‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 22 sur 31 · L'HERBORISATION · texte numérisé non relu

L'HERBORISATION

« On part : l'air du matin, la fraîcheur de l'aurore » Appellent à l'en vi les disciples de Flore. »

Delille.

L'île de Ténériffe s'élève du sein de l'Océan comme une immense pyramide. A partir des rochers qui bordent la côte , on peut , en remontant les gradins de cette montagne colossale , passer en quelques heures par tous les climats du globe. Le long du littoral , c'est la température de l'Afrique , avec son atmosphère de feu ; à trois cents toises plus haut , les nuages stationnent sur la région forestière , la brume rafraîchit le bocage , et la terre , luxuriante de verdure , offre l'image du printemps. On ne quitte qu'à regret d'aussi beaux ombrages , ces vieux arbres couverts de mousse , ces masses d'ondoyantes fougères , ces sources limpides et leurs jolis ruisseaux. La tranquillité dont on jouit sous ces bois de lauriers , leur agréable fraîcheur , l'air vivifiant qu'on y respire , tout y procure un ravissant bien-être. Mais dès qu'on a franchi la verte région, le pays change encore d'aspect, et les sensations ne sont plus les mêmes. A mesure qu'on s'élève davantage , les forêts disparaissent sous le rideau de nuages qui les enveloppe , la sécheresse remplace l'humidité ; le jour , la chaleur est étouffante ; la nuit , on sent pénétrer le froid par tousses pores, et l'impression qu'il produit est plus vive peut-être que sur les plus hautes cimes de nos Alpes.

Cependant il est , au-dessus des forêts , des sites privilégiés où la nature se montre moins ingrate; Vïllaflor est de ce nombre. Le bourg de Chasna , chef-lieu de ce district , est situé sur la bande méridionale de l'île , à plus de quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer. A cette élévation, les figuiers d'Inde, les palmiers, les bananiers, et

( 166 ) toutes les plantes d'Afrique qui croissent sur la côte, ont entièrement disparu; la végétation prend des formes plus européennes; c'est un paysage des Pyrénées avec ses bois et ses cultures. Le morne du Sombrerito rappelle le Marboré; comme lui, il s'arrondit en cylindre, et semble avoir e'te' pose' après coup sur la chaîne de montagnes qui lui sert de base.

Il y aura bientôt dix ans que je déjeûnais sur ce sommet avec mon compagnon de voyage, M. B. Webb (1), et le curé de Chasna.qui s'était institué notre cicérone. Depuis notre arrivée dans la haute vallée , ce bon pasteur n'avait cessé de nous donner des preuves de sa bienveillance , nous procurant des guides lorsque les devoirs de son ministère l'empêchaient de diriger lui-même nos excursions ; mais ce jour-là il avait voulu partager nos fatigues et nos plaisirs. Assis tous les trois à

