‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 25 sur 31 · I. (2 e PARTIE · texte numérisé non relu

I. (2 e PARTIE

( 186 ) reiise audace de son illustre aïeul. Alonso de Hojeda , le découvreur du Paria , ce digne émule de Christophe Colomb , n'en eût pas voulu pour son mousse. Accroupi sur sa dunette , le moderne Sevillano flairait la mer, humait le vent, lorgnait l'horizon et n'osait forcer de voile. Le soir , à l'Angelus , on prenait des ris aux huniers et souvent l'on carguait la misaine; aussi la barque en dérive marchait à reculons, perdant pendant la nuit le chemin de la journée. Il nous fallut trois fois vingt-quatre heures pour remonter à petites bordées cette longue côte de Fortaventure d'un aspect si triste. Enfin , dans la matinée du 25 , nous donnâmes dans le détroit de la Bocana (1) , et le littoral de Lancerotte se déroula devant nous. La Trinidad longeait les rouges plages de las Coloradas, où Jean de Bethencourt s'établit d'abord lorsqu'il entreprit la conquête des Fortunées : dans le fond de la baie nous apercevions la tour de l'Aigle (2) et sur le sommet d'une colline la chapelle de Saint-Marcial de Rubicon , modeste presbytère que l'aventurier Normand fit ériger en évêché. « L'isle de Lancelot , écrivaient en 1402 les chapelains du noble baron, est une fort plaisante isle et bonne, et y peut arriver beaucoup de marchands et de marchandises, car il y a par especial deux bons ports et aisés (3). » C'était sur un de ces mouillages que nous nous dirigions alors. Nous doublions la pointe du Papagayo, et cinglions à pleines voiles en côtoyant le rivage. Une bande de terre, basse, sablonneuse, sans verdure et toute mamelonnée de buttes volcaniques, fuyait à notre gauche, tandis qu'à notre droite nous laissions derrière l'île des Loups marins et ses rochers solitaires. On distinguait çléjà les bastions du château de Saint-Gabriel, et bientôt notre barque entra dans les passes de l'Arrecife pour venir s'amarrer devant la ville.

(1) Le détroit de la Bocana sépare l'île de Lancerotte de celle de Fortaventure ; sa largeur est de deux lieues.

(2) La terre de Aguila.

(3) Hist. de la première descouv, et conquest., par Bontier et Le Verrier , pag. 134,

Le port d'Arrecife est sans contredit le meilleur de tout l'archipel canarien ; le trafic de la barrile (1) y attire des compagnies de commerçans des îles voisines, et les navires anglais, après avoir vendu leurs cotonnades dans les marchés de Ténériffe et de Canaria , y viennent chercher leur chargement. La ville s'accroît chaque jour; toutefois, ce n'est encore qu'un grand village. La campagne environnante est aride et sans eau ; on y cultive la glaciale (2) , dont on extrait la soude. Cette herbe est un véritable bienfait de la nature : on dirait que toute la rosée de la nuit s'est cristallisée sur ses feuilles pour conserver sa fraîcheur sur une terre que le soleil dévore ; les lieux les plus secs semblent favoriser sa croissance ; aussi , on la rencontre partout à Lancerotte , dans les champs de scorie et de lave , sur le sable du rivage et sur la cendre des volcans.

Pendant les deux mois que nous passâmes dans l'île, le port d'Arrecife fut le point de départ de toutes nos excursions : nous avions établi notre quartier-général dans une petite maisonnette que nous remplîmes bientôt de nos collections, car chaque course nous procurait quelque objet nouveau. Lorsque la chasse nous manquait, nous nous dédommagions sur ïa pêche, toujours abondante et variée dans ces mers poissonneuses. Quant à nos herborisations , elles ne furent pas d'abord très-fructueuses : Lancerotte n'a rien de verdoyant ; on ne voit de l'herbe dans les champs qu'après les pluies d'automne; le sol, après la moisson, n'offre que des déserts de pierres, et ce n'est que de loin en loin qu'on rencontre quelques chétives plantes cachées dans les creux des rochers. Là, point de sources aux clairs ruisseaux ; ni gazon , ni bosquet, ni ombrage ; mais une campagne nue et sèche comme le Sahara. Les vergers sont situés dans des fosses circulaires creusées à travers la lave. Il a fallu enlever la couche de roche

(1) La soude naturelle.

(2) Messembryanlhemum cristallinum.

( 188 ) dure pour arriver jusqu'à la terre végétale et pouvoir créer quelques plantations; encore les arbres, la plupart solitaires, sont entourés d'un mur qui les abrite du vent, et leurs branches ne s'élèvent guère au-dessus du niveau du sol. Tel est en général l'aspect de Lancerotte dans les districts du sud et de l'ouest. La terrible éruption de 1730 envahit environ les deux tiers de l'île ; la lave incendia quatorze villages et submergea, sous un lac de feu (1) , les plaines de Mancha- B lança , Mosaga ? Tinajo , la Jeria , Mandache et la plupart des districts du nord-ouest. Heureusement que les cendres volcaniques recouvrirent en partie cette grande inondation et qu'on sut profiter de cet avantage. Aux environs de Conîl, de S.-Bartholomé et de la Yaiza, la vigne et le maïs prospèrent à merveille au milieu des scories pulvérisées ; mais en parcourant le pays , à peine aperçoit-on la verdure ; il faut pour cela descendre dans les cratères éteints , ou franchir les torrens de matières calcinées qui barrent la route.

Les montagnes de Famara , qui s'élèvent dans la partie septentrionale de l'île et lancent vers lest le cap Farion , conservent quelques beaux restes de cette végétation atlantique qu'une grande catastrophe fit disparaître sur les autres points. Ne voulant pas nous engager de suite dans le pays brûlé, nous nous dirigeâmes vers le nord pour commencer nos explorations avec un jeune Lancerottain qui s'offrit de nous servir de guide (2); un chameau portait nos bagages, et nous suivions l'animal du désert monté sur des ânes pur sang. Qu'on me passe cette expression qui rend parfaitement ma pensée : les ânes des Canaries , ceux de Lancerotte et de Fortaventure surtout , ne sont pas abâtardis ; on retrouve en eux les caractères de franche race et un certain air de sauvagerie qui tient encore au type primitif 5 pleins de vigueur et de pétulance , les chemins les plus rudes n'arrêtent pas leur fougue.

(1) Voy. la description de cette éruption, vol. n , l re partie , Géogr. descrip.,\>a.g. 190 et suiv.

(2) Ce joyeux compagnon était D. Joseph Gonzalez , aujourd'hui pharmacien au port d'Arrecife.

( 189 ) Celui que je metais procuré avait les allures d'un onagre et piaffait comme un cheval de manège.

