‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 10 sur 31 · EXCURSION · texte numérisé non relu

EXCURSION

Au premier rayon de l'aurore , Sur les coteaux fleuris que sa pourpre colore , J'irais me parfumer des vapeurs du matin , Et vers le haut du jour, dans la forêt profonde , Le doux bruit du zéphyr, le murmure de l'onde,

Viendront me charmer en chemin.

Léonard.

Par une belle matinée d'avril, jetais parti de la Laguna avec M. F. Macgregor pour explorer les vallées de la bande septentrionale. Mon compagnon, comme moi, marcheur intrépide, faisait ses dix lieues sans broncher. Il remplissait alors à Ténériffe les fonctions de consul d'Angleterre. Le gouverneur- général , instruit de notre projet de voyage , avait eu l'obligeance de nous recommander aux alcades et aux chefs de la milice des divers districts que nous devions visiter. Le marquis de Yillanueva et d'autres riches seigneurs m'avaient aussi chargé de plusieurs lettres qu'ils adressaient aux majordomes de leurs terres pour qu'on nous fît bon accueil. Mais toutes ces précautions étaient au moins superflues ; nous aurions pu nous en passer sans courir la moindre chance. Il faut le dire à la louange de ces braves islenos (1), chez eux l'hospitalité est un devoir; l'indiscrète exigence des Européens n'a pas encore refroidi leur zèle; c'est toujours la même bonhomie et le même désintéressement. Partout , sur notre route et dans nos stations, nous fûmes reçus avec la plus franche cordialité. Le paysan canarien tient à honneur de fêter l'étranger, il est heureux de l'admettre à sa table, se contente du plus léger

(1) On donne ordinairement ce nom , qui signifie insulaire , aux créoles des Canaries.

( 68 ) cadeau et souvent refuse toute espèce de salaire. Letranger est pour lui un être privilégié qu'il écoute comme un oracle et dont le séjour fera époque dans les annales de la ferme. L 'étranger doit tout savoir : s'il ramasse des plantes, il est médecin et ne peut plus s'en défendre; s'il dessine , il lève le plan du pays et se propose d'acquérir des terres ; s'il prend des notes , on parle bas quand il écrit , on se tient à distance , c'est à coup sûr un personnage important, l'agent secret de quelque potentat qui convoite les îles : il convient de s'en faire l'ami , afin de se ménager un protecteur pour l'avenir, car il reviendra sans doute, bien qu'il dise le contraire. Mais si l'étranger, en entrant dans la ferme, s'annonce de la part du patron , alors il dispose de tout , chacun est a ses ordres , on lui obéit comme au maître, et le majordome se met en quatre pour l'obliger.

On est aussi très -bien reçu chez les curés de village, la plupart gens d'éducation, gais, bons vivans , pleins de franchise et d'abandon, mais parfois trop questionneurs. Ils sont avides de nouvelles , aiment à causer politique, agissent avec vous sans façon, et vous mettent de suite à votre aise. Dans leur isolement, ils recherchent les distractions : le voyageur doit être certain de trouver chez eux bon accueil , car sa présence charmera les loisirs du pasteur. Aux Canaries, le curé de campagne est le souverain maître de l'endroit, sa parole est toute puissante, sa volonté presque absolue, son jugement infaillible. « Le curé Va dit! » c'est article de foi. Avocat de toutes les causes, arbitre dans tous les débats , on le consulte de préférence , et chacun s'en rapporte à sa décision. Le curé est ordinairement le compère de l'alcade , qui réclame toujours son avis dans les affaires graves et difficiles. Pasteur vigilant , il procède chaque année au recensement du troupeau , surveille l'enchère des dîmes, tient registre de tout, et n'ignore rien de ce qui se passe; c'est un homme précieux pour les renseignemens, et devenu indispensable. Les paroissiens ne sauraient vivre, sans leur curé ; il compatit à tous les malheurs et prend part à toutes les joies ;