(1) L'herborisation qui fait le sujet de cette miscellanée eut lieu en 1828 , lors de mon second voyage à Chasna. M. Webb, mon collaborateur dans la rédaction de YHist. nat. des îles Canaries, n'était arrivé à Ténériffe que depuis quelques mois. Nous parcourûmes ensemble la plupart des districts que j'avais déjà visités ; nos courses nous conduisirent d'abord dans la partie orientale de l'île : la vallée de Guimar, les volcans de los Roques et la région supérieure. Les beaux ravins de Badajos et de las Agitas, la montagne Grande et les cônes d'éruption qui bordent le littoral furent explorés tour à tour. Nous nous dirigeâmes ensuite vers la bande méridionale, où nous fîmes une autre station. Don Marcos Peraza, chez lequel nous logeâmes , nous procura les plus agréables distractions. Cet ami prit part à toutes nos courses ; il nous accompagna dans le grand barranco de Tamadaya , à la source de Ta/o et dans d'autres endroits. Don Marcos est allié avec les principales familles de l'île ; il habite le village d'Arico; les qualités qui distinguent cet excellent homme lui ont mérité l'estime générale. D'Arico , nous nous acheminâmes vers la Grenadilla et Punta roja, puis, de là, nous montâmes à Chasna, où nous établîmes pendant un mois notre quartier-général, dans le manoir hospitalier du marquis de las Palmas D. Alonzo Chirino, afin de pouvoir parcourir tous les environs. En quittant cette haute station, nous tournâmes l'île par la partie occidentale, et notre itinéraire me fit repasser de nouveau par Adexe, Guia, Tamaymo, Santiago , el Palmar et Buenavisla. En arrivant dans ce dernier bourg , le marquis de Zelada , dont l'amitié pour moi ne se démentit jamais, nous laissa installer dans une de ses propriétés. Grâce à son obligeance, nous piîmes examiner en détailles sites les plus curieux et les plus pittoresques de Ténériffe : la montagne de Taco, la belle forêt de los Silos, la Fuenle del Cuerbo et la champêtre demeure du comte de Siete-Fuente , auquel nous sommes redevables de tant de bonté ; puis encore le Rincon, le val de Bujamé , la pointe de Teno , que son isolement rend si intéressante , le petit promontoire del Aguja , qui nourrit sur ses scories les plantes les plus rares de cette région botanique , enfin le val de Masca et, les gorges adjacentes , où Don J. Mendez , actuellement curé de Buenavista, voulut bien nous servir de guide. Ce fut après cette longue tournée que nous entreprîmes l'exploration des autres îles. Ces différentes caravanes nous firent prolonger notre séjour dans l'archipel canarien jusqu'à la fin de l'été del 830.

( 167 ) quelques pas de l'escarpement qui borde le cylindre , nos regards embrassaient une grande partie de l'île. D'un côté , le de'sordre du sol décelait toutes les fureurs des yolcans; nous dominions le cirque des Canadas , et du milieu de cette enceinte bouleversée , s'élevait le Pic de Teyde, dont les vastes flancs couvent encore de nouvelles éruptions. De l'autre côté , la vue s'étendait jusqu'à la mer ; nous reconnaissions les pentes que nous avions gravies et le village où nous devions retourner. Le curé venait d'apercevoir le clocher de son église , et se plaisait à nous en signaler la position. « Avouez, nous disait-il, qu'on ne pou- » vait situer ma petite chapelle dans un lieu plus pittoresque. Le vallon » de Villafior séduisit les premiers Espagnols qui y pénétrèrent , et son » nom se rattache à des souvenirs historiques. J'ai lu dans nos vieilles » chroniques qu'en U96, lors de la conquête de Ténériffe, les Guan- » ches , retranchés sur ces montagnes , défendirent long-temps leur » indépendance. Pierre de Bracamonte, un des capitaines d'Alonzo de » Lugo , ayant poussé une reconnaissance jusqu'au ravin de Chasna , » fit rencontre d'une jeune insulaire qui trouva moyen de lui échapper » après plusieurs jours de captivité. Le Castillan, épris des charmes de » la belle fugitive , ne put supporter sa perte, et revint au camp dans » un état complet de folie. Tous les soins de ses compagnons d'armes

> ne purent le ramener à la raison ; possédé du souvenir de la jeune » Guanche , et l'imagination tourmentée par cette amoureuse vision , » il mourut après trois mois de martyre. « J'ai vu la fleur de la vallée! » ( Vi lafior del valle ! Vi laflor! Vi lajlorl ) » était le cri de sa dou- » leur ; et ces mots qu'il répétait sans cesse , il les redisait encore expi- » rant. Tel fut , ajouta sérieusement notre cicérone , l'origine du nom » de Villafior, que les soldats de Lugo voulurent imposer à cette vallée » après la triste aventure de leur capitaine ; mais il paraît que l'an- «cienne dénomination de Chasna a prévalu. Quant à moi, j'ai cru

> devoir instituer une messe pour le repos de l'âme du pauvre Braca- » monte ; puisse-t-il avoir recouvré là haut la tranquillité d'esprit et de

( 168 ) » cœur qu'il perdit ici-bas! » Par respect pour la mémoire du défunt, nous ne contestâmes pas cette bizarre étymologie ; la fin malheureuse du capitaine paraissait affecter vivement le curé..., nous lui fîmes bon marché de son histoire.

