LA MOMIE
< Le respect pour la mémoire et la cendre des morts naquit » d'un sentiment religieux commun à tous les peuples ; » mais l'usage d'accompagner ce respect de la conservation » des corps , produit d'un sentiment profond de tendresse , » ne s'est trouvé que chez les nations capables d'affections » fortes et constantes. »
Bort de Saint-Vincent.
Les conquérans des îles Canaries fondèrent leur domination sur l'anéantissement de tout un peuple ; dans cette guerre d'extermination , les valeureux Guanches, jaloux de leur indépendance, défendirent le terrain pied à pied ; mais la fortune abandonna leur cause ; poursuivis de rochers en rochers , et traqués à la fin dans des retraites inaccessibles , la plupart préférèrent la mort à un honteux esclavage et se précipitèrent du haut de leurs retranchemens aux derniers cris de liberté ! Pourtant ce peuple méritait un autre destin; intrépide, grave, vertueux , confiant , humain, il eût dû vivre pour donner aux nations de l'Europe la mesure d'une civilisation plus sage que la leur (1). De tant de braves gens, il ne reste aujourd'hui que quelques momies cachées dans des catacombes qu'on ne retrouve plus que par hasard ; situées la plupart contre des escarpemens dangereux, ces grottes sépulcrales sont toutes d'un accès difficile, et ce n'est qu'au péril de sa vie qu'on peut y parvenir. Dans celles qui ont été visitées , les momies étaient rangées par couches régulières sur des tréteaux d'un bois incorruptible. La dépouille mortelle des princes et des personnages les plus illustres, renfermée dans des sarcophages de genévrier, était placée
; (1) Voyez, dans le Voyage pittoresque autour du monde , les divers renseignemens que j'ai communiqués à M. Dumont-d'Urville, pag. 17-21.
( 104 ) debout contre les parois de la grotte ou dans des niches creusées dans le roc (1). Les Guanches apportaient le plus grand soin dans les embaumemens : le corps , après avoir e'té vide' , était humecté à plusieurs reprises avec une liqueur parfumée et astringente (2) , puis séché au soleil pendant quinze jours. Durant cette opération , les parens et les amis chantaient les louanges du défunt et célébraient des jeux funèbres (3). Lorsque la momie était entièrement sèche , on l'enveloppait dans plusieurs peaux de chèvres artistement cousues (4), pour être transportée ensuite dans son dernier asile et prendre rang parmi les autres.
Ces momies , dont l'origine est probablement très-ancienne , sont encore parfaitement conservées; les traits du visage n'ont souffert qu'une légère altération; les cheveux, la barbe, les sourcils, les paupières même , rien n'y manque. Yiera a donné la description de la grande caverne de Herque qu'on découvrit il y a une cinquantaine d'années : elle était située sur la bande méridionale de Ténériffe , près du village d'Arico , et renfermait plus de mille cadavres. « Le spectacle de ces catacombes, dit l'historien, n'avait rien de désagréable; j'étais saisi d'admiration , et ce fut avec le sentiment du plus profond respect que je touchais les précieuses reliques d'un peuple digne de pitié. »
(1) P. Espinosa, lib. i, cap. 9, pag. 29.
(2) Elle se composait, dit-on, de beurre de chèvres, d'herbes aromatiques, de résine de pin, de sciure de bruyère, de pierre ponce pulvérisée et d'autres substances dessiccatives.
(3)Viera, Noticias, tom. i, pag. 177.
Le conseiller Galien de Béthencourt , qui écrivait sans doute d'après les traditions conservées dans sa famille , s'est exprimé en ces termes : « Durant ce temps-là , ses amis pleuroient et lamemoient sa mort. » A la fin des quinze jours , ils enveloppaient ce corps en des peaux de chèvres si industrieusement cousues l'une » avec l'autre que c'est chose admirable , et ainsi le porloient en une caverne fort profonde , oit personne ne pou- » voit avoir accès. lise trouve encore de ces corps qui ont esté en sépulture de cette façon depuis mille ans en » cà, à ce qu'ils disent. » (Traicté de la Navigation et des Voyages, Paris, mdcxxix.)
(4) Les corps sont enveloppés de plusieurs peaux suivant le rang du défunt. De fortes courroies remplacent les bandelettes des momies égyptiennes , et sont assujetties au moyen de petits crochets d'os de chèvres. La position des mains indique le sexe : les hommes les ont allongées contre les cuisses, et les femmes les tiennent croisées sur le ventre.
