e PARTIE.) (ETHNoOGRAPH
( 298 ) pagnons , et s’en adjuge à lui-même trente-et-un , y compris le roi, comme sa part du butin (1).
ADMINISTRATION DU CONQUÉRANT. — De retour à Fortaventure, après cette expédi tion, Béthencourt s’installe à Val-Tarahal, dont il fait le siége de son gouvernement. Il procède d’abord à la répartition des terres des îles conquises , rend diverses ordonnances , affranchit les nouveaux colons de toute redevance pendant neuf ans , établit le droit du quini sur les produits du sol, décrète la dime pour le service du cuite, institue son neveu Maciot de Béthencourt en qualité de son lieutenant et gouverneur des îles, établit des sergens justiciers dont les jugemens devaient passer par le contrôle de l'autorité militaire supérieure (le gouverneur) , crée un conseil de noblesse composé de gentilshommes , recommande l’observance des coutumes de Normandie dans les affaires civiles, ordonne ja fondation de deux églises et consacre un cinquième de ses revenus pour leur construction et pour celle d’autres édifices publics. Après ces mesures administratives , il parcourt le pays, accompagné d’une nombreuse suite , pour faire reconnaître l'autorité de son neveu, annonçant partout qu’il va bientôt retourner en Europe, et invilant ceux qui ont des réclamations à lui faire de venir à lui avant le 15 décembre (1405) en son château de Rubicon , où il se rend en effet pour y établir sa résidence jusqu’au jour de son départ. Guadarfa , l’ancien roi de Lancerotte , est le premier qui vient lui demander audience, et Béthencour:t lui fait la concession de terre qu'il réclame. Les deux princes de Fortaventure se présentent ensuite et obtiennent chacun la même faveur (voy. précédemment, pag. 260, note).
Départ DE BÉTHENCOURT. — Le 13 décembre , un grand festin a lieu au château de Rubicon : les trois princes des îles conquises y sont invités , avec les principaux chefs indigènes. À la fin du repas, Béthencourt monte sur une estrade élevée, adresse à l'assemblée ses derniers conseils et lui fait part de ses intentions (2). Puis deux jours
(1) « Et y en eut de vendus comme esclaves ; et ce fit Monsieur de Bethencourt pour deux causes : » pour appaiser les compagnons et aussi pour y bouter des mesnayes (à l’isle de Fer) que ledit sieur » avoit amenés de Normandie, desquels il y en eut six vingts mesnages de ladite compagnie et de ceux » qui cognoissoient mieux le labour. » (Op. cit., pag. 177.)
(2) « Et quand ledit seigneur eut disné, il s’assit en une chaire ung peu haut, à cette fin qu’on l’ouist
» plus aisé, car il y avoit plus de deux cens personnes, et ledit seigneur commença à parler. « Mes amis » et mes frères chrestiens, il a pleu à Dieu, notre créateur, qu'il a estendu sa grace sur nous et sur » cestuy païs. Je vous ay assemblez pour vous tenir tous ensemble en amour et à celle fin que vous » sçachiez de par ma bouche ce que je veux ordonner; et ce que j'ordonneray, je veux qu’ainsi soit fait. » Et premièrement j'ordonne Maciot de Bethencourt, mon parent, mon lieutenant et gouverneur de » toutes les isles, et de toutes mes affaires, soit en guerre, justice, en édifices, réparations, nouvelles » ordonnances, selon qu’il verra qui se pourra ou devra faire, et en quelque manière qu'il le voudra » faire, ou faire faire, ou deviser sans y rien reserver, en tousjours gardant l’honneur premier et profit » de moi, et du pays; et à vous tous, je vous prie et charge que vous luy obeyssiez comme à ma per- » sonne, et que vous n’ayez point d’enuie les ung sur les autres. J’ai ordonné que le cinquiesme denier » soit à moy, et à mon profit, c’est-à-dire la cinquiesme chievre, le cinquiesme aïgnel, le cinquiesme » boissel de bled, le cinquiesme de toutes choses... En outre je vous prie et charge que tous vous soyez
( 299 } après, le 15 décembre 1405 , il s’embarque avec son chapelain Jean Le Verrier, son écuyer Jean de Bouille, et six autres de sa maison (1).
Sept jours d’une heureuse navigation lui suffisent pour arriver à Séville, Il se rend eusuite à Valladolid où se trouvait la cour, obtient une audience du roi Henri HT, lui raconte les succès de la conquête et en reçoit plusieurs faveurs. Albert de Las Casas est nommé, à sa demande, évêque des îles Canaries.