Nous franchîmes rapidement les coteaux de Tahiché , et, après trois heures de marche à travers des plaines arides , nous arrivâmes à Téguize , aujourd'hui la ville de San Miguel et la capitale de l'île. Elle doit sa fondation à Maciot de Bethencourt et son nom à la fille de Guadarfia , l'ancien roi de Lancerotte. En 1406 , Maciot avait succédé dans le gouvernement des îles conquises à Jean de Bethencourt, son cousin. Le nouveau seigneur des îles Fortunées voulut en galant chevalier que la ville capitale de ses domaines portât le nom de la dame de ses pensées , la belle et sensible Téguize , qu'il épousa ensuite. Les marquis de Lancerotte résidèrent dans cette ville jusqu'au commencement du dix-huitième siècle que l'apanage des Herrera passa par droit de succession dans la noble maison des marquis de Velamazan. Leur palais , incendié par les corsaires d'Alger en 1586, pillé par les Anglais en 1596, n'offre plus que des ruines. En 1618, Lancerotte eut à souffrir une autre invasion ; les barbaresques , commandés par Soliman , marchèrent sur Téguize , s'emparèrent du château de Guanapaia qui défend la ville et mirent tout à feu et à sang (1). Ces disgrâces ont accéléré la décadence de l'ancienne capitale , et maintenant , que de nouveaux intérêts déversent sur Arrecife tous les produits du sol, Téguize n'est plus qu'une ville secondaire , sans importance commerciale et presque dépeuplée. Le palais seigneurial n'a plus rien qui rappelle l'antique splendeur dont il brillait , lorsque les Herrera et les Saavedra , animés d'un esprit guerroyeur, pénétraient avec leurs hommes d'armes jusque dans les états du roi de Fez et s'en retournaient dans leurs domaines enrichis des dépouilles des Maures (2). Toutefois , depuis le dernier incendie , on

(1) Voy. Viera , Noticias , tome n, pag. 328 , 335 , 364, et la l re partie de notre second volume sur les Entreprises des lslefîos et les Représailles des Maures , pag. 253.

(2) Voy. Viera, Noticias, tome u, pag. 177, 327 et 420, et les renseignemens que nous donnons dans la Partie géogr., tome n, sur les Entreprises des Islenos,-pag. 253.

( 190 ) a restauré l'église paroissiale , les moines habitent toujours leurs couvens, et la citadelle conserve encore quelques vieux canons. On nous montra sur la grande place la maison du célèbre Clavijo, le traducteur de Buffon , un des hommes les plus érudits de la monarchie espagnole. Clavijo naquit à Lancerotte; il était issu d'une famille illustre qui a compté parmi ses membres plusieurs savans du premier ordre, et notamment l'auteur des Noticias (1).

Nous déjeunâmes chez les frères de Saint-Dominique et poursuivîmes ensuite notre route vers la montagne , dont nous désirions parcourir le sommet. Notre chamelier prit un chemin moins scabreux pour se rendre dans la vallée d'Haria , où nous devions le rejoindre. Les crêtes sur lesquelles nous parvînmes bientôt atteignent à peine 1,800 pieds d'élévation absolue; elles sont presque entièrement dépouillées de végétation ; seulement aux alentours de la petite chapelle de Notre-Dame des Neiges (2) on trouve quelques rejets de vieux arbres , uniques restes des bois de lauriers qui couronnaient autrefois les cimes de C haché. De ce point culminant, l'éruption de 1730 se dessine en nappe noire sur les terres que les volcans ont envahies, et toute la partie occidentale de l'île apparaît couverte de mamelons.

En descendant la montagne par le revers oriental , le pays prend un aspect tout-à-fait africain : on découvre sur cette bande les vallées de Haria et de Magua avec leurs maisons blanches entourées de dattiers, d'aloës et de figuiers comme les douhars des Arabes ; plus loin, vers la

(1) Don Joseph Clavijo y Fajardo naquit à Lancerotte le 19 mars 1726: El Pensador (le Penseur), ouvrage périodique dont il avait entrepris la rédaction , le plaça de suite au rang des meilleurs écrivains de son époque ; ses travaux de statistique sont encore des plus estimés. Outre sa belle traduction de Buffon, il me suffira de citer ici quelques autres de ses principaux ouvrages pour donner une idée de la vaste érudition du savant Canarien : le Mercure historique et politique, Y État militaire de l'Espagne, le Tribunal des Dames , poëme , la traduction à'Anilromaque, du Glorieux, et celle du Barbier de Séville de Beaumarchais , qu'il eut assez d'influence pour faire représenter sur le théâtre de la cour. Voy. Vieia , Noticias , tome rv, pag. 542.

(2) Nuestra Seiîora de las Nieves.

( 191 ) mer , les cratères de la Corona et de Guatifay s'élèvent au-dessus des amas de scories qui bordent la côte.

Nous n'avions pas trouvé un seul filet d'eau le long de la route pour étancher la soif qui nous tourmentait ; aussi Haria fut pour nous une bienfaisante oasis. Grâce à notre obligeant compagnon , nous reçûmes l'accueil le plus franc dans une habitation champêtre où Ion nous avait préparé d'avance un logement , et nous profitâmes de ce bon gîte pour visiter tous les environs pendant les huit jours que nous passâmes dans le village. Les rochers de Famara et les vallées adjacentes nous fournirent beaucoup de plantes nouvelles et plusieurs oiseaux que nous n'avions encore rencontrés nulle part (1). Je n'entrerai pas ici dans les détails de nos différentes explorations ; ils trouveront mieux leur place dans les parties de notre ouvrage consacrées spécialement à l'histoire naturelle; toutefois, j'anticiperai sur ces descriptions en disant un mot de notre expédition à la Gracieuse , qui eut lieu aussi pendant notre résidence à Haria. Des pêcheurs nous proposèrent de nous y conduire : nous franchîmes avant l'aurore le col de Famara et descendîmes par les versans du nord sur la plage de las Salinas. Nos mariniers furent exacts au rendez- vous ; ils nous reçurent dans leur barque ; et , après avoir traversé le canal deî Rio , nous débarquâmes sur une petite île déserte d'environ quatre lieues de circuit, presque toute couverte de sable , de gravier et de coquilles. Les plantes ont pris racine sur ce sol rocailleux ; de grands buissons de pourpier-marin, entremêlés d'autres chenopodées ligneuses , abondent sur la côte méridionale ; mais en pénétrant dans l'intérieur, on ne trouve plus que des herbes clairsemées qui rampent sur la terre ou s'abritent de l'ardeur du soleil à l'ombre des rochers.

Afin de mettre mieux à profit la journée que nous devions passer à la Gracieuse, nous commençâmes simultanément nos explorations sur

(1) Fringilla hispaniolensis ; Fringilla senegala; Cursorius isabellinus; Pterocles arenarius.

( 192 ) des points opposés , et convînmes de nous réunir ensuite sous la tente qui avait été dressée près de l'endroit où nous avions débarqué. Nos gens se remirent en mer pour continuer leur pêche ; mon compagnon s'aventura vers la partie occidentale, et je pris seul la direction de la pointe de Pedro Barba, qui se prolonge à l'est.

