‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 12 sur 31 · I.— (2 e PARTIE · texte numérisé non relu

I.— (2 e PARTIE

( 98 ) Dix hommes pouvaient à peine embrasser son tronc (1). Ce cippe prodigieux offrait à l'intérieur une cavité profonde que les siècles avaient creusée ; une porte rustique donnait entrée dans cette grotte, dont la voûte , à moitié entamée , supportait encore un énorme branchage. De longues feuilles aiguës comme des épées couronnaient l'extrémité des rameaux; et de blanches panicules, qui s'épanouissaient en automne, venaient jeter un manteau de fleurs sur ce dôme de verdure. Un jour , l'ouragan furieux ébranla la forêt aérienne... on entendit un épouvantable craquement; puis, tout-à-coup le tiers de la masse rameuse s'abattit avec fracas et fit retentir la vallée. Un superbe laurier fut emporté dans cette débâcle , et tous les arbustes des alentours restèrent ensevelis sous des monceaux de ruines. La date de cet événement est inscrite sur une plate-forme en maçonnerie qu'on a bâtie au sommet du tronc pour recouvrir la crevasse et prévenir l'infiltration des eaux. Le colosse mutilé n'a rien perdu de son imposant aspect : inébranlable sur sa base et le front dans les nues , il poursuit le cours de sa longévité.

Souvent j'allais m'asseoir au pied de l'arbre séculaire dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Que de générations ont passé sous son ombre ! Les Guanches d'Orotapala (2) le vénérèrent comme un génie protecteur ; mais ce peuple de braves a subi son destin.... depuis quatre cents ans il est anéanti, et le vieux dragonier , toujours debout, brave encore les orages. Après la reddition de Ténériffe ( 1496) , il servit de jalon aux soldats de l'Àdelantado pour le tracé des lignes de partage dans la distribution des terres conquises. Dessiné sous tous les aspects , décrit dans toutes les langues, le vétéran de la vallée a fait l'admiration des voyageurs mes devanciers. Un historien, métamorphosant cet arbre extraordinaire, en fit le dragon des Hespérides, gardien des

(1) Le tronc a près de 50 pieds de circonférence à la base. {Voy. dans le Nova acta de l'Académ. de Bonn, mon Mémoire sur le grand Dragonier, tom. xni , 2 e part., 1827.)

(2) C'est le nom que les indigènes donnaient à la vallée de l'Orotave.

( 99 ) pommes d'or ; Nicolas Monard , examinant son fruit a la loupe , crut voir sous l'enveloppe l'image du monstre fabuleux ; et les botanistes modernes , jugeant le colosse par l'embryon , l'ont classé dans la famille des asperges. Que pourrais-je dire de plus...? Poursuivons.

Les bonnes maisons de l'Orotave {las doce Casas) étaient situées la plupart dans les environs du manoir : je me liais de la plus franche amitié avec mes nobles voisins : les familles des Garcia et des Machado furent celles que je fréquentais le plus assidûment , mais je devrais en nommer bien d'autres pour acquitter ici toutes les dettes de mon cœur. Pendant les trois années que je passai à la Villa , ce fut partout le même accueil, les mêmes témoignages d'affection. Je n'ai rencontré nulle part tant de bienveillance , une société plus aimable , plus prévenante et de meilleurs procédés.

Un établissement d'instruction publique, que j'avais été chargé d'organiser, m'avait mis en rapport avec tous les habitans. Après le royal décret qui détruisit mon œuvre , je repris mes premières habitudes , et le manoir de Franchi devint le quartier général et le point de départ de mes excursions dans le district de Taoro. Chaque jour, je parcourais la vallée avec un nouveau charme : Agua mansa! Tigayga ! Realejos ! la Rambla ! ces beaux lieux me reviennent à la mémoire ; les oublier serait ingratitude. Agua mansa, à plus de neuf cents mètres au-dessus de la Villa, est un site renommé par sa fraîcheur, ses ombrages et ses belles eaux le Fontenay de l'Orotave. Tigayga n'a rien

de comparable pour la douceur de la température , le pittoresque et la beauté des points de vue. Les Realejos sont deux jolis villages séparés par un grand ravin. Realejos signifie campemens : le 25 juillet 1496, Don Alonzo de Lugo et ses Castillans occupaient les hauteurs où l'on a bâti depuis le vieux bourg ; le Mencey Benchomo avait assis son camp au pied du coteau : la désunion régnait parmi les Guanches, et le malheureux prince vint [implorerlla générosité du vainqueur. Ce fut dans la petite église du realejo supérieur ( Realejo de arrïba ) que Benchomo

( 100 ) reçut le baptême.... et le martyre! La Rambla appartient à la famille des Bethencourt de Castro : cette charmante habitation est située sur le bord de la mer, en dessous des villages que je viens de nommer. Le propriétaire a su tirer un parti merveilleux de ce terrain en pente et coupé par des torrens. J'aimais à m égarer dans ces sentiers tortueux qu'ombrageaient de superbes platanes , à écouter le bruit de la cascade écumante qui franchissait les rochers pour couler plus paisible sur un sol émaillé de fleurs. De toute part la vigne étalait ses grappes dorées et les vergers leurs plus beaux fruits. En voyant la Rambla de Castro , l'art ne semble pour rien dans cette création ; on y a réalisé les jardins d'Armide :

E quel che il bello , e il caro accresce ail' opre , L'arte che tutto fa , nulla si scopre.

