‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 26 sur 31 · I. (2 e PARTIE · texte numérisé non relu

I. (2 e PARTIE

Dans la première constitution (chap. 5 ), il est ordonné aux cure's de ne pas discourir sur des sujets difficiles et subtils , et encore moins sur des choses incertaines , sans preuves valables , ou fausses , scandaleuses , superstitieuses, non authentiques et qui prêtent à rire (1).

La seconde constitution enjoint aux ministres de l'autel de ne recevoir aucun droit pécuniaire pour les baptêmes, mais d'accepter seulement l'offrande du pain , du cierge et du chrémeau.

La quatrième traite de la confession et défend expressément aux prêtres de confesser les femmes dans les maisons, ermitages et chapelles particulières, mais dans des confessionnaux publics à grilles de séparation (2). Ces devoirs religieux ne peuvent être remplis avant le jour, ni pendant les ténèbres, après le coucher du soleil.

La cinquième est consacrée à l'Eucharistie et défend de sortir le Saint-Sacrement pour les inondations , les sécheresses , les incendies et les invasions des ennemis.

La neuvième et la dixième constitutions traitent des coutumes des prêtres et règlent leur costume. « La barbe des prêtres , dit un des articles , est différente de celle des moines : ils doivent la porter ronde , basse , égale , sans pointe ni moustaches , afin quelle n empêche pas de recevoir le corps et le sang de Jésus Christ (3). Ils doivent marcher coiffés du bonnet et ne peuvent porter le grand chapeau à larges bords que de nuit , au soleil ou en temps de pluie. La soutane et le manteau seront de drap ou de serge ; la soie est prohibée. Ils peuvent porter l'épée en voyage, mais jamais d'autres armes. Le jeu de paume leur est interdit. Point de commérage (4) ? - qu'ils refusent les invitations,

(1) « No traten asuntos dificiles , curiosos , sutiles , ni menos cosas inciertas , falsas , supersticiosas , » escandalosas , no auténticas , que provoquen à risa , ô no conduzen à la édification espiritual. »

(2) « Sino en confesonarios abiertos , con cancél , rallo, ô red en medio. »

(3) « Que sea redonda , baxa , pareja , sin punta ni vigotes , de manera que no les impida recibir el » Cuerpo y Sangre de Jesu Christo. »

(4) « Que no sean comadreros. »

( 211 ) évitent les noces et les messes nouvelles ( misas nuevas ) ; qu'ils ne se fassent pas chefs de bande, ne recherchent pas les procès, ni s'exercent à la chasse, ni élèvent des chiens. Qu'ils ne prisent pas dans l'église, sous peine d 'excommunion majeure et de mille maravédis d'amende chaque fois.

La dixième constitution est encore plus explicite : elle défend aux prêtres de garder dans leur maison des femmes suspectes^ des fils naturels. Il leur est interdit de se livrer au concubinage , d'entrer dans les couvens de nonnes.

Dans la dix-huitième , qui est consacrée aux processions , je trouve ce singulier article: « il est défendu aux femmes, durant la procession des disciplinantes , de se montrer en tunique , de se discipliner , ni même d'éclairer leur propre mari. Défense en outre de louer des gens pour se faire discipliner , car il ne convient pas de remplir pour de l'argent un devoir aussi saint » (1).

La vingt-deuxième détruit la coutume superstitieuse qui permettait aux veuves de ne pas toucher l'eau bénite , de cesser d'adorer la croix , de s'asseoir à l'évangile , de se tenir debout à l'élévation et de se couvrir de leur mantille, pendant la première année de leur veuvage.

La vingt- cinquième ordonne de détruire les images difformes qui excitent plutôt le rire que le recueillement ; elle défend de les porter sur le bord des ruisseaux et dans le voisinage des fontaines pour faire cesser la sécheresse. Les peintures représentant des miracles doivent être examinées attentivement et approuvées par le conseil ecclésiastique avant d'être exposées aux regards du public.

Après les délibérations du synode et la promulgation des lois qui en

(1) « No deben tener en sus casas mugeres sospechosas, ni hijos naturales , ni ser cuncubinarios , ni >> entrai- en comvento de Monjas. »

(2) « Que en las procesiones de disciplinantes no voyan las mugeres con tùnicas , ni se disciplinen , ni » alumbren a sus propios maridos , ni alquilen personas para disciplinarse , f orque no es bien que cosa tan » santa se haga por dinero. »

( 212 ) émanèrent , le vénérable prélat monta en chaire et prononça un discours sur le texte : Attendite vobis et universo gregi, puis renvoya rassemblée en lui donnant sa bénédiction.