Je voudrais pouvoir retracer ici tout ce que j'éprouvai de jouissance durant cette excursion : j'étais si heureux de me trouver seul , entièrement livré à mes réflexions , libre de toute contrainte , marchant et agissant à ma volonté ; je chantais , riais , déclamais et prenais mes ébats comme un écolier en vacance. Oh ! cette liberté d'action et de pensée que rien ne trouble , que nul motif de fâcheuse convenance ne vient contrarier , a quelque chose de bien séduisant pour le cœur de l'homme. Mais soyons franc , le charme que je goûtais dans la solitude s'évanouit au bout de quelques heures; cet isolement, cette vie indépendante, ce retour vers la sauvagerie ne forent chez moi qu'un instant de caprice. Le rôle de Robinson n'est pas facile à jouer.

La partie de l'île sur laquelle je régnais en souverain absolu pendant une demi-journée était abondante en gibier, et j'avais droit de vie et de mort sur tout ce monde là. Cependant j'en usais avec modération. Le désir d'observer les mœurs et les habitudes d'une foule d'oiseaux qui venaient se livrer sans crainte , l'emporta souvent sur celui de les sacrifier à mon bon plaisir. Sur la côte du nord, près d'une flaque d'eau saumâtre, j'avais aperçu un objet immobile, dont je ne pouvais de loin bien distinguer la forme, mais en m approchant davantage je reconnus

Le héron au long bec emmanché d'un long cou :

si bien décrit par le bonhomme. Il faisait sentinelle le long du rivage en attendant la marée basse pour commencer son dîner. Debout sur un pied , le bec dans le jabot et la tête dans les épaules , l'oiseau taciturne semblait réfléchir sur les misères de la vie; mais dès qu'il me

( 193 ) sentit un peu trop près de lui , il se releva sur ses échasses et prit son élan dans les airs pour s'abattre ensuite sur une butte à trois ou quatre cents pas plus loin. Je me dirigeai de ce côté, et j'eus encore le déplaisir de le voir passer hors de portée , au-dessus de ma tête , pour retourner à son premier poste et se remettre en faction. Nous jouâmes ainsi aux barres pendant un quart d'heure , jusqu'à ce que , ennuyé probablement de mon obstination , il prit son vol vers le large et fut chercher fortune dans les îles voisines (1).

Sur la plage coquillière de Pedro Barba, je trouvai plusieurs grands huîtriers et m'amusai quelques instans à les voir suivre la lame en courant pour s'emparer des insectes restés sur le sable. Ne voulant pas cette fois m'en tenir au seul rôle d'observateur , j'en abattis deux afin d'en constater l'espèce (2).

Je tuai aussi en côtoyant le rivage quelques hirondelles de mer , un puffm cendré, un goéland à manteau gris et plusieurs chevaliers (3).

Mon compagnon, que je retrouvai sous la tente , avait fait la guerre aux crabes et aux mollusques , et en rapportait une collection des plus variées. Nos pêcheurs étaient aussi de retour. Ces braves gens avaient recueilli tout ce qu'ils croyaient devoir nous intéresser ; ils étaient fiers de nous montrer les productions de ces parages , et arrivaient chargés de poissons, de coquillages et de polypiers. Un énorme sac de crustacés complétait le tribut qu'ils nous offrirent. Chacun étalait sa pêche et bientôt la tente prit l'aspect d'un marché abondamment pourvu. Nous fîmes ensuite un repas d'ichtyophages ; des crabes et des langoustes bouillies , du poisson délicieux et des coquillages au dessert.

A la nuit tombante , les pêcheurs nous ramenèrent à Lancerotte et nous escortèrent jusqu'au village à la clarté des torches résineuses

(1) Montana Clara, Roque del Oeste et Alegranza.

(2) Hœmatopus niger.

(3) Sterna hirundo ; Procellaria puffinus ; Larus glaucus; Tolanus hypoleucos; et Tringa gambetta.

i. — (2 e partie. 25

dont ils se servent pour leur pêche de nuit. Le lendemain de cette expédition nous fûmes visiter le volcan de la Corona et la grotte de los Verdes^ immense labyrinthe où se réfugièrent neuf cents Lancerottains pendant l'invasion des Barbaresques en 1618 (1). De retour de cette expédition , nous reprîmes le chemin d'Arrecife en longeant la côte orientale; quelques jours après, nous parcourions les districts de l'ouest et les montagnes del Fuego (2) ; enfin , notre exploration de l'île se termina par une promenade aux ruines de Zonzamas. Mais, au lieu d'un de ces châteaux gigantesques qui firent l'admiration des compagnons de Bethencourt (3) , nous ne trouvâmes qu'un mur cyclopéen formé de grands blocs de basalte entassés sans art. Ainsi , il faut s'en rapporter entièrement aux historiens de la conquête; tout a été anéanti : après avoir massacré le peuple , on a détruit les monumens.

Nous quittâmes Lancerotte pour Fortaventure et prîmes passage sur un bateau caboteur qui se rendait à Puerto-Cabras. La traversée ne fut pas longue : quatre heures suffirent pour arriver à notre destination. Puerto-Cabras est un autre marché de barrile et de grains ; quelques maisons ont commencé à s'aligner le long d'une plage naguère déserte ; les rues se forment, mais le pays est sans eau ; pendant les trois quarts de l'année , la campagne , sèche et aride , présente le plus triste aspect , et le nom (ÏHerbanie , qu'on donna jadis à cette île , me sembla une dérision (4). Nous étions alors au mois de juillet, la chaleur était insupportable; cependant, nous nous mîmes en route pour l'intérieur et fûmes coucher à Antigua, gros bourg situé au centre de l'île et poste avancé des accapareurs de soude. 11 y

(1) Viera, Noticias , tome n, pag. 364.

(2) Voy. la description géographique de ces districts et celle de la grande éruption de 1730 , dans la V e partie du second volume, Descript. de î île de Lancerotle, pag. 179 et suiv.

(3) .< Ils ont les plus forts chastcaux , édifiés selon leur manière, qu'on pourrait voir nulle part. » Bont. et Le Ver., Hist. de laprem. descouv. et conquest., pag. 154.

(4) Voy. tome n, 4 e partie , pag. 165 et 169.

( 195 ) avait là plusieurs Anglais qui nous reçurent dans une grange transformée en comptoir. Nous poussâmes ensuite nos excursions dans les environs (1) , et la passion de la chasse me fit encore braver le soleil et la soif pendant toute une journée que je parcourus les plaines de Tiscamanita dans l'intention de tirer des outardes (2). Ces oiseaux vont toujours par couple : accoutumés à voir les ânes qu'on laisse errer dans la plaine, ils ne redoutent pas leur approche , même avec le cavalier, tandis qu'un piéton les effraie. J 'étais parti d'Antigua avec un chasseur de profession ; nous montions chacun un de ces baudets dont j'ai déjà fait connaître les allures , et trottions depuis une heure au milieu des champs , lorsque mon Maxorero (3) me fit remarquer deux outardes à cent pas de distance. « Faisons un détour à gauche, me dit-il tout bas, car si nous marchions droit dessus, elles nous échapperaient. » Je suivis son évolution et décrivis un arc de cercle qui nous rapprocha du gibier. Les outardes nous avaient aperçus; l'une s'était blottie derrière une pierre, et l'autre commençait à fuir quand le chasseur l'abattit. Au coup de feu, sa compagne prit le vol, mais j étais préparé et ne la manquai pas. Ce double succès fut de bon augure : après les outardes vinrent les gelinottes (4-) que nous surprîmes à leur abreuvoir, et vers le déclin du jour, en retournant au village, nous poursuivîmes les coure-vites (5). Ces jolis oiseaux, au collier nuancé, sont très-communs à Fortaventure ; nous en fîmes lever un grand nombre qu'il nous fut facile de tirer au vol.

