‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 64 sur 72 · CONQUÈTE DE LANCEROTTE, DE FORTAVENTURE ET DE L'ILE DE FER · texte numérisé non relu

CONQUÈTE DE LANCEROTTE, DE FORTAVENTURE ET DE L'ILE DE FER

(1402) — DÉPART DE BÉTHENCOURT POUR LES ÎLES CANARIES. — Messire Jean de Béthencourt, seigneur de Grainville-la-Teinturière , voulant augmenter sa fortune et acquérir du renom , abandonne son manoir de Normandie, suivi de quelques gentilshommes , dans l'intention d'aller conquérir les îles Canaries. F. Pierre Bontier, moine de Saint-Jouin-de-Marnes , et le prêtre Jean Le Verrier, tous les deux chapelains de Béthencourt, prennent part à cette entreprise et en écrivent l’histoire (4). L'expédition

(1) Voy. Viera, Noticias, tom. 1, Liv. ur, S xxr, pag. 268 et suiv. — Bory de Saint-Vincent, Essais sur les les Fortunées , chap. in, pag. 123 et suiv. — J, José da Costa de Macedo , Memorias par : a historia das Navegagoes e descobrimentos dos Portuguezes (dans les Mémoires de l’Acad. roy. des Scienc. de Lisbonne, tom. vi).

(2) Voy. la bulle de Clément VI. (Raynald. Annal., ad ann. 1344, num. 39.)

(3) Voy. J. da Costa de Macedo, op. cit., pars 1.

(4) Histoire de la première descouv. et co nquest. des Canaries. ( Voy. précédemment l’inrropucr. Étud bibliogr., p. 46.)

Les auteurs s'expriment en ces termes dans leur préface : « Pour ce qui est ce livre nommé le Cana-

relâche d’abord à La Rochelle , où elle est renforcée par le chevalier Gadifer de La Salle et plusieurs autres aventuriers. Elle remet sous voile le 1* mai 1402 (4); les vents contraires l’obligent encore de relâcher à La Corogne, puis à Cadix, où elle séjourne quelque temps , et se trouve bientôt réduite à cinquante-trois personnes , par la désertion des gens de l’équipage au nombre de vingt-sept.

ARRIVÉE DE BÉTHENCOURT AUX ÎLES CANARIES. — Béthencourt , ayant remis en mer dans le mois de juillet, arrive à l’île de Gracieuse huit jours après son départ de Cadix, et fait d’abord une reconnaissance infructueuse dans l’île de Lancerotte ; mais il y revient une seconde fois avec tout son monde et obtient une entrevue avec Guadarfia, le roi de l’île, qui se soumet à son obéissance « comme ami, non mie comme subject » (2). Après ce premier succès, Béthencourt fait construire le château de Rubicon, dans la partie sud-ouest de l’île ; il laisse ce poste sous la garde de Berthin de Berneval , et se dirige sur l'île de Fortaventure. Le manque de vivres et le mauvais vouloir font échouer cette expédition. Béthencourt revient à Lancerotte et se voit forcé , par la mutinerie de son équipage , de retourner en Espagne , afin de se procurer des subsistances et des renforts pour continuer l’entreprise, et Gadifer de La Salle , son lieutenant, reste à Lancerotte en qualité de gouverneur.

DÉSERTION DE BERTHIN DE BERNEVAL. — Le chevalier de Gadifer s'étant rendu dans l'île de Lobos pour faire la chasse aux loups marins et se procurer des peaux dont il avait besoin (3), Berthin de Berneval profite de son absence , se met à la tête des mutins, s'empare par surprise du roi de Lancerotte et de vingt-trois des siens, et les amène à l’île de Gracieuse pour les faire embarquer à bord de la barque espagnole {a Tranchemare , dont il avait séduit le capitaine ; mais Guadarfia parvient à s'échapper après avoir rompu ses fers.