Don Christoval de la Câmara , promu à 1 evêché de Salamanque , après sept ans de pontificat aux Canaries, fut prendre possession de son nouveau siège , laissant dans son ancien diocèse l'exemple de ses vertus évangéliques et un nom encore vénéré (1).

Douze jours s'étaient écoulés depuis notre arrivée dans la cité des Palmiers et nous ne pensions guère à nous mettre en route pour recommencer nos courses , tant la société canarienne nous offrait de charme. Cependant une première promenade au mont Lentiscal vint réveiller notre ardeur voyageuse. Ce quartier de l'île, qui avoisine la capitale , ne présentait , il y a peu d'années , que .des coteaux incultes , couverts de lentisques et d'oliviers sauvages, lorsqu'on se décida de l'exploiter. Maintenant, c'est une vallée riante, plantée de vignobles et parsemée d'habitations champêtres ; au centre s'élève une montagne conique, le pic de Bandama, formidable volcan qui versa jadis de brûlantes laves et envahit tous les environs. Mais aujourd'hui la fournaise est éteinte ; une ère de fécondité a succédé aux siècles de tourmente , et la végétation la plus vigoureuse tapisse les flancs du cratère. En arrivant sur le sommet de la montagne, on est frappé d etonnement à la vue de cet immense cirque. Qu'on se figure une enceinte évasée d'environ demi-lieue de diamètre et de plus de mille pieds de profondeur que couronne une bande de rochers noirs et calcinés, au-dessous des cultures en amphithéâtre et là bas une belle ferme entourée d'un champ de maïs, un verger abrité de tous les vents, serre chaude naturelle où les plantes croissent et prospèrent sous la bénigne influence d'une douce température, dans un sol arrosé

(1) « Il avait apparu sur notre horizon comme un astre bienfaisant. » Yiera , Noiicias, t. iv , p. 115.

( 213 ) par une source providentielle qui surgit du milieu des scories. On parvient dans le fond du cratère en suivant un sentier en zig-zag trace' sur les rebords des escarpemens. Nous ne revenions pas de notre surprise à la vue de ce site bizarre de forme et si original d'aspect : les berges du vallon volcanique nous entouraient de toute part, le ciel formait un cercle d'azur au-dessus de nos têtes, et le calme qui régnait dans cette campagne solitaire semblait inviter au repos. Nous passâmes une journée délicieuse dans la Caldera de Bandama (1) , comme l'appellent les Canariens, et vers le soir nous retournâmes à la ville en suivant le cours sinueux du ruisseau de Giniguada.

Impatiens de visiter l'intérieur de l'île , nous repartîmes trois jours après , munis de plusieurs lettres de recommandation , et prîmes le chemin de Telde , où nous fîmes notre première halte. Telde est une ville d'environ 4,000 âmes , située au milieu d'une plaine fertile qu'arrosent plusieurs ruisseaux. Il nous fallut remonter pendant deux heures un ravin étroit et profond pour gagner Valsequillo. En sortant de cette longue gorge , nous arrivâmes à la base des montagnes centrales : les rameaux qui se détachaient des crêtes du Saucillo (2) venaient s'abattre en agrestes coteaux sur les bords du chemin. Notre guide nous dirigea sur la droite , en nous indiquant une verte colline comme le terme de notre course. C'était la Vega de los Mocanes, charmante hacienda (3) , dont le maître nous avait cédé la jouissance pour quelques jours. Elle appartient à Don Francisco Maria de Léon , qui a fait preuve d'intelligence et de bon goût dans la distribution et lordonnance de cette jolie propriété. La maison champêtre est située sur un petit tertre au pied de la colline : de là on découvre tout le vallon ; des sentiers , ménagés avec art , conduisent jusqu'au sommet du morne ;

(1) La chaudière de Bandama.

(2) La hauteur absolue de ce morne culminant est de 5,306 pieds.

(3) C'est le nom que l'on donne aux propriétés rurales.

