I. (2" PARTIE
> les passions et précipitent les peuples dans l'anarchie. Voyez l'Europe » illustrée veiller sans cesse sur les e'coles , protéger leurs travaux et » applaudir à leurs progrès. Le rapide développement de l'intelligence « et de l'industrie a presque enfanté des prodiges dans les sciences «comme dans les arts; d'heureuses innovations, de grandes décou- » vertes et d'utiles perfectionnemens ont enrichi les états en doublant » la fortune publique. Dirigez donc l'enseignement vers un but d'uti- » lité générale , si vous voulez aussi l'illustration de la patrie , la pros-
> périté de vos terres, l'amélioration de leurs produits, l'extension de » votre commerce, et, avant tout , l'accomplissement des devoirs sacrés » que vous imposent la religion et les lois. » Et ces vérités n'eurent pas de peine à se faire comprendre dans la patrie des Cayrasco, des Abreu , des Yiera et des Yriarte. A cette époque, le gouvernement absolu reprenait son empire, on venait d'abolir la constitution, et les autorités royales manifestaient leur mauvais vouloir pour toute espèce d'innovation. L'étranger philantrope, qui faisait le sacrifice de son indépendance pour fonder une œuvre d'utilité publique , se vit aussitôt en butte aux plus ridicules appréhensions , et , malgré la confiance qu'on lui témoignait généralement, il lui fallut, avant l'ouverture des cours , se conformer à la loi de purification , c'est-à-dire , faire sa profession de foi religieuse et politique, prouver qu'il croyait aux saints mystères et surtout qu'il n'était pas franc-maçon. Enfin, grâce à la protection du corps municipal et des principaux propriétaires de la Villa , le directeur du lycée de l'Orotava obtint une licence provisoire. En quelques mois , les succès de l'établissement confié à ses soins lui attirèrent des élèves de toutes les parties de l'archipel canarien ; l'application des jeunes gens secondait le zèle des professeurs , et tout faisait espérer les plus heureux résultats, lorsque la jalousie, l'intrigue et la malveillance vinrent saper les fondemens d'un édifice à peine construit. L evêque Linares , malheureusement trop connu par ses opinions intolérantes, résidait alors à Ténériffe : il ne vit dans le lycée de l'Orotava
( 51 ) qu'une école dangereuse ; le directeur était un Français ! et la ruine du lycée fut résolue. Monseigneur allait partir pour l'Espagne : au moment de s'embarquer, il reprocha au commandant-général d'avoir autorisé un établissement impie, et lui signifia qu'il ferait son rapport à la cour. Le vieux brigadier Uriarde craignit l'influence du prélat à une époque où le parti apostolique était tout-puissant , et fut assez faible pour signer l'information qu'on exigea de lui. Trois mois après , un huissier du roi faisait fermer les portes du lycée ; les jeunes élèves se retirèrent en versant des larmes , et ne se séparèrent du directeur qu'après lui avoir donné les preuves les plus touchantes de leur attachement. Je fus témoin de cette scène, et depuis ce jour-là je désespérai du pays.
L'histoire de l'université de la Laguna se lie à celle des couvens. Parmi les religieux des différens ordres qu'Alonzo de Lugo avait amenés avec lui pour soumettre les Guanches à la foi chrétienne, se trouvaient deux moines Augustins qu'il installa d'abord dans un petit ermitage , et dont il assura l'avenir par ses dispositions testamentaires. Georges de Grimon, un des lieutenans de l'Adelantado, agrandit ensuite le domaine de ces pieux cénobites par une concession de terres et des secours en argent. En peu d'années le modeste ermitage devint un édifice somptueux et put loger une nombreuse communauté. Les compagnons du conquérant se passionnèrent pour les moines de Saint- Augustin comme pour ceux de Saint-François, et après avoir contribué par leurs aumônes aux frais de construction du couvent , ils firent ceux de l'église , et douze chapelles s'élevèrent de chaque côté de la nef. Ces monumens de dévotion servent encore de sépulture aux familles des fondateurs. La chapelle la plus ancienne est celle de Saint- Georges; elle date de l'an 1501 et porte le cachet de l'époque. C'est là que reposent en paix le seigneur de Grimon et sa noble dame ; linscription suivante , qu'on lit sur leur tombeau , est remarquable par sa simplicité :
CIDI
A qui yace Jorge Grimon
Y su muger ; Que en santa gloria sea ,.
