CONQUÈTE DE LA GRANDE CANARIE
(1478) — DÉBARQUEMENT DE L’EXPÉDITION. — D’après les ordres des rois catholiques, six cents soldats d'infanterie et trente chevaux sont recrutés à Séville , à Cadix et dans les environs. Jean Rejon (1), élu capitaine-général de la conquête, prend le commandement de cette expédition , à laquelle s'associent Alonzo de Sotomayor en qualité de porte-étendard , plusieurs nobles volontaires, et d’autres aventuriers. Le 28 mai l’on met sous voile du port de Sainte-Marie, et le 24 juin, au matin , le débarquement s’effectue sur la plage solitaire de la Isleta. « Une cabane , formée de branches de palmier, dit l’auteur des Notices, est aussitôt improvisée pour célébrer la messe, que toute l’armée conquérante entend avec dévotion en demandant, les armes à la main, l’assistance divine pour exterminer ce pauvre peuple dont elle venait envahir le territoire... » Après la cérémonie Jean Rejon se dispose à marcher avec sa troupe sur le district de Gando, pour occuper la forteresse construite par Herrera ; mais une vieille femme canarienne , que les historiens de la conquête font intervenir comme un personnage miraculeux , conseille au général espagnol de camper à l’embouchure du ravin de Giniguada, dans un endroit ombragé de palmiers et de figuiers, où l’armée pouvait se procurer de l’eau en abondance. C’est là, en effet, que Jean Rejon établit son quartier-général , et le Real de las Palmas devient plus tard la cité des Palmiers (2).
COMBAT DE GINIGUADA. — Le 28 juin, tandis que les troupes travaillent à l'enceinte de pierres et de troncs d'arbres au milieu de laquelle s'élèvent déjà une tour et un vaste magasin d’approvisionnement, les Canariens, au nombre de deux mille hommes dont quinze cents portent bouclier, lance et épée , viennent attaquer le camp espagnol. Doramas, guanartème de Telde, avait réuni ses forces avec celles du prince de Galdar, Tenesor-Semidan. L'ennemi se présentait en deux corps: l’un commandé par Doramas ; l’autre par Adargoma , chef galdarien d’une rare valeur. Jean Rejon , voulant
(1) Jean Rejon était issu d’une famille illustre du royaume de Léon et avait été exercé dès sa jeunesse au métier des armes, (Viera, /Voticias , t. 11, p. 32.) (2) La ciudad de las Palmas , aujourd’hui capitale de la Grande-Canarie.
( 308 ) gagner du temps afin de prendre ses dispositions, envoie un parlementaire vers Doramas pour l'engager à la paix et lui demander son amitié ct sa soumission aux rois catholiques; mais le prince barbare ajourne sa réponse jusqu'au lendemain (1).
Au lever de l'aurore , les Canariens se disposent à forcer le camp espagnol; et Doramas harangue les siens en ces termes : « Cette poignée d'étrangers que vous » voyez renfermée dans cette enceinte appartient à la race cruelle qui, depuis un » siècle, porte le trouble et la désolation dans nos foyers. Ce sont ces mêmes hommes » que nous avons vaincus dans tant de rencontres ; ce sont eux que nous châtiâmes » après l’incendie de la tour de Gando ; ce sont ceux-là encore que nous tinmes cer-
.» nés dans le tagoror de Galdar, comme des poissons dans les mailles de nos filets. » Point de quartier avec eux! Mettons d’une fois nos femmes, nos enfans, notre hon- » neur et notre indépendance à l’abri de leurs insultes. Souvenez-vous qu’Alcorac » nous donna ce pays, et que le grand Artemi mourut en combattant contre le vail- » Jant Béthencourt (2)! » Les Canariens , excités par ces paroles, poussent des cris de fureur, et se précipitent sur les retranchemens. La victoire reste indécise pendant trois heures d’un combat acharné. Adargoma et les guayres Maninidra et Tazarte, à la tête de leurs Galdariens, attaquent la gauche , commandée par Solarzano, et y jettent le désordre; mais Jean Rejon, ‘qui guidait le centre, accourt au galop, blesse Adargoma d'un coup de lance et le fait prisonnier. La perte de ce chef redouble un instant la fureur des barbares; toutefois Doramas voyant tomber les plus braves, et reconnaissant l'avantage que donnent aux Espagnols leur position retranchée, les ravages de leur artillerie et l'épouvante produite par les chevaux qu'ils lancent sur sa troupe, se décide à battre en retraite.