Sur l’ordre de Berthin de Berneval , le bâtard de Blessi est envoyé avec plusieurs autres rebelles au château de Rubicon , pour s'emparer de tous les avitaillements et

» rien, auquel, s’il plaist à Dieu, on trouvera au temps advenir de bien estranges choses en escrit. Et » nous frère Pierre Bontier, moine de Saint-louin de Marnes, et Jean le Verrier Preetre, et serviteurs » du dit de Bethencourt, dessus nommé, avons commencé à mettre en escrit le plus des choses qui lui » sont advenues à son commencement et aussi la manière de son gouvernement, dont nous pouvons » avoir eu vraye connoissance dès qu’il se partit du Royaume de France en 1402. »

Voici ce qu’ils disent au début de leur premier chapitre : « Un temps jadis souloit-on mettre en » escrit les bonnes chevaleries, et les estranges choses que les vaillans conquereurs souloient faire au » temps passé, ainsi qu’on trouve ès anciennes histoires ; voulons-nous icy faire mention de l’entreprise » que le sieur de Bethencourt, chevalier et baron, né du Royaume de France en Normandie, lequel » Bethencourt se partit de son hôtel de Grainville de Taincturiere en Caulx... » (Op. cit., pag. 3.)

(1) « A donc se partit Monseigneur de Bethencourt et Messire Gadifer, et toute son armée de la » Rochelle, le premier jour de may, mil quatre cens et deux, pour venir ès parties de Canare, pour » voir et visiter tout le pays, en esperance de conquerir les isles, et mettre les gens à la foy chrestienne.…» Op. cit., p. 6.)

(2) Op. cit., pag. 12.

(3) « Pour la nécessité de chaussures qui failloit aux compagnons. » (Op. cit., , pag. 23.)

des effets de campagne que Béthencourt y avait laissés. Ils rencontrent Raymond de Lenedan et quelques-uns des gens de Gadifer, qui revenaient de l’île de Lobos pour chercher des vivres, et une querelle s'engage entre les deux factions contraires. Sur ces entrefaites , les mutins reçoivent du renfort; Berthin de Berneval arrive de la Gracieuse avec trente hommes de {a Tranchemare , et la barque espagnole aborde sur la plage de Rubicon. Le château est mis au pillage, et tout le butin est transporté à bord.

Les deux chapelains de Béthencourt et les gens de Gadifer, restés presque sans ressources , et déplorant le sort de leur chef abandonné avec quelques-uns de ses compagnons dans l'ile de Lobos , vont implorer l'assistance du capitaine de la Morelle, qui était alors avec sa nef dans le canal del Rio, entre Lancerotte et Gracieuse.

Is obtiennent une chaloupe pour porter secours au chevalier Gadifer, qui se trouvait dans la position la plus déplorable (1).

Berthin de Berneval , peu confiant en sa propre faction , et redoutant son désaveu si elle le suivait en Espagne où il désirait se rendre seul, auprès de Béthencourt, afin de le tromper sur sa conduite, met sous voile avec la Tranchemare, et laisse douze des siens sur la plage de Lancerotte ; mais ceux-ci, craignant le courroux de Gadifer, s'emparent d’une chaloupe et gagnent la côte de Barbarie (2).

BÉTHENCOURT FAIT HOMMAGE DES ÎLES CANARIES AU ROI DE CASTILLE. — Sur ces entrefaites, Béthencourt , qui était arrivé à Cadix, se rend à Séville, où se trouvait alors la cour, et fait hommage des îles Canaries au roi de Castille, Henri III (3). Le monarque espagnol accepte cet hommage, et donne à Béthencourt la seigneurie des îles à conquérir, avec le droit de battre monnaie, le quint des denrées d'exportation, vingt mille maravédis pour subvenir aux frais d’une seconde expédition , et un navire bien

(1) Gadifer estant en l’isle de Loupes en grand’ destresse de faim et de soif attendant la mercy de » nostre Seigneur, toutes les nuits mettait un drap de linge dehors à la rosée du ciel, puis le tordoit, et buvoit les gouttes pour estancher la soif... » (Op. cit., ch. xx, pag. 35.) (2) « Ils s’allèrent noyer en la coste de Barbarie près de Maroc, et de douze qu’ils estoient, Les dix » furent noyez et les deux furent esclaves. (Op. cit., ch. xxir, pag. 42.)

