I. — (2 e PARTIE
( 122 ) tour du temple , le tumulte ne discontinuait pas , on n'entendait que cris de joie et chants d'allégresse, un bruit confus, étourdissant, que mille sons divers rendaient encore plus étrange : les tambours, le canon, la musique, les chants sacrés, auxquels Tenaient se mêler les clameurs de romeros. De tous côtés arrivaient des bandes de joyeux pèlerins , ceux-ci à cheval , ceux-là montés sur des ânes , des mules ou des chameaux. Quelques uns, plus dévots, avaient fait la route à pied : ils se déchaussaient en s'approchant de la plage et se traînaient sur les genoux jusqu'à l'autel de la Vierge pour y déposer leur offrande. Tous portaient à leur chapeau l'image de la patrone, entourée de longs rubans rouges et verts. On faisait queue à la porte de la chapelle pour la bénédiction des cierges : l'église décorée pour la fête était jonchée de fleurs , et les mille flambeaux qui éclairaient l'intérieur du temple laissaient voir la foule des pèlerins agenouillés devant la sainte image. Là, dans le fond du sanctuaire, la brune madone est assise sur un trône d'argent et revêtue de ses plus beaux habits. Ses bras et son cou sont ornés de superbes joyaux, de colliers de perles, de bracelets d'émeraudes et de rubis ; à sa ceinture pendent des chapelets de pierres précieuses , et sur sa tête brille la céleste couronne toute resplendissante de diamans. Les femmes la regardent les yeux pleins de larmes et le cœur gros de soupirs, les hommes murmurent des prières ; mais à ces premières manifestations de piété succèdent bientôt des démonstrations plus expressives. La cérémonie commence et prend alors un ' caractère dramatique. Trente campagnards des plus robustes, vêtus de peaux comme les Guanches , les bras et les jambes nus , pénètrent dans le temple en sautant sur leur longue lance. C'est la représentation des scènes qui se passèrent à la miraculeuse apparition lorsque les bergers de Guimar rencontrèrent la Vierge sur la plage de Chimisay : les acteurs d'aujourd'hui imitent leurs sîfflemens et leurs cris sauvages ; ils s'approchent de la Vierge, grimacent de leur mieux, la menacent du geste et font semblant de lui lancer des pierres 5 mais tout-à-coup ils
( 123 ) reconnaissent leur erreur , un saint respect s'empare de leur ame , ils se prosternent aux pieds de Marie et l'adorent comme une divinité protectrice; puis, voilà qu'ils se relèvent pour entonner le chant populaire dont mille voix répètent le refrain :
; O viergen de Candelaria Lucida estrella del mar (1)!
Hélas ! cette image miraculeuse qu'on portait alors en triomphe aux acclamations des fidèles , cette divinité tutélaire sortie du sein des flots, et dont pendant cent ans l'on s'était disputé la conquête , la Vierge de Candelaria n'existe plus.... ! Elle a disparu sur cette même plage où elle aborda. Je venais d'assister à sa dernière fête. L'année suivante , l'ouragan déchargea toute sa fureur sur Ténériffe ; un torrent impétueux fondit sur le couvent comme une avalanche , ravagea la sainte chapelle et emporta la madone avec ses trésors. Les infortunées Canaries perdirent leur patrone et les moines leur palladium !
(1) O vierge de Candelaria ,
Brillante étoile de la mer!
NEUVIÈME MISCELLANÉE,
L'OCRAGAN.
« .... Implentur fossse , et cava flumina crescunt « Cum sonitu , fervetque fretis spirantibus œquor. »
(VlRG.)
