SÉJOUR A L'OROTAVA
« S'il me fallait abandonner les lieux qui m'ont vu naître et » chercher une autre patrie.... C'est aux îles Fortunées, » c'est à l'Orotave que j'irais terminer ma carrière. »
Ledru.
11 est des voyageurs qui cheminent par monts et par vaux sans se donner le temps de reprendre haleine ; avec eux c'est toujours à recommencer : il faut , dès le matin , s'enfoncer dans les bois , traverser les rivières, franchir des ravins ou gravir des collines. Ces infatigables piétons ne se reposent que pour dormir : ils mangent , causent, observent, réfléchissent, e'crivent en marchant ; arpentent le pays et comptent les lieues. Pour moi , cette vie ambulante ne me convient guère ; j'aime à m'arrêter dans les endroits qui me plaisent , et j'y séjourne si le voisinage me convient. C'est ainsi que j'ai passé aux îles Fortunées dix années d'une heureuse existence. Certes , je n'ai pas l'intention de raconter mon histoire ; les circonstances qui ont influé sur mes destinées ne sauraient intéresser le lecteur , et la relation détaillée de toutes mes courses serait peut-être plus fastidieuse encore. Bien des fois je n'ai trouvé qu'à flâner , et ces excursions sans incidens , entreprises à tout hasard , sans trop m inquiéter de leurs résultats , peuvent se résumer la plupart en une seule phrase , comme les journaux des navigateurs qui sillonnent l'Océan Pacifique : Beau temps , belle mer , rien de nouveau.
Si le plan que j'ai adopté pour la rédaction de mes Miscellanées ne me laissait le choix des événemens et des situations , ma tâche serait souvent fort difficile : mais je puis prendre sur moi de sauter vingt feuillets de mon carnet de voyage pour arriver à la page qui me sourit. Parcourons de nouveau ce canevas de notes et de souvenirs... Séjour a
( 86 ) l'Orotava : la chance est bonne ! l'Orotave , c'est le beau Talion , ma résidence favorite , le Tempe' des Canaries , un des meilleurs jalons que j'aie planté sur ma route, une fraîche oasis au milieu de l'Océan. L'Orotave ne ressemble à rien de ce qu'on admire ailleurs : c'est la terre privilégiée , un type à part, un paysage que la nature n'a pas reproduit. Aspect , sol , climat , tout lui est propre ; et l'imagination du poète pouvait seule en rêver les beautés :
« Aure fresche mai sempre ed odorate » Vi spiran con ténor stabile e certo :
» Ne i fiati loi*, siccome altrove suole.
» Sopisce o desta , ivi girando, il sole.
» Ne , corne altrove suol , gbiacci ed ardori,
» Nubi e sereni a quelle piaggie alterna ;
» Ma il ciel di candidissiini splendori
» Sempre s'ammanta , e non s'infiamma o verna ;
» E mitre ai prati l'erba , all'erba i fiori
» Ai fior l'odor l'ombra aile piante eterna (1). »
La couleur du ciel , les effets de lumière , la transparence de l'air , le développement de la perspective , l'aspect de la végétation , le contraste des formes, toutes les apparences extérieures, en un mot, sont les élémens qui déterminent l'ensemble d'un paysage et l'impression qu'il produit. Un voyageur célèbre a fait une étude particulière de ces caractères locaux que les peintres ont coutume de désigner par nature
m Dans ce pays , des autres différent ,
Point de vapeurs qu'enfante la froidure ; Mais des zéphirs , jouant sur la verdure Qui s'embellit de leur souffle odorant.
Jamais l'hiver , à la figure terne , Jamais l'été , qui darde nos sillons , N'ont altéré de leur passage alterne , Le dôme bleu de ces riches vallons.
Resplendissant d'un manteau de lumière , L'air pur et doux entretient sous les pas L'ombre et les fleurs dans leur beauté première ; Il nourrit l'herbe et ne la sèche pas.
(Imitation du Tasse , par M. Gimet.)