Amen (1) !
Dès sa fondation, Je cloître des Augustins prit le titre de collège du Saint-Esprit, et pendant les deux premiers siècles qui suivirent la conquête, les pères dirigèrent l'enseignement; mais les cours scolastiques, qu'on suivait dans leur couvent , avaient besoin de l'autorisation du saint-sie'ge et de la sanction royale pour ouvrir une carrière aux jeunes étudians : les universite's de la mère-patrie e'tant les seules qui pouvaient leur délivrer des diplômes pour les grades littéraires, Ce ne fut qu'après de longues et persévérantes sollicitations que l'on obtint de Clément XI la bulle Pastoralis qfficii pour jouir du privilège des universités. Cette faveur, accordée seulement en 1701 , permit aux moines d'enseigner la logique, la philosophie et la théologie; ils pouvaient conférer les grades mineurs, c'est-à-dire ceux de bachelier et de licencié , mais ceux de docteur et maître ès-arts leur étaient interdits. Malgré ces restrictions , des prérogatives si éminentes et qui donnaient tant de prépondérance au couvent des Augustins sur les autres monastères, éveillèrent la jalousie des frères de Saint-Dominique. Ces moines intrigans firent agir les puissances de leur ordre pour étouffer dans son sein le foyer littéraire dont ils redoutaient la contagion. Toutefois, Philippe Y eut la sagesse de maintenir le bref du pape Clément; Benoit XIV le confirma de nouveau, en 1744-, par sa bulle AEternœ sapierdiœ consilio, qui autorisait les dotations pour les chaires de mathématiques, de médecine et du droit civil et canonique. Mais sur ces entrefaites , la mort
Ici repose Georges Grimon
Et sa femme ; Que la sainte gloire soit pour eux , Ainsi soit-il !
( 53 ) vint enlever aux moines de Saint- Augustin leur plus zélé protecteur, le cardinal de Molina, et les Dominicains, qui avaient déjà attiré le haut clergé dans leur parti , finirent par triompher. Ferdinand VI , par son décret de Buen-Retiro ( h décembre 174-7 ) , suspendit les cours de l'université de la Laguna , et remplaça cet utile établissement par un séminaire que les chanoines de la grande Canarie réclamaient depuis long-temps.
Ainsi s'acheva l'édifice que les disciples de Saint- Augustin voulurent élever à la science : les Dominicains , qui avaient juré sa perte , le détruisirent alors qu'il commençait à porter des fruits. Dominés par un esprit machiavélique , ces suppôts de l'Inquisition mirent en œuvre l'intrigue et la calomnie pour retarder le développement de l'intelligence. Dominer à tout prix en laissant croupir le peuple dans la plus crasse ignorance, tel fut le système qu'ils suivirent en tous les temps. Lorsqu'en 1566 les jésuites arrivèrent aux Canaries , les Dominicains recommencèrent leurs perfides machinations. Toutefois, après plus d'un siècle de débats et de contrariétés , la docte Compagnie de Jésus parvint à fonder un collège à la Laguna, mais cet établissement ne dura guère qu'une cinquantaine d'années. Dans la nuit du 2 avril 1767, les fils de Loyola, réveillés brutalement par les soldats du corrégidor , furent contraints de repasser les mers, et le lendemain les cloches du couvent de Saint-Dominique sonnaient à double carillon pour annoncer aux habitans que le fameux décret d'expulsion venait d'obtenir force de loi.