( 214 ) de toutes parts la vigne s'élève en gradins et serpente en guirlandes sur des assises qui se succèdent ; les alle'es sont ombragées d'arbres fruitiers; deux bassins, alimentés par une source voisine, répandent la fraîcheur dans ce séduisant labyrinthe qu'embellissent encore des bosquets solitaires et des parterres émaillés de fleurs. Le jardinier de la maison me fit remarquer le nom d'Hjpolita dessiné en bordure de thym. « C'est celui de la jeune épouse de Don Francisco, me dit-il en » souriant; mon maître, qui est nouvellement marié, m'a chargé du » soin du parterre, et j'espère qu'il sera content de moi. Dofïa Hypôlita » ne se doute pas de cette galanterie , c'est une surprise qu'on lui mé- > nage. Nous voilà bientôt au temps des vendanges, et Don Francisco, » que nous attendons à cette époque , ne peut manquer de venir avec » la senorita , car elle aime ce séjour avec passion. » Le malin jardinier appuya beaucoup sur cette dernière phrase, et je compris que les nouveaux époux en étaient encore à la lune de miel.

Nous profitâmes de l'obligeance de Bon Francisco et restâmes pendant une semaine dans sa jolie maisonnette. La vallée de Tenteniguada, que nous explorâmes en détail durant cette station , vint accroître les richesses de nos herbiers. De là nous nous acheminâmes vers la haute région pour parcourir les gorges anfrac tueuses de Texeda (1). Le Saucillo^Bentayga, le Nublo et Artenara sont autant de monts sourcilleux qui accidentent les crêtes de la Cumbre (2). Du sommet de ces pics escarpés , le ravin de Texada apparaît comme une crevasse qui a miné l'île jusque dans ses fondemens : en arrivant sur le bord de cette gorge, la terre semble fuir sous vos pas; la montagne est entamée, tailladée dans tous les sens ; de longs rameaux se détachent de ce massif en ruines et vont s'abattre sur la côte du sud dans la vallée de YAldea. Cependant , à mesure qu'on descend vers Texada , le ravin prend un

(1) Voy. la description orographique de l'île de Canaria , tom. n , part. 1 , Géogr. descrip.

(2) Idem.

( 215 ) aspect moins sauvage, et les eaux des torrens viennent fertiliser des lambeaux de terrain que l'industrie canarienne a su mettre en culture . On trouve encore là de beaux arbres , des champs et des pâturages. Nous passâmes trois jours dans un petit village chez de braves laboureurs, les meilleures gens du monde, et , reprenant ensuite la route de la Ciudad , nous visitâmes successivement cette se'rie de valle'es agricoles qu'on de'signe sous le nom de las Vegas (1).

Le séjour de Texeda n'avait pas été favorable à mon compagnon : il était revenu avec la fièvre ; bientôt le mal empira , et pendant une semaine son état me donna de sérieuses craintes ; mais les soins de notre excellente hôtesse hâtèrent son rétablissement, et je profitai de sa convalescence pour reprendre le cours de nos excursions.

Cette fois ce fut vers Tiraxana que je dirigeai mes pas : ce district est caché au milieu des montagnes et réunit dans son enceinte les cultures les plus variées (2). Le bon curé de Tunté, chez lequel je logeais, me promena par monts et par vaux durant mon séjour dans son village. Les plages de Maspaloma , situées à deux lieues plus bas , au débouché du ravin de la Galga , vinrent m'offrir ensuite de nouvelles distractions. Je savais que les lagunes qui bordent cette côte étaient fréquentées par des oiseaux d'Afrique el j'allai les chasser dès le matin; mais cet exercice altéra ma santé déjà affaiblie. Obligé de stationner pendant plusieurs heures au milieu des marécages et sous une température brûlante, je regagnais le soir la grange hospitalière harassé de fatigue et hors d'état de continuer mes courses. Toutes mes provisions étaient épuisées , et mon estomac délabré ne pouvait se faire au gqfio des Islenos (3). Je laissai donc Maspaloma pour me rapprocher de la Ciudad en traversant les hameaux du Carrizalet ftAguimez (A). Telde

(1) La Vega de Santa Brigida et de San Matheo.

(2) Voy. la description de la Caldera de Tiraxana, tom. in , part. 1 , pag. 68 et 69, Géogr. bot.

(3) Voy. la cinquième Miscellanee , pag. 79.

(4) Voy. tom. n , part. 1 , pag. 113 , Géogr. descrip.