(1406) — VoyaGE DE BÉTHENCOURT A ROME ET SON RETOUR DANS SA BARONNIE DE GRAINVILLE. — Le conquérant s’achemine vers Rome, et obtient du pape Innocent VII la bulle d'installation pour l’évêque espagnol. Il reprend ensuite la route de France en passant par Florence, où il reçoit un accueil très-distingué (2), s'arrête huit jours à Paris, et arrive enfin à son château de Grainville (op. cit., p. 197. Viera, L. 1v, p. 25).
Sa morr. — L'histoire ne nous donne aucune notice sur Béthencourt depuis son retour en Normandie jusqu'à sa mort, qui eut lieu dans son manoir seigneurial de Grainville-la Teinturière, en 1425, à l’âge de soixante-six ans (3).
Quant à l’éloge de ce premier conquérant des îles Canaries, nous ne saurions rien ajouter à celui si
» bons chrestiens, et serviez bien Dieu. Aymez-le, et le craignez, allez à l'Église. Or çà (dit-il en ter- » minant), s’il y a quelque ung qui me veuille dire ou adviser de quelque chose, je lui prie que à ceste » heure il le dise, et qu'il ne laisse point soit petit ou grand, et je l’orray très volontiers. » ( Op. cit., ch. cxxxvin, pag. 187 et suiv. )
(1) « Après que Monsieur de Bethencourt eut prins congé de tous ses gens et de tout le pays et se mit » en mer. vous eussiez veu tout le peuple crier et braire, et plus encore les Canariens que ceux du » païs de Normandie. C’estoit pitié des pleurs et des gémissemens que les uns et les autres faisoient. » Leurs cœurs leur disoient qu’ils ne le voirroient jamais plus, et qu’il ne viendroit plus au païs; et il » fut vray, car jamais oncques puis n’y fut... Il y en eut aucuns qui se bouterent en la mer jusqu'aux » aisselles en tirant à la barque là où Monsieur estoit. Il leur faisoit tant de mal qu'il s’en alloit que » nul ne sçauroit penser, et disoient ainsi: « Nostre droiturier Seigneur, pourquoy nous laissez-vous ? » Nous ne vous reverrons jamais! Las! que fera le païs, quand il faut que ung tel Seigneur si sage » et si prudent, et qui a mis tant d’ames en voye de salvation eternelle, qu'il nous laisse ? aymissions » bien mieux qu’il fust autrement, si c’estoit son plaisir : mais puisqu'il luy playst, il faut qu’il nous » plaise. » Le dit Seigneur avoit le cœur si serré qu’il ne pouvoit parler et ne leur pouvoit dire adieu, » et il ne fut oncques en sa puissance qu’il sceust proferer de la bouche et de dire à nul quelconque » ce mot... Or, se part le Seigneur de Bethencourt, et est la voile levée : Dieu par sa grace le veuille » garder de mal et d’encombrié! » (Op. cit., ch. zxxxvrt, pag. 191.)
(2) « Monsieur de Bethencourt a tant chevauché qu’il est arrivé à Florence. Quand il vint là, aucuns » demandèrent quel seigneur c’estoit : il y eut aucuns de ses gens qui dirent que c’estoit le Roy de » Canare. Et quand le Maire le sçeut, on luy envoya ung bien honneste present de par ledit Maire » et Seigneurs de la ville... » (Op. cit, ch. xcm, pag. 203.) |
(3) « Le dit Sieur mourut saisi et Seigneur de Bethencourt, de Grainville la Tainturière, de Sainct » Sere soubs le Neuf-Chastel, de Lincourt, de Riuille, de Grand Quesnay et Hucquelleu, de deux fiefs » qui sont à Gourel en Caux, et Baron de Sainct Martin le Gaillart, en le comté d’Eu. Il est trepassé » et allé de ce monde dans l’autre; Dieu lui veuille pardonner ! Il est enterré à Grainville la Tainturière, » dans l'Église de ladite ville, tout devant le grand autel de la dite église, et trepassa l’an mil quatre cens vingt cinq. » (Op. cit., ch. xer, pag. 208.)
vrai et si habilement tracé que l’on peut lire dans Viera. Le jugement que l’illustre auteur des Voriees a porté sur Béthencourt honore son caractère. Nous en reproduisons en notes quelques fragmens (1).