Cependant les lumières du dix-neuvième siècle rejaillirent jusqu'aux Canaries ; les bons esprits s'éclairèrent, l'on se souvint de cette phrase de l'illustre Viera : « En et orbe literario unPueblo civilizado sin Universidad, es como un Puebh religioso sin Templo, » et l'on pensa, quoique un peu tard, à organiser l'instruction publique. Des hommes influens, émus d'un sentiment patriotique et dirigés par l'amour des lettres , prirent à cœur de combler un grand vide en élevant l'édifice universi-
( 54 ) taire sur de larges bases. Le marquis de Villanueva del Prado , patron général de l'ancien collège des Augustins , par son alliance avec la famille des Grimon , fut de ce nombre. Don Pedro Bencomo , un des membres les plus illustres du haut clergé , se chargea , avec le noble marquis, d'intéresser dans ce projet son frère don Christoval, archevêque d'Héraclée et confesseur de Ferdinand "VII. Ce fut à sa sollicitude que la Laguna dut la fondation de l'université de San-Fernando, qu'on installa en 1817 dans le couvent des Augustins. Les moines cédèrent , dit-on, d'assez mauvaise grâce , une partie de leur cloître pour un établissement auquel ils restaient étrangers ; car en vertu des pleins pouvoirs qui leur avaient été conférés , don Pedro Bencomo et le marquis de Villanueva appelèrent à la Laguna plusieurs docteurs gradués aux universités d'Espagne et divers professeurs émérites du collège de Canaria afin de pourvoir aux différentes chaires. On comptait dans ce corps scientifique des hommes accrédités par leurs talens : Domigo Savinon, médecin philosophe et savant physicien; Joseph Martinon, un des ecclésiastiques les plus érudits ; Rodriguez Botas , excellent jurisconsulte ; Juan Bandini, bon agronome et naturaliste distingué. Un meilleur avenir s'offrit enfin à l'impatiente jeunesse , les cours ne tardèrent pas à s'ouvrir, et l'université, après sept années d'existence, allait accomplir son mandat , lorsque les événemens politiques de 1 823 vinrent tout bouleverser. On se prévalut contre les étudians de l'enthousiasme qu'ils avaient montré sous le régime constitutionnel ; on les accusa d'avoir soutenu des thèses en opposition flagrante avec les doctrines canoniques; leur logique avait froissé les opinions d'un parti intolérant, et l'on profita d'une époque où la délation était à l'ordre du jour pour signaler l'université de San-Fernando comme un foyer d'impiété et de rébellion. Il se trouva parmi les membres du conseil universitaire des hommes passionnés qui se rappelèrent ces disputes scolastiques dans lesquelles de jeunes bacheliers avaient osé argumenter contre eux sur des questions qu'ils n'avaient pu résoudre : ces défaites leur pesaient
( 55 ) sur le cœur ; il fallait en tirer vengeance et sacrifier l'intérêt général à leur ressentiment. Une information en règle fut adressée à la cour ; les moines de Saint-Dominique l'appuyèrent de tout leur pouvoir , et l'on assure même que les Augustins cette fois firent cause commune. Les cours furent provisoirement suspendus, et quelques mois après, sur un ordre du roi, on fit fermer les portes de l'université réprouvée. Deux années se passèrent dans la plus cruelle alternative avant que les étudians pussent reprendre leurs inscriptions. Vers la fin de 1825, le ministère de Calomarde enfanta un nouveau plan d'étude, et l'université de la Laguna rouvrit ses cours sous le haut patronage de l'infant don Carlos et la bénigne protection de l'évêque Foîgueras. Mieux eût valu la livrer tout d'un coup à la Sainte-Hermandad ! Ceux d'entre les professeurs qui étaient au niveau des connaissances de l'époque et applaudissaient aux progrès, dirigèrent à regret l'enseignement adopté par la métropole ; mais , forcés de se conformer au mauvais vouloir des mandataires d'alors , ils n'osèrent outrepasser dans leurs leçons les démarcations tracées par la vieille routine.
Les scènes originales dont j'ai été témoin et que je vais tâcher de décrire appartiennent à cette seconde phase de l'université; toutefois, cet établissement a éprouvé depuis d'autres vicissitudes et subira encore bien des changemens avant d'en venir à une bonne organisation. Le plan d'étude de Calomarde n'eut guère que cinq ans de règne : en 1830, Ferdinand VII, d'un coup de plume, supprima l'enseignement universitaire dans tous ses domaines (1) , et dédommagea le peuple espagnol en créant à la même époque une académie de tauromachie (2). La reine Christine vint ensuite réparer les fautes de son
(1) Quelques-unes seulement furent maintenues, mais celle de la Laguna n'était pas du nombre.