( 69 ) on l'invite à la ronde, il assiste à la noce , préside aux fêtes champêtres et ne craint pas d'ouvrir le bal. Médecin du corps et de lame, le curé se dit curandero (1) , fait sa clinique comme il l'entend , et porte au lit des malades ses remèdes et ses consolations. Malgré ses nombreuses occupations, le curé a du temps de reste, et sait toujours le mettre à profit. Avec tant de bonnes qualités , passez-lui quelques petites fantaisies qui tiennent à ses habitudes, et n'allez pas froisser son amourpropre. Il faut écouter ses histoires, louer le vin de son cru , vanter son coq, flatter son chien, ne pas trop fatiguer sa mule, lui consacrer les soi rées, et surtout respecter sa servante. Après cela, il vous laissera libre , facilitera vos excursions ou vos chasses, vous fournira des guides, et mettra au besoin tout le village en réquisition. L'influence qu'il exerce rejaillit sur ceux qui l'approchent; sa protection porte respect, et l'hôte du presbytère est un personnage inviolable. J'ai souvent envié le sort de ces bons curés de campagne, dont la bienheureuse existence , le tolérantisme et la jovialité ne se rencontrent plus ailleurs. Ce type est perdu.

Lorsque nous nous mîmes en marche, M. Macgregor et moi, pour explorer le pays, nous noys faisions mille obstacles, car nous ne connaissions encore ni les paysans ni leurs curés. Une mule , que nous avions louée, transportait notre bagage et suivait nos pas sous la conduite du fidèle Marcos, garçon dévoué, infatigable, mais d'une prudence qui frisait la poltronnerie. J'aurai plus d'une fois occasion de revenir sur son compte; maintenant laissons-lui suivre sa route. D'après les renseignemens qu'on nous avait donnés en partant, les bêtes de charge ne pouvant franchir les gorges escarpées d'Afur et de Taborno, que nous voulions visiter dans notre excursion, Marcos avait ordre de se rendre à Tegina par le chemin le plus court , et de nous y attendre.

(1) Médecin empirique.

( TO ) A la sortie de la Laguna , nous nous dirigeâmes directement vers les montagnes qui bornent le fond de la plaine , et bientôt le soleil , en dissipant le brouillard , nous montra la forêt de los Mercedes toute brillante de verdure : c'était la nature dans son printemps, vierge et fraîche comme aux beaux jours de la création. Nous pénétrâmes sous ces ombrages sans suivre aucun sentier, marchant à l'aventure, écartant les plantes et les arbustes qui nous disputaient le terrain, et nous parvînmes sur les bords d'un ravin où les arbres, moins pressés, s'étaient développés sans obstacle. De superbes lauriers, au tronc gigantesque, s'élançaient du sein des fougères et déployaient dans les airs leurs immenses rameaux; plus loin, des mocans, des ilex, des viburnes, des ardisiers, étrangers à nos climats, croissaient pêle-mêle sur les rives du torrent. Notre admira Lion augmentait à chaque pas ; mais, arrêtés enfin par un escarpement que nous ne pûmes franchir, nous nous reposâmes quelques instans auprès d'une grotte d'où s'échappaient plusieurs sources d'eau pure et transparente comme le cristal. Les plus belles plantes étalaient leurs tiges fleuries sur les rochers des alentours; un dôme de feuillage se balançait au-dessus de nos têtes; à nos pieds, le ruisseau coulait sur un lit de mousse, et de toute part des échappées de lumière , en renforçant le jeu des ombres, venaient produire un mélange harmonieux de couleurs éclatantes et de teintes vaporeuses. Les serins, les merles et les fauvettes semblaient s'être donné rendez- vous dans cet endroit, et leurs chants nous rappelaient la patrie. Il faut avoir respiré le parfum de la forêt pour bien concevoir tout ce que lame éprouve de jouissances en se sentant pénétrer de cette atmosphère de vie. La tranquillité des lieux, leur imposant aspect, leurs beautés vierges, disposent la pensée à la méditation. L'homme, dans ce séjour de délices, s'associe en quelque sorte à l'existence expansive des végétaux ; son cœur se dilate, le mouvement artériel devient plus facile , la fibre reçoit une énergie nouvelle; un air pur et suave rafraîchit les sens et calme les passions; la douceur de la température, la sérénité du ciel, le murmure

( 71 ) des eaux, remplissent l'imagination d'idées de bonheur et de paix.

Après cette première halte , nous poursuivîmes notre route par un sentier qui conduit au sommet de la montagne, et nous atteignîmes bientôt le plateau supérieur. De cet observatoire élevé , nos regards planaient à vol d'oiseau sur la région des bois : des masses de feuillage s'étendaient au loin en suivant tous les mouvemens du sol, et, audessus de ce relief de verdure , des vapeurs flottantes , chassées par le vent de mer , rasaient la cime des arbres et s'évaporaient en débordant dans la plaine. Mais, au détour du plateau, la scène changea tout d'un coup pour prendre un autre caractère : nous étions sur le revers oriental de la chaîne et nous n'apercevions plus que des crêtes dévastées, des gorges anfractueuses qui déchiraient les flancs de l'île et se prolongeaient jusqu'à la côte ; puis au-delà , une surface réfléchissant l'azur des cieux et le soleil resplendissant de clarté au milieu de l'espace.