Trois cents Canariens perdirent la vie dans ce combat. La perte des Espagnols fut de sept morts et vingt-six blessés. Alonzo Fernandez de Lugo , qui s’illustra plus tard par la conquête de Ténériffe et de la Palme, assistait au combat de Giniguada et commandait l'aile droite; le chanoine Bermudez, doyen de Saint-Marcial-de- Rubicon, avait la cavalerie sous ses ordres. Adargoma, après avoir été baptisé et guéri de ses blessures, fut déporté en Espagne et devint l’esclave de l'archevêque de Séville ( voy. précéd., p. 15#).iLes Espagnols, enhardis par cette première victoire, poussèrent des reconnaissances dans l’intérieur de l’île , et ramenèrent de nouveaux prisonniers qu’ils firent aussitôt embarquer pour l’Es pagne. (Noicias, 1. n,1.7,$14,16.)
QUERELLE ENTRE LE GÉNÉRAL REJON ET LE CHANOINE BERMUDEZ. — Cependant la conquête faisait peu de prog rès : les chefs canariens s'étaient retirés avec la majeure partie des populations de l'ile dans des vallées inaccessibles. Les Portugais, qui étaient alors en guerre avec les Espagnols, les inquiétaient dans leurs opérations et auxiliaient même leurs ennemis. La disette de vivres et le mécontentement avaient indis-
(1) Doramas respondi6 à Rejon como un general espartano : « Decid à vuestros capitan que mañana » le Ilevaré la respuesta. » (Galindo, ms., lib. 2, cap. 10.) (2) Viera, Nonicias (ex Galind.), t. T1, p. 37.
posé les esprits contre Jean Rejon , et l'indiscipline commençait à se manifester dans le Real de las Palmas. Bientôt l’insubordination devient plus audacieuse : Bermudez parvient à se faire un parti puissant contre le capitaine-général ; il blâme son système administratif et lui reproche son inaction. Rejon , dans le dessein d’apaiser les mécontens et de remédier à la disette de vivres, s'embarque pour Lancerotte et va demander des secours à don Diego Herrera; mais celui-ci ayant appris qu’il amène avec lui certains individus qu’il avait autrefois expulsés de l’île, se méfie de ses intentions et lui intime l'ordre de s'éloigner. Le général castillan, outragé du refus de don Diego , se retire après avoir fait décharger les deux canons de sa caravelle sur la troupe que le seigneur de Lancerotte envoie pour s'opposer à son débarquement. (Nolicias, t. 1, 1. 7, $ 23, 29.)
(1479) — A son retour à Canaria, Rejon apprend l’arrivée d’un gouverneur militaire, Pedro del Algaba, que la cour d’Espagne , à la sollicitation de Bermudez, avait chargé d'examiner la conduite du capitaine-général. L'astucieux chanoine, qui avait déjà entrainé ce gouverneur dans son parti, lui conseille d’abord de dissimuler ; puis quelques jours après, et à la fin d’un repas qui semblait devoir amener une réconciliation , Rejon est arrêté, chargé de fers et envoyé à Séville. Bermudez, une fois débarrassé de son ennemi, se jette étourdiment dans des entreprises hasardeuses. Une expédition qu'il dirige sur le territoire de Tenoya coûte la vie à plusieurs des siens el lui fait perdre cinq chevaux. (Noficias, t. 1x, 1. 7, 8 20, 22.)