(1406) — ADMINISTRATION DE Macior pe BÉTHENCOURT. — Le neveu du conquérant, suivant d’abord les conseils que son oncle lui a donnés en partant, prend à cœur la prospérité du pays et fait aimer son gouvernement. Il préside à la construction des églises de Saint-Marcial-de-Rubicon et de Sainte-Marie-de-Béthencourie , et se fait armer chevalier pour donner plus de lustre au caractère dont il est revêtu.
L’évèque Albert de Las Casas , étant arrivé à Lancerotte , s'établit à Saint-Marcial, qui devient le siége de l'évêché des Canaries. Toutefois la tranquillité des îles conquises est troublée un Instant par le soulèvement de l'ile de Fer. Les colons que Béthencourt avait laissés dans cette ile se portent à des excès coupables, qui indisposent contre eux les anciens naturels. Le gouverneur, Lazare-le-Biscayen, est sacrifié à leur vengeance , et ce meurtre devient le signal de la révolte. Mais Maciot s'empresse d'apaiser la population irritée , en envoyant un autre gouverneur chargé d’une mission pacifique. Cinq soldats européens , qui s'étaient rendus coupables de graves outrages envers les naturels, sont punis de mort , et cet acte de justice, en calmant les esprits , fait tout rentrer dans l’ordre (Galindo, mss., L. x, c. x1x. Viera, Noticias, 1. v, $ 1v).
Maciot jette ensuite les premiers fondemens de la capitale de Lancerotte, à laquelle il donne le nom de Teguize, de celui de la fille de Guadarfa , l’ancien roi de l'ile, avec laquelle il contracte mariage (2).
(1410) — L'évêché de Saint-Marcial-de-Rubicon reste vacant par la mort d'Albert de Las Casas (3). Maciot de Béthencourt, privé des conseils de ce sage prélat, et ne recevant aucune nouvelle ni aucun secours de son oncle , se trouve réduit à ses propres ressources. Il exige despotiquement le droit du quint, et envoie des gens armés sur les côtes de Ténériffe et de Canaria pour enlever les naturels de ces îles et les faire vendre en Espagne comme esclaves.
(1) « Las islas Canarias pueden bendecir al que le di un Conquistador, adornado de tan ilustres qualidades. Quando solo volvian a ser conocidas de la Europa en un siglo tadavia bârbéro, y que » iban perdiendo el brillante epiteto de A/ortunadas, quiso la providencia sacar del fondo de la Nor- » mandia un hombre que debia hacerse su primer dueño. Por qualquiera parte que se mire parece grande Juan de Bethencourt. Su prudencia, su valor, su afabilidad, su destreza en manejar los espiritus y ganarse los corazones mas salvages, su ilustre calidad, ÿ aun su misma patria parece que
» conspirô 4 hacerle glorioso..….
» À una fisionomia varonil, 4 unos pensamientos elevados, 4 un corazon impetuoso, firme y resuelto, » 4 un genio dulce y tolerante, se le agreso el gusto de las hazañas caballerescas..... El verdado caracter » de nuestro héroe era el de su siglo, esto es, el valor y la piedad.
» De todos modos debe su memoria ser eterna en nuestras islas, y su nombre tan repetido en alounas » familias que se honran en casi todas las Ganarias con el apellido de Bethencourt, tiene derecho à sonar » agradablemente en los oidos de sus habitadores. » (Viera. Molicias, tom. 1, lib. 1v, 6 xx1x, pag. 373.
(2) Viera, Noticias, t. 1, p. 387.
(Id Er id, p:29588:
(1414) — L'évêque F. Mendo de Biezma arrive à Lancerotte pour prendre possession du siége apostolique de Saint-Marcial; et ses remontrances n'ayant pu arrêter Îles exactions et la tyrannie de Maciot, il adresse ses plaintes à la reine régente, dona Catherine, sous la minorité de don Juan II de Castille. La reine donne des instructions secrètes à don Henri de Gusman, comte de Niebla, qui fait équiper aussitôt, dans le port de San-Lucar de Barameda, trois caravelles de guerre , dont il donne le commandement à Pedro Barba de Campos , seigneur de Castro Forte, avec ordre de se rendre aux îles Canaries et de sévir contre Maciot de Béthencourt (1).
(1416-1430) — Macior DE BÉTHÉNOOURT FAIT CESSION DES ÎLES CANARIES. — Pedro Barba, en abordant à Lancerotte , entre en négociation avec Maciot, et celui-ci , contraint par la force, lui fait cession des îles Canaries (conquises el à conquérir) , puis s'embarque pour la Madère , où il vend à l’infant don Henri de Portugal, ces mêmes îles qu'il venait de céder à un autre (2).