Nous parcourûmes pendant deux heures les sommets de ces monts sourcilleux en nous dirigeant vers le promontoire d'Anaga (1) par un chemin de corniche qui nous ramenait alternativement sur l'un ou l'autre versant. Quelquefois il nous fallait franchir les ressauts de la chaîne dans les endroits où l'arête de la montagne n'offrait qu'un étroit passage bordé de précipices; mais, de ces points culminans nos regards s'étendaient sur un immense horizon : nous découvrions d'un côté la baie de Sainte-Croix, les grands barrancos du Bufadero et de Saint- André, les mornes décharnés et les mille aspérités de cette partie de l'île ; de l'autre bande , nous dominions les vallées pittoresques du Nord, et nos yeux se reposaient de nouveau sur une nature riante.

Ce fut en admirant tour à tour cette suite de panoramas , si singuliers par leurs contrastes, que nous nous rapprochâmes de Taganana, village situé sur la côte septentrionale , à un quart de lieue de la

(1) Voy. l'Atlas , carte topograph. de Ténériffe, pi. n.

( 72 ) mer. Nous descendîmes par un chemin tortueux (1) tracé à travers les bois, car de ce côte' les flancs de la montagne sont couverts de végétation, comme à las Mercedes et dans tous les districts adjacens. En arrivant dans le vallon , nous aperçûmes le village que l'épaisseur du feuillage nous avait caché jusqu'alors. Un sol raholeux, accidenté par des plateaux couronnés de chaumières et de maisonnettes, des ravins qui séparaient ces divers groupes d'habitations, un terrain fertile et arrosé par des torrens; ici des bouquets d'arbres, des vergers, des cultures; ailleurs, des rochers et des plantes sauvages, tel était le paysage qui se déroulait devant nous et qu'aucune description ne saurait reproduire.

On nous indiqua la maison du vieux Menrique , l'alcade du lieu , auquel j'étais recommandé par un de mes amis de la Laguna : il nous reçut avec empressement et me serra la main quand il sut que j'étais Français. C'est que le vieux Menrique avait fait la campagne d'Espagne pendant la guerre d'invasion. « J'ai servi dans le bataillon de Ca- » narias, me dit-il en tendant le jarret pour se poser en brave, nous «formions lavant-garde de la division Lacy, et Wellington nous » incorpora dans son armée '.j'étais caporal! J'ai vu bien des pays, je » vous assure , mais la France les vaut tous. J'y fus conduit après avoir » été fait prisonnier à la bataille d'Albuera : on nous cantonna à » Mâcon, sur les bords du Rhône. Valgame Bios! que tierra ! »

Et le vieux Menrique me fixait avec étonnement sans pouvoir comprendre qu'on pût quitter cette belle France, qui parlait encore à ses souvenirs, pour venir s'isoler sur des rochers. Ses voyages d'outremer lui donnaient une certaine importance aux yeux de ses compatriotes; il administrait la justice avec impartialité, et apportait dans l'exercice de sa charge cette exactitude de service qui l'avait fait distinguer sous les drapeaux. Le vieil alcade nous installa chez lui et nous fit

(1) Las vueltas de Taganana.

( 73 ) fête pendant les deux jours que nous employâmes à visiter les environs.