(3) « Le dit Seigneur de Bethencourt vint faire sa reverence au dit Roy, lequel le receut bien » benignement, et lui demanda qu'il vouloit, et le dit Bethencourt luy dit : « Sire, je viens à secours » à vous, c’est qu’il vous plaise me donner congé de conquerir et mettre à la foy chrestienne unes isles » qui s'appellent les isles de Canare, esquelles j’ay esté, et commencé tant que j'y ay laissé de ma » compagnie, qui tous les jours m’attendent, et y ay laissé un bon chevalier nominé Messire Gadifer » de la Salle, lequel il luy a pleu me tenir compagnie; et pour ce, très-cher Sire, que vous estes Roy » et Seigneur de tout le pays à l’environ, et le plus prez Roy chrestien , je suis venu requerant vostre » grace, qu'il vous plaise me recevoir à vous en faire hommage. » Le Roy qui l’ouyt parler fut fort » joyeux, et dit qu'il fust le bienvenu, et le prisa fort d’avoir un si bon et honneste vouloir de venir » de si loin, comme du Royaume de France, conquerir et acquerir honneur. Et disoit ainsi le Roy : Il » luy vient d’un bon courage, de vouloir venir me faire hommage d’une chose qui est, ainsi que je » peue entendre, plus de deux cens lieues d’icy, et de quoy je n’ouys oncques parler. » (Op. cit., ch. xxvr,

pag. 47.)

| ( 293 ) armé et avitaillé , monté de quatre-vingts hommes, qui fut expédié aussitôt à Gadifer.

TRAHISON D'ATCHEN ET COMMENCEMENT DE LA GUERRE. — Pendant que Béthencourt prenait toutes ses mesures en Espagne pour le succès de son entreprise , son lieutenant se trouvait à Lancerotte dans une position des plus pitoyables. Les indigènes , profitant des querelles des aventuriers , avaient fait main basse sur ceux qu'ils avaient rencontrés isolés. Gadifer, voulant avoir raison de ces attaques meurtrières, obtient une entrevue avec Atchen, un des principaux chefs de l’île, dont l'ambition et l’astuce pouvaient servir ses desseins. En effet, celui-ci lui donne avis que le roi Guadarfia occupe le village d’Acatif, et n’a auprès de lui que cinquante hommes de sa troupe. Gadifer marche aussitôt sur ce point avec vingt compagnons déterminés , arrive avant le jour, fait cerner la maison où se trouvait le prince , en force l'entrée , s'empare de la per-sonne du roi, et le fait conduire enchaîné au château de Rubicon. Atchen, profitant de sa trahison, se rend maître du pouvoir et tourne les armes contre ceux qu'il avait paru vouloir servir d’abord ; mais l’intrépide Gnadarfia parvient à s'échapper de sa prison , en emportant sa chaîne. Ce prince, justement irrité , fait saisir Atchen et le condamne au supplice des traîtres : son corps, lapidé , est livré aux flammes. La guerre recommence de nouveau : Gadifer se venge des attentats d’Atchen et de la fuite du roi; plusieurs indigènes sont sacrifiés , des femmes et des enfants sont faits prisonniers, et le reste de la population cherche un refuge dans les grottes.

EXCURSION DE GADIFER DANS L'ARCHIPEL CANARIEN, — Tel était l’état des choses à Lancerotte , lorsqu’arriva le navire que Béthencourt avait expédié de Cadix avec les avitaillements et les renforts. Gadifer, voulant mettre à profit des secours si opportuns, organise une expédition pour explorer les autres îles. Il se dirige d’abord sur Fortaventure , débarque à l’entrée du Val de Palma ( Ruissel des Palmes) avec trente-cinq de ses compagnons , et gravit les montagnes qui bordent le Val afin de reconnaitre le pays. Une première rencontre a lieu avec les indigènes , et quatre d’entre eux sont ramenés prisonniers à bord de la barque expéditionnaire. Les aventuriers passent ensuite à la Grande-Canarie, jettent l'ancre entre Telde et Argonnez , et trafiquent avec les naturels réunis dans cet endroit au nombre d’environ cinq cents (1). Gadifer n'ayant pu mettre pied à terre, tente vainement de débarquer sur un autre point, et finit par s'éloigner de ces parages.