Le général Rejon , arrivé à Séville, est réintégré dans son emploi, après avoir été reconnu innocent de tous les griefs intentés contre lui. Les commissaires de la conquête font armer à Cadix quatre bâtimens pourvus de vivres, de munitions de guerre et de quelques nouvelles recrues. Pedro Hernandez Cabron prend le commandement de cette escadrille , et Jean Rejon , accompagné du nouvel évêque de Rubicon, don Juan Frias, reprend la route de Canaria; mais à son arrivée devant le Real de las Palmas , les démarches conciliatrices de l’évêque ne peuvent parvenir à calmer la facuon contraire. Le gouverneur Algaba et le chanoïne Bermudez s'opposent au débarquement du général, qui se voit forcé de retourner à Cadix sur un des bâtimens de lescadrille. (Nohcias , t. 11, 1. 7, $ 23 et suiv.)
ATTAQUE DE TirAJANA. — Cependant le gouverneur, ne voulant pas laisser les trou-
“pes dans l'inaction et désirant mettre à profit les secours venus d'Espagne , entreprend une nouvelle expédition , à laquelle prend part l’évêque Frias comme simple volontaire. Un débarquement s'opère sur la côte d’Arguineguin , et les Espagnols parviennent dans la vallée de Tirajana sans rencontrer d’obstacle. Mais tandis qu’ils regagnent leurs navires, en emportant avec eux une quantité considérable d'orge, de figues sèches et de bétail que les Canariens leur avaient abandonnés, ils sont attaqués tout à coup dans les défilés de la côte et mis en complète déroute. * Cette fatale journée leur coûta vingt-deux morts, cent blesséset quatre-vingts prisonniers qui, grâce à la générosité du guanartème de Telde, furent renvoyés sans rançon. (Noticias, t. ur, 1.7, $ 28.)
(1480) — Rerour DE JEAN REJON 4 CaNariA. — Sur ces entrefaites, Jean Rejon, ayant
obtenu satisfaction en Espagne du mépris qu’on avait fait de sa personne, reçoit de la cour des pouvoirs illimités pour faire respecter son autorité et sévir au besoin contre les coupables. Un navire bien avitaillé est mis à sa disposition. Le 22 mai , le capitaine-général arrive sur la côte de Canaria, met pied à terre au milieu de la nuit, suivi de trente soldats dévoués qu’il a amenés d’Espagne; il marche sur le Real de las Palmas , se fait reconnaitre des sentinelles et introduire clandestinement dans l’enceinte du camp à la faveur des ténèbres. Là , après s'être tenu caché jusqu’au lendemain matin dans le quartier d’un chef de son parti, il se montre tout à coup au moment où le gouverneur Algaba se dispôse à sortir de la chapelle , où il vient d’entendre la mésse avec ses affidés. Rejon , toujours suivi de ses soldats en armes et de ceux de sa faction qui s'étaient joints à lui, pénètre dans l’église aux cris répétés de Vive le roi! Algaba, arrêté aussitôt, est conduit et renfermé dans la tour. Bermudez et quelques autres de son parti éprouvent le même sort. Les ordres dont le capitainegénéral est porteur sont proclamés sur la place d'armes au son des trompettes et des clairons , l’autorité absolue de Jean Rejon est reconnue ; Algaba , jugé par une cour martiale , est condamné à être décapité, et la sentence ne tarde guère à s’exécuter dans l’enceinte même du camp. Le chanoine Bermudez, envoyé en exil à Lancerotte, meurt de dépit peu de jours après son arrivée dans cette île. (Noicias, t. 11, 1. 7, $ 26 et suiv.)
JEAN REJON DESTITUÉ ET REMPLACÉ PAR PEDRO DE VERA.— La veuve et les enfans du malheureux Algaba en appellent à la justice d'Isabelle de Castille contre l'attentat judiciaire commis par Jean Rejon, et l'exécution du gouverneur est désapprouvée. Pedro de Vera , élevé à la cour du roi Henri, est nommé gouverneur de Canaria et capitaine-général de la conquête. Il part de Cadix avec trois bâtimens, cent-cimquante arbalétriers et vingt chevaux. Le 18 août , il arrive au camp de las Palmas, intime à Jean Rejon l’ordre de sa destitution, et le fait conduire en Espagne. Le bagage et les effets de campagne de l’ancien général sont confisqués et vendus à l’encan (1).