(2) Cette académie , digne des temps barbares et du caractère du prince qui l'institua , fut établie à Séville. Un grand d'Espagne en était directeur ; les professeurs taureadores recevaient de forts émolumens , et plusieurs bourses furent accordées à des jeunes gens de familles nobles pour apprendre à tuerie taureau avec grâce et d'après les règles de l'art. (Voy. la gazette du temps pour l'ordonnance de fondation.)
( 56 ) royal époux , et fit rouvrir les universités dès qu'elle eut en main le timon de l'état. Cet heureux avènement a été pour l'Espagne , comme pour les Canaries , l'aurore d'une èie nouvelle ; quelques bonnes améliorations ont déjà eu lieu et l'on en médite d'autres plus profitables encore. Puissent-elles se réaliser !
Le jeune bachelier que j'avais rencontré dans l'église de los Remedios , le jour qu'on y prêchait la dîme (1) , venait souvent me voir pendant ma résidence à la Laguna et s'était constitué mon cicérone. Ce fut avec lui que je visitai l'université de San-Fernando , où il devait recevoir le grade de licencié. Il passait pour un des étudians les plus émérites et suppléait alors la chaire de philosophie ; mais son intelligence, trop à l'étroit dans les limites de l'enseignement routinier, avait franchi les bancs de l'école pour puiser à meilleure source. Le petit bachelier s'était adonné à l'étude des langues ; il parlait l'anglais et l'italien, s'exprimait couramment en français et traduisait l'allemand. Seul , dans son humble réduit , il méditait les ouvrages de nos grands écrivains , et lorsque fatigué de ses doctes veilles , il voulait charmer ses loisirs , les muses ne dédaignaient pas son taudis. Dans ce temps-là le petit bachelier n'avait encore que vingt ans et son érudition eût étonné les plus habiles, bien que sa tournure ne prévînt guère en sa faveur. Le pauvre jeune homme était pâle et blême ; tout rabougri dans sa vieille soutane , il n'avait pour lui que son avenir et passait inaperçu. Mais lorsque lancé dans la discussion , il se drapait de son manteau pour se poser en orateur, ce n'était plus alors le même homme. Son regard s'animait, son teint basané prenait de l'éclat, sa parole était entraînante et l'esprit brillait dans ses yeux. C'est qu'il
(1) Voy. la troisième miscellanée, pag. 46.
( 57 ) était poète comme Cayrasco et qu'il parlait par inspiration. Le petit bachelier est aujourd'hui un avocat distingué : je l'ai revu à Paris ; il a voulu connaître cette France qui fut long-temps le sujet de nos entretiens. Un soir (il y aura bientôt deux ans), un petit homme entra chez moi comme une apparition : qu'on juge de ma surprise, c'était lui, le petit bachelier que j'embrassai de bien bon cœur. Son costume de fashionable n'avait rien changé à ses allures ; il était resté le même , toujours gai et spirituel, d'un caractère aimable et franc, toujours passionné pour les sciences et plein d'enthousiasme pour les beaux arts. Pendant trois mois nous fûmes inséparables , et notre heureuse rencontre vint réveiller bien des souvenirs (1) !
Mais n'anticipons pas sur les événemens : j'ai à raconter ma première visite à l'Université de San-Fernando , alors que le jeune avocat n'avait pas encore son diplôme. Reprenons le récit de plus haut. C'était en 1825 : le petit bachelier fut exact au rendez-vous qu'il m'avait donné la veille ; je le trouvai de bonne heure au Forum des étudians, sur la place de la cathédrale, et nous nous acheminâmes ensemble vers le couvent de Saint- Augustin. La porte était encore fermée lorsque nous arrivâmes devant le monastère; mon guide appela le bedeau avec l'arrogance d'un docteur, et me fit introduire. « Les compagnons de la basoche sont en retard , dit-il en entrant, aussi tout est triste et lugubre sous ces doctes voûtes; les moines chantent matines, tandis que la science dort... » En effet, les frères étaient au chœur : un murmure de voix, dont l'oreille exercée du bachelier avait
(1) Le personnage que j'introduis ici sur la scène n'est pas imaginaire ; des motifs de convenance m'empêchent de le nommer, mais au portrait que j'en fais , bien de mes amis , qui l'ont vu lors de son séjour à Paris , pourront le reconnaître. Il a visité depuis les principaux états de l'Europe , et partout son esprit , ses talens et la franchise de ses manières l'ont fait accueillir avec distinction. Du reste , en 1827, époque à laquelle il faut rapporter cette miscellanée, l'université de la Laguna comptait un bon nombre d'étudians fort instruits, et le petit bachelier m'a paru un bon type de cette ardente jeunesse qui avait franchi les bornes de l'enseignement scolastique pour s'élever au niveau d'un siècle dont elle comprenait les progrès.