Après avoir longé les rivages de l’île de Fer, il aborde de nuit à la Gomère, s’empare de quelques insulaires, et poursuit sa route vers la Palme ; mais, forcé bientôt de changer de direction à cause des vents contraires , il revient sur l’île de Fer, où, pendant une relâche de vingt-deux jours, il n'obtient d'autres résultats que la capture de cinq personnes et de quelques bestiaux. En quittant cette île, il parvient à aborder l’île

(1) « Les Canares leur apportaient des figues et du sang de dragon, qu’ils changeoient pour hains » à pescher, et pour vieille ferraille de fer, et pour petits cousteaux, et eurent du sang-de-dragon qui » valloit bien deux cents doubles d’or, et tout tant qu'ils leur baillerent ne valloit mie deux francs. »

(Op. cit , pag. 75.)

de Palme pour y faire de l’eau ; puis, de là , il retourne à Rubicon, après une absence de trois mois. Dans cet intervalle, la garnison de Lancerotte avait avancé ses affaires : l'avantage lui était resté dans les différentes rencontres avec les indigènes, dont plusieurs avaient été tués et un plus grand nombre faits prisonniers.

(140%) — RerTour DE BÉTHENCOURT ET SOUMISSION DE LANCEROTTE. — Ce fut sur ces entrefaites que Béthencourt arriva d’Espagne , à la grande joie de ses compagnons. Peu de jours après, Guadarfia fut pris avec dix des siens. Dès cet instant, la population entière se soumet aux vainqueurs ; le roi lui-même demande et obtient merci. Le 26 février de cette année (140%), Guadarfia reçoit le baptème ; tous les naturels de l’île sont convertis à la foi, et les chapelains de Béthencourt prennent soin d’instruire leurs nouveaux néophytes (1).

INVASION DE FORTAVENTURE. ÉVÉNEMENTS Divers. — Des différends s'élèvent entre Béthencourt et Gadifer. Ce dernier exige pour son compte la cession de trois des iles à conquérir, et reproche à Béthencourt d’en avoir fait hommage au roi de Castille. Toutefois ces premiers motifs de discorde semblent s’apaiser, et Béthencourt se dispose à envabir l'île de Fortaventure. Il opère d'abord un débarquement sur la côte et fait un grand nombre de prisonniers qui sont aussitôt envoyés à Lancerotte. Il préside ensuite à la construction du fort de Richeroque, pour en faire son quartier-général. De nouveaux débats ont lieu entre le chef de l’entreprise et son lieutenant (2), jusqu’à ce que Béthencourt ayant ordonné une expédition pour la Grande-Canarie , Gadifer en prend le commandement et aborde au port d’Arganyguy ; mais après une tentative infructueuse il est forcé de retourner à Fortaventure , où venait d'arriver d’Espagne un bâtiment avec de nouveaux renforts que le roi de Castille envoyait à Béthencourt. Cet événement réveille la jalousie de Gadifer. Les deux chefs échangent quelques paroles, et, mécontents l’un de l’autre, ils s'embarquent pour Séville, où Gadifer, toujours plus irrité, se sépare de son frère d'armes et s’en retourne en France.

Béthencourt est de nouveau bien accueilli par le roi de Castille; il obtient des lettres patentes qui lui assurent la seigneurie des iles Canaries , et revient à Fortaventure. Ses gens occupaient toujours le fort de Richeroque ; ils avaient essayé plusieurs

(4) « Et le baptisa (le roi Guadarfia ) Messire Jean le Verrier Chapellain de Monseigneur de Bethen- » court, et fut nommé de par ledit seigneur Lovys. À donc tout le pays l’un après l’autre se faisoit » baptiser et petits et grands; et pour ce, on a ordonné une instruction que Messire Pierre Bontier et » Messire Jean Verrier firent le mieux qu’ils peurent... » (Voy Op. cit., ch. xzvi, pag 83et es six chapitres suivants. )