( 87 ) suisse, ciel d 'Italie, et qu'on pourrait appeler plus généralement physionomie des régions. Je veux parler ici de M. de Humboldt , qui a payé avant moi un juste tribut d'admiration à l'Orotave. « En descendant dans cette vallée, dit-il , on entre dans un pays délicieux, dont les voyageurs de toutes les nations ont parlé avec enthousiasme. J'ai trouvé , sous la zone torride , des sites où la nature est plus majestueuse , plus riche dans le développement des formes organiques ; mais après avoir parcouru les rives de l'Orénoque, les Cordillères du Pérou et les belles vallées du Mexique, j'avoue n'avoir vu nulle part un tableau plus varié , plus attrayant , plus harmonieux par la distribution des masses de verdure et de rochers (1). »
Ces beaux lieux sont toujours dignes de leur réputation : depuis les bords de la mer jusqu'à la cime du Pic, les différentes assises de la montagne forment un amphithéâtre des plus variés. Là-bas , le port et ses plages tourmentées, de noirs amas de scories, des torrens de lave, de formidables falaises , et au milieu de ces rochers amoncelés le long du littoral , de blanches maisonnettes et des lambeaux de végétation. Au-dessus, ce sont de fertiles coteaux et d'agréables bosquets ; plus haut , des bois toujours verts, des nuages flottans qui drapent les collines 5 puis des crêtes sombres, menaçantes, arides, décharnées, qui tranchent sur l'azur des cieux. La ville de l'Orotave {la Villa) est assise sur la pente de la vallée 5 son aspect a quelque chose de champêtre qu'on ne retrouve pas dans nos cités d'Europe; c'est le véritable rus in urbe d'Horace, la campagne pénètre dans la rue, on peut en jouir en sortant. Toutes les maisons ont leur verger, leur jardin, leur cellier, et chacun vit de ce qu'il récolte sur un sol prodigue de biens. Là point de tumulte ni de cohue , mais un ruisseau d'eau vive et limpide qui coule devant la porte et dont le murmure invite au repos ; point de murs barbouillés d'affiches , point d'enseignes pour attirer les chalans ; les
(1) Voy. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau continent, tom. 1, pag. 236.
( 88 ) cafés (1) , les journaux, les théâtres y sont ignorés ; on n'y voit ni marchés , ni étalages , rien de ce qui distingue les autres pays ; seulement une boucherie où les régidors président à la distribution de la viande , et quelques boutiquiers qui débitent au peuple des épiceries et du poisson salé. Les gens riches s'approvisionnent au port , situé à demi-lieue plus bas : la ville en reçoit tout et lui donne ses vins en échange ; le port lui envoie ses revendeuses et sa marée; c'est au port qu'il faut descendre pour refaire sa garde-robe, acheter un chapeau, s'entendre avec le bottier ou le tailleur. A la ville , sur sept à huit mille âmes de population , on compte à peine cinquante artisans ; le reste se compose de propriétaires nobles ou roturiers (2) , de fermiers et de vignerons. Un seul homme , dans cette enceinte agricole , a eu l'idée de spéculer sur ses voisins : c'est le Beato , dont le magasin est achalandé par les paysans des alentours.
Cependant cette ville , presque sans commerce et sans industrie , ne manque pas de richesses : elle fut fondée au commencement du seizième siècle par les principaux officiers de l'armée de Lugo ; l'Adelantado leur répartit les meilleures terres, et peu à peu les familles les plus opulentes vinrent s'y établir. L'ancien manoir d'un des fondateurs existe encore : c'est une masure isolée sur une éminence près du couvent de Saint-François. Dans les premiers temps , chacun voulant dominer son voisin , les édifices de la paroisse de Saint- Jean , ou du quartier du Farrobo, se groupèrent les uns au-dessus des autres sur les pentes les plus escarpées : lorsqu'on se lassa de bâtir en gagnant la hauteur , on adopta le système inverse , et la nouvelle ville (la paroisse de la Conception) s'étendit en dessous sur un sol plus accessible. C'est
(1) On ne peut guère donner ce nom à la maison dite de la Manchega , fondée par des sociétaires qui s'y réunissent pour jouer, bien qu'on y débite aussi des sorbets dans la belle saison.
(2) Je comprends dans ce nombre, les avocats, les procureurs et les notaires qui abondent à l'Orotava ; il faut ajouter encore le clergé des deux paroisses, puis les moines et les nonnes dont la ville n'est pas dépourvue.