Voulant mettre à profit le restant de la journée , nous nous remîmes en route pour explorer les crêtes qui avoisinent le Sombrerito , et dont les moins élevées conservent encore une altitude de plus de huit mille cinq cents pieds. La végétation de ces points culminans n'offre pas, comme dans nos contrées alpines , ces gazons naturels qui se couvrent de fleurs après la fonte des neiges ; l'hiver , sur ces montagnes , est de courte durée; pendant le jour, un soleil brûlant y maintient une haute température ; dans la nuit , au contraire , le froid devient insupportable , surtout lorsque le vent tourne au nord-ouest ; alors le thermomètre baisse souvent jusqu'au point de la congélation, le pic et les crêtes des alentours se couvrent de leur blanc manteau. Puis le soleil reparaît radieux, il échauffe de nouveau ces rochers escarpés où la chaleur et la froidure alternent tour à tour. Les nuages, arrêtés dans la zone inférieure, ne montent que rarement jusqu'à cette région, où le sol est ordinairement sec et aride. Les plantes qui peuvent s'accommoder de ces conditions d'existence sont peu nombreuses , mais la plupart de celles que nous trouvâmes n'avaient jamais été recueillies avant nous, et valaient bien la peine d'aller les chercher si haut. Le curé prenait part à toutes nos joies, et rivalisait d'ardeur pour accroître nos conquêtes. Malheureusement son gros ventre et ses petites jambes ne répondaient pas toujours à ses désirs; avec ses proportions anti-botaniques , se baisser , gravir de rocher en rocher , était pour lui une grande affaire. Sans cet inconvénient, l'aimable science eût compté peut-être un nouveau disciple.

Nous suivions depuis une heure le chemin de la Cumbre, en longeant les précipices qui le bordent, quand nous nous trouvâmes arrêtés tout-à-coup par un obstacle difficile à franchir. Le pic <XAlmendro

( 169 ) se dressait devant nous comme une grande ruine ; son sommet était inaccessible, il nous fallait donc tourner sa base. A droite, le roc s'avançait en saillie et l'on pouvait à tout hasard passer sur cette dangereuse corniche pour gagner le revers septentrional de la montagne, dont les anfractuosités nous promettaient d'autres plantes ; à gauche , au contraire , s'offrait un sentier facile ; mais , de ce côté , nous n'apercevions pas l'ombre de la végétation. Notre choix était fait d'avance, et pourtant une considération nous arrêtait: c'était la crainte de voir notre curé s'aventurer au travers des escarpemens du nord. Un pied posé à faux pouvait l'entraîner dans un abîme dont nous ne mesurions qu'en tremblant l'immense profondeur. Nous lui conseillâmes de nous faire les honneurs de la droite , et de prendre la gauche pour nous rejoindre ensuite dans un ravin qu'on nous avait indiqué plus loin ; il ne fut pas de notre avis, et passa tranquillement avec l'aide de nos guides. Je l'avoue franchement, c'était exposer ce brave homme. Quand je le vis prêt à perdre l'équilibre , et tâtonnant les saillies du rocher pour chercher un point d'appui , j'eus un moment d'effroi dont le seul souvenir me glace encore le cœur.