Le lendemain de cette partie de chasse, nous prîmes la route de Betancuria, l'ancienne capitale de l'île, fondée par Jean de Bethencourt (6). Cette ville gothique est située dans le fond d'un vallon entouré

(1) Voy. tome n, 4 e partie , pag. 169 et suiv.

(2) Otis hubara , l'outarde de Barbarie.

(3) C'est le nom qu'on donne aux habitans de Fortaventure.

(4) La gelinotte des sables ( Pterocles arenarius).

(5) Le coure-vite isabelle ( Cursorius isabellinus).

(6) Voy. 11 e vol. , l re part. , Description de Fortaventure, p. 171 et suiv.

d'escarpemens ; la plupart de ses édifices datent du quinzième siècle ; le

noble baron y établit les coutumes de Normandie , et probablement

qu'on parla français à Betancuria long-temps après que Fortaventure

eut passe' sous la domination espagnole. La paroisse actuelle , restaurée

en 1539, a remplacé la petite église que le conquérant dota de divers

ornemens à son retour de France (1405). « Il fit apporter en la chap-

pelle, disent les historiens de l'époque, des vestemens , une image de

Nostre-Dame, et des paremens d'église, et un fort beau messel et deux

petites cloches d'un cent pesant, et ordonna qu'on appellast la chappelle

Nostre-Dame de Bethencourt , et fut mes sire Jean Le Verrier curé du

pays et yvescut le demeurant de sa vie bien aise (1). »

Don Diego Herrera , seigneur feudataire des quatre premières îles conquises, lit construire en 1455 le couvent de Saint-Bonaventure , où l'on voit encore son tombeau avec la pompeuse épitaphe que je vais traduire.

Ici repose le généreux chevalier Diego Garcia de Herrera , seigneur et conquérant des sept îles du royaume de Gran-Canaria et de Mar-Menor de Barbarie ; treize de l'ordre de Santiago , du conseil du Roi Don Henri IV , de leurs majestés catholiques Don Fernand et Dona Isabelle , vingt-quatre de la cité de Séville ; fondateur de ce couvent \ fils des généreux seigneurs Pedro Garcia de Ferrera, maréchal de Castille , seigneur de la ville d'Ampudia , du château d'Ayala et sa vallée , grand menin de Guipuzcoa , du conseil du Roi , et de Dona Maria de Ayala y Sarmiento , sa femme. Il soumit à son vasselage neuf Rois de Ténériffe et deux de la grande Canarie, passa en Barbarie avec ses flottes, réduisit un grand nombre de Maures en esclavage , fit construire en Afrique la forteresse de Mar- Pequeiia qu'il protégea et défendit contre l'armée du Xarife. Il soutint à la fois la guerre avec trois nations, les Portugais, les Gentils et les Maures, et obtint la victoire sans le secours d'aucun Roi. Il épousa Dona Inès Peraza de las Casas, maîtresse de ces îles, et mourut le 22 juin de mcccclxxxv (2).

(1) Hist. de la prem. descouv. el conquest., pag. 172.

(2) Texte original. Aqui yace el generoso Caballero Diego Garcia de Herrera , Seiîor , y Conquistador de estas siete islas , y Reyno de la grau Canada , y del Mar-Menor de Berberia ; Trece del orden

L'acte de possession de l'île de Ténériffe par le seigneur Don Diego , que j'ai relaté dans la Miscellanée précédente (1), peut donner une idée de l'esprit d'exagération qui dicta cette épitaphe. Toutefois , il est juste de dire que si Don Diego échoua dans ses tentatives sur Canaria et Ténériffe, ses entreprises en Afrique furent couronnées d'un plein succès. 11 se rendit redoutable aux nations barbaresques de la côte occidentale; ses successeurs imitèrent son exemple, et pendant plus d'un siècle les premiers seigneurs de Fortaventure soutinrent avec avantage cette guerre de piraterie (2). Alors, les petits ports de l'île étaient garnis de galères bien équipées qui s'élançaient, sous la conduite des Saavedra , pour aller ravager les frontières des royaumes de Fez et de Saffi ; mais plus tard , les Maures prirent leur revanche et vengèrent par l'incendie de Betancuria et de sanglantes représailles tous les outrages qu'ils avaient reçus (3).

Nous fîmes une courte résidence dans la ville gothique et continuâmes notre route vers la vallée de Rio-Palma pour visiter la chapelle de Notre-Dame de la Pena. On y vénère une vierge miraculeuse que Saint-Diego de Alcala , un des moines fondateurs du couvent de Bethencourie , retira , dit-on , du milieu d'un rocher. Cette madone a les yeux fermés, et l'on assure que sa cécité date seulement de la pre-

de Santiago ; del consejo del Rey Don Enrique IV, y de los Seîiores Reyes Cathôlicos Don Fernando , y Dofia Isabél ; Veintiquatro de la ciudad de Sevilla ; fundador de este couvento ; hijo de los Generosos Seîiores Pero Garcia de Ferrera , Mariscal de Castilla , Senor de la villa de Ampudia , y de casa de Ayala y su valle , Menino mayor de Guipuzcoa, del consejo del Rey, y de Doïïa Maria de Ayala y Sarmiento su muger. Rindiô è liizo vasallos suyos nueve Reyes de Tenerife , y dos de gran Canaria. Pasô con sus armadas à Berberia : cautivô muchos Moros : hizo en Africa el Castillo de Mar-Pequena , el quai sustenté y defendiô contra el exercito del Xarife. Tuvo guerras en un mismo tiempo con très Naciones , Portugueses , Gentiles , y Moros ; y de todos fue vencedor , sin ayuda de ningun Rey. Casô con Dona Inès Peraza de las Casas , Sefiora de estas islas. Muriô , à 22 de junio de

MCCGCLXXXV.

(1) Pag. 182 et 183.

(2) Voyez le second volume , l re partie , des Entrepris, des Iskrï, sur la câte d'Afriq. et des représad. des Maures , pag. 253.

(3) Idem.

( 198 ) mière invasion des Barharesques. « La bonne vierge, me dit le sacristain que j'interrogeais sur ce fait , ne voulut pas voir San Diego maltraité par un Maure, et ferma les yeux. » Ce gardien de la sainte chapelle nous montra ensuite le fameux dattier du val de Palmas qui porte] des dattes sans noyaux depuis que San Diego se cassa une dent en mangeant un de ses fruits. Le chanoine Yiera , qui a fait aussi mention de l'arbre merveilleux , n'a pas craint d'observer qu'z'/ y a beaucoup de dattiers aux Canaries qui portent des fruits semblables^ et qu'il n'est pas probable que les fruits de tous ces palmiers aient édenté le bienheureux cénobite (1).