Viera , qui fait mention de cet événement, s’exprime en ces termes : « Mais était-il au pouvoir de » Maciot de faire cette cession ? Jean de Béthencourt vivait encore à cette époque , et les pouvoirs qu’il » avait laissés à son neveu ne l’autorisaient qu’à administrer ses états comme régent. Renauld de Bé- » thencourt, frère du conquérant, était désigné pour son successeur. Au reste, l'acte de vente passé par » Maciot ne fut pas le dernier; et de là dimanèrent les contestations qu’on vit s’élever sur le droit de » possession des îles Canaries. Il faut convenir que cette partie de notre histoire n’est pas celle qui nous » fait le plus d'honneur (Noticias, t. 1, p. 396). »
(1430-1445) — MUTATION DU DROIT DE POSSESSION DES ÎLES CANARIES. — Durant les vingt dernières années de la vie de Maciot de Béthencourt et même longtemps après sa mort dans l'ile de Madère, à une époque que l'histoire n’mdique pas d’une manière précise (3), la seigneurie des îles Canaries, revendiquée à la fois par plusieurs familles puissantes, passe tour à tour au pouvoir de divers acquéreurs. Maciot avait cédé successivement les droits qu'il n'avait pas à Pedro Barba, à l’infant de Portugal et au comte de Niebla : Pedro Barba transfère ensuite l’acte de cession dontilest
(1) Viera, Noticias, t. 1, p. 389-394.
(2) Id., id, id., p. 397-401.
D’après Abreu Galindo, Pedro Barba, en arrivant à Lancerotte, aurait contraint Maciot à partir pour l'Espagne afin de rendre compte de son administration , et celui-ci, en débarquant à San-Lucar, aurait fait cession des îles Canaries au comte de Niebla. Cet acte , autorisé par don Juan If, est rapporté à la date du 15 novembre 1418. Le neveu de Béthencourt retourne ensuite aux Canaries, qu’il administre au nom du comte de Nieblai. Il exécute quelques excursions dans les îles indépendantes ; mais après neuf années de tentatives infructueuses il abandonne les iles et va s’établir à la Madère , où il cède de nouveau le domaine conquis par son oncle à l’infant de Portugal. (Voy. Ab. Galindo, mss., lib, r, cap. xxl.)
(3) Ii paraît toutefois que la mort de Maciot n'eut lien qu'après l’an 1451, puisqu’à cette époque le
roi don Juan Il, voulant prévenir les tentatives des Portugais sur les îles Canaries, ordonnait d’expulser de ces parages tous les étrangers suspects qui pourraient s’y présenter et notamment Maciot de Béthencourt, le cas échéant. ( Noticias, t. 2, p. 19.)
( 302 }) nanti à Fernand Perez , rico-homme de Séville , qui le passe de nouveau au comte de Niebla, et celui ci revend les Canaries à Guillen de Las Casas (1). Plus tard Henri IV de Castille fait donation de la conquête des Canaries à un seigneur portugais, le comte d'Artouguia, qui transfère ensuite ses pouvoirs au comte de Villareal, son parent, et ce dernier à l'infant don Fernando, frère d’Alphonse V de Portugal.
Ces mutations d’un droit qui n’appartenait qu’au premier conquérant , et dont il avait disposé par testament en faveur de son frère, suscitèrent ces contestations dont les détails se trouvent exposés
dans les anciennes chroniques (2).
Quoi qu’il en soit, à la mort de Guillen de Las Casas , vers lan 1440 , la seigneurie des îles Canaries passe à son beau-fils Fernand Peraza (3), seigneur de Valdeflores, qui vient prendre possession de son domaine , en amenant avec lui son fils Guillen, jeune chevalier d’une rare valeur.
OCCUPATION DE LA GOMÈÉRE ET TENTATIVES D'INVASION DANS LES AUTRES ILES.