( 105 ) Malheureusement, les habitans des Canaries n'ont pas toujours montré tant de vénération pour ces pauvres Guanches si cruellement maltraités par leurs ancêtres. Peu de temps avant mon arrivée aux îles , une nouvelle grotte venait d'être explorée : des bergers stupides avaient tout détruit, précipitant les momies dans le ravin de Tacoronte et ne conservant que les peaux mortuaires pour en faire des courroies et des sacs. Un amateur d'antiquités se transporta sur les lieux pour glaner parmi les débris entassés au fond du barranco (1) , et revint à Sainte-Croix avec une tête et quelques membres qu'il rajusta de son mieux. Bien des voyageurs ont visité le cabinet du major Megliorini sans se douter que son Guanche était un composé de plusieurs et qu'il y avait là peut-être quatre ou cinq générations sous la même enveloppe.
Dans le choix de leurs catacombes, les Guanches préféraient les grottes les moins accessibles ; ils avaient soin d'en fermer l'entrée afin de les garantir de toute profanation. Depuis l'occupation du pays par les Européens , les défrichemens , les tremblemens de terre et les éboulemens occasionnés par ces violentes commotions du sol , ont encore augmenté les obstacles ; mais quels que soient les changemens survenus , l'accès des grottes sépulcrales ne dut pas moins présenter autrefois de très-grandes difficultés. Les Guanches parcouraient les montagnes par sauts et par bonds : accoutumés dès l'enfance aux exercices gymnastiques , ils s'élançaient de rochers en rochers en se laissant glisser le long de leur lance pour amortir leur chute.
Non moins intrépides que ces hardis Troglodites , les bergers canariens ont hérité de leur hardiesse : je les ai vus descendre à la course de la crête des monts jusqu'au fond des ravins ; les plus formidables escarpemens n'arrêtaient pas leur audace. Le moindre appui , la plus étroite corniche leur suffisaient pour atteindre leur but. J'en ai connu
(1) Ravin.
i. — (2 e partie.) 14
( 106 ) un, surtout, qui eût défié nos plus forts acrobates en fait de légèreté et d'aplomb. C'était Manuel V Orseilleur : suspendu au-dessus des abîmes, il bravait tout pour se procurer le roccella , ce précieux lichen si recherché aux Canaries (1). Les dangers auxquels s'exposent nos badigeonneurs ne sont rien en comparaison. La corde des orseilleurs est sans nœuds ; leurs jambes ne sont retenues par aucun crochet ; une simple planchette les maintient en équilibre ; assis sur ce frêle soutien, les élans qu'ils se donnent , en appuyant les pieds contre les berges des ravins , les font voltiger de droite et de gauche. C'est par ce moyen qu'ils s'accrochent aux saillies du roc ; un petit bâton recourbé les retient devant les endroits qu'ils veulent explorer. Lorsque les accidens de la montagne rendent inutile le secours de la corde , ils se servent de la lance des Guanches , choisissent d'un coup-d'œil leur point d'appui , et franchissent tous les ressauts.
Plus leste qu'un chamois de nos Alpes, Manuel V Orseilleur s'était formé de bonne heure à ce rude exercice, et passait pour le plus courageux de ses compagnons qui l'avaient surnommé XAndorina ( l'hirondelle ). Je comptais sur lui pour visiter quelque grotte encore intacte : il me fallait un Guanche à tout prix , et le brave garçon s'était mis à la recherche. Un fusil de chasse et dix piastres devaient être sa récompense si la chance le favorisait.
Depuis plus de trois mois Manuel était en campagne sans donner signe de vie : je commençais à perdre tout espoir de succès , lorsqu'un soir il vint m'annoncer lui-même qu'il avait découvert des momies dans une grotte jusqu'alors inconnue. Cette nouvelle me transporta de joie : j'allais enfin voir des Guanches ! des Guanches morts , à la vérité , mais tels du moins qu'ils avaient été déposés sur leur couche funèbre; car, bien qu'une sotte frayeur eût empêché Manuel de pénétrer
(1) Voyez mes observations sur l'orseille, dans la 1™ part, du 2 e vol., pag. 18 et 19, et l'article Orseille du Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture.