( 89 ) dans cette seconde partie, devenue aujourd'hui la première, qu'habite la noblesse avec les moines et les religieuses des diffe'rens ordres (1). Ce pêle-mêle de constructions superposées forme un ensemble vraiment pittoresque ; chaque maison est un belve'der d'où l'on jouit d'un coup-d'ceil enchanteur. L étranger qui arrive à la Villa se fait bientôt à ce séjour : une fois introduit dans la socie'te', il y trouve mille agrémens. Les possesseurs des majorais de l'Orotave vivent chez eux en grands seigneurs ; ils aiment les plaisirs et le luxe , donnent de charmantes soirées et ne se refusent rien. Fray Alonzo Espinosa les a caractérisés en ces termes : « Les habitans de la Villa sont bons cavaliers (et le terrain » l'exige ainsi), mais d'une humeur un peu hautaine, et comme de > petits patrimoines ont été divisés entre un grand nombre d'héritiers, » ceux-ci ne peuvent plus soutenir aujourd'hui la fierté qu'ils laissent » entrevoir (2). » Ce qui est encore vrai pour quelques-uns dont les prodigalités ont compromis la fortune, ne saurait s'appliquer aux autres. En général, les descendans des conquérans ont accru le domaine de leurs aïeux : quant à l'orgueil de race que le moine Espinosa reproche à l'aristocratie de l'Orotave , les progrès de la civilisation en ont changé les allures; la noblesse de l'époque, la caste au sang bleu, la sangre azul, comme l'appelle le peuple , commence à déroger; elle devient chaque jour plus traitable et n'a plus rien de l'arrogance des anciens seigneurs.
La juridiction de l'Orotave embrasse trois cantons (pagos), la Florida , el Rincon et la Perdoma. Vingt petits ermitages, fondés sur des
(1) La ville de l'Orotave possède cinq couvens , dont trois de moines et deux de religieuses, des ordres de Saint-Dominique, Saint-François et Saint- Augustin. Il y avait anciennement un collège de Jésuites, qui est maintenant inhabité. Cet édifice , construit en lave d'un beau grain , est remarquable par l'élégance de son architecture.
(2) « Es la génie de este pueblo (porque lo lleva el suelo) muy caballerosa , aunque algo altwa , y como las » haciendas de pocos padres se han dwidido en muchos hijos, no tienen la posibilidad que querrian para mostrar » hs animos que represenlan. » C'est ainsi que s'exprime le P. A. Espinosa , religieux dominicain , dans un ouvrage qu'il composa cent ans après la conquête de Ténériffe. (Voy. Hist. de la Apariciony milagros de la Imagen de N. S. de Candelaria.)
i. — (2 e partie.) 12
( 90 ) donations d'anciens majorats , sont disséminés sur ce territoire ; mais l'on ne dit la messe que le dimanche ou le jour de la fête du patron dans ces chapelles isolées : c'est ordinairement à la ville que se portent les fidèles pour prendre part aux solennités religieuses.
L'église de la Conception est très-moderne : sa réédification fut entreprise en 1766. L'architecture en est régulière et hien ordonnée; les familles nobiliaires ont contribué à son embellissement en prodiguant à l'intérieur un grand luxe de décors. Une superbe colonnade soutient la nef principale, et le maître-autel qui s'élève dans le fond peut passer pour un ouvrage de premier mérite : les différentes pièces dont il se compose sont exécutées en marbre de Carare et proviennent des ateliers de Cavona. Le transport seul a coûté une énorme somme. Huit jolies colonnes supportent une coupole elliptique où quatre petits anges, groupés sur l'entablement, tiennent en main divers attributs. De chaque côté de l'autel, deux archanges à genoux sur un nuage porté par des séraphins, attirent l'attention : l'un , dans l'attitude de recueillement, prie avec la plus grande ferveur ; l'autre relève la tête et contemple la croix dans une ravissante extase. Ces deux grandes figures sont du meilleur goût et d'un très-bel effet. La Vierge, exposée sur l'autel qui lui est consacré, a été aussi apportée d'Italie : les draperies de cette statue sont élégantes et légères, mais les vieilles dévotes prétendent qu'elles dessinent trop le nu. La chaire est un autre ouvrage de la même école et d'une excellente exécution; malheureusement, le dôme qui couronne le chœur , et les fenêtres latérales , projetent trop de clarté sur toutes ces belles sculptures. C'est le soir , au coucher du soleil , ou bien à la lueur des flambeaux , que cette église doit être vue • alors, le contraste des ombres et de la lumière est plus saillant, la blancheur des marbres relève l'éclat des dorures ; et de resplendissans reflets viennent rejaillir sur tous les groupes.