(1445-1450) — GOUVERNEMENT DE FERNAND PERAZA. — Les Portugais, auxiliés par le prince Henri , tentent de s'établir dans les iles dont leur prince revendique la possession. Ils occupent quelque temps celle de Lancerotte. Fernand Peraza résiste à leurs attaques et se voit forcé de transférer alternativement le siége de son gouvernement
(1) Le comte de Niebla céda les îles Canaries à Guillen de Las Casas pour 3,000 pistoles mauresques (doblas moriscas). Maciot de Béthencourt ayant protesté contre cette vente, en 1432, Guillen entra en arrangement et lui laissa la jouissance viagère de l’île de Lancerotte, qui devait rentrer à sa mort dans le domaine seigneurial de Las Casas (:Voticias , t. 2, p. 8). Guiïllen de Las Casas ou Casaus était alcade major de Séville et descendant des vicomtes de Limoges ; il avait épousé dona Înez de Bracamonte, nièce de Jean de Béthencourt. Les historiens espagnols. et Viera lui-même, le reconnaissent comme le sixième roi feudataire des îles Canaries. 11 ne résida que fort peu de temps dans ses domaines , et laissa , en retournant en Espagne , Le gouvernement de Lancerotte et de Fortaventure à Antonio Luzardo de Franchy, gentilhomme génois, et celui de l’île de Fer à Jofre Tenorio , de Séville. Don Juan IT, par une lettre patente expédiée de la ville d’Ocaña, le 23 juin 1433 , assura en faveur de Guillen de Las Casas, la vente que le comte de Niebla lui avait faite , et cet acte n’était que la confirmation du droit que ce prince avait déjà accordé, le 29 août 1420, à Alphonse de Las Casas, père de Guillen, pour la conquête de Canaria, Ténériffe et Palma, Par ces premières lettres patentes, le roi de Castille faisait donation audit Alphonse de Las Casas et à ses successeurs des îles Canaries, avec la seigneurie civile et criminelle et la haute et basse juridiction, à la condition de donner cours dans ses domaines à la monnaie d’Espagne , et d’auxilier le roi de Castille avec quatre galères de guerre, qui seraient toujours prêtes à mettre sous voile au premier avis, mais dont les frais seraient pour compte de la couronne dès qu’elles entreraient en service, (Pelliz, Memor., p. 6. Viera, Moticias , t. 1,
p. #11.) (2) Voy. Chronu. de don Juan IT p.243. Gomar, Hist, de las Ind., cap. ccxxin. Viera, Noticias , t. 1,
(3) Ce Peraza était fils du seigneur d’Almonaster, qui envahit l'ile de Lancerotte en 1393 (voir
précédemm., p. 44); il avait épousé dona Inès, fille de Guillen de Las Casas.
( 303 ) à Fortaventure, à l’île de Fer et à la Gomère, dontil était parvenu à se rendre maître (1).
Nous devons relever ici une ereur de Viera qui a été partagée par plusieurs autres historiens. L’ile de la Gomère ne fut pas conquise par Jean de Béthencourt, et son neveu Maciot ne réussit pas davantage dans ses entreprises de conquête. Les Ghomerytes étaient gens difficiles à dompter, et ce ne fut guère qu'après l’an 1488, comme nous le verrons plus tard, qu’on parvint à les soumettre. Nous ne trouvons rien dans la relation des chapelains qui confirme les faits avancés par l’auteur des Notices, dans le livre v, 6 xvu, p. 353. L'expédition des Portugais, dont nous avons parlé précédemment, p. 52, nous prouve au contraire qu’en 1443, la Gomère était encore au pouvoir des princes indigènes. Azurara dit explicitement que Maciot de Béthencourt commença la conquête de la Gomère et qu’il ne la put achever : « Mas ha hi outra ilha, que se chame de Gomeira , aqual se trabalhou de conquistar Mice » Maciote , con alguns Castellaños que tomou em sua companhya, e nom poderom acabar sua con- » quista.. » (Azurara , Chronica do descob. e conq. de Guiné, cap. xxix°, p. 375 )
Fernand Peraza ne dut s’établir à la Gomère qu'après 1445. A cette époque la majeure partie de la population de l’île était encore insoumise, mais Peraza pouvait la contenir, et résister même aux insurrections suscitées par les chefs Ghomerytes, avec les forces dont il s’était entouré et qui composaient la garnison de la fameuse tour de la Gomère. La construction de cette forteresse, située près de Saint- Sébastien, lui avait coûté 10,000 pistoles. (Voticias, t. 2, p. 10).
Les Portugais s'étant désistés de leur entreprise sur les Canaries , F. Peraza tourne toutes ses vues vers l'agrandissement de son domaine. Il équipe trois bâtimens de guerre, montés de deux cents arbalétriers et de trois cents indigènes armés à la manière du pays. C’est avec ces forces, dont il donne le commandement à son fils Guillen , qu'il ordonne une première invasion dans l'ile de la Palme.