Nous quittâmes ce pays de miracles et retournâmes à Puerto-Cabras, où nous savions qu'un bâtiment devait mettre sous voile pour Canada. En effet, quelques jours après nous nous embarquâmes sur le brigantin le Sévère , monté d'un nombreux équipage , comme tous ceux destinés à la grande pêche de la côte d'Afrique (2). Le Sévère allait se ravitailler au port de la Luz ; il avait vendu à Fortaventure tout le poisson de sa dernière campagne , et son chargement consistait alors en bestiaux. C'était une vraie ménagerie : des poules , des moutons , des chiens , des chameaux entassés pêle-mêle, criant, piaillant, bramant à tue- tête, jusqu'à ce que le mal de mer eût imposé silence à toute la troupe. Nous niâmes d'abord rapidement en côtoyant les plages volcanisées de Pozo Negro , puis , doublant la pointe de Jacomar , nous vînmes mouiller dans la baie du Gran-Tarajal, où le patron de la barque avait donné rendez- vous à d'autres passagers. Je ne m'attendais guère à ce renfort. Il fallut encore logera bord d'un petit bâtiment, de soixante tonneaux, déjà très-encombré, une vingtaine de pauvres familles qui s'en retour-

Ci) « Pero es constante , que asi como hay muchas palmas en nuestras islas que producen sus datiles ô Tàmaras sin hueso , tampoco es verosimil que todas estas hubiesen ofendido la dentadura de aquel sauto. » Noticias , tome i , pag. 432.

(2) Voy. le second volume , l re partie , de la Pêche sur la côle occidentale d'Afrique , pag. 229.

Q199 ) riaient à la grande Canarie (1). Je comptai dans ce nombre plusieurs enfans à la mamelle dont les cris ne me paraissaient pas devoir se calmer de si tôt , et , pour compléter la cohue , les bestiaux , qui sentaient la terre depuis que nous avions jeté l'ancre , recommencèrent leur concert.

Nous laissâmes embarquer tout ce monde et profitâmes de deux heures de relâche pour parcourir les environs de la baie. Cette partie de l'île est presque déserte, et jusqu'à Za Florida, petit village situé à deux lieues plus haut , ce ne sont que plaines de sable et marécages bordés de tamarix. Pourtant , nous trouvâmes encore là des commerçons anglais établis dans une méchante chaumière , où ils attendaient une. caravane qui devait leur apporter de la soude de Tamasita et de Tuineje. Vers le soir, nous remîmes sous voile , et \q Sévère, favorisé par une bonne brise, fila le long de la presqu'île de Handia, que nous regrettions de ne pouvoir explorer. Fortaventure avait changé d'aspect ; ce n'était plus des côtes basses et uniformes ; nous longions de hautes montagnes qui se découpaient sur le littoral en gorges anfractueuses. Au coucher du soleil, la brise fraîchit de plus belle; nous doublions alors la pointe de Handia, la plus occidentale de l'île, et, à mesure que la terre cessait de nous abriter , la mer et le vent semblaient se conjurer contre nous. Bientôt, la bourrasque éclata avec furie; l'horizon était menaçant, et les ténèbres de la nuit rendaient la scène plus terrible. De fortes rafales, en couchant le navire sur les flots, opérèrent à bord un épouvantable désordre. Les lames inondaient le pont; les passagers, réfugiés dans la cale, se ruaient parmi les bestiaux qu'on ne pouvait plus contenir; c'était un affreux tintamarre de plaintes et de hurlemens , que la voix impé rieuse de la tempête dominait par intervalle. Chacun cherchait un

(1) Les familles canariennes étaient venues à Fortaventure pour se louer pendant la moisson, et retournaient alors dans leurs foyers.

( 200 ) refuge dans un recoin de la barque : les femmes et les enfans s'étaient blottis dans la chambre , et les chameaux , qu'on parvint à brider à force d'amarres , restèrent seuls accroupis de l'ayant et reçurent sur le dos toute la bourrasque. Ma cabine n'était plus tenable ; l'odeur nauséabonde qui régnait dans la chambre , et les lamentables voix d'une douzaine de marmots , me firent gagner le pont afin de respirer le grand air. Le patron était à la barre : « Le vent est fort , me dit-il , mais la barque est solide. » En effet , le Sévère bondissait sur la lame comme un marsouin. Nous courions à sec de voile , la bourrasque nous poussait sur Canaria , et les matelots, arrimés le long du bastingage, plaisantaient sur les mésaventures des passagers. Je compris bien vite que j'avais affaire à des gens aguerris; du reste, la tempête commençait à se calmer; on orienta une mauvaise misaine, et au point du jour nous mouillâmes dans le port de la Luz.

A peine débarqués sur la plage de la Isleta , nous nous disposions à chercher un gîte en attendant des bêtes de charge pour faire transporter nos effets, lorsqu'on vint nous offrir à déjeûner de la part d'une dame canarienne que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre. Dona Maria Candelaria , qui nous faisait cette invitation , résidait alors dans le voisinage pour jouir de l'air de la mer : vieille fille de joviale humeur, elle conservait encore, malgré ses soixante ans, toute la vivacité de la jeunesse. Toujours levée avant l'aurore, et cherchant des distractions sur cette plage où nous abordâmes, elle avait aperçu notre barque se dirigeant dans la baie. De la maison qu'elle habitait à quelques pas du rivage, elle nous vit sauter à terre avec tout l'attirail de campagne. Notre tournure étrangère, nos armes de chasse, nos ustensiles de pêche , les grands coffres qui renfermaient nos collections excitèrent sa curiosité : elle envoya aussitôt aux informations et fit jaser un passager qui nous avait connus à Fortaventure ; aussi, lorsque nous nous acheminâmes veis sa demeure pour nous rendre à son invitation, Dona Maria savait déjà toute notre histoire ; nos caravanes dans les

( 201 ) îles voisines, la bourrasque de la nuit, les motifs de notre arrivée et les projets que nous me'ditions encore. « Yous devez être bien fatigue's » de la tourmente , nous dit-elle , veuillez accepter ces restaurans , » et surtout point de façon , car vous ne trouverez rien autre chose le » long de cette côte. En vous faisant servir à déjeuner , je ne devance » que de quelques instans l'hospitalité que vous auriez été forcés de me » demander plus tard , car la ville est à une lieue d'ici et les chameaux » qui doivent transporter vos effets n'arriveront pas avant une heure. » Nous acceptâmes ce repas offert de si bon cœur : Dona Maria prit place à nos côtés, la conversation s'engagea aussitôt avec la plus grande confiance, et avant de quitter la table nous avions déjà conquis son affection. « J'aime les étrangers , nous disait-elle ; je me suis postée sur » cette plage pour arrêter tous ceux qui arrivent et leur être utile au » besoin. Les deux tiers de ma vie ont été employés à ramasser des pias- » très ; aujourd'hui , je dépense en distraction mon temps et ma for- » tune. Cette existence indépendante m'a semblé préférable à la société » d'un mari. Je campe un peu partout , tantôt dans la campagne , tan- » tôt sur le bord de la mer. » En effet, Dona Maria vivait en nomade, changeant de demeure à volonté ; son esprit , sa gaîté et la franchise de ses manières lui avaient fait de nombreux amis ; aussi sa recom- , mandation nous fut elle très-utile lorsque nous parcourûmes l'île. Mais il ne s agit encore que de notre première entrevue; n'anticipons pas.