L'autre paroisse, construite dans l'ancien style , n'a de curieux qu'un Christ en bois et un tableau du Purgatoire , peinture obligée de toute
( 91 ) église espagnole où le Cuadro de animas a toujours sa chapelle réservée. Les divers personnages qui figurent dans celui de l'église de Saint- Jean appartiennent presque tous au haut clergé. Les anges retirent du milieu des flammes une femme et un enfant , la faiblesse et l'innocence obtiennent miséricorde , mais les envoyés de Dieu sont inexorables pour les dignités ecclésiastiques qui implorent leur secours ; moines et prélats , papes et cardinaux grillent pêle-mêle dans la fournaise ardente ; et parmi la bande sacrée apparaît une tête de roi , à laquelle le supplice expiatoire fait faire une horrible grimace.
Le couvent de Saint-François , qu'un incendie consuma en grande partie au commencement de ce siècle , a été reconstruit sur le même emplacement. C'est un des édifices les plus remarquables de l'Orotave à cause de sa situation. On parvient dans le cloître par un perron spacieux en forme de terrasse d'où l'on découvre toute la vallée. La cour intérieure est ornée d'une fontaine qui entretient la fraîcheur dans le parterre où les frères cultivent l'hortensia du Japon et la balsamine de l'Inde, au milieu de bordures de lavande et de myrte. Dans l'escalier qui conduit aux cellules , les amateurs s'arrêtent avec plaisir devant un saint François en oraison. Cette belle peinture de l'ancienne école espagnole rappelle un peu la manière de Zurbaran : les moines ignorent son origine et la laissent exposée à l'air où elle finira par se perdre. Je visitais souvent ce monastère pour jouir du coup-d'œil du perron : j étais sûr d'y rencontrer le père Rosado, excellent type de moine et le meilleur quêteur de la communauté. Ce gros révérend recevait partout bon accueil et retournait toujours les besaces pleines ; ses facéties l'avaient rendu célèbre ; il racontait en grasseyant , et chacun se plaisait à entendre ses drôles d'histoires. Frère Rosado avait été élevé dans la bure et ne conservait qu'un vague souvenir de sa première enfance : « En sortant du berceau, on me voua au cloître, disaitil lui-même; je n'ai jamais connu d'autre père que saint François. » Aussi n'avait-il foi qu'en son patron. Un soir, après son souper, le
( 92 ) vieux cénobite s'endormit pour toujours.... mort sans agonie , sommeil sans rêve ni cauchemar , et digne fin de cette existence parasite qui le fit végéter pendant trois quarts de siècle, comme ces plantes grasses dont les racines se nourrissent aux dépens des espèces qui leur servent d'appui.
Les Dominicains sont logés vers la basse ville. Parmi les mauvais tableaux qui décorent leur église , il en est un dont l'allégorie m'a paru fort étrange : saint Dominique, à genoux, reçoit dans la bouche le lait qui jaillit du sein de la Vierge.
Le couvent de Saint- Augustin est un vaste édifice , situé sur une éminence, dans la partie orientale de la ville. Lorsque j'habitais l'Orotave, cinq religieux composaient toute la communauté. Le Père prieur n'avait de moine que l'habit; c'était un homme d'une quarantaine d'années , de bonne tournure , à l'œil vif, à la figure enluminée. J'appris qu'il avait servi dans l'armée de Wellington pendant la guerre d'Espagne. En 18U, le capitaine de hussards quitta l'épée pour le froc et s'accommoda fort bien de la vie monacale. Les Augustins de la Villa possédaient d'excellens vignobles, et le Père***, d'origine irlandaise, s'était chargé d'en administrer les produits. Je le rencontrai souvent à cheval , toujours galopant , et aussi solide sur sa selle qu'un écuyer de Franconi.