( 107 ) seul dans la caverne , les peaux mortuaires qu'il avait aperçues de l'entrée me promettaient d'avance de la trouver dans son état primitif. Il fat donc convenu que nous partirions le lendemain au point du jour , munis de tout ce qui nous était nécessaire pour faciliter notre exploration. Je résidais alors à Sainte-Croix , et le trajet que j'avais à faire pour arriver à l'endroit désigné n'était pas long. Mon guide s était associé deux de ses confrères , gens d'expérience et de bon conseil , à ce qu'il disait. Nous nous mîmes en marche à l'heure indiquée, et suivîmes d'abord le rivage de la mer jusqu'à l'embouchure du Valle-Seco , où nous pénétrâmes. Manuel nous fit remonter ce ravin en passant par des sentiers presque impraticables. Enfin, parvenu au pied du morne de la Corona, mon orseilleur s'arrêta t ou ta coup : « Yoyez-vous là-haut cette tache noire? me dit-il.— Oui, c'est l'aire d'un vautour, je crois. — Non , reprit-il en souriant , c'est la grotte ! » Et la grotte de Manuel , située contre un mur de basalte , paraissait à plus de deux cents pieds du sol. Du fond du ravin où nous nous étions arrêtés , l'escarpement était inabordable : il nous fallut tourner la montagne pour la gravir par les versans du nord qui présentaient un accès plus facile. En effet, nous arrivâmes sans peine jusqu'au sommet, et de là nos regards plongeaient de toute la hauteur du morne dans le ravin que nous venions de quitter , et mesurèrent avec effroi un abîme de plus de trois cents pieds de profondeur. A la moitié du précipice , la roche s'avançait en saillie : il s'agissait d'atteindre ce rebord pour entrer dans la grotte que Manuel avait reconnue quelques jours auparavant. Nous attachâmes une longue corde autour d'un bloc de basalte qui couronnait la crête du morne , et la fîmes filer dans le ravin ; car, une fois parvenus sur la corniche , et notre exploration terminée , il valait mieux nous laisser glisser jusqu'à la base de la montagne que de tenter de remonter au sommet. Il nous importait donc, avant d'entrer dans la grotte , de prendre toutes nos mesures pour pouvoir en sortir. Manuel s'aventura le premier et je suivis des yeux tous ses mouve-
( 108 ) mens : arrivé en face de la caverne , il s'accrocha avec son bâton pour se rapprocher du rocher et prit pied aussitôt. Je ne tardais pas de le rejoindre; la pratique que j'avais acquise à bord des navires me servit bien dans cette occasion. Les deux vieux orseilleurs descendirent ensuite et nous aidèrent à débarrasser l'entrée de la grotte des pierres et des broussailles qui l'encombraient. L'intérieur de cette excavation avait environ dix pas de large sur quinze de profondeur , et la voûte était assez haute pour qu'on pût se tenir debout. Une terre brune, friable, mêlée de fragmens de bois, de peaux de chèvres et d'ossemens humains, couvrait le sol. Il était évident que cette couche de débris organiques provenait de momies dont l'humidité, qui transpirait des parois de la grotte, avait accéléré la décomposition. J'étais presque désappointé. Toutefois , nous nous mîmes en train d'explorer les lieux : Manuel venait de faire la découverte d'une niche où nous trouvâmes deux vases de terre qui avaient servi sans doute à renfermer le lait et le froment que les Guanches déposaient à côté des défunts. Je ramassai près de là une espèce de houlette assez artistement travaillée. C'était déjà quelque chose, et l'espoir commençait à renaître. Un recoin nous restait à examiner : les deux vieux orseilleurs allument une torche et s'avancent avec une certaine défiance ; l'altération de leurs traits décèle le sentiment qui les agite.... mes hommes tremblent de peur A
peine ont-ils fait quelques pas qu'ils s'arrêtent tout court , marmottent tout bas et n'osent pousser plus avant. C'est un Guanche qui cause leur effroi, un pauvre Guanche, mort depuis mille ans peut-être , une momie que je me hâte de retirer de dessus son tréteau vermoulu! Nous la portons à l'entrée de la caverne afin de l'examiner au grand jour. Mes gens la regardent à distance et comme stupéfaits : elle est cousue dans trois peaux de chèvres que brident de fortes lanières , la tête est couverte d'un capuchon , son buste s'est bien conservé , les chairs sont encore intactes, mais la figure a souffert, horriblement souffert; les bras et les jambes n'existent plus. Nous laissons là notre trouvaille et
( 109 ) nous rentrons dans la caverne pour achever l'exploration. « Il peut y avoir des corps sous cette couche de terre ; allons , mes amis , la main à l'œuvre , déblayez-moi tous ces débris. » A ma voix , Manuel donne l'exemple : la bêche dont il a eu soin de se munir nous sert à merveille ; ce ne sont d'abord que des peaux et des tronçons de genévrier ; mais voilà que ses compagnons trébuchent contre un crâne, et reculent épouvantés. Il n'y a plus moyen de les faire travailler : à chaque exhumation de squelette , ils font des signes de croix et me conseillent d'en finir. J'ai beau les encourager , les préjugés parlent plus fort : dominés par une terreur panique , ils veulent m 'abandonner si je persiste dans mon entreprise. Certes , ce n'était pas là mon compte , il ne me restait plus aucun doute sur l'inutilité de mes recherches ; le temps et l'humidité avaient tout détruit , mais le secours des orseilleurs me devenait indispensable pour emporter mon Guanche , et l'embarras augmentait à l'approche du dénoûment.