î. — (2 e partie.) 8
(-58 ) de suite compris le motif, venait troubler par intervalle le silence du cloître. A peine avions-nous fait quelques pas dans le premier corridor, que mon cicérone s'arrêta pour me montrer une pierre sépulcrale sur laquelle je lus cette inscription :
Hœc est reliquies mea Piadoso christiano , amigo , Un pecador que aqui yace , Te ruega por caridad Digas , requiescat in pace (1).
«Vous voyez, reprit-il, la tombe de Nunes de la Pena, chroni- » queur général de Castille et historiographe des Canaries. Notre > illustre Yiera a été trop sévère envers lui : Nunez commit des er- » reurs sans doute , mais il fut bon patriote. Respect aux morts ! » A ces mots , le bachelier se découvrit pour passer outre , et nous pénétrâmes dans la grande salle de l'Université, où se tiennent les séances solennelles. Deux grands portraits en pied décorent la partie de l'enceinte réservée aux professeurs , et représentent Ferdinand VIT et son frère don Carlos. Ces tableaux sont de Louis de la Cruz, peintre canarien, qui, sans autre guide que son instinct d'artiste, débuta dans son pays par des portraits vulgaires , mais d'une ressemblance étonnante. On dit que , dénué de tout, il fabriquait lui-même ses pinceaux et se créait des couleurs dont l'analyse eût désappointé le plus habile chimiste. Sa réputation parvint bientôt jusqu'à Madrid , et l'élève de la nature fut appelé à la cour. Louis de la Cruz , dirigé par de bons maîtres, apprit en peu de temps tout ce qui lui manquait. Les deux portraits que j'admirais ont été envoyés d'Espagne et sont dignes de la munificence royale : l'artiste savait qu'il travaillait pour ses compatriotes ; aussi son talent n'a jamais brillé d'un plus vif éclat. Le goût le plus exquis a présidé à l'arrangement des draperies ; les chairs
(t) Ami et pieux chrétien, un pêcheur qui gît ici te prie par charité de dire Requiescat in pace.
( 59 ) sont rendues avec une fermeté qui rappelle l'ancienne école , c'est de la vérité d'après nature. Toutefois, les broderies tranchent trop vivement sur l'étoffe et nuisent un peu à l'harmonie des couleurs.
Le bachelier, à la sortie de la grande salle, me conduisit dans la bibliothèque de l'Université : elle se compose d'environ deux mille volumes confiés à la garde d'un moine , et provient de plusieurs legs. Levêque d'Astorga, l'archidiacre de Canaria (1) et le professeur Bandini figurent en première ligne parmi les donateurs. Mais le révérend père bibliothécaire ne laisse lire aux étudians que des livres de son choix , c'est-à-dire , les ouvrages de théologie où dominent les idées scolastiques du treizième siècle. Tout ce qui a rapport aux sciences physiques et naturelles , tout ce qui a trait à l'économie politique, à la littérature moderne et à l'histoire de ces derniers temps ; toutes les productions de l'éloquence et du génie en un mot, mises à l'index par le moine, restent sous le scellé. Condillac, Marmontel, Montesquieu, Filangieri sont des hérétiques; pour Voltaire et Rousseau, gardezvous d'en parler Tantœne animis cœlestibus irœ!