A l'époque des pluies , les principaux habitans de l'Orotave quittent leur résidence de la ville pour aller s'installer au port. Cet établissement maritime réunit plusieurs compagnies de commerce , dirigées la plupart par des Anglais. Le vin de Ténériffe , dont ces facteurs ont le monopole , est expédié à Londres et vendu aux amateurs sous le nom de Madère. Le Port a eu ses années de prospérité : pendant la dernière guerre, lorsque l'Angleterre était maîtresse des mers, il rivalisa Sainte- Croix. Ses rues sont larges et bien percées ; on trouve dans les maisons tout le confortable britannique , et des cours spacieuses qu'ombragent des poincinilles (1), des orangers et des bananiers.

En remontant la falaise qui borde la côte, on parvient sur le plateau de la Paz. Là, dans une enceinte de quelques arpens, on peut se reposer tour à tour à l'ombre des platanes et des catalpa (2) ; les végétaux des deux inondes sont cultivés au jardin d'acclimatation et y croissent comme

(1) Poinciana pulcherrima.

(2) Bignonia Catalpa.

dans leur patrie. On y trouve les Pandanus de l'Inde et les Protées du Cap , les Banksia de l' Australasie et les Palmiers d'Afrique ; les arbres des Antilles et ceux de nos froides régions. Ce fut une grande et belle idée que celle de réunir, sous une latitude favorable , les plantes les plus précieuses des tropiques , pour les naturaliser ensuite , par une transmigration successive, dans les climats plus tempérés. Malheureusement ce projet n'était qu'une chimère : les latitudes isothermes peuvent seules réaliser cette acclimatation. La nature a soumis les végétaux à des conditions d'existence que l'homme ne saurait reproduire que dans une atmosphère factice : tant que notre globe tournera incliné sur son axe , les sombres forêts de l'Amérique garderont leurs grandes lianes , nos bosquets conserveront leurs charmilles , et les fleurs de la Cochinchine ne viendront pas détrôner nos roses et nos lis. J'étais convaincu de ces vérités, lorsque le marquis de Yillanueva del Prado me confia la direction de l'établissement de la Paz ; mais ma coopération pouvait être utile au pays, et j'acceptai cette surveillance.

Tous les étrangers qui abordaient à Ténériffe visitaient son jardin botanique, et le hasard me procura un jour une heureuse rencontre. La corvette X Astrolabe venait de mouiller dans la baie de Sainte- Croix : le commandant d'Urville, accompagné des naturalistes Quoy et Gaimard , entreprit une excursion dans l'intérieur de l'île et se dirigea vers l'Orotave. Notre première entrevue eut lieu au jardin : je me promenais sous l'allée des catalpa, lorsque j'entendis parler français à quelques pas de moi. On peut juger de ma surprise en reconnaissant des compatriotes. Marin sous l'empire, j'avais servi sur la même escadre que M. d'Urville. Lancé plus tard dans une autre carrière, une sorte de confraternité m'unissait à ses deux compagnons. J'entraînai mes amis au manoir et les fêtai de mon mieux: le lendemain, les mêmes guides qui deux fois m'avaient conduit au pic , les escortèrent jusqu'au sommet de la montagne. Ils furent de retour le jour suivant. L'infatigable Gaimard semblait n'avoir fait qu'une promenade : en traver-

( 102 ) sant le quartier du Farrabo un bal champêtre l'avait arrête', et il ne rentra au gîte que dans la nuit. La petite caravane reprit le chemin de Sainte-Croix après quelques heures de repos. Jetais de la partie , et la journée que je passai à bord de X Astrolabe ne s'est pas effacée de mon souvenir. Vers le soir il fallut nous quitter : la brise était favorable et l'on se mit en train d'appareiller. Nous nous embrassâmes en nous promettant de nous revoir. Personne n'a manqué au rendez-vous. J'arrivais à Paris pour publier la relation de mes courses aventureuses, lorsque M. d'Urville et ses compagnons achevaient la rédaction de leur grand voyage. Maintenant, que j'écris ces lignes, nous voilà encore séparés : l'intrépide commandant sillonne les mers antarctiques , et le chef de la commission scientifique d'Islande s'avance vers le Spitzberg. Jamais deux hommes, partis du même point, n'ont mesuré entre eux une plus grande distance. Puisse la fortune seconder leur zèle et les ramener à bon port !

SEPTIÈME MISCELLANÉE.

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