Nous ne pouvions faire descendre la momie dans le ravin avec la corde qui devait nous y conduire , car il fallait l'assujétir par plusieurs tours , et dès-lors elle n'arrivait plus jusqu'en bas. La porter nousmêmes était le seul moyen qui nous restait à prendre... Mais, qui se chargerait du fardeau? C etait-là le point difficile. Moins exercé que les autres dans le métier de funambule , je devais suivre Manuel , dont rien ne devait gêner les mouvemens , afin qu'il pût me secourir au besoin durant mon périlleux trajet. La question resta donc débattue entre ses deux confrères : après bien des contestations , ils convinrent de tirer au sort , et le vieux Lorenzo eut à subir sa mauvaise chance. Le bonhomme pâlissait à la vue du compagnon que j'allais lui donner et n'osait le regarder en face. Je pris le parti de le lui attacher sur le dos. J'avais heureusement sur moi quelques bouts de ficelle , et j'entortillai mon homme de manière qu'il ne pût se débarrasser sans mon secours. Cela fait , l'orseilleur saisit la corde et se laissa glisser dans le ravin , où nous le joignîmes bientôt.
( 110 ) Ce ne fut pas sans éprouver quelque émotion que je parcourus à vol d'oiseau un abîme de deux cents pieds de profondeur : s'il me fallait aujourd'hui recommencer l'épreuve , peut-être y penserais-je à deux fois. Nous nous empressâmes tous autour de Lorenzo, qui attendait d'un air piteux qu'on le débarrassât de la momie dont le cou s'était disloqué pendant la descente. À chaque mouvement de l'orseilleur , la tête branlante du Guanche lui battait sur l'épaule et faisait son martyre ; aussi, lorsqu'il se vit libre de ce fardeau incommode, il poussa un Ave Maria ! des plus expressifs. Quant à Manuel , il riait de bon cœur des grimaces de son confrère , et , tout fier de notre succès , il me complimentait sur ce qu'il appelait ma valentia , mais dans le fond je crois que le fusil de chasse et les dix piastres promises avaient la plus grande part à sa joie. Du reste , la récompense lui était bien acquise , et je fis même encore plus en sa faveur. Cette momie, conquise à tant de peine, tombait en lambeaux, et je n'avais pas, comme le major Megliorini, des membres de rechange pour remplacer ceux qui lui manquaient. Je la cédai à Manuel , espérant m'en procurer une autre en meilleur état : mon orseilleur la vendit à un étranger du port de l'Orotava qui fut moins dégoûté que moi. Depuis cette époque , toutes mes recherches fuient infructueuses, et je quittai Ténériffe en emportant le souvenir de mon Guanche avec le regret de l'avoir cédé si étourdiment.
Cinq ans s'étaient écoulés depuis cette aventure : je venais de parcourir les côtes de l'Algérie au moment où la France y arborait son drapeau; mes voyages dans la Méditerranée m'avaient conduit en Italie et j'arrivai à Genève par les Alpes. Durant mon séjour dans cette ville , je fus visiter le cabinet d'histoire naturelle ; et parmi les objets rares qu'on y avait rassemblés, on me montra une momie canarienne. Quel singulier hasard!.... c'était mon Guanche , toujours culde-jatte et sans bras , avec sa tête disloquée ; je le reconnus aussitôt. Le négociant suisse qui l'avait acheté à l'Orotava venait d'en faire don
au cabinet. Ce fut M. le professeur Decandolle qui me confirma le fait dans sa jolie propriété des bords du lac, où je lui racontais un soir l'histoire de la momie voyageuse. C'est celle que je viens de transcrire.
HUITIÈME MISCELLANÉE.