Le couvent des religieuses de Sainte-Claire , sous l'obéissance et la protection des frères de Saint-François, a de très-grandes dépendances. Celui des sœurs de Saint-Dominique, fondé en 1632 par don Benitez de Lu go , fut un des mieux dotés et réunit autrefois jusqu'à soixante nonnes. Il a souffert aussi plusieurs incendies , et , comme le phénix qui renaît de ses cendres , cet édifice a toujours survécu à sa destruction. Dans la nuit du 31 août 1717, le couvent des Dominicaines devint la proie des flammes : les sœurs furent recueillies par un ecclésiastique qui leur céda sa maison ; mais se trouvant trop à l'étroit dans leur nouvelle demeure , elles résolurent de s'emparer du collège
( 93 ) des Jésuites qui les avoisinait. A cette époque, deux vieux frères de la compagnie, le recteur Davila et le coadjuteur Tabares, habitaient seuls le collège : un matin , après la prière , dit la chronique du temps , les sœurs sortirent processionnellement , la croix en tête , enseignes déployées, et marchèrent en ordre sur l'église des jésuites qu'elles envahirent sans coup férir. Le coadjuteur , assailli inopinément par quarante nonnes , fut fait prisonnier dans la sacristie ; mais le recteur se réfugia dans l'intérieur du collège où il resta renfermé jusqu'au soir, n'osant abandonner le poste dans la crainte que les nonnes ne pénétrassent plus ayant. Les soeurs , désespérant d'enlever la place de vive force, en firent le blocus pour la prendre par la famine : le vieux jésuite tint bon jusqu'à l'heure du dîner ; mais comme il s'aperçut vers les quatre heures du soir que les assaillantes étaient secourues du dehors par les jeunes seigneurs de la ville, qui leur faisaient passer des vivres , il se rendit à discrétion. Toutefois , une capitulation en bonne forme fut signée par les parties belligérantes avant la remise des clefs . le recteur Da vil a céda le collège aux nonnes victorieuses qui promirent de rendre la place aussitôt que leur couvent serait rebâti. Yiera , dans le quatrième volume de ses Noticias, entièrement consacré à l'histoire religieuse de son pays, raconte cette singulière aventure avec toutes ses particularités (1). Il paraît que dans cette affaire, les jésuites, qui
(1) « El P. Davila cerro la puertecilla , dexando al Portuguès (P. Tabares) reûir la penden-
cia. Antes de erapezar a hablar el Padre coadjutor, soltaron ellas la sin hueso , y unas con razones concertadas , otias con diclietillos prevenidos , mucbas con prontitudes no estudiadas , y todas hablando a un tiempo como suelen en sus gradas, decian : Padre Andrcs , esta es muchaj aida para tan pocos paxaros : (solo babia entonces dos jesuitas en el colegio) el habita no hace al monje, ni a la monja; todas somos iesuilas. Una entonaba en vez de Psabno : Site atino , note atino. Las mas judiciosas anadian : que en nombre de aquella comunidad desamparada y afligida, siu couvento, ni regimen régulai-, suplicase al P. Superior las disculpase aquella que parecia osadia , y era para necesidad , pues los PP. hallarian su acomodo con mas facilidad en otra parte , y no podian créer de su piadoso corazon , arrojase de la casa de Jésus a sus Esposas , que buscaban en ella asilo.
» Entre estas y esotras se entraron mucbas a la sacristia para bacerse paso a lo interior ; pero ballando cerradas todas las puertas , empezaron a clamar : Abra P. Rector. El bermano , para salir de entre ellas no lo aranasen , quiso ganar la puerta de la calle ; pero las monjas , mas advertidas , le asieron para
( U ) n'exercèrent jamais une grande influence aux îles Canaries , n'osèrent opposer trop de résistance aux sœurs de Saint-Dominique que les liens du sang unissaient au parti de la noblesse alors très-prépondérant.
Le couvent fut entièrement reconstruit en 1737 ; mais vingt-quatre ans après ( le 27 juillet 1761 ) , il fut incendie' de nouveau. Les nonnes , cette fois , trouvèrent un refuge chez le colonel don Juan de Franchi , un de leurs plus zélés protecteurs, et retournèrent en 1769 dans leur monastère réédifié.