Le 7 novembre de l'année 1826 fut un jour ne'faste pour les habitans des Canaries. Jetais à la Laguna quelques heures avant la terrible catastrophe qui vint plonger les populations de Ténériffe dans la désolation. Le docteur Saviûon me conseillait de descendre au plus vite à Sainte-Croix, où je devais me rendre : « Depuis ce matin , me disait-il , mon baromètre est en mouvement, quelque chose d'extraordinaire va se passer dans l'air.... Partez et dépêchez- vous avant l'averse ou pire peut-être. »
Je me séparai du bon docteur, et chemin faisant ses pronostics se vérifièrent. Le vent qui était au sud-ouest, à mon départ de la Laguna, passa tout-à-coup au sud , puis à l'est ; mais ce n'était encore qu'une brise indécise, qui soufflait par rafales en s'esseyant dans différentes directions pour éclater ensuite en tempête. Le soleil avait pris une teinte lugubre, les nuages amoncelés à l'horizon montaient rapidement au zénith, une longue traînée de vapeurs s étendait d'orient en occident comme une déchirure du ciel ; et le pic de Teyde , ce sémaphore des orages , se couvrait de son manteau noir. J'avais peine à respirer dans cette atmosphère que la bourrasque pressait déjà de toute part, et l'irritation nerveuse se manifestait en moi comme une révélation. A ces fâcheuses annonces, je reconnus un phénomène dont j'avais été témoin en Amérique : c'était bien l'ouragan des Antilles...., il arrivait avec ses avant-coureurs ; mais cette fois, hors de ses limites , il venait fondre sur une région que j'aurais crue à l'abri de ses ravages. De grosses gouttes de pluie, perdues dans l'air, faisaient déjà pressentir
l'averse ; la tourmente ne grondait pas encore , la fondre ne déchirait pas la nue , et pourtant ce silence des élémens au milieu de ces apparences sinistres en eût impose' au plus hardi.
J'arrivai à Sainte-Croix vers une heure : la mer grossissait par instant , et chaque coup de ressac ébranlait le môle où je m'étais posté pour observer l'imposante scène qui allait avoir lieu. Bientôt , en effet , commença une lutte acharnée de pluie et de vent qui dura sans relâche jusqu'au lendemain ; la tempête devint terrible , épouvantable , forcenée ; la mer se souleva du fond des abîmes pour envahir le rivage, et l'ouragan dévastateur fondit sur l'île avec une impitoyable furie. Deux gros navires rompirent leurs amarres et furent jetés sur la plage; un troisième, lancé contre les rochers , se perdit corps et biens. Il était alors neuf heures du soir : je me trouvais-là , comme tant d'autres , avec la bande des mariniers , prêt à porter secours aux malheureux naufragés. Nous nous cramponnions aux parapets du môle, car la violence du vent , qui soulevait les blocs de la jetée , pouvait nous lancer dans la rade. Un tronçon de mât vint tomber à trois pas de moi ; quelque chose d'humain s'en détacha... c'était un matelot du bâtiment américain qui venait d'être englouti... le seul de tout l'équipage!
Le jour vint éclairer de nouveaux désastres ; la rade était veuve de ses vaisseaux , et la pluie et le vent ne cessaient pas. Les ravins qui entourent Sainte-Croix roulaient des masses d'eau chargées de débris; d'énormes troncs d'arbres, arrachés aux forêts par la force de la tourmente, suivaient l'impulsion des torrens ; et cette débâcle , en arrivant sur la côte , entraînait tout devant elle. Le bastion de Saint-Michel , situé à l'embouchure d'un des ravins , fut emporté dans la mer avec toute son artillerie.
Les nouvelles de l'intérieur étaient désastreuses : on disait que le district de l'Orotave avait le plus souffert ; on parlait d'affreux malheurs ; le chiffre des morts était effrayant et redoublait mes alarmes : j'avais là des amis, un surtout, le plus intime et j'ignorais son sort!
( 127 ) Mon logement pouvait être de ceux que les eaux avaient envahis, ravagés... je tremblais pour mes collections , mes livrés, mes manuscrits ; enfin, après deux jours d'anxiété, les chemins devinrent praticables, et je reçus une lettre démon cher x\uber. Il m'annonçait que je n'avais éprouvé que quelques dégâts , mais la population de l'Orotave déplorait bien des pertes !