(2) Béthencourt occupait Richeroque, et Gadifer s’était fortifié à Val-Tarahal, « Ils s’escrivoient l’un » à l’autre (disent les chapelains); et il y avoit aux lettres que Messire Gadifer rescrit à Monsieur de » Bethencourt seulement pour toute escriture : Se vous J Venez, se Vous ÿ Venez, se vous y venez, et non » autre chose. Et à donc Monsieur de Bethencourt luy rescrit par son poursuivant : Se vous Y trouvez, » se vous y trouvez, se vous 7 trouvez ; et furent un espace de temps en grosse haine et en grosses paroles, » les quelles n’estoient pas fort plaisantes l’un à l’autre. » (Op. cit., ch. zxrr, pag. 114.)

excursions dans les environs, et six d’entre eux venaient de succomber dans une rencontre avec les naturels. Le fort de Val-Tarabal (Baltarhayz), qui avait été construit dans une autre partie de l’île, était sous la garde d'Hannibal, bâtard de Gadifer. Béthencourt , voyant l'impossibilité de garnir à la fois ces deux postes , se décide à évacuer Richeroque afin de renforcer Val-Tarahal; mais dès qu’il a commencé sa retraite les naturels détruisent le fort abandonné et se dirigent ensuite vers un poste voisin , où se trouvait une petite chapelle et un dépôt de vivres et de munitions de guerre. En quelques instans tout est brülé et saccagé. Alors Béthencourt réunit tout son monde et marche contre l'ennemi. Plusieurs combats s'engagent et la victoire reste du côté du chef normand ; quelques insulaires perdent la vie, un plus grand nombre sont faits prisonniers et envoyés à Lancerotte. Les aventuriers s'emparent des troupeaux, et les succès de la conquête sont encore accélérés par les renforts qu'ils reçoivent de Pile voisine , dont les habitans demandent à marcher sous leurs drapeaux (1). Cependant les naturels de Fortaventure ne se découragent pas, et la population entière accourt à la défense du pays.

(4 novembre 1404.) — Béthencourt fait reconstruire et ravitailler le château de Richeroque et remporte de nouveaux avantages. Le chevalier d'Andrac et Hanniballe-Bâtard surprennent les naturels réunis dans un grand village , en tuent dix (2), et rentrent avec un razia de mille chèvres. Cependant les gens de la faction de Gadifer, dont Hannibal et d’Andrac étaient devenus les chefs , ne cessent de montrer leur ressentiment contre ceux de Béthencourt. Le Courtois est envoyé à Val-Tarahal auprès du bâtard de Gadifer et de ceux de son parti, pour réclamer trente prisonniers que celui-ci voulait garder en son pouvoir. Cette mesure exaspère les mécontens, qui se voient obligés de céder à la force ; mais Béthencourt désapprouve cet acte de violence et s'engage à faire à tous la part du butin (3).

(1405.) — SOUMISSION DE FORTAVENTURE. — Les succès que Béthencourt avait obtenus dans toutes les rencontres avec les naturels de Fortaventure déterminent la soumission des deux princes qui se partageaient jusqu'alors le gouvernement de l'ile , et, le 18 janvier, le roi de Maxorata se présente à Richeroque avec une suite de quarante-deux indigènes pour recevoir le baptème. Trois jours après , vingt-deux insulaires viennent augmenter le nombre des néophytes. Le 28 janvier, le roi de Handia, accompagné de quarante-sept des siens, est baptisé à son tour à Val Tarahal, où Béthencourt avait été s'établir, et le reste de la population de Fortaventure imite l'exemple de ses princes.

TROISIÈME VOYAGE DE BÉTHENCOURT EN EUROPE. — Le 31 janvier, Béthencourt

(1) Op. cit, ch. zxxur, p. 139. (Voy. précédemment Mœurs et Coutumes, p. 100.)

(2) Op. cit., pag. 142. (Voy. précédemment, pag. 237.)