Le lendemain de notre arrivée à Taganana , Menrique voulut nous servir de guide : il nous conduisit d'abord sur l'esplanade des peupliers pour nous faire voir la paroisse dont il était aussi fier que son curé. Une espèce de prêtresse, qu'il appelait la sacristana, nous introduisit dans le temple, que nous trouvâmes orné avec goût : les arbres du pays avaient été mis à contribution pour en décorer l'intérieur; toutes les boiseries étaient en laurier marqueté de mocans. « C'est un Français prisonnier qui a fait ce travail, nous dit l'alcade : nos forêts lui ont fourni les matériaux. » En sortant de l'église, nous traversâmes plusieurs ravins et gravîmes une éminence pour jouir de la vue de la vallée. L'enceinte de Taganana, dominée de crêtes aiguës, de mornes menaçans, pourrait offrir assez de motifs pour remplir un album: la végétation qui tapisse les flancs de la montagne ajoute encore aux mille beautés de la perspective; du milieu du vallon s'élèvent deux pyramides de lave (1) , monumens gigantesques que les volcans ont empreints de leur puissance. Il faudrait une main habile pour traduire sur la toile ce magnifique coup-d'œil. Que font à Paris tant d'artistes qui s'épuisent en vains efforts devant des tableaux de commande ? Qu'ils traversent les mers , et en moins d'un mois il seront dédommagés de leur peine en face de cette nature grandiose , de ces massifs qui se surplombent, de ces rochers rongés par le temps qui se dessinent soos un ciel de feu et projettent au loin leurs grandes ombres. Qu'ils viennent contempler cette côte escarpée, découpée de criques, hérissée de rescifs , flanquée de falaises où le flot gronde et se brise en écho prolongé. A chaque pas , à chaque détour, ce sont de nouvelles scènes , des effets de lumière qui se croisent et se heurtent, des sites sauvages, des points de vue pittoresques qui varient de couleur et d'aspect.

(1) Los roques de Taganana.

i. — (2 e partie). 10

( 74 ) Notre excursion se prolongea jusqu'au soir; mais je veux faire preuve de générosité en supprimant des détails qui pourraient fatiguer le lecteur. Je passe donc les descriptions de roches et de plantes , le retour à la grange, l'excellent souper de l'alcade; je lui fais grâce même de la veillée pour arriver à cette phrase de mon Journal de voyage : — Le vieux Menrique comprit que nous avions besoin de repos et nous souhaita une bonne nuit.

« En route ! en route ! profitons de la fraîcheur du matin : la journée sera chaude. Allons , debout , il faut partir ! » C'était mon compagnon qui m'éveillait ainsi, et je m'habillais à la hâte. Le vieux Menrique était déjà sur pied , bourrant de provisions les besaces du guide qu'il nous avait procuré. Les préparatifs du départ terminés , nous prîmes congé de l'alcade, qui reçut nos adieux à regret. Brave homme!

Le guide, en sortant de la grange , nous fit remarquer deux rocs de bizarre structure (1) qui se dessinaient comme deux fantômes sur les crêtes de la vallée. Nous nous dirigeâmes vers ces monolithes et atteignîmes bientôt le col ciel Paso , qui conduit dans la gorge d'Afur. Le sol en est volcanique comme par toute l'île, mais ici, la tourmente souterraine, qui l'a bouleversé de fond en comble, témoigne encore plus de son énergie. Après l'intervalle des siècles , la féconde nature y sema les germes de ces plantes sauvages dont les botanistes ambitionnent la conquête ; l'action des forces organiques a ranimé les germes épars , les plantes ont pris racine dans les crevasses des laves , et la verdure a recouvert la nudité du sol. Ce fut sur les rochers d'Afur que je recueillis , avec l'élite de la flore canarienne , plusieurs espèces rares qui

(1) Los Hombres.

( 75 ) font l'orgueil de nos serres, et cette belle malvacée à fleurs rouge de feu que Joséphine cultivait à la Malmaison (1). Les pentes du coteau que nous descendions étaient garnies de jasmins et de lavandes (2) ; près de là, XArebol (3) élevait son thyrse superbe à la hauteur des arbustes; les digitales et les sauges (k) étalaient leurs corolles béantes aux premiers rayons du soleil; et les rameaux fleuris des genêts (5), qu'agitait une folle brise , embaumaient l'air de leur parfum.

Le petit vallon d'Afur appartient à une famille noble : le colonel don Thomas de Castro en est maintenant le propriétaire. Six chaumières, ombragées de figuiers, constituent le hameau : les fermiers qui l'habitent cultivent pour leur propre compte les meilleures terres des alentours et paient pour redevance un setier de blé , une poule et un bouquet de fleur. Ce tribut est journalier d'après les termes du contrat ; mais le seigneur colonel , possesseur de sept majorats , n est pas très-exigeant et se contente de ce qu'on lui donne. Don Thomas réside à la Laguna : il n'a jamais vu son domaine d'Afur et ne le connaît guère que de réputation.