Enfin, en 1815, le feu prit encore chez les pauvres sœurs : ce fut pendant la nuit. La population de la ville se porta en masse au secours du couvent ; l'on perdit beaucoup de temps pour enfoncer les portes ; les nonnes , réveillées en sursaut , se dispersèrent dans le cloître , quelques-unes furent retirées à demi nues du milieu des flammes; les autres, moins confiantes, s étant enfermées dans leurs cellules, refusèrent d'ouvrir à ceux qui voulaient les sauver. Il fut impossible de forcer les grilles ; et sept d'entre elles périrent victimes de leur obstination. Depuis ce dernier désastre, la plupart ont profité du décret des cortès (1820), et n'ont plus voulu rentrer au couvent, bien qu'il ait été rebâti. Tout le troupeau s'est dispersé ; l'abbesse et une sœur professe sont retournées seules au bercail.
Les monastères de l'Orotave occupent une telle étendue de terrain , que je ne pouvais guère me dispenser d'en parler ; ce sont, après les deux églises paroissiales, les édifices les plus apparens de la ville : j'ai dû, en
conservar con él una prenda con que obligar al Hector â pactar condiciones de paz : y entre el bullicio de tantas voces salia de quando en quando la del P. Davila desde â dentro : Paciencia hermano , y desprendase de esas senoras : salgase de ahi, y vengase por la porteria de las bestias.
» Durante estas altercaciones , habiendose divulgado el caso por toda la villa , acudieron varias quadrillas de caballeros , a quienes rogaban las nionjas intercediesen por ellas para con el Rector. Este no sabià qui partido tomar. Era tarde, y se pasaba la hora de corner, por lo que empezaron a entrar ollas y pucheros en la iglesia. Asi el P. Davila se vio en la necesidad de rendirles la Fortaleza , en que tuvo gran parte un sin numéro de villetes que desde la calle le echaban , aconsejandole que saliese luego en tono de amenazas. Entraron en fin , yà muy tarde à capitular varios articulos , y entregaron las llaves del colegio a la Madré Priora San-Bartolomé de Llarena » (Viera , Nolicias, tom îv, pag. 51 et suiv.)
( 95 ) fidèle historien, les peindre tels que je les ai vus. x\ujourd'hui , tout est changé de face , depuis la suppression des ordres religieux. Les vieux moines que j'ai connus ont rejoint le Père Rosado; le prieur des Augustins est retourné en Irlande et les autres se sont faits chapelains. Laissons maintenant tous ces cloîtres déserts dont on ne saura que faire, et envisageons la Villa sous un autre aspect.
Le quartier de la Conception où j'habitais réunit dans son enceinte les maisons les plus opulentes ; c'est la ville de plaisance : tous les jours on y fait fête et les plaisirs s'y succèdent sans interruption. J'y passai trois ans dans le dolcefar niente, goûtant le calme des champs et le bonheur de l'oubli , jouissant d'un climat rafraîchi tour à tour par la brise de la mer et l'air pur de la montagne. La température de la Villa est tout-à-fait hygiénique : c'est une atmosphère tiède , suave, bénigne, qui vous pénètre comme un bain chaud ; on s'y accoquine malgré soi ; la vie y coule heureuse et tranquille , sans soucis ni fracas. Pour moi , je m'établis sous ce beau ciel de préférence à tout autre. La maison que je choisis se trouvait dans une agréable exposition : c'était une résidence seigneuriale qu'un procès ruineux tenait en litige depuis plusieurs années. L'administrateur de la casa de Franchi m'avait permis de m'installer dans un des appartemens les moins dévastés du château. Je vais tâcher de décrire ce singulier édifice : l'écusson du marquisat (1) décorait la porte cochère qui donnait entrée dans la cour d'honneur, et le noble manoir s'élevait au fond de cette enceinte comme un caravansérail abandonné. Le génie symétrique de l'architecte perçait de toutes parts dans la distribution intérieure : au rez-de-chaussée et à l'étage supérieur deux vestibules et deux grandes salles correspondantes , de part et d'autre même nombre de salons , de chambres , de portes , de fenêtres et de lucarnes ; au total , vingt grandes pièces par-
(1) Ce manoir fait partie du domaine du marquis du Sauzal.