« Le 7 novembre , m ecrivait-il, le mugissement des vagues fut plus » fort qu'à l'ordinaire ; il retentissait jusqu'à la Villa comme un si- » nistre pressentiment. x\u coucher du soleil , le ciel était blafard et » prit bientôt un aspect terrible ; puis un voile sombre couvrit toute la » vallée. Bientôt la pluie tomba par torrens , et la tourmente fut à son » comble. Vers minuit on eût dit que l'averse allait tout submerger. Le > fracas des masses d'eau qui se précipitaient des montagnes , la chute » des rochers , les sifflemens de la tempête ne sauraient se décrire ; je » n'avais jamais rien entendu de pareil. Les météores qui parcouraient » les airs venaient éclairer par instant cette scène de désolation (1). Le » lendemain matin le vent soufflait encore avec furie ; c'était toujours /> la même pluie battante ; mais , inquiet sur le sort de mes voisins , je » me hasardai par la ville. Quel triste spectacle ! La terreur était » peinte sur tous les fronts ; on n'osait s'interroger , car chaque ren- » contre dévoilait de nouveaux malheurs. Dans la partie orientale de » la ville, les rues s'étaient formées en torrens que rien ne pouvait con- » tenir , et , dans les endroits où le choc avait été le plus violent , de y grandes brèches signalaient les édifices emportés par les eaux. Les » ravages occasionnés par l'ouragan étaient encore plus désastreux » dans le quartier du Calvaire : là , des cadavres qu'on entassait dans » les églises, des blessés qu'on transportait à l'hôpital, de pauvres or-
(1) Voyez les observations de M. Auber dans ma Notice sur l'ouragan. {Annales de chimie et de physique , tom. lviii, an 1835, pag. 204 et suiv.) C'est par erreur que dans cette Notice la date de la catastrophe se trouve indiquée le 6 novembre au lieu du 7.
( Ï28 ) > phelins désolés , inconsolables , qui demandaient leur père à tous les » passans; c'était affreux! Le chemin qui conduit à ce faubourg était » coupé par de profondes ravines, et la campagne jonchée de débris » n'offrait de toute part que ruines et dévastations. Des chaumières » démolies, des grèves arides et nues la où la veille j'avais vu la terre » couverte de la plus riche végétation!
» Hier je me suis avancé jusqu'au bord d'un des barrancos où
» nous avons si souvent herborisé ensemble : eh bien ! le petit hameau » de Quiquira, qui vous plaisait tant, n'existe pins..,. Enseveli sous un » lit de gravier, j'ai reconnu à peine sa place. Tout est bouleversé aux » alentours ; plus de massifs de verdure, plus de rochers pittoresques.... » un véritable chaos. Et ce brave vieillard si complaisant , si affable , » qui nous recevait dans sa cabane ; sa vieille Ursule , leurs pauvres en- » fans.... plus rien ! L'ouragan a passé sur Quiquira comme une malé- » diction du ciel. A la vue de cet épouvantable désastre, au souvenir » des bons habitans du hameau, j'interrogeais la Providence et lui de- » mandais si cette destinée n'était pas une erreur. »
Mon ami Auber terminait sa lettre par ce post-scriptum : « Jusqu'ici le chiffre des cadavres retrouvés s'élève à vingt-deux ; » celui des personnes noyées ou ensevelies sous les décombres est porté » à quatre-vingt-quatre ; cinq cents animaux ont été la proie des tor- » rens; le nombre des maisons ruinées s'élève à cent quatre-vingt-dix ; » la perte en vignobles est incalculable. Je tiens ces renseignemens de » l'alcade (1). »
A ces tristes nouvelles , je ne tardais pas à me mettre en route pour parcourir l'île et juger par moi-même des funestes effets de l'ouragan. A la Laguna le lac avait repris ses anciennes limites , et l'on apercevait
(1) Voyez ma notice sur l'ouragan de 1826, dans les annales de chimie et de physique, de MM. Gay- Lussac et Arago, tom. lviii, année 1835, pag. 204-218. J'ai donné dans cette Notice le détail des pertes qu'éprouva l'île de Ténériffe , savoir, en totalité : 232 personnes noyées, 936 animaux , idem , 307 maisons emportées et 4 forteresses, 114 maisons ruinées et 5 bâtimens naufragés.
( 129 ) encore ça et là le toit des chaumières et l'extrémité des grands arbres au milieu de la campagne submergée. Dans le district de Candelaria un torrent descendu des montagnes était venu heurter contre le couvent des Dominicains; il avait envahi la chapelle de la Vierge et emporté l'image de la patrone vénérée des Islenos. Le château de Candelaria , situé en face du monastère , ne put opposer une digue à l'impétuosité du torrent : miné par les eaux , il eut le même sort que celui de Sainte-Croix. Un sergent d'artillerie , malheureux concierge de cette forteresse isolée , y périt avec sa famille. Ce fut en vain qu'il
réclama du secours en sonnant la cloche de miséricorde personne
n'osa franchir le ravin, et le beffroi du couvent répondit à son appel par un glas de mort. Peut-être qu'à sa dernière heure , l'infortuné implorait encore cette Vierge miraculeuse qui partageait son destin !