Le val de Taborno , que nous traversâmes après avoir laissé celui d'Afur, nous parut plus pittoresque et beaucoup mieux cultivé. Trois autres vallées nous restaient à parcourir avant d'arriver à la pointe de l'Hidalgo, où nous devions nous arrêter; notre guide nous fit suivre la lisière des bois, à l'ombre des lauriers et des myricas (6), tantôt descendant dans les thalwegs , tantôt remontant les contre-forts qui séparent cette série de gorges collatérales. A l'occident de Taborno

(1) C'est le Lavaiera pkœnicea {Navœa pkœnicea. Nob.), que nous avons figuré dans une des planches de notre Atlas. ( Voy. part. bot. )

(2) Jasminum odoralissimum , Lavandala abrotanoides , Lavandula pinnata.

(3) Echiwn simplex. DC.

(4) Digilalis canariensis , Salvia canariensis , Salvia JEgyptiaca.

(5) Genisia canariensis.

(6) Myrica Faya.

( 76 ) s élève un rocher colossal , menaçant , qui apparaît au-dessus de la valle'e comme un mauvais génie et semble prêt à l'engloutir. C'est le risco de Chinamada , que le plus hardi orseilleur tenterait en vain d'escalader : ses flancs crevassés servent de retraite aux oiseaux de proie ; une forêt séculaire couronne sa plate-forme et défie la hache des bûcherons. Des escarpemens formidables défendent les approches de cet énorme cippe , qu'on prendrait de loin pour un monument

cyclopéen; son aspect frappe l'imagination et la saisit d'épouvante

Le risco de Chinamada est suspendu sur l'abîme, et le village est làbas, sur les bords du ravin, au pied de la montagne. Quel horrible fracas si ce fronton gigantesque se détachait tout-à-coup de son entablement pour se précipiter dans la vallée !

Enfin , nous franchîmes les gorges du Batan et découvrîmes dans le lointain la pointe de l'Hidalgo. Les mouvemens du terrain devenaient moins brusques, les collines s'abattaient insensiblement vers la mer, et leurs berges , moins abruptes , laissaient entre elles un plus large espace. À mesure que nous nous rapprochions de la côte, le ciel, la terre, l'air, tout changeait autour de nous pour prendre un autre aspect; les thyms odorans (1), les brillantes artemises (2) et les sidéritis cotonneux <3) venaient remplacer les arbres verts et les fraîches fougères. Nous traversâmes cette région aromatique qu'un soleil brûlant inondait de lumière, et descendîmes sur les coteaux du littoral. Alors la bizarre nature se montra sous d'autres formes : ici , les Plocama (4) , tristes et penchés comme nos saules pleureurs; les euphorbes candélabres (5), amas de tiges sans feuilles, sources de lait vénéneux; là,

(1) Thymus Teneriffœ.

(2) Artemisia argenlea.

(3) Sidéritis canariensis et candicans.

(4) Plocama pendula.

(5) Euphorbia canariensis.

( 77 ) des cactus hérissés d'épines (1), buissons monstres aux feuilles sans tiges , toutes bordées de fruits et de fleurs.

Les falaises d'Adaar, que nous longeâmes pour gagner le village de l'Hidalgo, ont plus de cinq cents pieds d'élévation, et s'étendent jusqu'au débouché du ravin du Batan. L'Océan, dans ses jours de fureur, vient se briser en efforts impuissans contre ces murs de basalte ; mais rien n'annonçait la tempête lorsque nous descendions par la rampe scabreuse du ravin. La houle roulait tranquille dans les cavités soumarines qui ont miné la côte, et seulement par intervalle un bruit sourd , semblable à des coups de sape , retentissait sous nos pieds.

En abordant sur la langue de terre qui forme la pointe de l'Hidalgo, notre guide nous dirigea sur une grande chaumière séparée du village, et qu'il nous désigna comme l'habitation de l'alcade et le meilleur gîte de l'endroit. Notre soudaine apparition mit tout en émoi dans cette ferme isolée : les chiens aboyaient après nous, les enfans fuyaient à notre approche , et lorsque nous nous présentâmes à la porte de la maison rustique, le maître parut s'effrayer de notre visite. Nous le trouvâmes au moment de se mettre à table avec trois compères qu'il avait invités : après dix heures de marche forcée , c'était arriver à propos. Mais le magistrat campagnard ne nous sembla d'abord guère disposé de nous faire asseoir à sa table. Notre accoutrement et nos armes de chasse lui

donnaient à penser il hésita avant de s'avancer vers nous; puis,

s'adressant à notre guide , il lui demanda ce que nous voulions. Quelques mots d'explication commencèrent à le rassurer, et notre firman , que mon compagnon lui présenta, vint terminer l'affaire. L'alcade prit le papier, le retourna dans tous les sens, le parcourut de bas en haut , et finit par nous avouer qu'il ne savait pas lire. Alors je m'emparai du sauf-conduit , et j'en fis lecture à haute voix :

(1) Cactus Opuntia.