Ce fut sous le gouvernement de Fernand Peraza, et dans une de ses excursions sur les côtes de Ténériffe, que se vérifia l’enlèvement du jeune Guanche Anton, qui devint plus tard l’ermite de Saint- Blas. ( Voy. l’histoire de la Vierge de Candelaria , Miscel., t. 1, n° part., p. 113.)
Morr DE GUILLEN PERAZA , FILS DE FERNAND. — L'expédition ordonnée par Fernand Peraza met sous voile de l'ile de Gomère et aborde à la Palme, dans la principauté de Tihuya, où commandait Echedey, un des chefs des douze tribus de Pile. Ce prince rassemble ses guerriers, les fait marcher sous la conduite de son frère Chenauco et réunit ses forces à celles du vaillant Dutinmara , de la tribu de Tagaragre. Les principaux défilés sont occupés aussitôt par cette troupe, qui se maintient dans une position avantageuse jusqu’au moment de l'attaque. Guillen Peraza , emporté par son ardeur, donne ordre à ses gens d'aborder l'ennemi pour le déloger des rochers où il se tient retranché ; mais celui-ci les attend de pied ferme et fait pleuvoir sur eux une nuée de pierres. Guillen essaie vainement de résister à l’impétuosité des barbares, et tandis qu'il s’avance , l'épée à la main, une picrre , lancée avec force, l’atteint à la tête et l'étend mort sur la place. Ce n’est qu’à grand’ peine et en perdant beaucoup de monde
(1) À cette époque, Maciot de Béthencourt gouvernait encore à Lancerotte. Fernand Peraza, étant retourné dans cette île après le départ des Portugais, s’empara de Macist, de sa femme Teguize et de Jeanin de Béthencourt et les fit déporter à l’ile de Fer. Maciot parvint à s'échapper avec les siens, se retira à la Madère et ne reparut plus aux Canaries, (Moticias, t. 2, L. vu, Ç 1v-v.)
que Hernan Martel, son lieutenant, parvient à retirer son corps du milieu de la mêlée et à le transporter à bord du navire pour retourner à la Gomère (1).
(1452) — GOUVERNEMENT DE DON DIEGO DE HERRERA ET DE DONA INÈSs. — Fernand Peraza étant mort dans l’île de la Gomère, en 1452, dona Ines Peraza de Las Casas, sa fille, et don Diego Garcia de Herrera, son époux, héritent de la seigneurie des îles Canaries.
Diego de Herrera vint à Fortaventure en 1446 , et calma les troubles qu’avaient soulevés dans cette ile les différentes translations du droit de possession des Canaries. Il était fils de Pedro Herrera de Garcia, maréchal de Castille et seigneur de Ampudia , et de dona Maria de Ayala. (Viera, Noticias , t. 1, p. 428.)
(1461) — Herrera fait une tentative sur l'ile de Canaria et met pied à terre dans la presqu'île de la Isleta, où 1l profite d’une entrevue toute pacifique avec les guanartèmes de Telde et de Galdar pour faire dresser, par Fernando de Paragua , secrétaire de ses commandemens , un acte de prise de possession. L'année suivante, il envoie le gouverneur de Fortaventure ,Alonzo de Cabrera , à la tête de trois cents hommes, pour conquérir la Grande Canarie. L’évêque Diego Lopez de Illescas prend part à cette expédition, que les naturels de Canaria ne laissent pas même débarquer au port de Gando. (Noticias, t. 1, 1. vr, $ xnr.) |
(1464) — Don Diego essaie encore d'envahir la même île avec un corps de cinq cents hommes ; mais, forcé de renoncer de nouveau à son projet, il se dirige sur Ténériffe, où une entrevue avec les menceys de l’île donne lieu à un acte non moins ridicule que celui passé trois ans auparavant à la Grande-Canarie. Toutefois , quelque temps après cette vaine cérémonie de la prise de possession de Ténériffe (2), les Guanches du port d’Anaza (aujourd’hui Sainte-Croix) laissent construire une tour qu'il fait élever sur le littoral pour protéger les entreprises qu'il médite ; mais la garnison chargée de la défense de ce poste, s'étant portée à des excès coupables envers les naturels , est attaquée par le mencey Serdeto , à la tête de mille Guanches, et se voit forcée de se retirer devant un ennemi outragé qui détruit aussitôt l'ouvrage des envahisseurs. (Noficias, t. 1, l. vr, $ xvr.)
(4) Viera, Noticias, t. 1, p. #13 et Al4.