Le cabinet d'histoire naturelle fait partie de la bibliothèque : plusieurs monstruosités , des débris de roches, des oiseaux empaillés, quelques mauvaises coquilles , sont entassés pêle-mêle dans une armoire , et, au milieu de ce chaos , figurent les tristes restes d'un pauvre Guanche à demi rongé par les mites , et qu'on eût mieux fait de laisser dans la grotte où il reposait depuis mille ans.
Nous passâmes ensuite dans le cabinet de physique. Les instrumens qu'on y a réunis sont d'excellente construction; ils ont été achetés à Paris, et ce fut le célèbre Haùy qui se chargea d'en faire le choix ; mais je m'aperçus qu'ils étaient en mauvais état faute de soin, et sur l'observation que j'en fis au bachelier : « Cela n'est pas étonnant, me répon » dit-il , la physique expérimentale est exclue du nouveau plan d e-
(1) Don Antonio de Lugo.
( 60 ) » tudes; ces instruirions sont ici en séquestre sous la surveillance d'un » moine qui, n'en connaissant pas l'usage, ne s'inquiète guère de leur » conservation. Voilà trois ans que la rouille et le vert-de-gris les dévo- » rent : bientôt tout sera perdu. Ce cabinet fut monte' à une e'poque » où le système universitaire commençait à se réformer; l'enseignement » était devenu plus libéral ; les cours du docteur Sa vinon, l'ami des étu- » dians, attiraient la jeunesse de toutes les classes; alors, la pratique était » permise , les instrumens faisaient merveille , et les expériences ve- » naient confirmer les savantes théories des Lavoisier, des Fourcroy et » des Davy; les extraits des ouvrages de Chaptal, de Haùy et de Biot, » que le bon docteur faisait pour ses élèves , étaient copiés à la fin des » leçons , et chaque jour de nouveaux disciples , avides de s'instruire , » venaient prendre place sur les bancs. Mais aujourd'hui ce n'est plus » ça : le règlement de Calomarde nous a arriérés d'un siècle en impo- » sant à l'Université un enseignement indigeste et dont l'insuffisance
> est généralement sentie. Voici en peu de mots notre organisation ac- » tuelle : rétablissement est doté de quatorze chaires , dont trois de » latinité , belles-lettres et art oratoire , trois de philosophie , trois
> autres de théologie. Parmi celles de philosophie, la première est con- » sacrée à la dialectique et aux mathématiques ; la seconde , à la phy- » sique expérimentale et à la cosmographie ; la troisième, à lamétaphy- » sique et à la morale. ISous étudions les mathématiques d'après le » vieux Vallejo : je ne connais rien de plus diffus que cet auteur ; l'am- » biguité de ses théorèmes et le galimathias de son raisonnement m'ont » souvent désespéré. On a fait choix des œuvres de Guevara (1) pour les » parties les plus transcendantes de l'enseignement, et celui-là est pire » encore. Les idées incohérentes du prêtre de Guanajuato, ses absur- » des définitions, ses comparaisons disparates nous servent de guide » dans la science qui a pour but l'analyse de la pensée ! Vouloir nous
(1) Voy. Elementa Pkilosophiœ , aut. F. Guevara, presbit. Guanaxatensi.
> ramener aux arguties scolastiques, c'est nous faire chercher la vérité » au milieu des ténèbres. Quant à moi , je préfère un proverbe de
> Sancho à toutes les subtilités philosophiques de nos docteurs : Menos » palabras , y mas razon. Pour la morale, on nous fait suivre le cours
> du père Jacquier : ainsi , de tous les côtés nous sommes à la ration. La » théologie s'enseigne d'après saint Thomas d'Aquin (1). Les pauvres » élèves n'y comprennent rien , et en ont fait l'aveu au docteur Pavot ,
> qui leur a confessé lui-même que, pour entendre saint Thomas, ilfal- » lait être éclairé par les lumières du Saint-Esprit. Cette réponse in- » génue a donné lieu à l'épigramme suivante qu'on a adressée au pro- » fesseur :
Cuando ensenaba La teologia Pruebas dio claras Que no sabia (2).