Don Jsidoro Uriarte, brigadier des armées du roi et commandantgénéral des îles Canaries (le magistrat campagnard ôta son chapeau et les compères se levèrent ) , ordonne à tous les gouverneurs militaires , chej s de milice , alcades ou autres fonctionnaires publics , de prêter aide, secours, assistance et protection au seigneur D. Francis Macgregor, consul-général de Sa Majesté britannique, et à...;. Je n'eus pas besoin d'en lire davantage; le firman avait produit son effet. L'alcade n'était plus le même homme : il nous offrit des sièges, remercia le guide de nous avoir conduits chez lui, et le déchargea de ses besaces. L'empressement fut général, chacun nous souhaita la bien -venue, et l'alcadesse ellemême, qui jusqu'alors s'était tenue dans un coin, nous présenta deux grands verres de vin pour nous rafraîchir.

Cependant notre hôte n'avait pas encore repris tout son aplomb ; il était préoccupé, se tournait de temps en temps vers la table déjà servie, et semblait s'inquiéter de voir ses compères debout, immobiles et la bouche béante. Le brave homme redoutait de partager leur portion avec trois nouveaux convives , et voulait pourtant remplir envers nous les devoirs de l'hospitalité. Il nous importait de le tirer d'embarras, et nous le pouvions facilement , grâce aux provisions du bon Menrique. Je fis un signe au guide , qui , en garçon intelligent , courut aux alforjas (1) , et étala sur la table tout notre garde-manger. Il nous restait la moitié d'un jambon, une poule rôtie et un grand flacon de rum encore intact. A cette vue, l'alcade sourit à ses compères, et, paraissant se raviser sur la prévoyance du guide , il nous invita à souper.

On nous donna la place d'honneur : notre hôte, sa femme et les compères se rangèrent à nos côtés , le guide et les garçons de la ferme s'assirent parterre; et la brune Gertrude, grande et gaillarde fille aux cheveux noirs et crépus, resta debout pour nous servir. Gertrude avait

(1) Besaces.

( 79 ) le teint coloré et les formes rebondies, la voix éclatante et rieuse, le regard provocateur ; mais la robusticité de ses formes en eût imposé au plus audacieux. Le souper, qu'elle avait apporté, consistait en poisson salé mêlé de pommes de terre : cette espèce de court-bouillon est le mets national des islenos; ils le préfèrent aux meilleurs ragoûts et le mangent avec le mojo, sauce incendiaire, composée de vinaigre, de pimens rouges, d'ail et de coriandre; on y ajoute parfois de l'huile ; alors , c'est du luxe. Dès que les plats furent sur la table , le maître nous fit bonne part , et chacun se mit en devoir de bien remplir sa tâche. J'assaisonnais mon poisson à l'exemple de mes voisins ; mais je goûtais à peine l'infernale sauce que mon palais fut électrisé; j'avais le feu à la gorge , et les larmes m'en vinrent aux yeux. Mon compagnon, qui s'aperçut de ma souffrance, n'eut garde de m'imiter : nous nous vengeâmes sur les pommes de terre, qui remplaçaient le pain, dont nous étions privés. Il est rare que l'on pétrisse dans les hameaux : les paysans ne mangent que du gofio, mélange de farine de maïs et de froment torréfiés. On en avait servi en abondance dans une grande écuelle de bois; l'alcade en faisait des boulettes qu'il détrempait avec du court-bouillon; ses amis se contentaient d'en prendre des pincées dans le creux de la main et se les lançaient à la bouche sans en perdre une miette. Je voulus essayer, et ce fut encore à mes dépens , car je m'en mis jusqu'aux yeux. Décidément je jouais de malheur... Gertrude en riait aux éclats. Malgré les attentions de notre hôte, nous aurions fait maigre chère sans le renfort de nos provisions : on attaqua donc les restes du jambon et la volaille froide , qui furent bientôt expédiés. Nos voisins étaient des gaillards de bon appétit, et le groupe qui siégeait par terre ne refusait rien de ce qu'on lui passait. Le dessert vint ensuite : des figues fraîches saupoudrées de gofio, un igname (1) cuit à l'eau, et qu'on coupa en tranches dans un plat de mélasse, un

(1) Caladium esculentum.

