosos de lacertos Ilenos, Derechos muslos, gruesas las rodillas , Fuertes las piernas, pies pequeños, firmes ; Temperamento en todo a lo colérico Algo compuesto con humor sanguineo.

Era ligero, altivo en pensamientos, Justiciero, modesto, grave, sabio, Prudente , y sobre todo arrogantisimo.

(Viana, op. cit., can. 1x1.)

( 252 ) » du corail le plus pur et s'entr'ouvraient au moindre sourire pour » montrer l'émail de ses jolies dents. »

Afilada nariz proporcionada,

Graciosa boca, cuyos gruesos labios

Parecen hechos de coral purisimo,

Donde à su tiempo la templada risa

Cubre y descubre los eburneos dientes,

Cual ricas perlas d diamantes finos.

(Can. 1.)

En parlant de Rosalva, Viana nous décrit encore les charmes d'une blonde aux yeux bleus (ojos zarcos), au mélancolique regard , et dont la beauté ne le cédait en rien à celle de sa sœur Dacil. Mais dans Guacimara, la fille du mencey d'Anaga, le poète nous montre au contraire une variété du même type de race au nez droit, aux lèvres grosses et courtes :

Nivelada nariz, boca pequena Minero de preciosas margaritas, Cual de coral cercada de dos labios Gruesos y cortos de color purpureo. (Can. 1v.)

« La brune Guacimara , dit-il, était grande et robuste de corps, les » tresses de ses beaux cheveux lui servaient de diadème; la joie ani- » maïit ses yeux noirs, et la nature, en la créant, l'avait dotée de l’éner-

» gie des hommes. »

Y dello daba verdadero indicio

De declinar al masculino género

Su gran persona y valerosos hechos.

(Can. 1v.)

Il est, dans les descriptions du poète, des particularités dignes de l'attention de l'historien : ce sont les taches de rousseur qu'il a soin d'indiquer en dépeignant la physionomie des femmes. Ce même caractère se retrouve fréquemment, aux îles Canaries, chez les personnes

des deux sexes, dont les traits sont loin de reproduire à nos yeux le type espagnol. Or, il est important de faire observer ici que ces rousseurs cutanées, particulières à la race blonde, sont aussi un des caractères qui distinguent , en Afrique, les Berbers de la province d'Er-Rif et du petit Atlas. M. Rey, qui a eu occasion de voir beaucoup de Riffins pendant son séjour dans le Maroc, dépeint ces tribus de la manière suivante, dans une note qu'il a bien voulu nous adresser: « Ce sont des » hommes de taille moyenne, bien prise et cambrée, à la peau blanche, »couverte, notamment au visage, de petites taches jaunâtres; leur » barbe est peu apparente; leurs cheveux sont longs et rudes, variant » du blond au rougeâtre et au châtain dir. leur nez est droït, mais » parfois un peu épaté à à sa base. »

Mais revenons au poète Viana : nous devons croire à la vérité de ses portraits, car, bien qu'il ait mis en œuvre les ressources de la poésie pour flatter ses héros, il est certains traïts caractéristiques, empruntés aux traditions, qu'il s'est attaché à reproduire, et ce sont ceux-là qu'il nous importait de signaler. Du temps du poète canarien, on gardait encore dans les familles des conquérans tous les souvenirs de la conquête. Plusieurs compagnons de Fernandez de Lugo s'étaient alliés aux filles des princes guanches; le capitaine Gonzalo Garcia del Castillo, qui fut blessé et fait prisonnier au combat d’Acentejo, épousa la belle Dacil. Viana fait mention de ce mariage dans son seizième chant (1): Ze sang de Tinerfe se méla à celui de Castille, dit l'auteur des Notices. Un des anciens menceys de Ténériffe, baptisé sous le nom de Pierre et qu'on appela depuis Don Pedro de Adexe, à cause du menceyat qu'il avait

(4) Se celebraron las alegres bodas:

Dacil con Don Gonzalo del Castillo Felice fin de su amorosa pena, YŸ principio dichoso de linages!

(Can. xvr.)

possédé, contracta mariage avec Maria de Lugo, parente de l’Ædelantado, et huit enfans furent les fruits de cette union (1). La princesse Guayarima, fille des princes de Canaria, devint la femme d’un Carvajal. et son père épousa une Espagnole de Biscaye dont il eut plusieurs fils (2). Maciot de Béthencourt, qui succéda à son oncle (Jean de Béthencourt) dans le gouvernement des trois îles conquises, avait donné l'exemple de ces alliances en épousant la fille du roi de Lancerotte (3), et Prüud'homme de Béthencourt, qui prit pour femme la nièce d'un guanartème, pespétue aux Canaries le nom du baron normand (4).

Les annales historiques, à partir de l'établissement des Européens, fournissent de nombreuses preuves de la fusion des deux peuples. Après la pacification, les soldats suivirent l'exemple des chef et se cherchèrent des compagnes parmi les tribus soumises. Le type guanche dut se reproduire chez les enfans qui provinrent de ces alliances, et le poète Viana , qui fut contemporain de cette génération, dut s'inspirer des souvenirs récens et de la physionomie du peuple qui avait conservé tous les traits de son origine.

Aujourd'hui encore le temps n’a pu détruire ces caractères de races. « Les principaux caractères physiques d'un peuple, a dit M.F. Edwards, » peuvent se conserver à travers une longue suite de siècles dans une » grande partie de la population, malgré l'influence du climat, le » mélange des races, les invasions étrangères et les progrès de la civili- » sation... Nous devons donc nous attendre à retrouver chez les » nations modernes , à quelques nuances près et dans une proportion

{1) Viera, Moticias, t. ur, prologue.

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