Le P. Abreu Galindo rapporte , dans sa Chronique ms. (lib. 1, cap. xxu) , le chant funèbre qu'entonnèrent les populations de la Gomère aux obsèques du jeune chevalier. Cette vieille poésie , d’un carac-
tère simple et pathétique , nous a paru digne d’être reproduite :
Llorad las Damas No eres Palma, Tus campos rompan Guillen Peraza !
Asi Dios os vala ! Eres Retama, Tristes volcanes ; Guillen Peraza ! Guillen Peraza Eres Cipres No vean placeres Do estä tu escudo? Qued6 en la Palma: Detristerama ; Sino pesares ; Do esta tu lanza ?
La flor marchita Eres deschida, Cubran tus flores Todo lo acaba
De la su cara. Desdicha mala. Los arenales. La mala andarza. —
(2) Voy. notre 1° part., 1+ vol., Miscel" p.
(1466-1468) — Dans une autre entreprise sur la Grande-Canarie Herrera passe un traité avec les guanartèmes pour bâtir une tour sur la côte de Gando , où il établit garnison. ( Nolicias , t. 1,1. vI, $ xx.)
L'infant don Henri de Portugal, qui, dès l'an 142%, avait tenté plusieurs fois de s'emparer des Canaries , en vertu du droit dont il se disait nanti par l'acte de cession de Maciot de Béthencourt(voy. précédemm.) envoie une nouvelle expédition sous les ordres de Diego de Silva (1). Celui-ci s'empare de Lancerotte, et oblige don Diego de se réfugier dans les montagnes de Famara. Le gouverneur Alonzo de Cabrera est fait prisonnier ; les Portugais mettent tout au pillage et tombent après sur Fortaventure , où ils augmentent leur butin. Silva se dirige ensuite sur la Grande-Canarie, met le siége à la tour de Gando , et parvient à s’en emparer après une résistance opiniâtre. Une fois établi dans ce poste, il pousse ses excursions dans les îles voisines. Enfin, les contestations qui s'étaient élevées entre les cours de Castille et de Lisbonne ayant pris une tournure plus pacifique , on en vient à un arrangement. Don Diego de Herrera et dona Inès de Peraza , sa femme, sont maintenus dans leurs possessions et prérogatives seigneuriales des îles Canaries, et le mariage de Diego Silva avec dona Maria , la fille de Herrera , vient mettre fin à de longs débats. (Noticias, t. 1, L. 4, $ 18.)
(1470) — Pedro Chemida , auquel Herrera avait confié la défense de la tour de Gando, envahit le pays voisin, enlève des bestiaux, attaque les naturels par surprise , et fait plusieurs prisonniers qu'il envoie en esclavage à Lancerotte. Les Canariens exaspérés tombent à leur tour sur une troupe de maraudeurs et les tuent, une autre bande de trente Espagnols périt dans une embuscade ; leurs corps sont dépouillés de leurs armures, et les Canariens, après s’en être revêtus, marchent sur la tour guidés par le guayre Maninidra, et conduisant un nombreux troupeau afin de mieux tromper leurs ennemis. Ils ont même soin de faire marcher au milieu du bétail un certain nombre des leurs, vêtus de leur tamark et imitant des captifs. Le commandant de la tour, trompé par ce stratagème , leur ouvre les portes & les Canariens pénètrent dans la redoute et y mettent le feu. Cinquante hommes et six chevaux périssent dans cet incendie, et Pedro Chemida, ainsi que plusieurs autres, forcés de demander quartier, restent au pouvoir des vainqueurs.
(1476) — Pedro Chemida, qui était prisonnier des Canariens depuis l'incendie de la tour de Gando, parvient à gagner la confiance des guanartèmes de l'ile et les engage à faire la paix avec Herrera. Les princes barbares cèdent à ses insinuations, et une assemblée générale des deux états de Galdar et de Felde décide d'envoyer une députation à don Diego. Ce grand sabor, présidé par les guanartèmes, assistés de leurs conseillers , nomme dix députés, pris dans chaque district où tribu (2). Pedro Che-
(1) Viera, Noticias, t. 1, p. 459,ett. 2,p. 20.
(2) Acorayde pour Telde, Egehenaca pour Aguimez, Vildacane pour Texeda, Aridani pour Aquexata, Isaco pour Lagaete, Achutindac pour Galdar, Adcuna pour Tamarazeyte, Arlenteyfac pour Artebirso , Achuteyga pour Artiacar, et Guriruquian pour Arucas, Moticias , t. 1, p. 474.
t. — (17° PARTIE.) (ETHNOGRAPHIE. ) — 39
mida est chargé d'aller présenter l'ambassade et part pour Lancerotte, où les bases du traité sont acceptées. Par cet acte, passé le 11 janvier 1476, on convient de rendre de part et d'autre les prisonniers et les otages : les Canariens consentent à céder à Herrera et à ses successeurs le droit de recueillir l’orseille dans leur ile. ( Noticias , t.1,1. 6, $ 24.)