( 80 ) fromage de lait de chèvres, quelques bananes et un gâteau de miel. L'alcade nous traitait en seigneurs ; ses figues enfarinées étaient délicieuses , mais l'igname nous parut d'un étrange goût : nous lui préférâmes les bananes. A chaque instant, le vin de Ténériffe circulait à la ronde pour rafraîchir les gosiers altérés; pourtant, les trois compères n'avaient pas perdu de vue la bouteille de rum qui devait couronner la fête : ils s'en donnèrent à satisfaction.

À mesure que le repas tirait vers sa fin, la confiance devenait plus intime, et chacun nous accablait de questions. Les plantes que j'avais déposées dans un coin, lors de notre arrivée, étaient le point de mire de la conversation, et l'hôtesse, qui m'appelait senor doctor, ne cessait de m'interroger. Il me fallut écouter sans rire toute l'histoire de ses maux d'estomac et lui prescrire une ordonnance avant de désemparer la table. Je demande pardon à la Faculté d'avoir empiété sur ses droits : si par hasard j'ai guéri mes malades, c'est bien innocemment.

Enfin les convives se séparèrent, et l'alcade nous signala notre chambre à coucher : elle était séparée de la salle du souper par une cloison de roseau; un rideau d'indienne en masquait la porte. Le lit matrimonial occupait toute l'alcove, et les époux nous le cédèrent jusqu'au lendemain. Pour eux, ils furent dormir à la grange, où leur famille les avait devancés. Quant au guide , il se jeta sur un grand coffre, et ses besaces vides lui servirent d'oreiller. Nous attendîmes que nos hôtes fussent partis pour examiner la couche : c'était un lit gigantesque, dont la charpente massive s'élevait en colonnes torses et supportait une tenture en coutil de Flandre ; l'immense paillasse qui le couvrait tenait plus de six pieds de large. L'alcadesse avait eu l'attention de la faire garnir de gros draps tissus dans la ferme et tout récemment sortis du métier : on eût dit du carton pâte, tant ils étaient durs et raides; heureusement qu'une couverture nous préserva de leur contact. Nous nous y étendîmes tout habillés, l'un en long, l'autre en travers, et je ne tardais pas à m'endormir.

ni.

Le lendemain, au point du jour, nous remerciâmes l'alcade et nous quittâmes sa ferme hospitalière. Le trajet que nous avions à faire netait pas long : on ne compte que deux lieues de la pointe de l'Hidalgo à Texina , où nous arrivâmes après trois heures de marche. Ce village est situé au pied de l'Atalaya , morne élevé dont nous avions côtoyé la base; le ruisseau qui descend des montagnes en arrose les environs. Lorsqu'on a gravi les coteaux de Bâjamar , le pays preud un aspect plus agreste : les jardinages de Texina , ses vergers , ses champs de maïs et de bâtâtes (1) s'étendent jusqu'au bord du rivage et témoignent de la fertilité du sol. Marcos nous attendait avec les bagages : nous le trouvâmes dans la meilleure maison de l'endroit. Le propriétaire de cette charmante habitation , qui résidait alors à la Laguna (2), nous en avait remis les clefs. A peine étions- nous installés, que le curé vint nous rendre visite : c'était un homme dune cinquantaine d'années, causeur agréable, plein d'esprit et de gaîté. Il nous apporta une corbeille de fruits , en mangea avec nous sans façon et nous entraîna ensuite au presbytère pour nous faire goûter son vin. Pendant les deux jours que nous passâmes à Texina, ce bon curé nous combla de prévenances et guida lui-même toutes nos excursions. Nous nous séparâmes comme d'anciennes connaissances, et la lettre dont il nous chargea pour son confrère de Tegeste nous valut un nouvel ami.

La vallée de Tegeste réunit dans sa double enceinte deux villages du même nom (3) ; la douceur de la température et sa position pittoresque en font un séjour des plus agréables. Nous parcourûmes ce district

(1) Convolndus Batatas.

(2) Don J. Mac h ado.

(3) Tegeste cl Nuevo et Tegeste el Fiejo.

i. — (2 e paetie.) 11

( 82 ) dans toute sa largeur et nous remontâmes un ravin bordé de bruyères pour franchir le défilé du Boqueron. Alors, le vaste plateau des Rodéos s'ouvrit devant nous , et les montagnes que nous venions d'explorer disparurent peu à peu derrière un rideau de brume. Marcos , qui connaissait les sentiers , nous dirigea sur Tacoronte à travers des champs de blés et de lapin.