SUITE DE LA CONQUÈTE SOUS PEDRO DE VERA. — Le nouveau gouverneur ne tarda pas à donner des preuves de la politique astucieuse qui devait le diriger dans ses opéra-
(1) L’auteur des Notices ajoute que Pedro de Vera se fit adjuger, dans cette vente publique, les meilleures pièces des dépouilles de son prédécesseur, « y no tomo los peores para su uso. » (Op. cit., t. 11, pag. 66.)
L’inventaire des bagages et des biens de Jean Rejon se trouve'consigné dans un vieux manuscrit du temps. La liste en est fort curieuse, et nous la reproduisons ici : à __ « Quatre chevaux avec leur selle et le frein, quatre boucliers, quatre paires de cuirasses, quatre cot » tes de mailles , une douzaine de pavois et rondelles , trois douzaines de lances , une caisse de harnois, » savoir : casques, brides , éperons, sangles et étriers ; deux coffres de linge et d’habillement , deux vases . » d'argent, deux tasses, deux gobelets, une salière et une douzaine de cuillères d’argent, deux manteaux » de cour, deux housses avec armoiries, deux tables à écrire, une douzaine de chaises et autres ustensiles.» Le lit seul fut excepté de la vente et envoyé à bord avant le départ du général, Voy. Noticias , t. n, p. C6 et 67 (note). :
tions. À son arrivée au Real de las Palmas, plus de deux cents Canariens baptisés fréquentaient amicalement le camp espagnol. Vera, se méfiant de leur espionnage et voulant ménager les vivres, les engage à s’embarquer sur une de ses caravelles, sous le prétexte de les envoyer à Ténériffe pour conquérir cette île encore insoumise. Cependant l’ordre est donné secrètement de faire voile pour l'Espagne , où les deux cents malheureux insulaires doivent être vendus comme captifs (1). Mais ceux-ci ont soupçon de cet infâme projet et forcent le capitaine de la caravelle de prendre terre à Lancerotte, où Diego de Herrera les accueille avec humanité (2).
Cette perfidie de Pedro de Vera: indispose les Canariens contre lui ; un détachement espagnol, sorti du camp pour chercher des vivres , est attaqué presque aussitôt et se retire avec quarante blessés ; après avoir laissé sept morts sur la place.
Morr »E Doramas. — Pedro de Vera prend la résolution d’entrer en campagne , et fait occuper les montagnes d'Arucas. Doramas, le chef des Teldiens, vient se placer avec ses troupes sur les hauteurs voisines, et, confiant en sa valeur, il envoie au général espagnol un défi conçu en ces termes : «Si parmi ces étrangers efféminés il s’en » trouve un qui veuille se mesurer avec moi, on pourrait éviter une bataille. » Pedro de Vera, qui avait fait ses preuves en Espagne dans ces sortes de combats singuliers (3), veut accepter à l'instant, mais ses officiers s'y opposent, et Jean de Hozes , monté sur son cheval andalou, s’avance sur Doramas. Le prince canarien , déjà posté en avant de sa troupe, l'attend de pied ferme, et, dès qu'il le voit à portée, il lui lance son javelot avec une telle force qu'il lui traverse la rondelle et la cotte de maiiles et l’étend mort du coup. Pedro de Vera transporté de fureur s’élance alors contre le guanartème. Un second javelot perce le bouclier du général , qui pare le coup par un mouvement rapide et anime son cheval de l’éperon pour courir sur son ennemi. Un troisième dard est évité avec le même bonheur, et Doramas, que Pedro de Vera vient d'atteindre, est abattu d’un coup de lance. Le prince de Telde, blessé mortellement,
(1) Plusieurs historiens racontent que les Canariens se méfiant de la sincérité des intentions de Pedro de Vera, exigèrent qu’il jurât sur l’hostie qu’on ne les conduirait pas ailleurs qu’à Ténériffe ; mais que le général espagnol s’entendit avec son chapelain pour qu’il lui présentât, pendant la messe, une hostie non consacrée , sur laquelle il prononça le serment exigé, et qu’il devait violer presque aussitôt. ( Voy. Viana, ch. 2 ; Nuñ. dela Pena, lib. 1, cap. 12 ; Castill., ms., 1. 2, c. 11)
(2) Noticias, t. n1, 1. 7, 3°.
