‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 14 sur 31 · LA VIERGE DE CANDELARIA · texte numérisé non relu

LA VIERGE DE CANDELARIA

« ; O viergen de Candelaria , » Lûcida estrella del niar ! »

(Chant popul.)

On Tendrait à Ténériffe , il y a une douzaine d'années , une vierge merveilleuse qui faisait plus de miracles qu'elle n'avait de perles fines à son collier, de diamans à sa couronne, de paillettes et de dorures à ses riches habits. Cette brune madone , que les habitans des Canaries regardaient comme la patrone générale des sept îles, avait son temple à Candelaria , dans le district de Guimar , sur la côte orientale de Ténériffe. Les anciennes traditions populaires sur la merveilleuse apparition de la Vierge de Candelaria sont consignées dans un ouvrage, que le révérend père Fray Alonzo Espinosa publia à Séville en 1594(1). Ce moine dominicain était de bonne foi : « 11 m'a fallu chercher la vérité au milieu des ténèbres, écrivait-il, car je ne trouvais rien dans les manuscrits du temps qui pût me satisfaire (2). » Pour mon compte, je m'en tiens à la déclaration du révérend et vais donner l'histoire de la madone sans réflexions ni commentaires.

La chose date de loin : c'était au quatorzième siècle, vers la fin de 1392. Les Canaries étaient alors les îles Fortunées, et les Guanches jouissaient encore de leur indépendance. Acaymo , un des Menceys de Ténériffe , régnait dans la principauté de Guimar. « Un soir, dit Fray Alonzo , deux bergers guidaient leurs troupeaux vers la plage de Chimisay ; en arrivant sur les bords du ravin de Chinguaro , les chèvres

(1) Del origen y milagros de la santa imagen de nuestra senora de Candelaria, que aparecid en la isla de Tenerife , con la description de esta isla. (Sevilla, en casa de Juan de Léon, aîïo 1594. )

(2) La alcanzo y pudo sacar à luz de entre aquellos obscuros tiempos sin que hallase cosa alguna escrita

que le satisfaciese. (P. Espinosa, lit), n, cap. 7. — Voy. Viera, Noticias, tom. i, pag. 284. )

i. — (2 e partie). 15

( in )

épouvantées prennent la débandade et refusent de passer outre , malgré les cris des pasteurs. Qui donc met ainsi tout le troupeau en émoi? Une madone , debout sur le rivage , tenant un enfant dans ses bras. Les bergers la croient une femme guanche et lui font signe de se retirer, mais la madone reste immobile. L'un des conducteurs du troupeau se démet le bras en la menaçant d'un geste , l'autre compagnon s'avance armé dune pierre tranchante, et le sang jaillit de ses doigts dès qu'il porte la main sur cette image surnaturelle. Alors les deux Guanches, plus effrayés que leurs chèvres, abandonnent le troupeau égaré et gagnent en courant la grotte du Mencey de Guimar auquel ils racontent leur aventure. »

Je copie presque textuellement, c'est toujours Fray Alonzo qui raconte : « Acaymo était un prince incrédule : il voulut vérifier le fait et descendit à la plage avec les anciens de l'endroit. A peine put-il en croire ses yeux lorsqu'il se vit en présence de la vierge merveilleuse. Saisi d'un saint respect, il veut qu'elle soit transportée dans sa demeure : les deux pasteurs obéissent en tremblant à l'ordre du Mencey et guérissent de leurs blessures dès qu'ils ont touché la divine statue. A ce nouveau prodige , Acaymo se prosterne ; l'honneur de porter la vierge ne doit appartenir qu'à lui : il la charge sur ses épaules , s'en retourne avec les Guanches de sa suite et la dépose dans la grotte royale de Chinguaro aux acclamations du peuple. »

Environ un demi-siècle après cette miraculeuse apparition, Fernand Peraza , seigneur des quatre premières îles conquises , tenta plusieurs descentes sur la côte de Ténériffe pour enlever des Guanches et faire main basse sur les troupeaux. Dans une de ces excursions, un jeune berger de la principauté de Guimar tomba au pouvoir du noble pirate. Peraza l'amena dans sa résidence de Lancerotte , où il le fit baptiser sous le nom d 'Anton (1), selon l'expression du temps. Sept ans

(1) Pour Antoine.