Tacoronte , qui fut le jardin des Guanches , n'a rien perdu de son antique renom : figurez-vous un village éparpillé dans la campagne , au milieu de groupes d'arbres 1 , des vignobles échelonnés sur le penchant des collines , un labyrinthe de chemins creux ombragés de verdure , une terre rougeâtre dont les teintes chaudes relèvent l'éclat de la végétation ; puis, d'un côté le coup-d'œil de la mer, de l'autre celui des montagnes , et vous aurez une idée de Tacoronte vue des hauteurs de Guamaza. La population de ce canton s'élève à plus de trois mille habitans, qui se passent de leurs voisins, selon l'expression du révérend Père Espinosa (1). Aux îles Canaries, comme dans tous les domaines de la monarchie espagnole, partout où le sol est gras et fertile, les récoltes assurées et les produits abondans , on est sûr de trouver un couvent de moines. Celui de Tacoronte est situé au centre du village dans la plus heureuse position : les Dominicains y sont logés grandement.

De Tacoronte à l'Orotave la route n'est plus qu'une suite de rians tableaux. Nous laissâmes à notre droite le petit hameau du Sauzal et son église perchée sur les escarpemens de la côte; ensuite, nous remontâmes vers la Matanza et la Victoria par le ravin d'Acentejo. Ces lieux sont célèbres dans l'histoire de la conquête de Ténériffe. En U93, Alonzo de Lugo et ses Castillans tentèrent une reconnaissance sur les confins des états de Taoro, et s'engagèrent imprudemment dans le défilé d'Acentejo , où s'étaient embusqués les Guanches com-

(t) Tacoronte es un pueblo de labradores labregos que non han menesler a sus vecinos.

( 83 ) mandés par Benchomo et le plus vaillant de ses frères. La fortune , cette fois , fut pour les enfans de Tinerf , et le village de la Matanza {le carnage), situé près du champ de bataille, rappelle la sanglante défaite de leurs ennemis. Un an après ce désastre , Lugo prit sa revanche avec de nouveaux renforts, et le hameau de la "Victoria {la Victoire ) , que l'on traverse un peu plus loin , vient réveiller le souvenir de son triomphe.

Le chemin que nous suivions était bordé d'aloës en pleines fleurs (1) ; de toutes parts la vigne serpentait en guirlandes , et les rameaux des dattiers flottaient en brillantes touffes au-dessus des pampres verts. Dans la campagne , au fond des ravins , sur le penchant des coteaux , dans chaque repli du terrain , la masse des plantes , la variété des espèces, la beauté du feuillage , décelaient une nature plus active. C'était l'annonce de cette végétation puissante qui se manifesta sur une plus vaste échelle, lorsqu'après avoir dépassé le village de Sainte-Ursule, la magnifique vallée de l'Orotave se développa tout-à-coup sous nos yeux. Quel ravissant spectacle ! le soleil sur son déclin dorait la cime du Pic, et ce géant des montagnes s'élevait dans les airs comme une immense pyramide. Du boulevard qu'il nous fallait franchir pour descendre dans la vallée , nous pouvions d'avance en parcourir l'enceinte. Les bois de châtaigniers s'étendaient en verdoyante ceinture sur les collines des alentours ; au milieu d'un amphithéâtre de vignobles nous distinguions la Aille de l'Orotave avec ses vergers de citronniers. Nos regards planaient sur un panorama de huit lieues de circuit, bordé de précipices, sillonné de ravins, parsemé de forêts, de jardins, de villages , de chaumières et de champêtres manoirs. Admirable contraste, paysage étonnant d'où surgissaient de riches cultures, d'arides rochers , des buttes volcaniques et des massifs de verdure du plus bel effet! Là-bas, au-dessous du plateau de la Paz, nous aperce-

(1) Agave Americana.

( Si ) vions le port , ses récifs et sa mer bleue ; plus loin , l'île de Palma , que le soleil couchant enveloppait dans un horizon de vapeurs.

Il était nuit close quand nous arrivâmes à la Villa , mais la lune avait éclairé notre marche; l'air était calme et pur, le ciel sans nuages, et les plantes , ranimées par la fraîcheur du soir, exhalaient leurs plus suaves parfums.

SIXIÈME MISCELLANÉE.

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