Castillo assure , dans ses Mémoires, qu’un certain nombre de ces malheureux Canariens furent emmenés en Portugal par Diego de Silva, qui, à cette époque, se trouvait encore à Lancerotte ; et qu’il les débarqua près de Sagre, pour le service de la propriété qu’il possédait dans ces environs. Le reste fut envoyé en garnison au château de Guader, sur la côte d'Afrique, où les uns moururent, et les autres restèrent prisonniers des Maures, (Castill., ms., lib. 2, c. 11.)
(3) Pedro de Vera s’était acquis une grande réputation dans plusieurs combats de ce genre. Un des plus mémorables fut celui qu’il soutint , en présence de la cour, contre un chevalier de Navarre, qui avait insulté le roi de Castille, Pedro de Vera , qui était alors officier du palais, voulut avoir la gloire de venger cet affront , et, après avoir renversé le Navarrais d’un coup de lance , il lui trancha la tête et l'apporta aux pieds dû monarque castillan. |
( 312) demande merci à son vainqueur ; mais ses compagnons veulent venger sa défaite : les deux camps en viennent aux mains; et les troupes canariennes, presque aussitôt en déroute, effectuent leur retraite en abandonnant un grand nombre de morts et de blessés sur le champ de bataille. (Galindo , ms., lib. 2, cap. t8. Viera , Nolicias, t. mr, p. 70-72.)
Après cette victoire ; Pedro de Vera retourne au Real de las Palmas et fait transporter le guanartème mourant; mais à peine s’est-on remis en marche que le blessé, épuisé par ses souffrances et la perte de son sang, expire en recevant le baptême (1).
CONSTRUCTION DU FORT D'AGAETE. SECOND COMBAT DE TIRAJANA. — La mort de Doramas eut de terribles conséquences pour la liberté canarienne, les Espagnols restèrent maîtres des districts de Telde, Satautejo , Arucas et Moya; et l'ennemi, fortifié sur les hauteurs de Galdar et de Tamaraseyte, n'osait plus s’aventurer hors des retraites qu'il s'était choisies. Dans ces circonstances, Pedro de Vera , reconnaissant l’importance d’un poste sur la côte occidentale de l’île , ordonne la construction du fort d’Agaèëte, y met une garnison de cinquante fantassins et de dix chevaux, et en confie le commandement à Alonzo de Lugo; puis, détachant un autre corps de troupes, il le fait marcher sur Tirajana, afin de déloger la population de ce district des rochers presque inaccessibles où eile se tient retranchée. Les Espagnols commencent l'attaque; mais, blessés la plupart par les pierres qu'on fait rouler sur eux, ils sont forcés de battre en retraite avec perte de vingt-cinq hommes. Le capitaine-général , instruit de ce désastre, se hâte d'y remédier. Il fait avancer des renforts , revient plusieurs fois à la charge, et parvient à s'emparer des positions ennemies.
Cependant , malgré ces succès, le courage et le patriotisme des Canariens ne se ralentit pas. Bentaguayre, un des plus vaillans guerriers de Telde, ne cesse d’inquiéter le Real de las Palmas ; ses stratagèmes secondent son audace : il surprend les sentinelles, pénètre de nuit dans le camp espagnol, égorge les chevaux de Pedro de Vera, et met tout en alarmes par ses attaques à l’improviste. (Galindo , ms., lib. 2, cap. 19 : Viera, Noficias, t. 11, p. 72-76.)
RETOUR ET MORT DE JEAN REJON. — Sur ces entrefaites , Jean Rejon, qui était parvenu à se faire absoudre de tous les griefs dont on l'avait accusé , se présente en vue du camp de Giniguada avec une division de quatre gros bâtimens de transport bien avitaillés et montés de trois cents fantassins et de vingt cavaliers. Nommé adelantado pour la conquête de Ténériffe et de la Palme, par la faveur de la reine Isabelle, le vieux général , tout fier de cette nouvelle distinction , veut se montrer à ses anciens amis ; mais Pedro de Vera lui fait défendre de mettre pied à terre et l’oblige à continuer sa
(1) « Lorsqu'on s’aperçut qu'il allait rendre l’âme , dit l’auteur des Motices , on fut chercher de Feau dans un casque de fer, et il reçut le baptême. L’armée entière assista à ses obsèques ; son corps fut rendu aux Canarieus, qui l’ensevelirent dans la montagne célèbre qui porte encore son nom. Ainsi mourut couvert de gloire ce héros, qui, par son courage et ses brillantes qualités , s'était élevé an premier rang. La patrie en pleurs le salua du nom de dernier des Canariens. » (Viera, t. 11, p. 72.)