(3) « ... Je ne suis pas content (dit Béthencourt à Jean le Courtois) que vous leur faciez aucune des- » raison, et veux aussi qu’ils ayent leur part et portion des prisonniers comme les autres. On doit » toujours dissimuler et garder son honneur plus que son profit. » (Op. cit., pag. 149.)

remet le gouvernement de l'île à Jean Le Courtois, qu'il institue son lieutenant, et s’'embarque pour l’Europe , n’emmenant avec lui que fort peu de monde. Vingt-et-un jours après son départ de Fortaventure, Béthencourt arrive à Harfleur et se rend dans sa baronnie de Grainville , où il est reçu avec enthousiasme et fêté par tous les siens qui s'empressent en foule de venir le complimenter (1). Après un court séjour dans ses terres, il se dispose à retourner aux îles Canaries avec quatre-vingts volontaires dont vingt-trois emmènent leurs femmes. « Tantost après (dit la narration), » tout le pays sceut que Monsieur de Bethencourt vouloit retourner es dites isles de » Canare, et vouloit mener gens de tous mestiers et gens mariez et à marier, et tant » que vous eussiez veu tous les jours venir puis dix , puis douze , puis trente qui s’of- » froient à luy tenir compagnie sans demander nuls gaiges.. Premièrement , Jean de » Bouille , Jean du Plessis, Maciot de Béthencourt et aucuns de ses frères , qui tous » estoient gentilshommes, vindrent avec ledit seigneur, et le demeurant estoient tous » gens méchaniques et de labour. (2). »

RETOUR DE BÉTHENCOURT AUX ÎLES CANARIES. — Le 9 mars 1405, Béthencourt prend congé de sa femme, de ses parens et amis , après trois jours de fêtes , et s'embarque à Harfleur, avec tout son monde , sur deux grandes barges. Les vents favorables le conduisent bientôt sur les côtes de Lancerotte et de Fortaventure , où il aborde en triomphe, au bruit des trompettes, des tambours et des clairons (3). Son débarquement s’effectue sur la plage de Rubicon ; des transports de joie éclatent de toutes parts; les naturels de l'ile se prosternent devant lui (4) ; le brillant costume des chevaliers de sa suite , la multitude de gens de toute condition qui l'accompagnent , les instrumens de

NA

(1) « Les gentils hommes d’autour y vindrent, et ceux de la ville qui estoient hommes dudit Seigneur » de Bethencourt. On ne pourroit dire la chere qu’on luy faisoit tous les jours. Il ne cessoit de venir » de ses parens et autres gentils hommes du pays. Il y vint Messire Ystasse d’Erneville et son fils » Ystasse, le Baron de la Heuse et plusieurs autres grands seigneurs que je ne sçaurois dire : ils avoient » bien ouy parler de la conqueste des Isles de Canare, et de la grand” peine et travail que ledit seigneur » y avait eue ; car madame de Bethencourt, qu’il avait renvoyée du royaume d’Espagne, avoit apporté » les premières nouvelles de la conqueste. M. de Bethencourt ne trouva point sa femme à Grainville, » il l’envoya querir; et quand elle fut venue, il ne faut point demander la chere qu'ils firent ensemble : » oncques mais Monsieur ne fit si grande chere à madame...» (Op. cit., ch. zxxv, pag. 159.)

(2) Op. cit., pag. 161.

(3) « ... Trompettes sonnoient et clairons, tanbourins, menestrés, herpes, rebequets, busines, et de » tous instrumens. On n’eut pas ouyÿ Dieu tonner de la mélodie qu'ils fesoient, et tant que ceux d’Er- » bannie et de Lancelot furent tous esbays, et specialement les Canariens.... Bannieres et estandars » estoient estendus, et estoient tous les compagnons en leur habillement quand Monsieur de Bethen- » court descendit à terre; ils estoient assez honnestement habillez. Ledit seigneur leur avait donné » à chacun ung hocqueton; et à six gentils hommes qui estoient avec lui, ils estoient argentez: nonob- » stant qu'il y en avoit beaucoup d’autres... Et quand le navire fut à demy lieue prez, les gens de l’isle » de Lancelot virent et aperceurent bien que c’estoit leur Roy et leur Seigneur : vous cussiez veu de » la nef les Canariens, femmes et enfans qui venoient au rivage au devant de lui, et disoient et crioient » en leur langage : Voici nostre Seigneur ! » (Op. cùt., ch. zxxxt, pag. 164, 165.)