A mesure que je pénétrais dans la vallée de l'Orotave , le bouleversement du sol devenait plus apparent , car c'était vers le nord-ouest de l'île que l'ouragan avait déchaîné toute sa fureur. Le grand ravin de Tafouriaste, si pittoresque par ses ressauts, ses cascades et ses bouquets d'arbres , était encombré de gravier et nivelé par la débâcle des berges depuis la Tailla jusqu'à la mer ; des trombes d'eau , en se précipitant sur plusieurs points du vallon , avaient produit des éboulemens considérables ; un des faubourgs du port et le château de Saint-Philippe ne présentaient plus qu'un amas de décombres (1) ; du côté d'ïcod , le village de la Guancha avait perdu une partie de ses habitans et presque tous ses bestiaux (2) ; enfin , de toute part des maisons sans toiture, des troncs déracinés, des vignobles enfouis sous la grève témoignaient encore des ravages de la tempête.
Un navire français, la belle Gahrielle, assailli par la tourmente, était
(1) Il y eut au port 32 personnes noyées, 23 animaux, 31 maisons emportées et 6 ruinées.
(2) La perte sur ce point fut de 52 personnes noyées et 344 animaux ( cochons, brebis, chèvres, chevaux, etc.), 72 maisons emportées et 31 ruinées.
î. — (2 e partie). ■ 1?
( 130 ) yenu se briser sur les ressifs du port. Deux matelots, sauvés par miracle , me racontèrent leur histoire avec cette poésie qui n'appartient qua eux : « Il soufflait à écorner un bœuf, me disait un de ces braves gens. — Aperçûtes- vous l'île avant le naufrage ? — Eh bien oui ! nous courions à sec de voile , fuyant devant le vent , la mer nous mangait et la nuit était noire en diable. Ce fut bientôt fait , je vous jure. Une lame nous prit en travers et nous mouillâmes avec la quille. — Et comment par vîntes- vous à vous sauver? — Fortune de mer! Au premier coup de talon , le capitaine cria : Tout le monde de l'arrière ! Bah ! je t'en £. ! silence absolu ! la mer avait déjà tout balayé. Quant à moi, je me sentis lancé je ne sais où , et l'on me ramassa ensuite sur le toit
de cette méchante case à moitié démolie tenez là-bas sur la côte, en
face de ce gueux de rocher qui fit notre affaire à tous. Transporté à l'hôpital avec les reins fracassés, j'y trouvai mon matelot, et puis voilà. — L'équipage était-il nombreux? — Vingt et un hommes et un fameux navire sorti de Bordeaux pour l'île Bourbon. — Combien de passagers? — Un seul, brave jeune homme , fils d'un riche créole de la colonie ; il venait de Paris et retournait chez lui bien gentil , après
avoir fait ses classes; la famille l'attendait là-bas, le pauvre enfant
On l'a retrouvé hier dans le sable.... à côté du capitaine... !» A ce nom , le marin regarda le ciel et baissa la tête.
A peine la nouvelle de l'ouragan fut-elle connue à Londres, que plusieurs négocians anglais ouvrirent une souscription en faveur des pauvres Islefïos. Cet acte de philantropie, dont le produit s'éleva à plusieurs mille livres (sterl) , fut provoqué par une lettre que la sensibilité la plus compatissante dicta à M. Macgregor, consul de S. M. britannique aux îles Canaries. Honneur à lui et à MM. Little et Bruce, qui accoururent les premiers au secours de tant de malheureux ! Mais il faut tout dire, ce noble appel ne trouva point d'écho dans le cœur de l'homme qui avait mission de soulager l'infortune. L evêque de Ténériffe, auquel on s'adressa pour subvenir aux besoins les plus urgens,
répondit qu'il avait ordonné des prières publiques Des messes pour
apaiser la faim et couvrir la nudité ! ! ! Quelques semaines après , le
prélat parut se raviser, et deux cents fanègues de blé furent distribuées aux habitans des districts qui avaient le plus souffert. Cette générosité tardive ne put effacer l'impression du premier refus.
DIXIÈME MISCELLANÉE.