( 115 ) après, le jeune esclave suivit son maître à la Gomere ; mais la caravelle de Lancerotte ayant relâché à Ténériffe , Anton reconnut ses foyers et trouva moyen de prendre la fuite.

Nurïez de la Pena, Viana et d'autres auteurs canariens (1) ont donné une histoire pathétique des aventures d'Anton le Guanche : ce sont leurs chroniques que je traduis ici.

« .... Anton retrouva son père, mais il ne voulut accepter ni gofio ni miel avant d'aller rendre grâce à la vierge de la grotte royale. Le vieil Acaymo vivait encore : ce prince apprit du Guanche chrétien à quel titre l'image miraculeuse méritait l'hommage des mortels , et depuis ce jour le peuple de Guimar l'invoqua sous le nom de Mère du Conservateur du ciel et de la terre (2). Le Mencey , s'en rapportant au zèle du néophyte , lui laissa transporter la Vierge dans la grotte d'Acbbinico , voisine de la plage où elle était apparue , et le pieux Anton se constitua dès-lors l'ermite de la sainte grotte. Les Guanches célébrèrent chaque année des réjouissances publiques en mémoire de cette translation , et la dotation d'un troupeau fut la première offrande que reçut la divine madone. On dit que ce troupeau , affecté au service du culte , ne diminua jamais, bien qu'il ne se composât que de brebis. Des clartés surnaturelles illuminaient la grotte pendant la nuit : partout à la ronde l'air s'imprégna de parfums ; et de célestes concerts annoncèrent aux Guanches la présence d'une divinité. »

Mais la Vierge de Candelaria , qu'on venait d'installer dans sa cha-

(1) Nuîïezde la Pena, Conquistaj antiguedades de las islas de la Gran-Canaria, etc., Madrid, 1676.

Antonio Viana, Antiguedades de las islas Afortunadas, etc. , poema , Sevilla , 1604. — Abreu Galindo , Mss.,lib. m, cap. 14.

(2) De manera que toda aquella nacion se convino en invocarla baxo los nombres de Achmayex Guayaxerax achoran Achaman : que es decir la Madré del conservador del cielo y tierra. ( Viera , Noticias , tom. 1 , pag. 423. ) On ne peut guère se fier en général à l'orthographe des auteurs espagnols pour les noms qu'on a conservés de l'ancienne langue canarienne. La plupart de ces expressions sont traditionnelles , et ont été écrites avec des variantes dont il serait difficile d'apprécier les motifs. Georges Glas , qui adonné un catalogue de noms guanches, d'après le manuscrit d' Abreu Galindo, a écrit Achguaragenan pour celui ou celle qui soutient le ciel et la terre. ( Voy. Hist. Can. isl.)

( 116 ) pelle rustique, e'tait destinée à changer encore bien des fois de demeure avant detre adorée dans le temple qu'on lui consacra plus tard.

Seize ans s'étaient écoulés depuis le retour d'Anton à Ténériffe , lorsque Sancho de Herrera, troisième fils de don Diego, seigneur de Lancerotte et roi titulaire des Canaries, débarqua clandestinement sur la côte de Guimar pour ravir la sainte image. Un premier succès couronna son audace, la madone fut portée en triomphe dans son domaine de Fortaventure et déposée dans l'église paroissiale. Fray Alonzo , qui rend compte de cet enlèvement , prétend que la Vierge , irritée , ne cessa de manifester sa colère contre son ravisseur. Je cite de nouveau le révérend, car ici le merveilleux vient encore embellir

l'histoire : « L'image de Marie fut renfermée dans une niche voilée ,

au-dessus de l'autel; mais chaque fois qu'on la découvrait, on la trouvait tournée vers le mur. Les prières et les rogations furent vaines ; une maladie contagieuse vint affliger la contrée, et plus de deux cents personnes perdirent la vie. Sancho de Herrera, effrayé et repentant, se vit forcé de restituer la sainte image à ses anciens possesseurs ; il reprit le chemin de la grotte d'Acbbinico, où pendant son absence un autre miracle s'était opéré. Anton l'ermite n'avait pas cessé de prier devant la Vierge , et les Guanches ne s'étaient aperçus d'aucun changement (1). »

Le chanoine Viera, qui a rapporté aussi dans ses Noticias toute l'histoire merveilleuse de la Vierge de Candelaria , n'a pas craint de dire que la raison et la saine critique auraient dû mieux guider les anciens écrivains (2).