» Les étudians qui se destinent à la jurisprudence , poursuivit le bache-
> lier , sont condamnés à sept années de cours , pendant lesquelles le »droit romain, le code espagnol (3), le droit canon, les digestes, la » nouvelle récapitulation (4) et la pratique du barreau (5) leur servent »de pâture; et je tous assure qu'il faut avoir bon appétit et une » rude santé pour arriver au bout sans indigestion. Ajoutez à cela » l'espèce de régime pénitentiaire auquel nous sommes assujettis du- » rant ce temps de mortification ; car nous avons un tribunal de cen- » sure : les membres de ce saint-office sont pris parmi les docteurs des » hautes facultés, et présidés par notre recteur. C'est une sorte d'inqui- » sition modifiée : le tribunal nous fait surveiller par ses familiers ; » notre conduite , nos opinions , nos liaisons mêmes sont à la merci
(1) Dwi Thomœ Aquinads summa theologiœ.
(2) « Quand il enseignait la théologie , il fit bien voir qu'il n'y entendait rien. »
(3) El derecho Espafîol.
(4) La novisima recapitulacion.
(5) La practica Forense.
( 62 ) » d'une police secrète; les délations sont entendues, mais les délateurs » restent ignorés. Pourtant , ces accusations peuvent compromettre » notre avenir, puisque nous sommes privés de la défense, et que » l'arrêt qui nous condamne est sans appel. Nous voici heureusement » à la veille des examens ; j'espère recevoir bientôt mon diplôme , et me » voir libre de la bande noire. Oh ! ce jour-là , nous le fêterons ensem- » ble ; il y aura illumination et fandango ; je ferai un feu de joie de ma » vieille défroque , et nous sauterons par-dessus. » En disant ces mots, le petit bachelier rejeta son manteau sur son épaule et m'invita à descendre dans la cour, où une grande rumeur annonçait l'arrivée des étudians.
L'impatiente jeunesse inondait déjà les corridors du cloître : elle était entrée en masse et attendait en trépignant l'arrivée des professeurs. La cohue croissait à vue d'œil : un bruit confus , mêlé de cris et d'éclats de rire , avait succédé au silence ; les groupes commençaient à se former , et des discussions animées préparaient les esprits aux argumentations de la chaire. Le jeu des physionomies , la mobilité des regards , la vivacité des gestes trahissaient ces allures méridionales qui me rappelaient mon pays. Cette scène variée offrait alors dans ses détails une excellente étude de mœurs et de caractères; mais le pittoresque des poses, le laisser-aller du discours, l'originalité des expressions, tout cela ne saurait se décrire, et ce fut à peine si j'eus le temps d'en prendre un croquis. Un grave personnage parut tout-à-coup sur le seuil de la grande porte ; la foule s'écarta sur son passage, et lui, marchant à pas comptés, s'avança en se rengorgeant dans sa toge... c'était le docteur Pavot!
Au même instant, on annonça l'ouverture des cours, les groupes se dispersèrent, et je me séparai du bachelier.
Depuis plus de huit jours je n'avais vu le bachelier, lorsque je me présentai chez lui au retour d'une excursion dans l'intérieur de l'île. Je le trouvai feuilletant ses bouquins ; mais dès qu'il m'aperçut , il se leva et vint à moi d'un air empressé : « Enfin j'entre en licence, me » dit-il, les examens ont commencé; j'ai subi la première épreuve, et » nos docteurs m'ont jugé capable. Tenu -au secret pendant vingt-qua- » tre heures, j'ai composé une dissertation latine sur la proposition » que le sort rn'a réservée. Demain je défends ma thèse ; les droits de » réception sont acquittés : trois mille réaux (1) bien comptés , en belles » et bonnes piastres fortes ! Puisque c'est moi qui paie , je vous invite à » la fête; venez-y, ce sera curieux. Maintenant, permettez-moi de » repasser une dernière fois mon grimoire. Adieu donc , au revoir ! » Après cette allocution, le bachelier fut s'asseoir à sa table pour se remettre au travail.