Notre espoir ne fut pas trompé ; après avoir franchi ce mauvais pas , nous trouvâmes sur les cimes adjacentes plusieurs plantes jusqu'alors ignorées des botanistes. Non loin de là, un rosier étalait ses fleurs couleur de pourpre; mon compagnon, qui venait cîe l'apercevoir, me le montrait en répétant ces vers du Tasse :

« Del mira (egli canto) spuntar la rosa

» Dalverde suo modesta e verginella;

» Che mezzo aperta ancora , e mezzo ascosa ,

» Quanto si nostra men , tanto è piu bella ! (1). »

(1) Traduction. « Regarde (chantait-il) poindre la rose , vierge et modeste en son printemps , qui , à demi-ouverte et à demi cachée , paraît plus belle encore alors qu'elle se montre moins. »

i.— (2 e partie.) 22

( 170 ) Cette heureuse réminiscence en amena une autre : le poète aux brillantes fictions a dit aussi ou à peu près :

« La rose , accoutumée à de plus doux climats , » S'étonne de fleurir au milieu des frimats.

» La violette même et modeste et timide » Exhale ses parfums, tant la puissante Armide » A voulu de son art déployer l'appareil. »

Le chantre de la Jérusalem ne nomme , il est vrai , que la rose et le lis (1), la violette est une licence du traducteur; mais cette petite variante est d'autant plus pardonnable, que la modeste plante croît aussi dans ces environs (2). M. Baour-Lormian , qui la devina par instinct, aurait dû réclamer la priorité sur les botanistes qui l'ont décrite après lui. Quant au bel arbuste, plein de respect pour l'autorité de Torquato, je me promis de l'appeler rosier d' Armide. Cette dénomination déplaira peut-être à ceux de mes confrères qui n'ont pas l'humeur poétique, me disais-je en coupant quelques tiges de mon rosier; j'en suis fâché , mais j'y tiens. La poésie et la science des fleurs peuvent marcher ensemble et se donner la main. Depuis la rose berberifolia jusqu'à la fameuse rose pompon , que Thore et Redouté ont métamorphosée en Rosa pomponia , je ne vois qu'une insipide kyrielle de noms que notre langue se refuse de prononcer. D'abord, les roses woodsii, lyndleyi,swartzii,et wildenoçii; puis, après les Rosœani, vient ensuite toute la série des Rosœana, les kamtschatica, kingstoniana , kentukensiana , thunbergiana, volfgangiana , portenschlagiana , etc., etc., etc. Je le demande de bonne foi, ne croirait-on pas entendre des paroles cabalistiques, et ne doit-on pas mettre à l'index une pareille nomenclature? Après tant

(1) « E'I ghiaccio fede ai gigli serba » Ed aile rose tenere ; cotanto

» Puote sovra natura arte d'incanto ! »

(Tasso , canto xv.)

(2) Viola cheirantifolia.

( 17Î ) de noms barbarement botaniques, qu'il me soit permis au moins d'en créer un plus harmonieux.

J'en étais là de mes réflexions sur les roses , lorsque le curé vint les interrompre pour me faire admirer un oiseau au plumage d'azur qui voltigeait sur les buissons. Ce n'était pas l'oiseau du Tasse, qui charmait par ses chants d'amour. Triste et solitaire , le fringille du Teyde (1) fait entendre des cris plaintifs ; il habite cette région dévastée qui n'a conservé des jardins d'Armide que quelques plantes sauvages, se cache parmi les genêts, se nourrit de leurs graines; et l'hiver, lorsque la neige s'amoncelle sur ces hautes cimes , il se réfugie avec sa compagne dans les vergers de Villaflor. Ce fut là que pour l'intérêt de la science , et peu de jours après notre herborisation, je détruisis impitoyablement un de ces couples chéris. Pauvres oiseaux !

Que m'avaient-ils fait?.... Nulle] offense.

Quand je les regarde aujourd'hui , raides , disséqués, la peau tendue , les yeux immobiles , je voudrais les ranimer pour les rendre à ces climats où je les vis alors pleins du sentiment de leur vitalité et si heureux de leur existence.