Enfin, l'île de Ténériffe fut envahie par les Espagnols : en 1493 , don Alonzo de Lugo débarqua sur la plage à'Anaza (Sainte-Croix) avec sa petite armée; et Anaterve, alors Mencey de Guimar, se rendant aux

(1) P. Espinosa, lib. i, cap.- 11 y 12.

(2) Séria de dcsear que la razon y la sana critica habiesenflorecido en aquellos tiempos. ( Noticias , tom. i, pag. 456.)

( 117 ) avis du vieil ermite d'Acbbinico, abandonna lâchement la défense de la patrie pour se soumettre à une domination étrangère. Trois autres princes suivirent son exemple , et , après la conquête de l'île , un monument triomphal consacra cette honteuse défection (1).

La madone de Candelaria partagea le sort des Guanches de Guimar et passa au pouvoir des vainqueurs. Trois ans après l'alliance d'Anaterve et de ses collègues avec Alonzo de Lugo, Ténériffe avait changé de maîtres ; le vaillant Benchomo, cerné dans la vallée d'Orotapala , venait de capituler; et le 2 février 1496 les heureux conquérans s'acheminèrent dévotement vers la grotte d'Acbbinico pour rendre grâce à la Vierge miraculeuse. La fête de la Purification fut célébrée à l'autel de Marie : on institua en son honneur une procession solennelle : on la proclama patrone spéciale de l'île , protectrice générale de toutes les Canaries ; et , comme témoignage de leur vasselage , les rois vaincus la portèrent sur le pavois. Sensible à ces hommages, la Vierge manifesta, dit-on, son contentement par de nouveaux miracles. Dix quintaux de cire vinrent échouer sur cette plage de Chimisay où elle était apparue , et servirent pour illuminer la fête ; de célestes clartés resplendirent la nuit aux alentours de la grotte, et les anges firent entendre leurs concerts. Fray Alonzo et Nunez de la Pefïa le certifient.

En 1526, don Pedro Fernandez de Lugo, second adelantado de Ténériffe , voulut transférer la sainte image dans une chapelle qu'il avait fait construire à ses frais j mais la Vierge tenait à son ancienne grotte et y retourna deux fois de son pur mouvement,, « comme l'assurent avec candeur nos auteurs de miracles , ajoute Viera (2). »

Quelques années après (1530), don Louis Cabeza de Vaca (tête de vache), évêque des Canaries, mit la Vierge de Candelaria sous la

(1) Voyez la deuxième miscellanée, pag. 24.

(2) Noticias, tom. iv, pag. 386.

( 118 ) sauvegarde des moines de Saint-Dominique, qui s'établirent momentanément dans la chapelle de l' Adelantado , en attendant la licence pour bâtir un couvent de leur ordre. Chaque jour de nouvelles offrandes grossissaient le trésor de la patrone , et le poste devenait lucratif. Aussi , chacun prétendait à Ténériffe avoir des droits sur la sainte image , et , pendant plus d'un siècle , ce ne fut que querelles et interminables procès. Le clergé séculier ne voulait rien céder aux moines , qui, de leur côté, soutenaient vigoureusement leurs prétentions. L'affaire prit souvent une tournure scandaleuse ; le roi d'Espagne et le pape lui-même se virent obligés d'intervenir.

En 1539, les Dominicains, protégés par un décret de l'empereur Charles-Quint , s'étaient déjà installés dans leur couvent , lorsque le chanoine don Pedro de Samarinas , soutenu par de nombreux partisans , pénétra chez les moines et les chassa de la place. Mais ces changemens de serviteurs ne furent pas les seules tracasseries que la Vierge eut à souffrir, d'autres alarmes lui étaient réservées. Toutefois, il paraît qu'à cette époque , la bonne madone cessa d'opposer de la résistance à ses nouveaux possesseurs, et se laissa transporter partout où on voulut.