(4) Voy. précédemment Mœurs et Coutumes, pag. 105.

musique qu'ils font entendre , tout ce spectacle étrange les éblouit. Jean Le Courtois, qui était alors à Fortaventure, se hâte de venir rendre obéissance à son seigneur. Il est suivi de plusieurs de ses compagnons , auquel se joignent Hannibal-le-Bätard et le chevalier de La Boëssière. L’heureux conquérant passe ensuite à Fortaventure , où les deux princes de l’île et tous les naturels s’empressent de lui rendre hommage. Il visite le fort Richeroque, qu'il retrouve en bon état, puis il se rend à Val-Tarabal et ordonne la construction d’une chapelle qu’il consacre à la Vierge, sous le nom de Notre-Dame de Bélhencourie (1).

(1405) — EXCURSION DE BÉTHENCOURT A LA CÔTE D'AFRIQUE ET DANS L’ARCHIPEL CANA- RIEN. — Une expédition est résolue pour la Grande-Canarie : l’embarquement s'opère sur trois galères qui mettent sous voile le 6 octobre (1405) ; mais une tempête les jette sur la côte d'Afrique, vers le cap de Bojador. Béthencourt met pied à terre avec son monde et entreprend une incursion dans l’intérieur. Huit jours après, il se rembarque, emmenant avec lui plusieurs Maures, hommes et femmes, qu'il a faits prisonniers, et laissant sur la plage un granG nombre de chameaux qu’il ne peut transporter (2).

L'expédition se dirige ensuite sur l'île de Canaria ; mais le mauvais temps sépare de nouveau les trois galères, dont l’une revient à Fortaventure , l’autre se réfugie sur les côtes de l’île de Palme , et la troisième , que montait Béthencourt , aborde seule à la Canarie , où elle est rejointe quelques jours après par celle qui avait été forcée de relâcher à Fortaventure. Le chevalier Guillaume d’Auberbosc se met en marche avec quarante-cinq hommes pour explorer le pays, contre la volonté du chef de l’entreprise. Un engagement a lieu près du village d’Arganyguy ; d’Auberbosc est forcé de battre en retraite devant un ennemi supérieur en nombre, qui le poursuit à outrance jusqu’à l’embarcadère. Vingt aventuriers perdent la vie dans cette affaire, et parmi eux Guillaume d’Auberbosc, le chef de cette tentative hasardée , Geoffroy d’Anzonuilie, Jean Le Courtois, lieutenant de Béthencourt, et Hannibal, le bâtard de Gadifer.

INVASION DE L'ÎLE DE FER. — Béthencourt se hâte de remettre sous voile et aborde à l'ile de Palme, où il trouve les gens de l’autre galère expéditionnaire aux prises avec les naturels. Ce nouveau combat, auquel il prend part lui-même, lui coûte encore cinq hommes. Enfin , après six semaines de séjour sur cette côte , il fait route pour l'ile de Fer, où il s'arrête pour inviter le roi de l'ile, par l'entremise de son interprète, de venir auprès de lui afin de traiter de la paix. Le prince, confiant en sa parole, arrive avec cent onze des siens ; mais Béthencourt, sans respect pour le droit des gens, s'empare de ces malheureux insulaires, les distribue comme du bétail entre ses com-

(t} « I fit apporter en la chappelle des vestemens, une image de Nostre Dame, et des paremens » d’Eglise, et un fort beau Messel, et deux petites cloches chacune d’un cent pesant : et ordonna qu’on » appelast la Chapelle Nostre Dame le Bethencourt, et fut Messire Jean le Verrier, curé du pays, et y ves- » cut le demeurant de sa vie bien aise, » (Op. cit., pag. 172.)

(2) « Ils prindrent plus de trois mille chameaux; mais ils ne les peurent recueillir au navire, et en » tuerent et jarerent et puis s’en retournerent à la grande Canare... » (Op. cit., pag. 173.)

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