Notre exploration touchait à sa fin , le soleil ne nous éclairait plus lorsque nous arrivâmes dans les gorges du Tauze , où nous devions retrouver notre fidèle Marcos; en effet, nous ne tardâmes pas à l'entendre , il fredonnait une ronde de son pays ; mais au tremblement de sa voix , je compris le motif de sa chanson. Marcos m'était connu de vieille date, j'avais vu le pauvre garçon s'effrayer de son ombre, et dans cet instant il chantait de peur. L'obscurité croissante , le cri des boucs qui retentissait dans la montagne et venait se mêler au bruit du vent , tout se réunissait dans ces lieux déserts pour accroître sa terreur panique. Aussi, quand subitement, et sans qu'il s'y attendît, le

(1) Fringilla Teydea. Nob. (Voy. Zoplog. , Oiseaux, pi. 1.)

( 172 ) sifflemens de nos guides Tinrent frapper ses oreilles, il nous avoua qu'il s était senti de'faillir. Néanmoins, la joie de retourner au village le ranima peu à peu ; il sella nos montures , se chargea de nos boîtes , et , dans la crainte de rester seul en arrière , il marcha bravement devant nous en éclaireur.

Plusieurs ravins nous restaient à traverser avant d'arriver au gîte , et déjà il était nuit close ; mais nous avions foi en nos mules , qui flairaient la route et cheminaient sans broncher. Pourtant , en pénétrant dans la forêt de pins qui cerne la vallée , l'obscurité devint si grande , qu'il fallut s'arrêter. Les guides parvinrent à tirer d'un vieux tronc un faisceau de bois résineux, et bientôt le feu de plusieurs torches vint répandre une vive clarté sur notre petite caravane. Alors la scène s'anima de plus belle; Marcos, radieux, entonna le lu Palaha, et toute la troupe fit chorus au joyeux refrain des islenos. Il me semble les entendre encore :

TùPalaha,

Palomita mia ,

TùPalaha,

Que ya viene el dia !

Neuf heures sonnaient au presbytère lorsque nous entrâmes à Chasna ; nous laissâmes le curé à sa porte , et regagnâmes le manoir hospitalier , très-satisfaits de notre journée.

QUATORZIÈME MISCELLANÉE (,) .

LA CASA-FUERTE.

« Gouvernement commode et beau , » A qui suffit , pour toute garde, » D'un suisse avec sa hallebarde » Peint sur la porte du château. »

Chapelle et Bachadmont.

En janvier 1829 nous étions à Yillaflor : on sait déjà que ce petit bourg de Ténériffe est situé dans la haute région de l'île. Depuis un mois que nous nous y étions établis pour explorer les montagnes voisines, un temps superbe avait favorisé nos courses, et l'hiver semblait nous promettre encore de beaux jours. Nous ne pensions guère à abandonner notre station , lorsqu'un changement , qui s'opéra dans l'atmosphère, fit baisser tout-à-coup la température de plusieurs degrés; le vent du nord commença à souffler avec violence, le froid devint très-sensible, et bientôt la campagne se couvrit de neige. Ne pouvant plus compter sur la saison , nous résolûmes d'aller chercher un plus doux climat dans les vallées inférieures, et ce fut vers le manoir d'Adeje que se dirigea notre caravane.

Je viens de parcourir le carnet où j'ai consigné mes observations durant ma résidence dans la noble bicoque ; c'est un singulier recueil : voyages , aventures , herborisations , chasses , descriptions , esquisses , tout est là en ébauche, tracé à la hâte sous l'impression du moment. Mais au milieu de ce pêle-mêle, il est pour moi des indications infaillibles qui rappellent tous mes souvenirs. Ici, par exemple, j'ai rempli six pages d'un seul trait, j'étais rentré de bonne heure au manoir et

(1) Cette miscellanée a été lue à la première classe de l'Institut historique.