route. L'expédition, contrariée par les vents, relâche à la Gomère, et Jean Rejon, voulant prendre quelques instans de repos, se fait débarquer sur la plage d’Armiga avec sa femme , ses deux fils et plusieurs personnes de sa suite. Hernand Peraza , fils de don Diego, qui gouvernait dans cette île, envoie aussitôt des gens armés pour arrêter le général et le conduire en sa présence. Rejon, voyant sa dignité compromise , se dispose à la résistance : une lutte s'engage avec les émissaires de don Hernand, et l’Adelantado est impitoyablement assassiné au milieu de sa famille.
Les capitaines des bâtimens expéditionnaires, en apprenant ce tragique événement, renoncent à l’entreprise de la conquête et retournent en Espagne. Dona Elvire de Sotomayor avait repris aussi la route de Séville, pour implorer la justice des rois catholiques contre l’assassin de son époux. Hernand Peraza est appelé à la cour pour rendre compte de sa conduite , mais soutenu par une puissante parenté , il est absous de l'accusation portée contre lui. La reine Isabelle lui accorde la main de dona Beatriz de Bobadilla, sa première dame d'honneur, et lui impose, pour toute peine, d'auxilier Pedro de Vera avec un corps de troupes , afin d'accélérer la conquête de Canaria. (Gaïindo, ms., |. 2, c. 20-21. Viera, Noficias, t. 11, 1. 7, p. 76-82.)
(1482) — ATTAQUE DE GALDAR. SOUMISSION DU GUANARTÈME. — Hernand Peraza , de retour aux Canaries, va renforcer le fort d’Agaète avec quatre-vingts Gomérytes, douze chevaux et soixante-et-dix Lancerottains que son père lui avait envoyés. Pedro de Vera, en apprenant son arrivée , lui donne l’ordre de marcher sur Galdar, tandis qu'il se dispose lui-même à attaquer les Canariens de ce district par Moya et Arucas. D'après cet avis , Hernand Peraza et Alonzo de Lugo sortent de nuit du fort d’Agaète avec leur troupe, surprennent l'ennemi sur le chemin d’Artenara et le mettent en déroute. Au point du jour, ils entrent à Galdar, pénètrent dans le palais (e/ palacio) de Tenesor Semidan et s'emparent de sa personne , de quatre de ses guayres et de onze de ses serviteurs. Une grande quantité de bétail et d’approvisionnemens reste en leur pouvoir. Après cette importante capture, les troupes d’Agaète se mettent en marche pour le Real de las Palmas et opèrent leur jonction avec celles de Vera. Tenesor et ses guayres sont livrés au général, qui se décide aussitôt à les envoyer en Espagne pour être présentés à leurs majestés catholiques, comme un trophée de sa victoire. Le malheureux guanartème arrive à la cour avec ses compagnons d’infortune. Sa réception a lieu en grande pompe, et, sur sa demande, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille le présentent aux fonts baptismaux dans la cathédrale de Tolède (4).
Tenesor Semidan , que les historiens de la conquête ont appelé après son baptême Don Fernando Guanarième , est ensuite renvoyé à la Grande-Canarie, pour engager ceux de ses sujets, qui résistaient encore aux Espagnols, à faire leur soumission avec
(1) Tenesor Semidan fut baptisé par le cardinal don Pedro Gonzalez de Mendoza , et don Fernand d'Aragon fut son parrain. Ce monarque le fit vêtir d’un habit de cour, et douna aux guayres qui l’avaient accompagné un costume analogue à leur rang. (Moticias , t. 11, p. 85.)