Les chameaux venaient d'arriver et nous prîmes congé de notre aimable hôtesse en la remerciant mille fois de son bon accueil. « Les » gens accoutumés à courir le monde , nous dit-elle en riant , ne sont » pas difficiles sur le gîte qui leur est offert. Mais à propos , nous

» n'avons dans notre cité de las P aimas qu'une méchante auberge

» je connais la maîtresse de ce logis , et j'espère qu'à ma prière elle vous » traitera de son mieux. Tio Piedro ! ajouta- telle en s'adressant à notre » chamelier , venez prendre le billet que je vais écrire pendant que ces » messieurs font charger leur bagage. Vous les conduirez à l'endroit

i. — (2 e partie). 26

» que je vous désignerai. » Tio Pedro obéit ; et un quart-d'heure après nous e'tions en route.

Tandis que nous cheminions le long de l'isthme qui joint la Meta à la grande Canarie , je réfléchissais sur notre bonne fortune. Il y avait quelque chose de providentiel dans les événemens qui s'étaient succédé depuis notre départ de Tarajal : une barque, chargée comme l'arche du déluge, s'aventurant au milieu d'une nuit orageuse, une tourmente à faire crier merci, et pourtant nous étions débarqués sains et saufs sur la plage hospitalière. Deux heures s'étaient à peine écoulées depuis notre arrivée à terre et déjà nous avions rencontré une amie. Nous venions de franchir la porte de Sainte- Anne et pénétrions dans une ville populeuse , bien bâtie , ornée de maisons élégantes et d'édifices somptueux. Tout cela me semblait un enchantement. Les voyages maritimes peuvent seuls produire ces brusques transitions dans les scènes de la vie , ce passage subit d'une périlleuse existence au solide bien-être, car la confiance qu'inspire la terre s'accroît encore au souvenir des dangers de la mer. La veille , dans cette baie où notre barque s'était abritée un instant , nous avions eu sous les yeux l'image du désert, maintenant c'était le spectacle de la civilisation. Un calme plat avait succédé à la bourrasque , le ciel brillait d'un vif azur , et nous traversions la ville des Palmiers qu'éclairait déjà un soleil radieux, lorsque notre guide s'arrêta devant une maison qu'il nous désigna comme l'endroit où nous devions loger. Une jeune personne fort avenante reçut la lettre de JDona Maria, et après en avoir pris lecture : « La maîtresse du logis est à la campagne pour quelques jours, » nous dit-elle, mais je suis chargée pendant son absence de recevoir »les étrangers. Vous ne pouviez, messieurs, vous présenter ici avec » une meilleure recommandation ; Bona Maria sera satisfaite. » Puis après ce premier début, elle nous invita à passer au salon et nous signala nos chambres à coucher, que nous trouvâmes fort propres et meublées avec élégance. La maison nous parut très-confortable ; la

( 203 ) salle à manger surtout e'tait d'une propreté rare dans une auberge. Nous nous informâmes des heures des repas afin de régler notre temps. « On prendra vos ordres, nous répondit l'aimable introductrice, nous » n'avons pas d'autres voyageurs. — A merveille î dans ce cas , puisque » nous ne gênons personne, nous reprendrons les usages de la mère- » patrie : déjeûner à onze heures et dîner à six. — Ce sera selon vos » désirs. » On ne pouvait y mettre plus de complaisance : elle était si bonne , Patrocinita.

Il y avait trois jours que nous étions installés dans notre nouveau domicile , usant largement des commodités du logis , lorsque le chamelier qui nous avait conduits et que nous rencontrâmes dans la rue vint détruire nos illusions. Ce brave homme nous annonça la prochaine arrivée de Dona Maria. « Elle décampe ce soir , nous dit-il ; les » pêcheurs du port en sont bien fâchés ? car elle ne marchande pas et » fait acheter tout ce qu'il y a de mieux. Ce sont des cadeaux pour ses » amis , et vous en recevez la meilleure part. — Comment , cette excel- » lente marée que tu nous apportes , c'est Dona Maria qui nous l'en- » voie ? — Et sans doute , il est bien juste que sa maison soit pourvue la » première. — Sa maison ! Nous ne sommes donc pas à l'auberge ? — » Bah ! à l'auberge, il n'en existe pas dans la ville. Vos seigneuries sont » chez Dona Maria. » Nous ne revenions pas de notre étonnement ; la plaisanterie était délicieuse ; mais pourtant , une fois désabusés sur le gîte que notre gracieuse hôtesse nous avait procuré par surprise , nous devions chercher à nous loger ailleurs. Notre position devenait fort embarrassante , et nous retournâmes au logis pour nous concerter sur le parti qu'il nous restait à prendre. Nouvelle surprise ! Dona Maria venait d'arriver. Elle nous aborda d'un air riant : « Eh bien ! mes » amis , comment vous trouvez-vous ici, nous dit-elle ? Yous traite-ton » convenablement, l'auberge fait-elle pour vous? Patrocinita , en l'ab- » sence de sa maîtresse, a-t-elle rempli son devoir? — Oui, madame, » nous ne pouvions trouver un meilleur gîte et surtout plus de préve-

( 2(H ) » nance et d'attention; vous avez été au-delà de nos désirs, et votre » demoiselle de compagnie a parfaitement joué son rôle. » A cette réponse inattendue Dona Maria se pinça les lèvres : « Allons , je le vois » bien , on m'a vendue.... quelque indiscret.... quelque jaloux peut-être ; » mais vous me pardonnerez ma petite ruse , ajouta- t-elle en minau- » dan t. Attirer chez soi deux hommes à leur insu, j'en conviens , c'est » très-hardi pour une vieille fille. N'allez pas ébruiter cette affaire , au