( 96 ) faitement identiques et rangées en enfilade. Du côté de la cour, un balcon de trois pieds de large , qui s'étendait sur toute la longueur de la façade. Cette étroite galerie , où l'on ne pouvait marcher qu'en procession, n'avait pas moins de quatre-vingts pas de l'une à l'autre extrémité : je me plaisais chaque matin à la parcourir dans toute son étendue pour jouir du coup-d'œil de la vallée , et des mille points de vue de cette admirable perspective. Un autre balcon théâtral , de vingt pieds de large, soutenu par des piliers de bois, s'appuyait sur la façade opposée et se prolongeait encore sur le même alignement : un régiment y eût manœuvré à son aise; mais tout exercice était devenu dangereux sur cet échafaudage ; la charpente menaçait ruine , et Ton risquait à chaque pas de disparaître dans les jardins. Le bois vermoulu était recouvert de plantes parasites, et parfois je m'engageais à tout risque dans une herborisation à dix mètres du sol. Un vaste grenier terminait le faîte de ce manoir, où, pendant les dernières années de ma résidence à Ténériffe , je vécus seul comme un hibou , car je compte pour rien la compagnie d'un grand flandrin qui me servait de valet de chambre. Désœuvré les trois quarts du jour , Juan el Hereno (1), lorsqu'il ne ronflait pas le ventre au soleil, employait son temps à racler sur une méchante guitare le Tango de son pays. J'occupais les appartemens de l'angle de l'ouest ; les autres étaient vides et abandonnés. Le vent , qui s'engouffrait dans cette longue suite de chambres contiguè's, produisait souvent d'étranges sons : c'était d'abord un bruit confus, indéfinissable, qui, peu à peu, devenait plus sonore, et se prolongeait en sifflemens. Dans les nuits de tempête , tous les sylphes de l'air semblaient s'être donné rendez-vous pour faire leur sabbat ; les charpentes craquaient comme la membrure d'un navire en détresse, toutes les portes battaient à la fois, et Juan el Hereno, à moitié mort
(l)Hereno, signifie habitant de l'île de Fer.
( 97 ) de peur, venait se réfugier dans ma chambre. Je finis pourtant par m'habituer à tout ce tapage. Du reste, les coups de vent et les orages n'étaient qu'accidentels ; ordinairement le calme régnait dans l'atmosphère, et les rats seuls troublaient le silence du manoir. Aux heures du repos, ces hôtes incommodes, établis au grenier, profitaient de l'obscurité pour franchir leur frontière et venir marauder dans notre quartier. Ils poussaient souvent la hardiesse jusqu'à me venir enlever la chandelle : alors , si la lune éclairait les galetas, j'appelais mon fidèle Hereno, et nous poursuivions l'ennemi jusque dans ses derniers retranchemens.
Malgré ces inconvéniens, la casa Franchi avait des attraits que je regrette encore , car la contemplation de la nature est pour moi un besoin du cœur. Entourée d'une campagne riante , sa situation en faisait un séjour de délice ; le spectacle de l'Océan, le coup-d'œil des montagnes, l'aspect général de la vallée, j'avais tout cela sous les yeux. Dans un circuit de plusieurs lieues, la terre étalait à l'envi sa plus riche parure; et, lorsque durant ces belles soirées, dont rien n'altérait le charme , j'admirais ce paysage enchanteur; autour de moi, tout semblait me sourire, le ciel, les coteaux, les forêts et la mer.
Les jardins du manoir , jadis entretenus avec luxe , et dont je n'ai rien dit encore , étaient livrés à eux-mêmes : depuis long-temps la nature en faisait tous les frais. Les haies de myrte, qu'on ne taillait plus, formaient des allées couvertes où venaient se réfugier tous les merles des environs ; les orangers et les citronniers poussaient à plein vent ; les rosiers croissaient en buissons au milieu des orties et des ronces. Au bord d'une pièce d'eau, trois antiques cyprès, et un palmier qu'on apercevait de tous les points du vallon , complétaient l'aspect romantique de ce site à demi sauvage. Cependant, malgré les ravages du temps, ces jardins avaient conservé leur plus étonnante merveille : un dragonier s'élevait en face de mon logement , arbre étrange de forme , gigantesque de port , que la tempête avait frappé sans pouvoir abattre.