Le jour suivant, je me rendis au couvent des Augustins, et fus prendre place dans la salle des réceptions , où siégeait déjà le corps universitaire. Les professeurs, en grand costume et coiffés du bonnet doctoral, se pavanaient sous leur camail; chacun étalait ses couleurs : les interprètes de la loi étaient chamarrés de rouge , le bleu de ciel signalait les maîtres ès-arts , on reconnaissait les théologiens à la blancheur de leur houppe , et le vert distinguait les défenseurs du droit canon. Je m'étais assis parmi les étudians , en face du docte aréopage , et cherchais des yeux le petit bachelier lorsqu'à un coup de sonnette du recteur, il parut dans la chaire et débuta par l'énoncé de la proposition qui devait faire le sujet de sa thèse :
(1) Environ 787 francs.
« Le mariage contracté par les prêtres ordonnés in sacris ou par les moines est invalide , non-seulement en vertu de la même ordination ou du vœu solennel de chasteté, mais bien plus encore par la for ce de la loi que l'Eglise a établie et confirmée (1). »
C'était s'engager dans une des questions les plus ardues des institutions eccle'siastiques ; pourtant le petit bachelier développa sa doctrine avec un aplomb qui m étonna. Mais il n'était pas au bout de sa peine : sa dissertation terminée , les objections commencèrent en forme syllogistique, et je craignis un instant que, dans ces débats, le pauvre jeune homme ne pût répondre ex abrupto à tous les argumens qu'on lui poserait , ou bien qu'il ne s'enferrât lui-même par trop de fougue, car sa proposition me semblait d'autant plus difficile à soutenir, que ses opposans avaient le champ entièrement libre pour la combattre. Toutefois, mes craintes se dissipèrent bientôt quand je le vis parer les bottes qu'on lui portait avec un admirable sang-froid , et toujours prêt à la riposte. Pendant une heure que dura cette discussion , ses adversaires ne purent le trouver en défaut ; vaincus par la lucidité de son raisonnement et la force de sa logique , ils furent contraints d'avouer leur défaite. Le malin bachelier se retrancha dans la condition irritante de sa proposition, s'arma de son droit canon, cita les décrétâtes des papes et les décisions des conciles , fit sentir la différence du voeu solennel et du simple vœu , invoqua l'autorité des saints Pères, et termina par une péroraison qui lui valut l'approbation de tout l'auditoire.
Enfin la sonnette du président vint mettre un terme à cette dernière épreuve ; on fit évacuer la salle, et le bachelier sortit avec nous. Les docteurs délibérèrent en secret pendant quelques minutes ; puis la
(1) Connubium à sacerdotibus sacris ordinibus adstrictis , aut à monachis susceptum , non valet , non solùm ob ordines sacros, et solemne castitatis votum , quin potiùs propter legem ab ecclesiâ constitutam , aut ab eâ certè acceptam vel sancitam.
( 65 ) sonnette nous rappela, et le recteur annonça à l'assemble'e que le conseil Tenait d'approuver à l'unanimité l'admission du candidat. Aussitôt le petit bachelier, s'avançant au pied de l'estrade , prêta serment de fidélité au souverain, et jura de défendre la religion chrétienne et les statuts de l'Université. Alors il reçut l'accolade et fut proclamé licencié.
J'attendis qu'on levât la séance pour aller complimenter mon jeune ami. « Eh bien! me dit-il quand nous fûmes seuls, je viens de changer de peau , et vous avez assisté à ma métamorphose ; maintenant que me voilà libre , je vais tenir ma promesse ; de bons compagnons doivent m'attendre chez moi allons fêter cet heureux jour. Place!
continua-t-il en riant et faisant un geste avec son manteau comme pour écarter la foule , place à l'avocat des conseils du roi ! » — Puis reprenant son ton familier : « La cérémonie de ma réception aurait pu se prolonger davantage , me dit-il , et prendre un caractère encore plus dramatique : avec un éloge à Ferdinand VII et trois mille réaux de plus, j 'étais docteur, on me ceignait l'épée, j'endossais le camail et recevais l'anneau de chevalier. C'était à prendre ou à laisser : ma foi ,
j'y ai renoncé Par le temps qui court, l'argent est rare, et les titres
honorifiques ne rapportent rien : ce sont des procès qu'il me faut ! »
(2 e PARTIE.)
CINQUIÈME MISCELLANÉE.