» moins ; vous me perdriez ; c'est comme un rapt le corrégidor s'en

» formaliserait. » Puis, partant d'un grand éclat de rire : « Oh ! c'est » impayable l'idée que j'ai eue là, continua-t-clle. Eh bien donc, vous > êtes sérieux , vous me boudez.... x\uriez-vous le projet de me quitter si » vite ? Me feriez- vous l'affront d'aller accepter l'hospitalité d'un autre , «car dans ce. pays vous n'avez que cette ressource. 11 -faut donc rester » ici , puisque vous vous y trouvez bien. Vous le voyez , ma maison est » assez vaste pour nous contenir tous ; vous ne me gênez en rien. Agis- » sez donc sans façon. Patrocinita aura soin de votre ménage ; vous » vous entendrez avec elle et je vous laisserai entièrement libres. Al- » Ions, vous acceptez, n'est-ce pas? Tout est dit, c'est affaire conclue. > Comment résister à une offre aussi obligeante : la maison nous allait si

bien! Dona Maria nous avait gâtés nous acceptâmes, et bien nous

en fut. Je ne saurais assez faire l'éloge de cette excellente femme : pendant les trois mois que nous passâmes dans l'île , elle eut pour nous les soins d'une mère: l'intérêt qu'elle nous témoigna, la bonté de son cœur , sa franche amitié, ses attentions si délicates et si désintéressées , nous retrempèrent à toutes les affections qui font le charme de la vie. Nos projets d'excursions dans l'intérieur de l'île restèrent ajournés jusqu'à nouvel ordre : la Ciutad de las P aimas, comme capitale de la grande Canarie , méritait d'être visitée en détail; sa population s'élève à près de douze mille âmes. Un beau pont de pierre , qu'on a construit sur le ravin de Giniguada , unit les deux faubourgs ; d'une part , celui de Triana, que le commerce vivifie ; de l'autre , la Vegueta , où priment

( 205 ) le haut clergé, la magistrature et l'autorité militaire. Parmi les édifices qui décorent cette partie de la cité, on en remarque un d'un aspect triste et sévère : les laves noires qu'on a employées à sa construction jettent sur ses murailles une teinte lugubre. C'est là que siégeait autrefois l'inquisition (1). Le redoutable tribunal s'était logé à côté du collège, sans doute pour surveiller l'enseignement et le diriger à son gré. En 1820 , lorsque le système constitutionnel vint renverser les vieilles institutions, à la première nouvelle de l'événement, les étudians montèrent au clocher de la chapelle qui domine la cour du Saint-Office et sonnèrent le glas des morts. C'était au milieu de la nuit : les habitans du quartier de la Yegueta , réveillés en sursaut aux coups redoublés du sinistre tocsin , croient qu'un incendie les menace et accourent vers le lieu qui donne l'alarme. « Ce n'est rien, leur crient des fenêtres du » clocher les malins jeunes gens, calmez votre effroi et réjouissez vous ; » la voisine est morte ! Nous sonnons pour son enterrement. Yive la » constitution ! »

La cathédrale est un monument digne de sa renommée : larchitecture extérieure ressemble beaucoup à celle de l'église de Saint-Sulpice de Paris; son aspect n'est pas moins imposant. On a remplacé l'an-

(1) Cette institution, établie aux îles Canaries dès l'an 1504, prit une grande autorité en 1567 lorsque les membres du Saint-Office , siégeant dans la cité de las Palmas , s'érigèrent en tribunal indépendant. ( Voyez Viera , Nolicias, tom. iv, pag. 208. ) On voyait encore , il y a peu d'années, dans l'église de los Remedios de la Laguna (Ténériffe), trois tableaux représentant plusieurs exécutions. Parmi les victimes livrées aux flammes pour crime supposé de mahornétisme , de magie et de judaïsme , figuraient un Guanche brûlé en 1557, un Maure en 1576, et deux Portugais, l'un en 1526 et l'autre en 1559 : les légendes indiquaient que ces malheureux avaient été exécutés dans la capitale de la grande Canarie. Le voyageur Ledru, qui a fait mention de ces tableaux , en décrit un en ces termes : « L'hérétique à » genoux , avec l'expression de la plus vive douleur , présente le livre contenant ses erreurs à un saint » de l'ordre des Carmes , qui le saisit par les cheveux et lui enfonce un poignard dans le cœur, tandi s » qu'un autre moine, le casque en tête, donne le signal de l'exécution. » (Voy. Voyage aux îles de Ténériffe, la Trinité, etc., pag. 76.) Les toiles sur lesquelles on osa consacrer ces horribles scènes ont disparu ; les moines de Saint-Dominique les conservent , dit-on , dans leur couvent. Si quelque chose peut diminuer l'impression douloureuse que fait naître le souvenir de ces sanglans épisodes, c'est que , \ers la fin du dix-septième siècle , l'inquisition était déjà devenue plus tolérante : méprisée et avilie long-temps avant sa chute, elle n'inspirait plus de terreur.

( 206 ) cienne façade par une autre de nouvelle construction , d'après les dessins de Don Diego Eduardo, architecte canarien du plus grand mérite ; elle a près de cent quatre-vingts pieds de développement. Le corps de l'édifice date de 1500 (1) : l'intérieur, d'un beau gothique, offre trois grandes nefs en longueur et quatre transversales , avec onze chapelles dans les alentours. Des groupes de colonnes du plus bel effet soutiennent la voûte; le chœur , le dôme , le maître-autel , la chaire , tout est magnifique et grandiose dans cette cathédrale. Parmi les riches ornemens qui la décorent , on remarque une lampe d'argent du poids de cinq cents marcs (2).

Le poète Cayrasco, mort en J610 , repose dans la chapelle de Sainte- Catherine , qu'il fit bâtir à ses frais : on lit sur son tombeau lepitaphe suivante :

Lyricen et vates toto celebratus in orbe

Hîc jacet inclusus , nomine ad astra volans (3).

(1) Le premier plan de l'édifice fut tracé par Diego Alonzo Motaude , célèbre architecte espagnol du quinzième siècle et qui vint à Canaria pour présider les travaux. On fixa ses émolumens à 60 doblas , qui , réduites au taux de notre monnaie , produisaient un salaire de 16 à 18 sous par jour. C'était bien moins que ce qu'on donne aujourd'hui à un simple manœuvre. ( Voy. Viera , Noticias , t. iv , p. 285. )

(2) Cette superbe lampe a été faite à Gênes : elle coûta environ 24,000 francs à l'évêque Ximenès , qui en fit don à la cathédrale.

(3) On retrouvera cette épitaphe dans une note de ma description des forêts (Voy. tom. ni l re part, pag. 140, Géogr. bot. ), où il est aussi question du divin Cayrasco. Ce célèbre Canarien, que Cervantes reconnaissait pour son maître en poésie , fut prieur et chanoine de la cathédrale de Canaria. Ce fut en l'honneur de cette superbe basilique qu'il composa ces vers dans son Temple militant, Disc, n, pag. 10.

Esta un insigne templo suntuosisimo , Dédicado a la abuela del Rey Maximo , Y desde nuestro norte a los Antipodas Se tiene , y tendra del fama notisima.

Son compatriote Viana , non moins vénéré des Islenos pour son poème sur la conquête des Canaries lui adressa le sonnet que je reproduis ici :

Escribase en el bronce el protdcolo De la vida de Santos que habeis hecho , Porque el tiempo jamâs no vea deshecho Un libro tan divino , unico y solo :

Le chanoine Viera est enseveli au-dessous du maître autel , dans les caveaux du panthéon des grands dignitaires de la cathédrale. J'ai déjà cité bien des fois cet illustre Isleno , non moins recommandante par son ardent patriotisme que par la variété de ses connaissances et la solidité de son jugement (1).