L'alliance de Diego de Silva avec la maison seigneuriale des Canaries ayant augmenté les forces de Herrera d’un corps de huit cents Portugais, celui-ci , comptant sur la bravoure de ces auxiliaires , viole tout à coup les engagemens contractés et envahit de nouveau l'ile de Canaria par le port de Gando. Il marche avec son gendre sur le district d’Arguimez, à la tête de cinq cents hommes; mais, attaqué vigoureusement par les troupes du guanartème de Telde, il est bientôt forcé de battre en retraite avec perte de vingt-cinq des siens et une trentaine de blessés. Toutefois, Herrera ne désespère pas du succès de son entreprise ; et, pensant qu'il aurait plus d'avantage en faisant attaquer l'ennemi sur un autre point, il détache Silva avec deux cents hommes pour opérer un débarquement dans les états de Galdar. Mais cette seconde tentative ne lui réussit pas mieux que la première; Silva, cerné dans l’endroit où il s’est retranché , se voit forcé de capituler, et la générosité du guanartème Tenesor Semidan parvient à le sauver, lui et les siens , du mauvais pas où il avait eu l'imprudence de s'engager (voy. précéd., p. 149). Le chef portugais , de retour auprès de Herrera , lui conseille de se retirer ; mais don Diego, irrité de sa double défaite , veut tenter une autre fois la fortune, et s’avance sur le territoire de Telde. Bentaguayre , à la tête d’un corps de troupe, ne tarde pas à lattaquer ; bientôt l'action devient générale. Tenesor Semidan et le guayre Maninidra sont au moment d’être faits prisonniers , lorsque Silva, se souvenant de sa capitulation et de la dette qu'il avait contractée avec le magnanime prince de Galdar, parvient à protéger sa retraite. Herrera, de son côté, se rembarque pour Lancerotte, et Diego de Silva, fidèle à la foi jurée , se retire à Lisbonne avec sa femme, en emmenant avec lui tous les Portugais qu'il avait sous ses ordres. (Nolicias, t. 1, 1. 6, $ 19.)
(1477) — La population de Lancerotte, dégoütée de la guerre infructueuse dans laquelle lentraîne l'ambition de Herrera, et déplorant les sacrifices d'hommes et d'argent qu'elle lui coûte, se soulève contre un pouvoir seigneurial dont le despotisme lui est à charge. Des plaintes sont adressées à la cour, on fait valoir de nouveau les droits de Jean de Béthencourt sur les îles Canaries ; droits qui , par la mort de ce conquérant , doivent retourner à la couronne de Castille, puisqu’aucun héritier légitime ne s’est présenté pour les réclamer. La révolte éclate dans les domaines de don Diego ; le peuple veut se faire justice de ses propres mains , et le sang coule dans les rues de Teguize. Des commissaires royaux sont envoyés aux Canaries, et, après une longue enquête ordonnée par leurs majestés catholiques Ferdinand et Isabelle, on parvient à calmer les populations soulevées en leur faisant des concessions. Mais la cour d’Espagne , tout en maintenant don Diego de Herrera et dona Inès dans leurs droits seigneuriaux sur les îles de Lancerotie, Fortaventure, Fer et Gomère, agrège au domaine de la couronne les îles de Canaria, Ténériffe et Palma , dont elle projette
la conquête. En vertu de cette détermination , Herrera , renonçant à ses prétentions sur la partie de l'archipel encore indépendante , reçoit en dédommagement cinq millions de maravédis (environ 65,000 fr.) et le titre de comte de la Gomère. ( Noficias , tx, 1. 6, 8 24, 26, et t. n, 1. 7, 8 10, 13.)
Ce fut à partir de cette époque que l’ambitieux et infatigable don Diego, se trouvant trop à l’étroit dans les îles Canaries , commença ses excursions sur la côte d'Afrique. Une série d’entreprises couronnées de succès lui fournirent ces esclaves maures dont il peupla ses domaines, et qui remplacèrent les guanches qu’il ne pouvait plus tirer de Ténériffe et des îles voisines. (Voy. notre 2: vol. 1"e part., p. 253.)