( 174 ) confortablement assis à la table du seigneur; les documens que je rassemblais sont accompagnés de notes, de réflexions, de remarques ;

ce sera à revoir. Là , je trottais à cheval , les caractères sont hiéroglyphiques....; il faudra les interpréter. Voici de la sténographie ; le

majordome du château avait le verbe prompt et facile; j'ai tâché de retenir nos conversations. Ainsi , à chaque feuillet , ce sont de nouveaux incidens , d'autres situations , un tracé à vol d'oiseau de ma vie aventureuse. Des sommaires résument cette suite de Miscellanées sans ordre ni liaison. Je m'arrête à celui-ci :

6 janvier 1829. Départ de Villaflor : le bon curé vient nous offrir le coup de

Vétrier ; notre petite caravane se met en marche , trois mules en avant avec l'attirail

de campagne et toutes nos collections. Nous suivons de pj^ès le bagage ; notre fidèle

Marco s , monté comme S ancho , formait l'arrière-garde. Plateau de Trebejo : le vent

de mer refoule la brume dans les gorges de la montagne- le temps s'éclaircit et nous

arrivons au manoir d'Adeje, où l'on nous héberge. Description de la Casa-Fuerte ,

archives , documens historiques , etc., etc.

Maintenant voici la narration : c'est une histoire complète.

Le paysage de la partie méridionale de l'île n'a rien de bien attrayant, sa teinte est triste et monotone ; l'action des volcans, en s 'étendant partout, a frappé le sol d'une longue stérilité. Cependant, au milieu de cette dévastation, le vallon d'Adeje vient réjouir la vue, et le cours d'eau qui s'échappe du grand ravin d'el Infierno fertilise son terroir. Qu'on ne s'effraie pas du nom du ravin : c'est le site le plus pittoresque ; la végétation s'y montre sous des formes si variées et si harmonieuses , qu'au premier coup d'oeil on croirait y voir l'œuvre de l'art. Le torrent, en descendant des montagnes, tombe avec fracas au milieu des rochers ; les berges se dressent à plus de huit cents pieds sur les bords du sentier que nous parcourons , tandis qu'au-dessus de nos têtes des arbustes fleuris se balancent sur l'abîme et forment des bouquets de bois du plus délicieux effet.

( 175 ) S'il faut en croire la tradition , dans les temps antérieurs à la conquête des îles Fortune'es, Te'nériffe obéissait à un seul prince. Ce Guanche, que les historiens ont appelé le Grand Tinerf, avait choisi le district d'Adeje pour sa résidence; à sa mort, ses neuf fils prirent le titre de Menceys et se partagèrent ses élats. Abitocazpe acquit la principauté d'Adeje, et Pelinor, qui lui succéda, subit la loi des vainqueurs, lorsqu'en U96 Alonzo de Lugo vint envahir le pays. Les domaines des Menceys ayant été répartis entre les conquérans, le patrimoine de Pelinor échut à un des capitaines de Don Alonzo , qui transmit ses droits sur les terres seigneuriales d'Adeje à la famille des Ponte. Les nouveaux maîtres obtinrent la faculté d'y fonder un majorât et firent bâtir la Casa-Fuerte avec le manoir attenant. En 1657, Philippe IY nomma Don Juan Bautista de Ponte, Fonte y Paxes, haut justicier et seigneur suzerain de ses domaines, avec pouvoir de planter potence, dresser échafaud et toutes les autres prérogatives de la juridiction féodale. Les dépendances du château étaient restreintes alors à quelques centaines d'arpens ; le bourg , auquel le roi accorda les privilèges de bonne ville , ne comptait que cinquante feux; aujourd'hui, il renferme plus de trois cents familles, plusieurs hameaux relèvent de sa juridiction et forment un contingent de 1,800 âmes. Pour la statistique, voici le mouvement annuel de la population tel qu'il m'a été transmis par le curé de la paroisse.

1 8 mariages , 60 naissances , Aï décès.

C'est partout de même : il en naît plus qu'il n'en meurt.

Le domaine d'Adeje s'est beaucoup agrandi par de nouvelles acquisitions : il possède depuis plusieurs années un haras de chevaux de race andalouse et un troupeau de quatre-vingts dromadaires.

En 1 676 , le très-haut et très-puissant seigneur Don Juan fut créé marquis d'Adeje : plus tard , ses alliances avec diverses familles nobles

( 176 ) et les droits acquis par succession réunirent au marquisat le comte' de la Gomere et la seigneurie de l'île de Fer.