J'aimais à parcourir de nouveau cette vaste cathédrale que j'avais visitée cinq ans auparavant dans une première excursion à Ganaria. La cérémonie de la bénédiction des Palmes que j'y avais vu célébrer ne s'était pas effacée de mon souvenir. L'intérieur du temple présentait l'aspect le plus pittoresque : le sol était jonché de verdure ; des branches de lauriers d'Inde et de genêts , mêlées à d'autres plantes aromatiques , exhalaient les plus suaves parfums. Les Canariennes étalaient ce jourlà toute leur parure. Que de doux regards on saisissait sous leurs élégantes mantilles ! Les éventails aux paillettes d'or vibraient dans leurs mains avec une rapidité merveilleuse; ce jeu varié et soutenu était toujours accompagné de gracieux sourires: on eût dit un essaim d'oi-

Y la fama , del uno al otro polo , Pregone con su tuba , trecho a trecho , Contra la invidia vil , y a su despecho , Que sois en ciencia el verdadero Apolo.

Muestrese todo el mundo agradecido , Pues los santos lo estan de vuestra obra ,

Y lauro y palma os den en este suelo , Por éloquente , grave , alto y subido , Por otro Orfeo , que à Canada sobra ,

Y por Canario del enipireo cielo.

(1) Don Joseph de Viera y Clavijo , archidiacre de Fortaventure , dignitaire de la cathédrale de Canaria et membre de l'académie d'histoire de Madrid , fut un écrivain des plus distingués. Son histoire des îles Canaries {Noticias de la Hist. gen. de las islas Can. ) a fait le principal fondement de sa réputation. Toutefois , je citerai aussi plusieurs autres travaux de cet auteur qui , pour être moins connus , ne sont pas cependant sans mérite : d'abord un poème sur les aérostats, un autre sur les mois {los Meses), une excellente traduction des Géorgiques (inéd.), l'éloge de Philippe V, celui d'Alphonse Tostat, célèbre docteur de Salamanque au quinzième siècle , une traduction (inéd.) du Mithridate de Racine , les Vasconautes, poème burlesque (inéd.), enfin, un dictionnaire de l'histoire naturelle des îles Canaries (inéd.), ouvrage rempli d'observations curieuses et dont j'ai eu occasion de consulter quelques cahiers.

( 208 ) seaux de paradis, aux ailes diapre'es, voltigeant sous un ciel de feu. C'était un ravissant tableau de belles femmes et de belles fleurs au milieu d'une illumination éclatante et d'une atmosphère embaumée Les palmes, qu'on agitait de toute part, produisaient un frémissement harmonieux : portés en grande pompe aux accords de la musique et des chants sacrés, ces superbes rameaux donnaient à la fête l'apparence d'un triomphe.

Le faubourg de la Vegueta contient plusieurs autres édifices remarquables : trois monastères (1), un hôpital et l'ancien collège de jésuites. Le tribunal de l'Audience royale et les prisons font face à la cathédrale, et non loin de là, sur la place que décore une fontaine publique, s'élève le palais épiscopal fondé en 1578 par l'évêque Don Christoval de la Vêla, et réédifié trente ans après l'invasion des Hollandais par un de ses plus illustres successeurs, Don Christoval de la Câmara. Parmi le grand nombre de prélats qui ont occupé tour à tour le siège épiscopal (2) , le vénérable Don Christoval de la Câmara mérite une mention particulière. Il naquit à Arciniega en 1583, et reçut sa première éducation chez les jésuites de Monterrey. Il étudia la théologie à Alcala, fut ensuite professeur à l'université de Salamanque et promu successivement à la dignité de chanoine magistral de Badajos , de Murcie et de Tolède. Philippe IV le nomma évêque des Canaries le 22 mai 1627 : sa consécration eut lieu dans la chapelle du collège de Dona Maria d'Aragon.

(1) Ces monastères sont ceux de Saint-Dominique , de Saint-Augustin et des Récolettes de Saint- Bernard. Les enfans trouvés sont déposés à l'hôpital de Saint-Martin. Le faubourg de Triana a aussi ses couvens de Saint-François et des religieuses de Saint-Bernard et de Sainte-Claire. L'hôpital de Saint- Lazare, destiné aux malheureux attaqués de l'horrible éléphantiasis, est situé dans ce quartier de la ville.

(2) Viera en compte cinquante-cinq depuis Fray Bernardo , premier évêque in partibus des îles de la. Fortune , élu à Avignon en 1353, eft qui ne vit jamais son diocèse , jusqu'à Don Fr. Joachim de Herrera, qui vint occuper le siège en 1779. (Voy. Noticias , vol. iv. ) A partir de cette dernière date, il faut en ajouter encore un grand nombre , car les prélats durent peu aux Canaiies. Depuis 1820 ces îles son* divisées en deux diocèses , et les évêques de Canaria ont été forcés de céder à leurs collègues de Ténériffe toute la partie occidentale de l'archipel.

( 209 ) Don Christoval de la Câmara n'avait alors que quarante-cinq ans son premier soin , en prenant possession de son siège , fut la réforme des abus qui s'étaient introduits dans les institutions ecclésiastiques , afin de fane prévaloir la saine morale et les devoirs sacrés qu'impose aux ministres du culte l'importante mission qu'ils sont appelés à remplir. Un concile diocésain fut convoqué le 29 avril 1629 dans la cité de las Palmas : toutes les autorités civiles et religieuses y assistèrent. On comptait, parmi les membres de cette immense assemblée, l'archidiacre de Canaria , seize chanoines , un prébende , dix-huit curés , dix bénéficiers , vingt-sept ecclésiastiques fondés de pouvoir et les moines des différens ordres; toutes les municipalités des autres îles y envoyèrent des députés. Le synode , présidé par l'évêque revêtu de ses habits pontificaux , se réunit en grande pompe dans l'enceinte de la cathédrale. Le prélat siégeait sur une haute estrade , il avait à sa droite le corrégidor de Canaria en grand costume , avec les députés régidors des principales villes. Les communautés religieuses et le clergé se placèrent selon leur rang : on nomma dix-sept juges synodaux , vingt-un examinateurs du clergé séculier , vingt deux du régulier et un égal nombre de témoins. Avant d'ouvrir le synode , on célébra la messe du Saint- Esprit dans laquelle l'évêque officia; le diacre chanta l'évangile: Cowocatis duodecim discipulis; on entonna le Veni Creator -à grand orchestre, et tous les membres de l'assemblée firent leur profession de foi (1).

Les lois synodales proclamées pendant les six séances qui suivirent celle de l'installation forment cinquante et une constitutions remarquables par l'esprit de sagesse, de prudence et de profonde philosophie qui les dictèrent (2). Je citerai ici les principales d'après l'auteur des Notices.

(1) Viera , Noticias , tom. îv , pag. 117.

(2) Les constitutions synodales de l'évêque Don Christoval de la Câmara furent imprimées à Madrid en 1631 ; trois ans après , il en parut une autre édition.

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