( 216 ) fut ma dernière étape, et je rentrai au gîte après trois semaines d'exploration , la peau bronzée comme un habitant du de'sert.

Quelques jours de repos suffirent pour me rétablir : mon collègue avait repris ses forces, et nous ne tardâmes pas à nous remettre en campagne pour visiter la partie orientale de l'île. Nous devions retrouver là de belles forêts (1), des vallées pittoresques (2), des populations importantes (3) , et surtout l'accueil le plus cordial chez le brave colonel de Gaïdar. Je passe maintenant sur cet itinéraire et fais grâce au lecteur des détails topographiques pour arriver au dénouement.

Il y avait trois mois que nous courions le pays, retournant par intervalle dans notre résidence habituelle où Dona Maria nous recevait toujours avec le même empressement , lorsque nous songeâmes à faire nos dispositions pour passer à l'île de Palma. Dès que nous eûmes arrêté le jour du départ , Dona Maria encombra notre barque de provisions ; nous en aurions eu pour aller dans l'Inde : c'étaient des corbeilles de fruits , des petits gâteaux pétris par la main des nonnes , puis du vin de Bandama , des dindons de Terror et des fromages de Barranco- Hondo. Au moment des adieux , cette excellente dame nous donna de nouvelles preuves de son attachement et de la bonté de son cœur. « Lorsque vous parcouriez nos montagnes , nous dit-elle , je me consolais de votre absence dans l'espoir de vous revoir; mais maintenant vous partez pour ne plus revenir!... Adieu!... C'est pour toujours!... » Cette séparation nous toucha jusqu'aux larmes. Nous embrassâmes notre estimable amie , et le soir nous étions sous voile.

L'appareillage eut lieu avec le bon vent , mais bientôt le calme vint arrêter notre marche, et le lendemain nous employâmes toute la journée pour remonter la côte orientale de Ténériffe avec une faible brise

(1) Voy. la description de la forêt de Doramas , tom. ni , part. l re , pag. 138 de la Géogr. bot.

(2) Voy. tom. n , part. 1 , pag. 111 , Géogr. descrip.

(3) Voy. idem.

( 217 ) de terre. Toutefois , ce cabotage n était pas sans inte'rêt : nous rangions de très-près le rivage et repassions encore une fois devant les agrestes coteaux de Tacoronte et du Sauzal , nous apercevions de nouveau les vertes montagnes de l'Orotava , les superbes talus de la Rambla et d'Icod, en reconnaissant tour à tour, dans cette revue maritime, les mornes et les promontoires que nous avions gravis, les ravins qu'il nous avait fallu franchir et toutes les vallées que nous avions parcourues. Mais à la nuit tout rentra dans l'ombre : la brise s'établit fraîche et bonne, le patron mit le cap sur la Palma, et notre barque s'élança vers la haute mer.

« Si le temps dure , la traversée ne sera pas longue. » Celui qui s'exprimait ainsi, en s'adressant à moi, était un passager que j'avais déjà remarqué donnant la main à la manœuvre. L'accent de cet homme me frappa. « Vous êtes Français , lui demandai-je ? — De Toulon , me » répondit-il ; retenu en Espagne après le combat de Trafalgar ; en- » suite prisonnier de guerre et envoyé au dépôt des îles Canaries. » Je serrai la main de mon compatriote et passai la soirée à écouter son histoire. Voici ce que j'en ai retenu :

« Je faisais partie de l'équipage de Y Indomptable en qualité de ~?> timonier. Après le combat de Trafalgar , notre vaisseau vint » mouiller à l'entrée \ de Cadix avec les tristes restes de l'escadre : » nous avions deux cent cinquante blessés gisans sur les cadres ; le » faux pont et la batterie basse en étaient encombrés. Au milieu de la » nuit , par un coup de vent désastreux, le vaisseau le. Bucentaure^ dé- » maté et raz comme un ponton , vint se jeter sur les écueils, devant la » tour de Saint-Sébastien. Il nous fallut recueillir la majeure partie de » son équipage; ce qui porta notre contingent à quatorze cents hom- » mes entassés pêle-mêle sur un navire en mauvais état. Notre position » empirait à chaque instant , la mer devenait furieuse , la manœuvre » allait à la diable , car il n'y avait plus moyen de s'entendre au milieu » de la confusion qui régnait à bord. Dans un moment de répit , j'avais

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