Dès le commencement du seizième siècle , les corsaires barbaresques infestaient les parages de Ténériffe, et les richesses de la Vierge de Candelaria couraient risque de devenir la proie des Maures. La cour de Madrid fut consultée sur la nécessité de transporter la sainte image et ses joyaux dans un lieu à l'abri de toute invasion , et Philippe II autorisa la translation par son décret d'Aranjuez du 9 mars 1596 (1). La Vierge fut envoyée à la Laguna, d'où on la fit ensuite retourner à Candelaria. L'année suivante les pirates se montrèrent encore , et la madone fugitive s'aventura de rechef par monts et par vaux pour chercher un asile. En 1635 , les mêmes craintes motivèrent sa transla-

(1) "Viera, Noticias, tom. iv, pag. 239.

( 119 ) tion dans l'église paroissiale de Guimar ; en 1658, elle e'tait de nouveau à la Laguna , mais cette fois ce n était pas l'approche des infidèles qui l'avait mise en campagne; un fle'au non moins redoutable que les Maures réclamait sa pre'sence dans la capitale de l'île. La sécheresse désolait le pays : or, c'était toujours à la Vierge de Candelaria qu'on avait recours en pareil cas. On invoquait la divine patrone dans toutes les grandes calamités, quand les sauterelles d'Afrique faisaient ravage, en temps de guerre, de peste ou de famine; on se recommandait à elle dans les tremblemens de terre et les éruptions volcaniques ; on la priait pour la pluie et pour le beau temps. Les moines ordonnaient des neuvaines et des rogations; le peuple accourait en foule ; les vœux, les présens , les offrandes arrivaient de toutes parts.

Le clergé de la Laguna tenta de profiter d'une des stations de la madone dans la capitale pour revendiquer sa tutelle ; mais les moines triomphèrent encore et la ramenèrent dans la grotte d'Acbbinico, devenue chapelle de San Blas. Ce fut auprès de ce lieu vénéré des Islefïos qu'ils réédifièrent leur couvent avec une église à trois nefs , et le trésor de la Vierge suppléa à tous les frais de construction. L'inauguration du nouveau temple eut lieu en 1672 : les donations pleuvaient comme la manne du ciel ; l'isleiïo don Juan de Agurto , évêque de Caracas , plein de dévotion pour la patrone de son pays , envoya six mille piastres, une fontaine en vermeil avec tout le service de l'autel. L'église du couvent de Candelaria étincelait de lampes d'or et d'argent; les ornemens de la madone étaient conservés dans la sacristie, où l'on montrait aux fidèles sa toilette et son riche écrin. Des tableaux représentant les miracles de la Vierge décoraient les murs de la sainte chapelle, et les voûtes étaient couvertes d'ex voto. Don Francisco Varona , capitaine-général des îles Canaries , fit construire une redoute pour la défense du monastère , le petit château de Saint-Pierre fut bâti sur la plage voisine aux frais du comte du Palmar , et le très-dévot D. Bartolomé Montanez , gouverneur perpétuel du bastion de Candelaria , con-

( 120 ) sacra à la Vierge le beau monument de marbre qu'on voit sur la grande place de Sainte-Croix (1).

Chaque année on accourait à Candelaria de tous les points des Canaries pour les deux fêtes consacrées à la patrone : celle du 2 février était la fête officielle, privilégiée , à laquelle assistaient tout le corps administratif et judiciaire, l'autorité militaire, le clergé et les ordres religieux. Les curés des différentes paroisses de Ténériffe arrivaient la veille avec leurs croix et leurs bannières : le régiment de la Laguna s'y rendait en armes. L'affluence des fidèles était prodigieuse. Dans les premiers temps , tout ce monde mangeait et dormait dans le temple ou bien campait au dehors , mais l'on remédia à cet inconvénient en

(1) Les faces du piédestal de l'obélisque de la Vierge , dont j'ai déjà parlé dans ma deuxième miscellanée, pag. 24, portent les inscriptions suivantes en style lapidaire.

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