Dona Juana de Herrera, marquise de Saint Jean de Piedras Alvas et unique héritière des domaines d'Adeje , ayant épousé à Madrid le marquis de Belgida, tout cet apanage passa dans la noble maison des Belvis de Moncada. C'est depuis cette époque (.1750) que les seigneurs d'Adeje ont cessé d'habiter leur manoir ; l'intendant qui les remplace a le titre de lieutenant châtelain {Teniente castellano) ;il est chargé de tous les détails de l'administration, dirige l'exploitation des fermes et perçoit les redevances. On estime à dix mille piastres environ les revenus annuels.

Un bastion à plate forme, surmontée d'une tour carrée que quelques boulets à plein fouet jetteraient par terre , compose ce qu'on appelle la Casa-Fuerte. Elle est située sur un plateau en avant du bourg et a été construite au seizième siècle pour protéger les terres seigneuriales contre les entreprises des Maures. A notre arrivée au château, on nous permit de visiter la petite citadelle. Une échelle placée contre un vieux mur faisait fonction de pont-levis et donnait entrée dans une salle basse éclairée par deux meurtrières. C'était comme dans l'enfer du Dante , des animaux immondes et tout juste assez de lumière pour apercevoir les ténèbres.

Le castellano, que nous suivons à tâtons, nous fait grimper sur une autre échelle , soulève une trappe , et nous passons sur la plate -forme. Quatre canons primitifs , montés sur de lourds échafaudages et braqués à poste fixe sur l'avenue du côté de la mer, forment tout le système de défense. La tournelle sert de salle d'armes : des arquebuses de dimensions gigantesques reposent dans un coin ; parmi des fusils à mèche , arbalètes , dagues , lances et hallebardes , on nous montra des boucliers, des épées monstres, des cottes de mailles et des casques de fer. Il y avait là de quoi faire tourner la tête d'un amateur. Cependant l'intendant du château , entièrement occupé de la rentrée de ses fonds,

( 177 ) ne fait aucun cas de ces antiquités ; les plus belles pièces ont été envoyées à Sainte-Croix , où elles figurent pendant le carnaval. Le complaisant castellano voulut aussi déployer à nos yeux le drapeau de la forteresse , mais la noble bannière n'était plus en état de flotter sur les remparts : renfermée dans un vieux coffre depuis plus d'un demisiècle , les rats avaient dévoré l'écusson des marquis.

La garnison se compose d'un sergent et de douze canonniers villageois dont les noms sont enregistrés, mais qu'on dispense du service. Toutefois , les seigneurs d'Adeje ont constamment fait gloire de s'appeler gouverneurs perpétuels de la Casa-Fuerte, et le possesseur actuel, marquis de Belgida et grand d'Espagne de première classe, s'honore encore de ce titre.

Tout ce que je venais de voir dans la bicoque me rappelait un fortin de notre pays que le cardinal de Richelieu confia à la garde d'un poète , et sur lequel Chapelle et Bachaumont ont fait les vers que voici :

Gouvernement commode et beau, A qui suffit pour toute garde D'un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.

Sachez , messieurs , que là-dedans On n'entre plus depuis long-temps.

Le gouverneur de cette roche , Retournant en cour par le coche , A depuis environ vingt ans Emporté la clef dans sa poche.

En effet , Scudery s'ennuya bientôt de ses fonctions de gouverneur de Notre-Dame 4e ^ a Garde, et laissant sa citadelle sous la protection de la vierge des marins, il vint reprendre à Paris son rôle de poète et faire les délices de l'hôtel de Rambouillet,

Au sortir de la Casa-Fuerte , nous remarquâmes une espèce de casemate {la Masmorra) où l'on enfermait jadis les vassaux récalcitrans sous le bon plaisir de leur seigneur et maître. Aujourd'hui , les heureux vilains, affranchis du joug féodal, se moquent de la Masmorra.

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